‹ Madame Gil BlasChapitre 37 sur 70 · Chapitre 18 Ma première aventure de sage-femme.

Chapitre 18 Ma première aventure de sage-femme.

Selon mon estime, au moment où j’obtins mon diplôme, j’étais dans ma vingtième année. Au lieu de réparer des ans l’irréparable outrage, j’avais été obligée de le hâter. Je pense que Dieu me pardonnera cette petite supercherie. C’était tout à fait à la fin de 1839. Le jour même où j’eus mon parchemin, vers dix heures du soir, on sonna à la porte de madame Mutel. Celle-ci était harassée de fatigue. Elle venait de se mettre au lit. J’allai ouvrir. Un homme entre deux âges se présenta : figure honnête et bourgeoise, œil débonnaire.

– Est-ce vous qui êtes la sage-femme ? me demanda-t-il.

– C’est moi, répondis-je sans hésiter.

La chambre n’était éclairée que par une lampe chargée de son abat-jour. L’étranger jeta sur moi un regard et reprit :

– C’est pour un accouchement, tout de suite. – Le temps de prendre mon châle et mon chapeau, dis-je, je suis à vous.

Il est certain que j’avais de fâcheux pressentiments par rapport à ma bonne Eugénie. Les courses de nuit ne sont pas sans danger pour les sages-femmes. Je voulais autant que possible les lui éviter. J’avais abrégé mon colloque avec le client nouveau, parce que j’espérais qu’elle n’aurait point entendu. Je me trompais. Pendant que je m’habillais rapidement, elle m’appela.

– Que veut-on ? me demanda-t-elle. – Rien, répondis-je ; une femme qui venait se faire visiter… j’ai dit que vous n’étiez pas là.

Elle se rendormit. J’étais prête. Je descendis avec mon gros chauve, qui avait l’air tout innocent. Un fiacre nous attendait à la porte. Je regardai dedans, car j’avais la tête pleine d’histoires plus ou moins romanesques, et je n’étais pas très-rassurée.

– Est-ce que vous croyez que j’ai amené l’accouchée ? me demanda candidement mon chauve.

Cette bêtise me donna confiance. Je ne sais pourquoi on a confiance dans les gens qui ont l’air bête. C’est un grave tort. Du reste, le fiacre était vide. Nous y montâmes.

– Où donc allons-nous ? demandai-je. – Oh ! pas bien loin, me répondit mon chauve : là-bas, du côté de l’Hôtel-Dieu… vous savez.

Je le regardai plus attentivement. Il jouait tant qu’il pouvait avec les brassières du fiacre.

Je voulus savoir qui l’avait adressé à la maison. Je le lui demandai.

– Ma foi, me répondit-il, vous savez… c’est M. Moreau… ou M. Martin… les connaissez-vous ?

Nous arrivions au pont de l’Hôtel-Dieu. Le fiacre allait bon trot, il dépassa l’hospice et se mit à courir le long des quais.

– Vous m’aviez dit, m’écriai-je, que c’était du côté de l’Hôtel-Dieu. – Oh ! fit mon chauve, vous savez… un peu plus loin… place Maubert… montagne Sainte-Geneviève… rue Mouffetard… Moi, je ne connais pas bien Paris…

Cette réponse me mit martel en tête. J’eus un instant l’idée d’appeler au secours par la portière. Mais il y avait encore beaucoup de monde dans les rues. Les marchands de vins et les estaminets restaient ouverts. Je me raillai moi-même et me traitai de poltronne. Nous traversâmes la place Maubert. Malgré la méchante apparence de ses rosses, le fiacre se mit à gravir au grand trot la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

– Vous savez, me dit le chauve en passant derrière le Panthéon, nous voilà presque arrivés.

Une fois dans la rue Mouffetard, nous rencontrâmes moins de monde. Les bouchons fermaient ou étaient fermés. Je vis de loin le corps-de-garde, et je sus faire un mouvement qui indiquait mon dessein, car le chauve me dit bonnement :

– Vous savez… c’est la quatrième porte après le factionnaire.

Je respirai : j’avais eu une belle peur ! Mais je ne cessai de surveiller mon chauve. S’il fût resté immobile en passant la quatrième porte après le factionnaire, j’aurais certainement crié. Il ne resta pas immobile. Il tourna le bouton d’appel, et la sonnette retentit.

– Nous allons descendre, me dit-il ; tiens ! on dirait qu’il a de la peine à arrêter ses chevaux !

Au son du timbre, le cocher de fiacre, au lieu d’arrêter, avait fait prendre à ses rosses un galop cahotant et désespéré. Ce timbre était manifestement un signal convenu. Le corps-de-garde était maintenant hors de la portée de la voix : rue déserte, boutiques fermées.

Il eût été dangereux d’appeler. Mon chauve disait en riant tranquillement :

– Est-ce que nos haridelles ont pris le mors aux dents ?

Puis, s’adressant à moi :

– Vous savez, n’ayez pas peur… On veut faire la chose sans chandelle… Vous allez gagner cent écus à tâtons… Voilà.

Le fiacre tournait court l’angle de la rue du Banquier. Cela s’appelle une rue, mais c’est, en réalité, une manière de chemin pratiqué entre des murs de jardins. Il n’y a pas une âme en plein jour. La nuit, les voleurs eux-mêmes n’auraient garde d’y venir, sûrs qu’ils seraient d’être volés. Le fiacre s’arrêta au milieu de la rue à peu près. Je ne disais plus rien. J’observais tout avec une scrupuleuse attention. Maintenant que le danger était certain, toute ma fermeté me revenait. J’éprouvais une certaine jouissance à mesurer l’étendue de mon sang-froid.

Je vis sortir d’une porte de jardin deux individus dont le visage disparaissait derrière le collet remonté de leurs paletots.

– Vous savez, me dit mon chauve, restez là… Voici les bourgeois… Vous allez parler avec eux.

Les bourgeois s’avançaient. Mon chauve descendit, puis monta sur le siège, à côté du cocher. Je venais de chercher des yeux le numéro du fiacre, afin d’avoir au moins un indice en cas de malheur. Mais le fiacre n’avait pas de numéro. Si j’avais vu cela plus tôt !…

Les deux bourgeois montèrent à la place du chauve, qui leur dit :

– Elle n’a pas trop fait la méchante. Vous savez !

Je ne voyais absolument pas leurs figures. En s’asseyant, celui des deux qui semblait être le maître s’écria en me regardant :

– Mais il y a erreur !… Ce ne peut être la femme Mutel… Celle-ci est toute jeune !

Il ouvrit la portière qui était derrière lui.

– Où as-tu été nous chercher ça, Verlaëns ? cria-t-il. – Vous savez, répondit le chauve, rue de la Jussienne, maison des bains. – Est-ce que vous tenez beaucoup à madame Mutel ? demanda le second bourgeois ? – C’était pour jouer un tour à cette racaille de Rodolphe, répondit le maître ; ça lui aurait fait une peur d’enfer… – Si vous n’y tenez pas, dit l’autre, dépêchons… le temps presse !

Le maître s’adressa à moi d’un ton hautain.

– Vous êtes bien sage-femme ? me demanda-t-il. – Oui, monsieur, répondis-je. – Diplômée ? – Diplômée. – Vous avez l’air bien jeune !… grommela-t-il. – Si vous n’avez pas confiance… commençai-je. – Je n’ai qu’à vous ramener chez vous, n’est-ce pas ? acheva le maître. Non, non, ce n’est pas ainsi que la chose se passera… On se sert de ce qu’on a… et puis, vous êtes peut-être très-habile… – Je ne me vante pas de cela, répondis-je. – C’est-à-dire que vous avez bonne envie qu’on vous envoie mettre au lit… c’est impossible… Il s’agit maintenant de la vie d’une femme… Sur votre conscience, saurez-vous accoucher sans voir ? – S’il s’agit de sauver une femme, sur ma conscience, je le puis. – Les yeux bandés ? – Oui, les yeux bandés. – Alors, tout est au mieux… laissez-vous faire, et vous serez honorablement récompensée.

Celui des deux bourgeois qui semblait être en sous-ordre tira de sa poche un volumineux foulard, l’arrangea en bandeau et me le noua sur les yeux. Je ne fis aucune résistance.

– Encore une fois, me dit le maître, êtes-vous sûre de pouvoir opérer ainsi sans danger ? – J’en suis sûre, dans les cas ordinaires… Dans les cas exceptionnels, la loi nous oblige à réclamer un médecin. – A la grâce de Dieu !… grommela le maître. En route !

L’autre inconnu fit tinter le timbre. Le fiacre s’ébranla aussitôt. Je ne doutai pas un seul instant que nous n’allions fort loin du quartier Mouffetard. Cette comédie, jouée par le chauve, était toute préparatoire et destinée seulement à rendre inutile ce premier et prudent coup d’œil que j’avais jeté à l’intérieur du fiacre en quittant la maison. Je rassemblais toutes mes facultés en un seul travail. Mesurer ou juger la route que j’allais faire, afin de la reconnaître à l’occasion. Pour cela, j’avais imaginé un procédé que le Petit-Poucet ne dédaignerait point en une occasion où il n’aurait ni vesces, ni pois, ni cailloux blancs. Seulement, il exige de la mémoire.

Je comptais en moi-même un, deux, trois, quatre, cinq, six, etc., jusqu’au moment où le fiacre changeait de direction. Je notais alors en mon souvenir le nombre acquis, et je recommençais jusqu’à un nouveau détour. En même temps, j’observais divers autres indices : le son du pavé, qui varie suivant la largeur des rues, les pentes, facilement appréciables par la position même du corps dans la voiture, les bruits extérieurs, les odeurs, etc. Je me promettais d’écrire tout cela à mon retour, si jamais je revenais de là. L’ensemble de mes observations, pendant une route qui dura près d’une grande demi-heure, peut se résumer ainsi ; trente-sept détours, dont je croyais avoir la mesure à peu près exacte par mes chiffres, deux descentes principales, dont l’une était très-certainement la montagne Sainte-Geneviève, et une montée. Deux passages de ponts, que j’avais reconnus au son particulier des roues sur le pavé et à l’air plus vif frappant sur ma joue ; au vingt-unième détour, cris de geindre, odeur de pain chaud : à l’avant-dernier, fumée de houille, bruit d’une machine à vapeur. On ne s’avise jamais de tout. Mes compagnons de roule auraient pu bien facilement tromper et mêler tous mes calculs en m’adressant la parole. Mais ils étaient sans doute fort préoccupés : pas un mot ne fut prononcé le long du chemin.

Au dernier détour, nous quittâmes le pavé pour prendre la terre franche. Presque aussitôt après, on s’arrêta, un marteau retentit contre une porte qui devait être presque monumentale, car elle sonna plein et grave.

– Donnez-moi votre main, me dit le maître, qui était descendu le premier.

J’obéis. Je fus introduite dans une cour où un chien aboya très-loin de moi : donc elle était vaste. On me fit tourner brusquement au bout de six pas et monter un tout petit escalier dont la rampe était humide.

– Il fait aussi noir ici la nuit que le jour, grommela le maître.

Je notai cette parole et j’en profitai, comme on pourra le voir. Dès la première volée, j’entendis les cris de la femme en couches.

Certes, ce début dans la carrière était rude et plus d’une eût trébuché à ce premier pas.

On m’introduisit dans une chambré qui précédait celle de l’accouchée et où plusieurs personnes s’entretenaient.

– Est-ce enfin la sage-femme ?

La voix qui fit cette question me frappa. Je ne l’avais jamais entendue ; mais je me sentis certaine de la reconnaître à l’occasion. Comme j’arrivais au seuil de la seconde chambre, en un moment où la patiente se taisait, mon oreille se tendit parce qu’on chuchotait derrière moi. D’après le nombre de voix, je présumais qu’ils étaient cinq dans cette pièce, y compris mes deux compagnons. Il y avait une femme. Je ne pus saisir avec précision chaque mot des chuchotements, mais je compris en gros quelque chose comme ce qui suit :

– Ils ont voulu lui faire une niche ? – Ils voulaient voir le nez que ferait Rodo en face de son ancienne. – Pourquoi n’est-il pas là, Rodo ?

Et la voix de femme :

– Il y avait une niche à lui faire, c’était de lui planter une balle dans la tête, à quinze pas, sur le terrain.

Celle-là devait être une luronne !

Comme je passais le seuil, il me sembla qu’on prononçait le nom d’Agost tout à l’autre bout de la chambre. Je n’aurais pu absolument l’affirmer. Mais j’étais montée à ce diapason où rien n’étonne plus. Je me faisais en quelque sorte la complice des bizarreries qui m’entouraient, et je tâchais, à mon insu, d’augmenter encore ce que la situation avait en soi d’extraordinaire. Il y a bien des Rodolphe, dans ce monde. J’avais entendu une fois Rodolphe, deux fois Rodo. Ce devait être le même individu. On avait parlé de l’ancienne de Rodo ou Rodolphe, et du nez qu’il ferait à sa vue. N’était-ce pas tout comme si on eût dit son nom de famille ?

Ce n’était pas moi, en effet, que l’on avait cru avoir à cette fête, c’était madame Mutel, ma patronne. Madame Mutel n’appelait jamais le docteur Brodard-Peyrusse que Rodolphe. Si Brodard-Peyrusse se trouvait mêlé à ceci, qu’y avait-il d’étonnant à ce que son ami Agost fût de la partie ?

L’accouchée recommençait à crier quand j’entrai dans sa chambre. On ne m’avait pas trompée. C’était une jeune fille. L’accent de ses plaintes le disait. Mon intelligence était surexcitée à un point vraiment prodigieux ; tous mes sens me paraissaient avoir doublé de puissance. J’avais la certitude de voir clair au fond de ce mystère avant d’avoir quitté la maison. En approchant du lit, je me souviens que je classais avec méthode chaque fait, chaque observation dans ma mémoire, et que, gourmandant ma propre impatience, je me disais : – Attendons pour conclure !

– Quand tu crieras, dit auprès de moi la voix de femme qui s’adressait à l’accouchée ; il faut que ce soit comme ça. Tu aurais mieux fait de crier il y a neuf mois… et quand même j’aurais dû faire le coup moi-même, le vieux coquin aurait eu la tête cassée !… – Oh ! mère !… mère !… fit la patiente, que je souffre ! – Sacrebleu ! prononça la voix de femme en accentuant carrément chacune de ces trois syllabes : il me le paiera de façon ou d’autre !

Le son s’étouffa. Je compris qu’elle baisait l’accouchée. Je crois bien pouvoir affirmer qu’elle l’appela ma fille.

– Allons, vous, me dit-elle en me prenant par le bras, faites votre affaire, et marchez droit… Je vous préviens que je m’y connais un peu.

Je pratiquai immédiatement le toucher. C’était pendant une douleur. La jeune femme criait. L’autre me dit avec un accent vraiment maternel :

– Vous lui faites mal !

Il n’y avait que nous trois dans la chambre. Dans la pièce voisine, on causait et l’on riait.

– Bavards ! grommela la femme.

Puis elle reprit rudement en s’adressant à moi :

– Vous vous occupez trop de ce qui se passe, ma bonne : à votre affaire !

Mon affaire n’était pas bien difficile. C’était un accouchement magnifique. L’enfant serait venu tout seul. Je le dis. La femme me frappa sur l’épaule.

– Voilà qui est bien ! s’écria-t-elle ; voilà qui est bien… Au moins, vous ne nous en faites pas accroire !… Entends-tu, Bichette… il n’y a pas de danger, et ça va être bientôt fini. L’accouchée gémissait. Entre deux douleurs, elle me dit :

– Je ne veux pas qu’on emporte mon enfant dans la chambre là-bas… je veux le garder près de moi… Entends-tu ! – Oui… ne t’inquiète pas…

Un grand bruit se fit tout à coup dans la pièce voisine.

– Rodo ! Rodo ! voilà Rodo !

La patiente tressaillit sous ma main.

– Qu’il ne vienne pas ! murmura-t-elle. – Il n’y a pas de danger ! répliqua la femme.

Les voix étaient tellement confuses de l’autre côté de la porte, que je ne comprenais plus rien. Tout le monde parlait à la fois. Le brouhaha ne se taisait même pas lorsque l’accouchée poussait ces grands cris des dernières douleurs, que personne ne peut entendre sans avoir le cœur serré. Dans la crise suprême qui la souleva et la tordit, elle appela :

– Edmond ! Edmond !

– Veux-tu bien te taire ! s’écria la femme, qui lui mit la main sur la bouche.

Je tenais l’enfant. Un bruyant éclat de rire retentit dans la pièce voisine. Ce dernier nom, prononcé par la jeune accouchée, détruisait tous mes calculs et me jetait dans une étrange perplexité.

– Voyons ! voyons ! coupez le cordon ! s’écria la mère ; vous ne pourrez pas deviner nos petites histoires, c’est moi qui vous le dis !

Je nouai le cordon. L’enfant, qui était du sexe masculin, eut tout de suite de l’air dans les poumons et jeta ce premier cri qui est la naissance. Et presque toujours à ce cri répond ce murmure indistinct, ce roucoulement, comment dire ? cette caresse chantée qui est presque la même chez la femelle de l’animal et chez l’épouse de l’homme : grand soupir de joie qui rend le cœur sonore…

– Mon enfant ! dit la jeune femme ; donnez-moi mon enfant !

La porte s’ouvrit. La voix du maître demanda :

– Est-ce fait ?…

Il y eut un mouvement dans la chambre. L’œil seul aurait pu me dire ce qui se passait.

– Mon enfant ! répétait l’accouchée ; donnez-moi mon enfant ! Je sentis qu’on le prenait entre mes mains : je crus que c’était pour le porter à sa mère ; mais presque au même instant, la femme à la grosse voix me dit :

– Allons ! délivrez-la !

Elle me guida vers le lit. L’accouchée ne parlait plus. Pendant que je la délivrais, je sentis qu’elle pleurait.

– Lavez-vous ! ordonna la femme en me présentant de l’eau.

– Mais l’enfant ?… dis-je.

Un sanglot souleva la poitrine de l’accouchée.

– L’enfant ! répétai-je avec force ; je n’entends plus ses cris !

– L’enfant est avec sa nourrice, me répondit la femme ; ne vous inquiétez pas de cela !

Depuis quelques minutes, l’idée d’un crime m’avait quittée. Elle revint avec plus de force. Quelque chose d’horrible me passa devant les yeux. Je me dis : On a tué l’enfant là, dans cette chambre qui semble vide maintenant ; on l’a tué à deux pas de sa mère !… Et en ce moment, dans la cour ou dans le jardin, sous les fenêtres, on fait un petit trou dans le sol… Je lavai ma main droite, et je glissai l’autre, qui resta tout imprégnée de sang, sous mon châle. Je reçus l’argent qu’on m’offrit dans ma main droite.

– Faites-moi sortir, dis-je, j’étouffe ici !

Ce fut la femme qui me guida au travers de la première chambre déserte. Nous descendîmes ensemble le petit escalier. J’avais la rampe à ma gauche ; j’y appliquai à plusieurs endroits, en dessous, ma main, imprégnée de sang. Il y avait vingt-deux marches ; je fis cinq marques. En sortant, j’essuyai ma main contre le bois de la porte d’entrée. La femme n’était plus là. Mais j’entendais un bruit sourd par-dessus un mur voisin, à droite de l’entrée.

– Vous savez, me dit-on ; montez.

Je reconnus la voix de mon chauve. Après une demi-heure de marche, il tourna le bouton et délia lui-même mon bandeau, qu’il mit dans sa poche. Le jour naissait, nous étions entre l’Observatoire et la grille du Luxembourg.

– Vous savez, me dit-il, on est bien embarrassé dans les familles quand il arrive des choses comme ça… Bonsoir.

Je venais de descendre. Le fiacre partit au galop. Il n’avait pas plus de numéro à l’extérieur qu’à l’intérieur. Je fis la route à pied de l’allée de l’Observatoire à la rue de la Jussienne. En arrivant mes jambes ne pouvaient plus me soutenir. Eugénie m’attendait, folle d’inquiétude. Je tombai sur un siège, et je lui demandai un verre d’eau. Il me fut impossible de répondre à ses questions. L’idée fixe de retrouver la maison où s’était commis le crime me tenait avec une violence incomparable. Je prononçai machinalement ces mots :

– Je n’ai rien !… je n’ai rien !… je vous dirai tout !

Il y avait, près du siège où j’étais tombée en entrant, une table, et sur la table ce qu’il fallait pour écrire. J’attirai à moi le papier, la plume, l’encre. Eugénie me vit avec stupéfaction aligner des colonnes de chiffres, posées de cette sorte :

1. – 59. – Droite.

2. – 33 – Droite.

3. – 114. – Gauche.

4. – 47. – Droite.

Ainsi de suite jusqu’au nombre 37 à la première colonne. En regard du nombre 24, j’écrivis cette mention : Cris de geindre, odeur de pain chaud à gauche. En regard du numéro 36, cette autre : Fumée de houille, bruit de machine à vapeur ; fin du pavé. Les 13 et 15e nombres avaient en regard le mot pont. La petite sage-femme crut que j’avais perdu la raison.

– Gardez-moi ce papier, lui dis-je après l’avoir plié. Je vais faire une grande maladie. Vous me le rendrez après.

Loin d’avoir perdu la raison, j’avais, à cette heure qui précéda le premier accès de fièvre, une lucidité d’intelligence extraordinaire et que je n’ai peut-être jamais possédée à un degré pareil. Pendant que la patronne faisait la couverture de mon lit, me regardant avec effroi et voyant en moi déjà les symptômes de délire, mon esprit combinait avec une précision admirable un système de probabilités où tous les faits, perçus depuis mon départ, la veille, à dix heures, étaient casés et disaient leur mot. Je n’avais rien oublié, absolument rien. Chacune de mes sensations était si vivante qu’il me semblait, en me la rappelant, l’éprouver encore. De l’ensemble de ces faits, de leur choc, de leur confrontation, je tirais des conséquences peut-être fautives, mais dont l’évidence me frappait comme un éclair.

Il faut bien que je le dise. Je ne retrouvai point cela intact après ma maladie. Car je fus malade, très-malade. Ce qui brillait avant la fièvre devint après terne et confus.

Au début de ma convalescence, je ne me souvenais absolument pas de ce qui s’était passé. Ma tête était vide. Ce qui éveilla ma mémoire, ce fut le récit des paroles prononcées dans mon délire. On a coutume de répéter aux malades ce qu’ils ont dit dans la fièvre. C’est peut-être un tort. Cela les frappe trop violemment.

Eugénie était de cet avis ; mais la domestique, transgressant ses ordres, me parla de mes dénombrements fantastiques, – et de la rampe sanglante. Cela la faisait beaucoup rire, cette bonne fille.

Quand Eugénie rentra, elle dut croire que j’étais retombée au plus fort de mon mal. La fièvre m’avait reprise. C’était l’effort terrible que je faisais pour me souvenir qui me l’avait rendue. Je recommençais à compter laborieusement, je prononçais des paroles que nul ne pouvait entendre, et ce mot revenait sans cesse parmi l’apparente incohérence de mon discours :

– La rampe !… On trouvera du sang à la rampe.

Eugénie, épouvantée, envoya chercher le médecin. Le médecin avait dit qu’une rechute serait probablement fatale. Mais je la priai de renvoyer la bonne et de fermer les portes. Dès que nous fûmes seules, je me levai sur mon séant.

– Je crois que je me souviens, lui dis-je d’un ton très-calme ; mais peut-être est-ce un mauvais rêve… Vous allez prononcer mon arrêt… Vous ai-je remis, oui ou non, à une époque que je ne saurais préciser, un écrit où se trouvent des chiffres et quelques notes, inintelligibles pour vous ?

La petite sage-femme eut d’abord la présence d’esprit de me répondre négativement, mais cela ne réussit point. Je pris ma tête à deux mains, et me laissai retomber sur mon oreiller comme si j’eusse reçu un coup de massue.

– Alors, m’écriai-je, que Dieu ait pitié de moi… Je vois bien que je suis folle !

Eugénie eut peur. Elle alla chercher ce papier que j’avais écrit au retour de mon excursion nocturne. Je le reconnus du premier coup d’œil, et je restai comme fascinée.

– C’est donc bien vrai ! m’écriai-je, saisie d’un tremblement qui ne fit qu’augmenter l’effroi de ma compagne ; j’ai vu !… j’ai entendu cela !

Puis avec une violence soudaine :

– Les vers, dis-je, les vers ont déjà dévoré le corps du pauvre enfant ! – Calmez-vous, Suzanne, me dit Eugénie ; je vous en prie, ma fille, calmez-vous ! – Combien y a-t-il de temps que je suis au lit ? demandai-je. – Trois semaines, me répondit la sage-femme.

Je levai les mains au ciel. Que de choses on avait pu faire depuis trois semaines pour dépister mes recherches !

– Mais, repris-je, répondant à mes propres réflexions, la maison reste, l’escalier est là… l’escalier de vingt-deux marches… la rampe a dû garder des traces de sang… en bêchant la terre du jardin, on retrouvera du moins les pauvres petits ossements de l’enfant !… – Mais, au nom du ciel, m’interrompit Eugénie, c’est moi qui vous le demande maintenant, Suzanne : rêvez-vous ou parlez-vous selon votre raison ?

Je levai mon papier.

– Voilà mon témoin ! m’écriai-je, mon témoin contre moi-même, car je voulais douter… J’ai vu quelque chose de hideux… non pas avec mes yeux, qui étaient bandés, mais avec mon âme qui était libre… et il me semble que j’aurai un feu ardent dans la conscience tant que je n’aurai pas dévoilé le meurtre !… – Le meurtre !… répéta Eugénie, qui se rapprocha involontairement. – Ecoutez ! lui dis-je, je vais vous raconter… – Non ! pas à présent ! s’écria-t-elle, le médecin a défendu… Vous vous fatigueriez… – Qu’importe la fatigue ! m’écriai-je à mon tour, ce secret-là m’étouffe… Je veux que vous m’écoutiez !

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