Chapitre 19 La rampe sanglante.
Je vais défendre qu’on ne nous interrompe, me dit Eugénie. – Vous avez raison, répondis-je, personne autre que vous ne doit entendre ce que je vais vous révéler.
Elle sortit. Pendant qu’elle était dehors, je pris instinctivement la résolution de lui cacher les noms qui rapportaient si étrangement mon aventure à sa propre histoire et à d’autres événements qu’elle connaissait par moi. Fis-je bien ? Je ne sais. Je crois que les coups qui nous frappèrent ne pouvaient pas être parés par la prudence humaine.
Dès qu’elle fut de retour, je commençai. Dès que j’eus commencé, le soin que je prenais de supprimer tout ce qui avait trait à elle me gêna. Mon récit fut embarrassé, dénué de clarté, dénué surtout d’élément probant et d’intérêt. Car, ce qui faisait l’intérêt de l’aventure, en dehors du crime lui-même, c’était cette lugubre espièglerie, cette idée de jouer en assassinant, et de placer Brodard en face de sa victime en un instant si solennel. Ces noms d’Agost et de Rodolphe auraient fait tressaillir chaque fibre du cœur de la petite sage-femme. Le nom d’Elisa l’aurait bouleversée. Elle écouta mon récit assez froidement.
– Ma pauvre chère enfant, me dit-elle, on voit bien que vous êtes novice. Je ne veux pas dire qu’il soit fort rassurant d’avoir tout à coup les yeux bandés et de se sentir entre deux inconnus dans un fiacre, à une heure du matin… Mais remerciez Dieu qu’ils n’aient rien tenté contre votre personne… Nous n’avons pas de défense : on nous dit de marcher, nous marchons… Nous sommes exposées chaque nuit à des équipées de ce genre… Quant à ce meurtre, il me paraît bien problématique… L’enfant a disparu pour aller avec sa nourrice : quoi de plus simple ? Vous ne l’avez plus revu : c’est la coutume… La mère l’a demandé en pleurant quand il n’était plus là, c’est la règle… Allons, vous voici harassée… je vous atteste sur mon expérience qu’il n’y a pas de quoi vous faire une once de mauvais sang !… Calmez-vous, dormez un petit somme, et ne songez plus à tout cela.
Vous dire l’impatience que j’éprouvais à lui entendre prononcer tant de paroles en l’air est chose impossible. La réfuter me semblait une lassitude inutile. Je me dis : Quand j’aurai la force, nous verrons ! Au bout de huit jours, j’avais la force.
Il y avait maintenant quatre semaines que j’étais au lit.
Le matin, en me levant, je dis à Eugénie :
– Sur ma conscience, calme comme je suis, libre d’esprit, guérie de corps, je vous jure qu’un meurtre a été commis devant moi… Voulez-vous m’aider à en obtenir justice ?
Elle haussa les épaules avec mauvaise humeur.
– Je vous demande si vous voulez m’aider, oui ou non ? insistai-je. – Non, mille fois non ! s’écria-t-elle avec une véritable colère ; vous savez combien je vous aime, et votre entêtement prouve un mauvais cœur… Je n’ai pas assez d’ennemis comme cela, n’est-ce pas ? – Ce ne seront pas de nouveaux ennemis que vous vous ferez ! répliquai-je, non sans une certaine vivacité.
Elle comprenait tout et très-vite. Elle me regarda.
– Vous m’avez donc caché quelque chose, Suzanne ? dit-elle en se calmant subitement. – Ma bonne et chère Eugénie, repris-je au lieu de répondre, puisque vous ne voulez pas m’aider, je travaillerai toute seule.
Je mettais mon châle et mon chapeau.
– Obstinée ! murmura-t-elle en frappant du pied.
Elle mit aussi son chapeau et son châle. J’étais déjà fâchée de n’être pas partie toute seule.
– Réfléchissez, lui dis-je ; vous n’êtes pas forcée d’entrer en lice… Ce sont des êtres pervers et puissants… Vous n’êtes pas comme moi… vous n’avez rien vu…
– Etourdie et folle ! s’écria-t-elle, tu crois que je vais te laisser aller seule !
Elle m’embrassa en me poussant dehors. L’instant d’après, nous montions dans un fiacre, place des Victoires, et je disais au cocher :
– Rue du Banquier. – Quel numéro, ma petite dame ? – Allez toujours, on vous arrêtera.
Ce n’était pas à Eugénie qu’il fallait expliquer bien longuement un plan comme le mien. Elle avait eu plus d’une aventure en sa vie. Elle devina du premier coup quel était mon dessein.
– Je t’ai tutoyée tout à l’heure sans le vouloir, dit-elle quand le fiacre fut parti ; je continuerai : cela m’est plus commode… Moi, vois-tu, il me semble que tu es ma fille !
Je me jetai à son cou, les larmes aux yeux. Mon cœur se serrait à l’idée du danger que peut-être je lui faisais courir. Elle ne songeait plus à cela.
– Marchons ! reprit-elle ; il paraît que c’était écrit. Je suis bien aise de savoir comment tu t’en tireras avec tes chiffres… J’ai eu la même pensée une fois… C’est une pensée qui doit venir à tout le monde en pareil cas… Mais la mémoire !… Il faut une mémoire véritablement diabolique ! – Je suis sûre de ne m’être pas trompée, dis-je. – Cela ne suffit pas… Tous les chevaux de fiacre ne marchent pas de la même manière… – Je remarquais justement, l’interrompis-je, que ceux-ci ont à peu près le pas des autres. – Nous allons voir ! nous allons voir ! C’est un colin-maillard un peu prolongé !… Dans ma jeunesse, nous avions un jeu là-bas, à Saint-Philibert-en-Mauges. On se faisait bander les yeux, on prenait en main une gaule, et on marchait vers un œuf de pie, posé par terre à douze pas… Quand on cassait l’œuf d’un coup de gaule, on avait un sou… On ne le cassait pas souvent. – Oui, répondis-je, mais vous marchiez vous-même, et la passion de gagner le sou vous trompait… Enfin, nous allons voir !
Au jour, cette rue du Banquier me parut plus triste encore et plus déserte.
– Dans ton idée, reprit Eugénie, où places-tu ta maison mystérieuse ? – Rue Saint-Lazare, répliquai-je, ou du moins aux environs, dans ces quartiers nouveaux où l’on bâtit la gare du chemin de fer.
Il n’y avait alors qu’un seul chemin de fer, qui était celui de Saint-Germain.
– Et tes raisons ? – J’ai eu deux descentes ; j’ai passé deux ponts… j’ai trouvé une montée qui, selon moi, doit être celle de la rue des Frondeurs… Il m’a semblé traverser le boulevard, et une traite en ligne droite, pendant laquelle j’ai compté jusqu’à trois cents, pourrait bien être la rue Louis-le-Grand, prolongée, sauf un coude peu appréciable, par la rue de la Chaussée-d’Antin. – Tu as un parti pris, m’interrompit Eugénie ; cela te gênera. – Oui, répliquai-je, mais j’ai un moyen de recouvrer toute mon impartialité.
Je tirai de ma poche un foulard que j’arrangeai en cravate, et je la priai de me le nouer sur les yeux.
– A la bonne heure, fit-elle, on ne peut rien t’apprendre.
Le fiacre était arrêté au milieu de la rue du Banquier. Nous fîmes descendre le cocher.
– Mon brave, lui dit Eugénie, il s’agit d’une gageure… Nous laissons la portière de devant ouverte… madame, qui a les yeux bandés comme vous voyez, va vous commander la manœuvre… Si vous marchez toujours d’un trot égal, tournant juste à son commandement, je vous promets un bon pour-boire.
J’entendis le cocher qui grondait en remontant sur son siège. Cependant il toucha ses chevaux. Après avoir compté jusqu’à cinquante-neuf, je commandai :
– A droite !
Je sentis que la voiture obéissait. Je comptai trente-trois.
– A droite encore ! – Bravo ! dit Eugénie ; les rues se trouvent juste à point. – A gauche ! m’écriai-je, après avoir compté cent quatorze.
Il fallut faire quelques pas de plus pour trouver une rue, mais, au bout de dix-sept nombres, on put tourner à droite. J’étais sûre désormais de la précision de ma mécanique.
– Nous devons être sur un pont ! dis-je au treizième détour. – Nous sommes sur un pont, me répondit Eugénie. – A gauche !… Nous voici maintenant sur un autre pont. – C’est juste. Nous allons y arriver : j’y engagerais ma vie ! – Ma foi, dit madame Mutel, je commence à le croire.
Au bout de cinq minutes, je lui dis :
– Regardez à notre gauche s’il n’y a point un boulanger. – Non, me répondit-elle, je n’en vois point. – Regardez bien. – Ah ! si fait… dans l’enfoncement. – Nous devons être aux environs de Saint-Roch, n’est-ce pas ? – Ah ! pour cela non ! s’écria Eugénie, qui se prit à rire. – Où sommes-nous donc ? – Derrière le théâtre de l’Odéon.
Je fus un instant déconcertée.
– Compte, ma fille, compte ! s’écria Eugénie ; tu vas te brouiller.
C’était déjà fait. Nous fûmes obligés de retourner en arrière jusqu’au dernier détour. En revenant ainsi sur nos pas, Eugénie me dit :
– Toute l’erreur vient des ponts… tu as cru traverser les deux bras de la rivière, et tu as traversé deux fois le même bras, une fois au pont de l’Archevêché, une fois au pont Notre-Dame… Deux angles droits que tu n’as pas saisis… Cela suffit tout juste pour s’en revenir à Paris, quand on croit aller à Pantoise… Mais l’important n’est pas là : tu as une boussole ; marche !
Je commençai, en effet, à compter. J’avais mon papier en cas de manque de mémoire, mais je ne fus pas obligée de le consulter une seule fois. Bien que je fusse un peu humiliée d’avoir pris la montée de l’Odéon pour la butte Saint-Roch, je ne perdis pas un instant confiance.
– Nous devons être auprès du but, dis-je à ma compagne au bout d’un quart d’heure ; cherchez une usine à vapeur à gauche. – L’usine y est : une fonderie de fer. – Tournez à gauche… le pavé va cesser.
Le pavé cessa.
Je comptai jusqu’à vingt, et je dis :
– Halte !
La voiture s’arrêta aussitôt. J’arrachai avidement mon bandeau. En regardant autour de moi, je vis une longue allée de grands arbres. Je ne connaissais pas ce lieu.
– Nous sommes, me dit Eugénie, qui était pâle et fort émue, sur le boulevard des Invalides, au bout de la rue de Sèvres.
Il me semblait que mon cœur allait briser ma poitrine. Vis-à-vis de nous, de l’autre côté du boulevard, c’étaient des guinguettes, entrecoupant des chantiers de bois à brûler. Au-delà de la rue de Sèvres, un couvent s’élevait. Tout près de nous, à deux pas du fiacre, il y avait une élégante porte cochère, soutenue par deux pilastres surmontés de vases à fleurs. Le pignon de la maison s’enclavait dans le mur, à gauche ; à droite, c’était le jardin. Mon premier regard fut pour le battant de la porte, où je cherchai la trace de ma main sanglante. La trace n’existait plus.
– L’endroit était trop apparent ! Murmurai-je ; c’est la rampe qu’il faudrait voir.
Comme nous étions arrêtées, debout devant la porte, l’horloge d’un chantier voisin sonna midi. Je serrai le bras d’Eugénie.
– J’ai entendu cette horloge-là sonner minuit, lui dis-je.
Au son de ma voix, deux grosses pattes de chien sortirent sous la porte, et un féroce aboiement retentit.
– C’est bien le chien, dis-je encore.
Puis, montrant avec assurance le pan de mur qui s’étendait à droite de la porte cochère, j’ajoutai :
– Ici, derrière, on a enterré la pauvre innocente créature.
Je parlais encore que la porte cochère s’ouvrit. Je n’eus que le temps de rabattre mon voile sur mon visage. C’était mon chauve qui ouvrait la porte.
– Ne restons pas là, dit Eugénie.
Nous fîmes semblant de nous promener.
Une calèche découverte sortit de la cour. Elle contenait une femme de quarante-cinq ans environ, un vieillard à cheveux blancs, à l’aspect sévère et vénérable, qui portait la rosette de la Légion d’honneur, et une jeune fille souriante et jolie. Les deux dames étaient en toilette de promenade. Elles passèrent sans nous remarquer.
Derrière la calèche, la porte se referma. Nous restâmes plusieurs minutes immobiles et silencieuses.
– Que vas-tu faire ? me demanda Eugénie.
– Celle qui vient de passer, répondis-je, c’est l’accouchée, j’en jurerais… C’est elle qui a dit : Edmond ! Edmond !
– Prends bien garde ! fit Eugénie effrayée.
Mais je l’interrompis, et je repris d’un ton résolu :
– L’enfant est là… A qui s’adresse-t-on pour dénoncer un meurtre ?
· · ·
A deux heures nous étions au parquet du procureur du roi. Nous attendions depuis longtemps déjà. On vint nous dire que M. le substitut nous priait d’entrer.
C’était un jeune homme très-pâle, le front dégarni, l’œil fatigué. Il était beau, mais sa physionomie ne brillait pas par la fraîcheur. Il fut poli jusqu’au moment où nous déclinâmes notre qualité de sages-femmes. A dater de cet instant, il fut défiant et à la fois curieux.
Je lui fis ma déclaration en termes que je trouvai très-clairs et très-précis. Il prit quelques notes d’un air distrait. Il était évident pour moi qu’il pensait déjà à toute autre chose lorsqu’il nous dit :
– Ces crimes d’infanticide se multiplient dans une proportion effrayante… La morale, la religion, la loi…
Il s’interrompit, réfléchissant à temps qu’il n’y avait là personne pour l’entendre plaider.
– Et vous, madame ? dit-il en s’adressant à ma compagne, n’avez-vous rien à déclarer ? – Madame Suzanne Lodin a fait ses études chez moi, répondit Eugénie ; je lui sers de mère. – Ah ! fit le substitut, qui ouvrit un journal ; alors, cela suffit… Ces crimes d’infanticide se multiplient dans une proportion effrayante… Le glaive de la loi ne doit point rester au fourreau, quand… Cela suffit, mesdames ; vous serez appelées demain au cabinet de M. le procureur général… C’est affaire de cour d’assises… Il y a peine de mort… Notez que ces crimes d’infanticide se multiplient dans une proportion effrayante… Mesdames, vous pouvez vous retirer… J’ai votre adresse ? oui… J’ai l’honneur de vous saluer.
Nous nous levâmes. Il salua, remit son bonnet de velours, qu’il avait ôté, et reprit son journal. Comme nous passions le seuil, il se ravisa.
– Voyons vos notes, dit-il ; est-ce bien tout ? Accouchement clandestin, opération faite dans l’obscurité. Enfant refusé à la mère. Cessation subite de tous cris. Maison du crime retrouvée à l’aide d’un calcul très-curieux. Rampe ensanglantée… Vous ne m’avez pas dit le nom des personnes… – Je l’ignore, monsieur, répondis-je. – Mais l’adresse, au moins, vous la savez ? – Depuis ce matin… La maison est située au numéro… du boulevard des Invalides.
La figure du jeune substitut ne broncha pas, je dois lui rendre cette justice ; mais ses jambes tressaillirent au point que ses deux genoux se choquèrent l’un contre l’autre sous son bureau. Sa plume resta suspendue au-dessus du papier. D’où j’étais, je la voyais trembler dans sa main. Cet homme faisait en ce moment sur lui-même un prodigieux effort. Je le voyais, quoique les causes de cette étrange et subite émotion m’échappassent complètement. Eugénie s’aperçut seulement que sa voix était légèrement altérée lorsqu’il dit :
– Cela suffit, mesdames… ces crimes d’infanticide se multiplient… L’instruction aura besoin de vous… – As-tu vu ? me dit Eugénie quand nous fûmes dans le corridor. – J’ai vu, répondis-je. – Dieu veuille que tu n’aies pas tué du premier coup ta carrière, ma pauvre enfant !…
Le cocher eut son pour-boire et nous félicita.
Il n’y avait pas une demi-heure que nous étions rentrées, lorsque notre petite bonne nous annonça une visite. C’était le substitut. Il était tout de noir habillé et raide dans sa cravate.
– Madame, dit-il en s’adressant à moi, la justice ne peut avoir que des éloges pour une conduite semblable à la vôtre… Les crimes d’infanticide se multiplient, et nous avons dû user de diligence… Nos renseignements sont pris… La maison du n°… boulevard des Invalides, appartient à M. le général C***. Ne vous effrayez pas… La loi est si haute et si forte, que la position des accusés importe peu… Seulement, il faut agir avec prudence et célérité : dès demain, une descente de justice aura lieu… Jusque-là, pas un mot… Et si vous aviez quelques communications à faire au parquet, souvenez-vous qu’elles doivent m’être adressées personnellement : M. de Gérin ; voici ma carte.
Je restai longtemps les yeux fixés sur cette carte.
– C’est pair ou non ! me dit Eugénie, qui devinait le motif de cette préoccupation ; il s’appelle peut-être Edmond.
Il était dit que nous verrions trois fois dans cette même journée le jeune et grave magistrat. Nous avions eu fantaisie, pour dissiper nos idées sombres, de faire une petite débauche. On jouait la Dame blanche à l’Opéra-Comique : nous louâmes deux stalles. Cette bonne et belle musique de Boïeldieu a le don de me réconforter comme un cordial. Au moment où nous sortions toutes ragaillardies, sous le péristyle brillamment éclairé, j’entendis derrière moi une voix qui disait :
– Edmond est allé chercher sa voiture.
– Qu’as-tu donc, petite ? demanda Eugénie.
Il paraît que mon bras était devenu de glace.
– C’est elle ! murmurai-je, prête à me trouver mal.
Eugénie se retourna. A deux pas de nous, elle vit les trois personnes qui étaient, le matin, dans la calèche découverte.
La belle jeune fille rose et rieuse, le vieillard à cheveux blancs, la femme de quarante-cinq ans.
– Il tarde bien ! dit celle-ci.
Je reconnus la voix de mon assistante, la voix qui avait dit : « Malheureuse ! veux-tu bien te taire ! » quand l’accouchée avait prononcé le nom d’Edmond.
– Le voici ! le voici ! fit la jeune fille, mais il ne nous voit pas… il est si myope !… Appelez-le, mon oncle ! – Edmond ! prononça la voix mâle du vieillard.
Je ne me souvins pas de l’avoir entendue, la nuit de l’accouchement. Edmond, cependant, monta les degrés du péristyle. J’eus bien de la peine à retenir le cri qui voulait s’échapper de ma poitrine. Edmond était M. de Gérin, le substitut.
Le lendemain, je fus convoquée, seule, par lettre du parquet. Eugénie voulut venir avec moi, mais elle dut m’attendre dans l’antichambre. Lorsque j’entrai, M. Edmond de Gérin était en conférence avec son chef, M. le procureur du roi. Celui-ci, homme jeune encore, mais affectant un profond dédain de son extérieur, formait un entier contraste avec le pâle Edmond. Le lecteur peut bien croire que désormais je n’attendais absolument rien de bon de mes démarches. Ce hasard qui, pour moi, rattachait M. de Gérin, non pas au crime, mais aux coupables, laissait à la vérité trop peu de chance de se faire jour. J’ai grande confiance en l’intégrité de la magistrature ; mais, dans certains cas, les magistrats eux-mêmes se récusent, faisant la part des imperfections humaines. Du moment que M. de Gérin ne se récusait pas purement et simplement, comme les causes qui eussent motivé cette abstention étaient un mystère pour tout le monde (même pour moi dans sa pensée), j’avais bien le droit de me défier de lui. Si quelqu’un eût pu me rendre le courage qui allait m’abandonnant, c’était bien le rustique procureur du roi. Il avait l’air d’un brave homme dans toute la force du terme, autant que ce mot peut s’appliquer au parquet, dont la mission n’est réellement pas d’être débonnaire. Il était brusque ; il semblait franc dans sa sévérité. Il avait un œil sagace sous un front demi-chauve qui manquait peut-être un peu de développement. Le point de jonction de ses arcades sourcilières faisait saillie, annonçant cette mémoire des objets extérieurs, qui est si nécessaire aux gardiens de la sûreté publique. Si j’avais parlé d’abord à cet homme-là, les choses eussent tourné autrement.
– Très-cher, disait-il à M. de Gérin au moment où j’entrais, je comprends fort bien, comme vous le répétez souvent avec raison, que les cas d’infanticide se multiplient, et qu’il faut mettre ordre à cela… Il pourrait se faire, en définitive, qu’une des servantes du général eût essayé de cacher une faute au moyen d’un crime… Mais tout ceci me paraît tellement romanesque… – Aussi n’ai-je fait aucune espèce de bruit, répondit M. de Gérin ; j’ai pris le plan des lieux chez mon propre architecte, qui, par hasard, se trouvait être celui du général. – N’êtes-vous pas lié avec cette famille… un peu ? – Lié, non… mais en très-bonnes relations. – C’est cela que je voulais dire… Voyons le plan des lieux.
Gérin déroula un grand papier qu’il avait et le plaça sous les yeux de son chef. En même temps il me fit signe d’approcher.
– Elle est très-jeune, comme vous voyez, ajouta-t-il en me saluant de la main ; l’autre est beaucoup plus âgée… Il y a peut-être quelque chose. – Si vous parlez de madame Mutel, ma compagne et mon amie, monsieur, dis-je, elle a fait tout au monde pour m’empêcher d’agir. – Elle a eu tort, répliqua sèchement le procureur du roi ; veuillez ne parler, madame, que quand on vous interrogera.
Il parcourut des yeux le plan qui lui était présenté.
– Par où seriez-vous entrée, madame ? me demanda-t-il.
Et me regardant tout à coup.
– Vous êtes bien jeune, s’interrompit-il, pour être sage-femme ?
– J’ai mon diplôme dans ma poche, répondis-je.
Il me fit signe de répondre à sa première question. Je montrai du doigt la porte cochère.
– Et ensuite ? continua-t-il. – Vous savez, monsieur, dis je, que j’avais un bandeau sur les yeux… – Et ensuite ? répéta-t-il avec une visible impatience. – Je tournai à gauche, répondis-je ; le chien aboyait très-loin de moi… Je montai un escalier… – Un grand escalier ? – Au contraire… un fort petit escalier. – Que vous disais-je ! s’écria Gérin ; les communs… tout cela s’est passé dans les communs !
– Je n’avais rien à dire contre cela : c’était ma propre opinion. Cependant, je sentais bien que Gérin tirait d’un fait vrai des conséquences mensongères.
Avant mon arrivée, il avait eu l’adresse de persuader à son chef qu’il s’agissait d’une servante. Le procureur du roi venait d’avoir un sourire.
– Sachez, très-cher, dit-il à son subordonné, si ma voiture est prête… Voulez-vous venir avec moi ?… Non, n’est-ce pas ? vos bonnes relations avec cette famille.
Gérin s’inclina et sortit. Pendant son absence, le procureur du roi ne m’adressa pas la parole. Quand Gérin fut de retour :
– Partons, madame, me dit-il.
Même silence pendant la route.
– Monsieur, lui dis-je, au moment d’arriver, au nom de Dieu ! écoutez-moi… Il n’y a peut-être plus de sang à la rampe… – Ah ! vraiment ?… m’interrompit-il. – Ecoutez-moi !… Regardez bien en dessous… Hier, on voyait encore l’endroit où la porte cochère a été lavée… Quant au corps de l’enfant, je suis bien sûre qu’il a disparu ! – Pourquoi ?… – Parce que… je n’accuse personne… mais la jeune fille ou la jeune femme que j’ai accouchée a prononcé un nom dans les douleurs. – Quel nom ? – Edmond.
Le procureur du roi me jeta un regard si perçant que je baissai les yeux.
– Ah ! diable ! fit-il.
Et ce fut tout.
Le chef du parquet avait avec lui un commis-greffier en bourgeois. Il fit demander le général. Ce fut la femme de quarante-cinq ans qui vint. Le procureur du roi la salua comme une vieille connaissance.
– Madame la baronne, lui dit-il, ne nous effrayons pas, et tâchez que votre vaillant frère ne nous fasse pas d’algarade… Je ne viens pas ternir la gloire des armées françaises… Il faut seulement que je visite ce petit bâtiment qui est à gauche… et ce coin du jardin qui est à droite.
– Et pourquoi cela, monsieur ? demanda madame la baronne avec un peu de hauteur.
– Parce qu’il le faut, répondit le chef du parquet ; donnez ordre à vos domestiques de m’obéir et allez présenter mes hommage à votre charmante fille.
J’ai tout lieu de croire que madame la baronne me reconnaissait parfaitement, car elle ne faisait nulle attention à moi.
– Ne puis-je assister ?… commença-t-elle.
– A quoi ? demanda sévèrement le magistrat.
Mais madame la baronne était une femme de poids.
– A ce que vous allez faire chez moi, monsieur le procureur du roi, répondit-elle sans se déconcerter le moins du monde. – Non, madame, répliqua celui-ci ; j’ai l’honneur de vous présenter mes hommages.
Il salua. Madame la baronne comprenait fort bien que cette enquête sous-main et dépourvue de caractère légal était un passe-droit en faveur de sa position. Elle se retira en grondant. Le procureur du roi monta l’escalier. Je le suivis.
– Vingt-deux marches, dis-je ; c’est bien ici.
L’escalier était fort obscur. Le procureur du roi jeta en montant un regard distrait sur la rampe. Nous traversâmes la première chambre ; il y avait dedans quelques débris de caisses et de pots à fleurs. Dans la seconde, nous trouvâmes des bouteilles vides. J’étais stupéfaite.
– Descendez, dit le chef du parquet au greffier, rapportez moi une bougie.
Il atteignit son portefeuille et mouilla sa mine de plomb.
– Ces noms ? me dit-il. – Quels noms ? demandai-je.
Il frappa du pied.
– Ces noms que vous avez entendus ici ? – Agost, Rodolphe, Edmond. – Vous aviez parlé de Brodard-Peyrusse ? – C’est Rodolphe… – Comment savez-vous cela ?
Peu s’en fallut que je ne lui racontasse l’histoire de la somnambule. Je n’osai.
La façon dont je l’ai appris, répondis-je, ne prouverait rien à vos yeux… Mais hier soir, M. de Gérin était à l’Opéra-Comique… Il est allé chercher la voiture du général, dont la nièce l’a appelé par son nom : Edmond…
Le greffier revenait. Le procureur du roi prit lui-même la bougie ; il regarda le dessous de la rampe et fit tomber avec l’ongle une écaille noirâtre qu’il mit dans son portefeuille. Nous passâmes dans le jardin, sous les platanes. Le procureur du roi fit les cent pas le long du mur.
– C’était bien ici ? me demanda-t-il. – C’était bien ici, répondis-je.
Il frappa deux fois le sol de son talon. La première fois, le talon enfonça ; la seconde fois, non.
– Mes respects à ces dames, dit-il brusquement au domestique qui nous suivait.
Et il partit.
Il n’y avait pas de chien dans la niche, et nous n’avions point rencontré mon chauve.
– Je ne sais pas ce que je ferai, grommela-t-il comme en se parlant à lui-même… il y a ce sang… mais le corps du délit doit être enlevé. – Madame, ajouta-t-il en s’adressant à moi, vous avez fait votre devoir et prouvé une très-remarquable intelligence. Si l’on vous inquiétait, adressez-vous à moi…
· · ·
Il y avait huit à dix jours que ces choses étaient passées, lorsque nous vîmes dans les journaux que M. D*** (notre procureur du roi) était nommé procureur général près la cour de Toulouse. Nous n’entendîmes plus parler de l’instruction.
Vis-à-vis de chez nous, rue de la Jussienne, il y avait un petit café d’où nous faisions venir notre chocolat, le matin. La femme du café nous dit vers cette époque qu’un mauvais sujet, qu’elle nous dépeignit et que je crus reconnaître pour l’agent d’affaires Testulier, était venu ivre chez elle, avait proféré des menaces contre madame Mutel, qu’il accusait d’avoir tué une pauvre folle nommée Elisa. Et quand la femme du café lui avait demandé ce que c’était que cette Elisa, l’ivrogne avait répondu :
– Elle a plus de mille francs de rentes que vous n’avez de sous vaillant… Et je connais quelqu’un qui paierait bien cher pour… Mais, motus ! mêlez-vous de vos affaires !
Ceci n’eut pas de suite pour le moment. J’ai à raconter une tout autre histoire dont les conséquences devaient changer complètement la face de ma vie.
Depuis quelques jours, le voisin qui demeurait sur le même carré que nous, occupant l’ancien appartement de Marc Bonnin, trois chambres et une petite cuisine, avait déménagé. Je me souviens que les nouveaux locataires entrèrent en jouissance le jour même où nous apprîmes le changement de mon procureur du roi. Je ne les vis point, mais madame Mutel me parla d’eux en manifestant la crainte d’avoir désormais des nuits peu tranquilles. Ces nouveaux voisins étaient des comédiens de province : le mari et la femme. La pauvre Eugénie, qui avait le sommeil difficile, se plaignait par avance du tapage qu’ils feraient. Mais, si mauvaise idée qu’elle se fût faite de ce ménage, l’événement dépassa de beaucoup ses craintes. La chambre à coucher des deux artistes confinait à la chambre à coucher de madame Mutel. Jusqu’à une heure du matin, on entendait un bon bruit de noces et festins : la comédienne était avec tous ses amis, comme madame de Franc Boisy. Vers une heure et demie, le mari rentrait. Le mari avait trouvé un engagement dans un des théâtres du boulevard. Aussitôt le mari rentré, c’étaient des querelles éclatantes, des scènes à réveiller toute la maison. La comédienne avait dix ans de plus que son époux, comme cela se fait généralement. Elle était méchante comme une jeune première. Elle battait le pauvre diable d’artiste, et quand elle l’avait bien battu, elle poussait des cris de détresse, l’accusant d’avoir porté la main sur une femme enceinte.
Madame Mutel entendait tout cela. C’était un enfer. Elle parlait de changer de logement. Je lui proposai de prendre sa chambre. J’avais mon sommeil de vingt ans qui eût bien bravé des querelles et des batailles de comédiens accouplés venant des quatre-vingt-six départements de la France ! D’ailleurs, j’étais rarement à la maison pendant la nuit. La santé d’Eugénie devenait mauvaise et je tâchais, autant que possible, de lui épargner les grandes fatigues. Je ne dormais guère que le jour.
Un matin que nous déjeunions ensemble (je n’étais rentrée que deux heures après minuit), Eugénie me raconta je ne sais quelle scène atroce qui lui avait procuré une nuit blanche. La comédienne avait dû lancer les meubles à la tête de son mari, tant ç’avait été un effroyable tintamarre ! Elle n’accusait que la femme, maintenant. Le mari, disait-elle, supportait toutes ces avanies avec une patience d’ange.
On vint la chercher comme nous achevions de déjeuner. Je restai seule. Je me couchai tout habillée sur mon lit. J’étais bien lasse, et pourtant je ne pus dormir.
On rapporte tout à soi, c’est la nature humaine. Ce n’étaient certes pas les querelles du ménage voisin qui m’occupaient. Je m’étonnais même de l’attention que ma bonne Eugénie accordait à ces choses ; mais involontairement, je faisais un retour sur moi-même, et je médisais :
– Faut-il qu’il y ait des gens malheureux dans cet état de mariage où d’autres trouveraient un si parfait bonheur !
D’autres voulait dire moi. L’état de mariage signifiait Gustave. Gustave était pour moi le mariage, l’amour, la félicité tranquille.
· · ·
La petite domestique entra doucement.
– Dormez-vous, madame ? demanda-t-elle tout bas. – Non… Pourquoi ? – Une lettre… une lettre pour vous.
Je ne recevais jamais de lettres. Je fus tentée de me fâcher de ce mystère.
Je pris la lettre. L’adresse portait :
« A madame Lodin, chez madame Mutel, sage-femme. »
L’écriture de la lettre, élégante et fine, m’était tout à fait inconnue. On eût presque dit une écriture de femme. La lettre était ainsi conçue :
« Madame,
« Vous portez le nom d’une personne que j’ai beaucoup aimée, d’un parent, je dirai même d’un autre moi-même. Je n’ai aucun titre à la faveur que je vous demande, sinon mon grand désir de me rapprocher de vous et de parler de lui. Aujourd’hui, à une heure, je me promènerai aux Tuileries, terrasse du bord de l’eau. Si vous y veniez, vous pourriez compter sur tous les respects de celui qui fut l’ami de votre mari et qui donnerait beaucoup pour devenir le vôtre.
« ADOLPHE DANICOURT. »
Je lus cette lettre trois fois. La troisième fois je me levai. Ma tête tournait. Je ne pouvais pas me tenir sur mes jambes.
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