Chapitre 20 Rendez-vous. – Ma deuxième aventure de sage-femme.
Je suis de votre avis. Vous avez raison, cette lettre n’avait pas le sens commun. Il y a des centaines de Lodin en France, d’abord. Ensuite, comme je n’étais femme ni veuve d’aucun de ces Lodin, je ne pouvais prendre le change. Il fallait déchirer cette lettre absurde et la jeter au feu. Il fallait se dire : C’est quelque don Juan de magasin qui prend cette voie ingénieuse pour faire connaissance.
Je regardai la pendule. Il était midi et demi. Je mis mon châle de travers, je coiffai mon chapeau Dieu sait comme, et je sortis comme une folle, sans même voir le sourire narquois de notre petite domestique.
Notre voisine, la comédienne, était sur sa porte, en déshabillé du matin très-galant et très-ridicule. Elle ne me parut pas avoir plus de trente ans. Je m’étonnai que madame Mutel eût pu la trouver si vieille et si laide. Mais je l’avais oubliée avant d’avoir atteint la première volée de l’escalier.
Gustave ! Gustave ! on allait me parler de Gustave ; j’avais la tête perdue et le cœur plein. Ce n’était pas la lettre qui était absurde, mais bien moi qui étais folle ! Est-ce que je savais ce que disait la lettre ? Pour moi, la lettre criait : Gustave ! Gustave !
Je ne fus pas plus de vingt minutes à gagner les Tuileries. Une heure sonnait comme je passais devant le pavillon de l’horloge.
– S’il allait être parti ! me dis-je en prenant ma course.
J’arrivai hors d’haleine en haut de la rampe de la terrasse du bord de l’eau. Je m’arrêtai. Mon regard embrassa la longue rangée d’arbres. Il y avait une demi-douzaine de promeneurs qui allaient paisiblement. J’essuyais mon front baigné de sueur, lorsqu’un pas léger et rapide se fit entendre derrière moi. Je me retournai. C’était un beau jeune homme, le chapeau à la main, qui était tout rouge et qui balbutiait je ne sais quoi. Un bien beau jeune homme ! Cheveux châtains bouclés, figure fine et fière, éclairée par des yeux si doux qu’une femme les eût enviés ; bouche charmante où se jouait une moustache légère et soyeuse, taille souple que faisait valoir un élégant costume du matin. Gustave seul pouvait être encore plus beau que cela ! C’était l’ami de Gustave : c’était Adolphe Danicourt, son parent, son autre lui-même. Les expressions de la lettre me revenaient. L’idée qu’on m’avait trompée ou que du moins on avait écrit tout cela au hasard, l’idée qu’un millier de lettres semblables circulent chaque jour dans Paris, en un mot, l’idée qui vient à tout bon sens vulgaire ne me venait pas à moi. Je cherchais dans les paroles que M. Adolphe Danicourt balbutiait le nom de Gustave.
– Merci d’être venue ! me disait-il avec cette fadeur des amoureux de rencontre : cela me prouve que vous avez pardonné mon audace…
– Je vous en prie, m’écriai-je ; parlez-moi de lui… tout de suite.
Cette troisième personne du pronom rembrunit son charmant sourire.
– Lui ! répéta-t-il avec un peu d’étonnement.
Le séducteur avait, je crois, oublié les termes de sa lettre.
– Gustave ! Gustave Lodin ! repris-je avec force ; n’était-ce pas votre ami ? n’était-ce pas votre frère ?
Son étonnement changea de nature. Ses yeux s’agrandirent. La rougeur de son front fit place à une subite pâleur.
– Oh ! m’écriai-je encore, ayez pitié de moi… parlez !
Il passa deux ou trois fois la main sur son front. Je vis qu’il faisait effort pour me répondre et qu’il ne pouvait pas. Jamais je n’ai éprouvé une angoisse semblable en ma vie. Seigneur ! surtout quand je vis deux grosses larmes rouler le long de ses joues.
Comment ne l’avais-je pas reconnu tout de suite ?
Je me pendis à son cou en criant :
– Gustave ! mon parrain ! mon parrain !
Nous restâmes longtemps embrassés devant tout le monde. Ce n’était pas Gustave qui donnait le plus de baisers. Il aimait moins que moi, ce Gustave. Ce fut lui qui vit le ridicule de notre position. Il eut honte. Ah ! je valais mieux que lui.
– Viens, Suzanne, me dit-il, viens, ma petite sœur ; nous ne pouvons pas rester ici.
Cela me réveilla de mon extase.
Je pris le bras de Gustave, qui m’entraîna vers le quai. Il marchait à grands pas. Je le suivais en courant et en sautillant comme une petite fille. J’avais retrouvé mes douze ans. Sur le quai, nous saisîmes une voiture à la volée.
– Enfin ! m’écriai-je, quand nous fûmes assis sur le vieux velours d’Utrecht du fiacre, je vais pouvoir t’embrasser à mon aise, mon parrain, mon cher parrain !
Il répondit de bon cœur à mes baisers.
– Mais comme te voilà grande et belle, maintenant, Suzanne ! me dit-il. – Et toi, mon Gustave ! comme te voilà grand et beau !… Laisse-moi te regarder… J’aurais eu beau faire, vois-tu !… Tu ne te ressembles plus à toi-même… je ne t’aurais jamais reconnu !
Il porta ma main à ses lèvres. J’en fis autant de la sienne. Il sourit.
– Ah ! dis-je, c’est que rien n’a changé que mon visage… Tu es toujours mon maître. – Mais, m’interrompis-je, pourquoi m’as-tu écrit comme cela ?
Il me donna l’explication qu’il voulut. Je ne l’écoutais pas : je l’adorais.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je pendant qu’il parlait, mon Dieu ! que vous êtes bon !… Quand je pense que j’étais là ce matin, songeant à lui, l’appelant, et que justement voilà sa lettre qui m’arrive !… Où demeures-tu, mon Gustave ? – Bien loin d’ici, me répondit-il en feignant de regarder par la portière.
Et comme j’insistais, il me dit :
– Je demeure au théâtre. – Au théâtre !… Est-ce que tu es comédien ? – Oui, répliqua-t-il avec une sorte d’amertume ; j’ai ce malheur-là.
L’instant d’auparavant, je n’aimais peut-être pas l’état de comédien. Mais vous chercheriez longtemps avant de rencontrer un amour comme le mien, un amour robuste et bon enfant, résolu à trouver tout superbe et prenant son parti à la minute.
– Tant mieux ! tant mieux ! fis-je en battant des mains ; c’est charmant d’être comédien !… Je me ferai comédienne… J’aurai du talent pour te ressembler… Car tu dois avoir bien du talent, mon parrain… Et comme tu dois être joli sur la scène !
Je fronçai un petit peu le sourcil.
– Est-ce qu’on te fait beaucoup de déclarations ? demandai-je.
Il sourit. Mais je ne lui laissai pas le temps de me répondre.
– Méchant ! m’écriai-je, m’avoir laissée si longtemps sans nouvelles… Ah ! de nous deux il n’y a que moi pour bien aimer !
– Suzanne, me répliqua-t-il, et je sentais ma main brûlante dans ses mains froides, je te jure que je t’aime.
Je ne devinais pas le genre d’émotion qui l’agitait. Ce que je voyais bien, c’est qu’il était profondément troublé. Cela me faisait heureuse.
– Et notre mariage ? demandai-je brusquement ; je te préviens que je ne te laisse plus échapper… A quand notre mariage ?
Gustave était très-pâle.
– Tu n’es donc pas mariée ? murmura-t-il.
J’éclatai de rire comme s’il eût dit là quelque chose de très-plaisant.
– Non, je ne suis pas mariée, m’écriai-je. Est-ce que tu voudrais que je fusse mariée !… – Ah ! Suzanne ! fit-il seulement d’un ton de reproche.
Je lui demandai pardon. L’idée ne me vint même pas de lui demander à lui-même s’il était marié, tant cela me paraissait impossible !
Je ne sais comment le temps passa. Il était quatre heures que je me croyais encore aux environs d’une heure et demie. Gustave me dit :
– Il faut que j’aille m’habiller pour le théâtre.
– Tu joues donc ?… Où joues-tu ? – Au théâtre de la Gaîté.
Il me baisa et fit arrêter le fiacre.
– Suzanne, me dit-il, je suis seul sur la terre et bien malheureux… Aime-moi, petite sœur…
Il était descendu, moi je restais dans le fiacre. Je voulus des explications, mais il me baisa la main en me disant :
– A bientôt !
Le lendemain, je revis Gustave. Je lui parlai de notre mariage. Il répondit d’une façon très-satisfaisante. Il était tout prêt ; – et même il ne demandait pas mieux que de me traiter comme sa femme en attendant. Il ne s’agissait que d’avoir ses papiers au pays. Quant à moi, nous pensions que je pourrais me marier au moyen de l’acte de notoriété qui m’avait servi pour mon examen de sage-femme. Gustave me proposa de me louer un petit appartement, car il était peu commode et presque mal séant de se voir ainsi dans la rue. Je refusai pour le moment. A vrai dire, le seul motif de mon refus, c’était l’amitié que je portais à madame Mutel, car je n’avais point de défiance. Gustave ne me pressa point, mais je vis son chagrin. Je ne sais, en vérité, comment cet épisode aurait fini, si les événements ne m’avaient, tout à coup, emportée dans une sorte de tourbillon.
Mon parrain m’avait demandé quinze jours pour avoir ses papiers. Un dimanche au soir qu’il ne jouait pas, je m’habillais pour aller le retrouver, lorsque j’entendis la petite bonne qui annonçait à pleine voix dans la chambre d’Eugénie :
– M. le prince Maxime de ***.
Presque aussitôt après, Eugénie vint fermer la porte qui communiquait avec mon appartement. Me voilà furieuse ! On manquait de confiance en moi ! on m’outrageait ! Mais lorsque j’entendis au travers de la porte des sanglots étouffés, ma colère tomba, et la curiosité, mon péché d’habitude, me saisit violemment à la gorge. Il n’y avait point de serrure à la porte de ma chambre. Impossible de voir ! Qui pleurait là ? madame Mutel ou le prince Maxime ? Il y avait longtemps déjà que j’écoutais. Je n’avais rien deviné. Quoique je fusse habillée de pied en cap, je ne songeais point à partir pour mon rendez-vous. Je voulais savoir. Mais comment savoir ?
Derrière ma chambre, il y avait un cabinet noir qui donnait sur l’escalier de service. Je fis ce raisonnement :
– Il est manifeste que je ne peux pas sortir par l’appartement de madame Mutel, puisqu’on m’a fort impoliment enfermée. Or, j’ai à sortir et je suis libre. Donc il est tout simple que je prenne l’escalier de service. Ce ne sera pas ma faute si je rencontre en bas, sous la voûte, les gens qui viennent faire des visites mystérieuses à madame Mutel.
En conséquence, j’ouvris tout doucement la porte du cabinet noir et je descendis l’escalier. Je n’osai attendre sous la voûte, à cause de la concierge. Je traversai la rue, non sans jeter un coup d’œil curieux à un élégant coupé qui stationnait au-devant de la porte. Ce coupé était aux armes du prince Maxime.
A peine étais-je de l’autre côté de la rue, que je vis un mouvement dans l’ombre de la voûte. Je revins sur mes pas brusquement comme une personne qui s’aperçoit d’un oubli. Au moment où je tournai le coupé pour la seconde fois, le prince Maxime sortait de notre maison, donnant le bras à une jeune femme voilée.
Je n’aurais su dire si elle était laide ou belle, tant son voile était chargé. Mais je la rangeai du premier coup d’œil dans la catégorie des femmes qui cachent une grossesse. J’ajoute qu’il fallait être du métier pour cela. Sa taille haute et très-élégante n’avait presque rien perdu de sa souplesse. Je jugeai qu’elle devait être enceinte de six à sept mois. Ce n’était pas en plus que je me trompais. Je passais fort rapidement, mais le prince Maxime me reconnut, me regarda, et me salua.
Je l’entendis qui disait à sa compagne :
– C’est elle !
Je ne me retournai point. Il me semblait d’abord fort surprenant que le prince m’eût reconnue, plus surprenant encore qu’il s’occupât de moi. Je remontai par l’escalier de service. Je m’attendais à trouver Eugénie dans ma chambre, aussi dis-je en entrant :
– C’est ma bourse que j’ai oubliée.
Eugénie était là, en effet. Elle vint à moi, la main tendue.
– Suzanne, me dit-elle, il y a une bonne action et une besogne difficile à faire. Il s’agit d’opérer en quelque sorte sous les yeux d’un mari très-clairvoyant et très-jaloux. As-tu reconnu le prince Maxime ? – Je l’avais entendu annoncer, répondis-je. – As-tu vu la jeune femme qui était avec lui ? – Oui, elle est enceinte de six mois. – Elle est à terme. – Bah ! fis-je avec une véritable surprise. – C’est sa sœur, madame la comtesse de Champmas-d’Argail. – Bah ! fis-je encore. Et M. le comte de Champmas-d’Argail ?… – Il aura quatre-vingt-deux ans viennent les roses !
Madame Mutel me raconta alors que le vieux diplomate, cousin-germain de notre ancienne connaissance, le terrible duc de Champmas-Mauges, qui mettait le feu aux barils de poudre, avait épousé mademoiselle Florence-Angélique de ***, sa petite-nièce à la mode de Bretagne, afin de lui donner toute sa fortune. Le prince Maxime, son frère, alors âgé d’une vingtaine d’années, s’était opposé à ce mariage. Mais la jeune fille (elle avait juste quinze ans) ne manifesta aucune espèce de répugnance. Elle aimait le vieux homme comme on aime un aïeul, et ne voyait rien dans le mariage au-delà de ce genre d’affection.
Si M. le comte de Champmas-d’Argail n’eût pas eu le tort de dépasser sa quatre-vingtième année, il aurait pu se vanter, en arrivant dans l’autre monde, de l’entière fidélité de sa femme.
A vingt-quatre ans, Florence aima pour la première fois de sa vie. Ce fut un coup de foudre. Elle n’eut pas même l’idée de résister, tant sa passion inconnue l’étreignit puissamment.
Florence avait pris Maxime pour confident, non point de ses amours, mais de ses périls. Elle se savait adorée de son frère. Elle avait pu sortir aujourd’hui, dimanche, sous prétexte d’aller à l’office. Huit grands jours allaient se passer sans retrouver une occasion pareille. Des signes certains annonçaient que sa couche aurait lieu dans l’intervalle de ces huit jours et probablement, au commencement de la semaine. Il fallait qu’elle fût délivrée à l’hôtel de Champmas, dans sa chambre qui confinait à celle de son mari. Il y avait plus d’un an que M. le comte de Champmas-d’Argail n’avait franchi le seuil de sa porte cochère. Et depuis quelques mois il était triste. Il avait des soupçons.
En vérité, Eugénie avait raison de le dire. La besogne était excessivement difficile.
Ils étaient venus tous deux, le prince Maxime et la jeune comtesse, sans plan arrêté, sans idée de défense. Elle avait dit : Sauvez-moi ! Le prince avait répété : Sauvez-la !
Nous savons combien Eugénie était profondément dévouée à toute cette famille ; mais contre certains obstacles, le dévoûment lui-même est impuissant. Eugénie, après avoir bien réfléchi, avait demandé à la comtesse :
– Y a-t-il un piano dans votre chambre à coucher ?
Sur la réponse affirmative, elle avait prononcé mon nom. Le prince et sa sœur avaient grande répugnance à mettre un tiers dans le secret, mais Eugénie raconta ce que deux fois j’avais fait pour les du Meilhan. Le prince dit :
– J’ai vu cette jeune fille autrefois ; je me souviens d’elle.
Pourquoi la moindre parole de cet homme avait-elle le don de me troubler ?
Le prince et sa sœur consentirent à user de moi. De quelle façon ? Mon Dieu ! c’était bien puéril ce qu’ils avaient trouvé. Je devais être présentée le soir même à madame la comtesse, au milieu d’une soirée qu’elle donnait. Elle recevait tous les dimanches. Nous devions nous lier tout à coup ; – je donne l’invention pour ce qu’elle vaut, – devenir inséparables. Et si l’accouchement arrivait de jour, je devais, à l’aide du piano, jouer le rôle fameux de l’orgue dans l’assassinat de M. Fualdès.
Je me déshabillai de la tête aux pieds. Ma toilette, trop riche et d’un goût douteux, était bonne pour une promenade avec Gustave. Il m’en fallait une autre pour être présentée. Eugénie, en une demi-heure de temps, fit de moi une jeune demoiselle noble de province, très-simple, un peu puritaine ; en un mot, admirablement réussie.
Nous montâmes en voiture vers neuf heures du soir.
– Est-ce que c’est vous qui allez me présenter ? demandai-je. – Bonne idée ! répliqua Eugénie en riant : on ne reçoit pas beaucoup de sages-femmes au faubourg Saint-Germain… Si l’on en recevait, ce ne serait pas le cas, puisque nous voulons éloigner toute idée d’accouchement. – Alors, c’est le prince ? – Les hommes ne présentent pas. – Mais qui donc ? – Une de vos anciennes connaissances, madame la baronne d’Avray. – Irène ! m’écriai-je ; alors la comtesse est perdue ! – Il y a des cavaliers qui savent maîtriser les chevaux les plus vicieux, me répondit Eugénie ; le prince Maxime prétend qu’il sait comment tenir le mors dans cette belle bouche.
Je secouai la tête ; je n’étais point persuadée. J’ignorais, du reste, qu’Irène fût à Paris, et j’allais demander des renseignements, lorsque notre voiture s’arrêta devant une assez belle maison de la rue Jacob.
La rue Jacob n’est pas tout à fait le grand faubourg Saint-Germain. C’est le vestibule. Nous trouvâmes madame la baronne dans un charmant boudoir. Je ne m’attendais pas à la revoir si parfaitement belle. Elle était en demi-deuil. J’appris là seulement qu’elle était veuve. – Le pauvre sourd était mort depuis près de deux ans. Du reste, Irène l’avait entouré de soins véritablement angéliques. Elle avait, dans le faubourg, une position d’Artémise. Elle était seule quand nous entrâmes, mais le prince venait évidemment de la quitter. Comme je la saluais respectueusement, elle m’attira contre son cœur et m’embrassa avec beaucoup d’effusion.
– Chère Suzanne, me dit-elle, on m’a dit que vous aviez été malheureuse… et vous n’êtes pas venue à moi !
J’avoue que je n’en avais pas même eu l’idée. Elle montra un siège à Eugénie et me mit auprès d’elle sur le canapé.
– Nous causerons, reprit-elle, j’ai bien des choses à vous dire… Aujourd’hui, je suis chargée de vous présenter à l’hôtel de Champmas, comme ma cousine… Je ne sais pas pourquoi, notez bien. Mais dès qu’il s’agit de vous, je vais les yeux fermés.
Ce « je ne sais pas pourquoi, notez bien, » sonna mal à mon oreille. J’eus peur d’une trahison. Mais j’étais là un instrument, et voilà tout. Je remerciai Irène de sa bonne volonté et nous partîmes. Eugénie prit congé de nous comme nous montions en voiture. Elle me dit à l’oreille :
– Je vais rôder autour de l’hôtel.
Je fus éblouie en entrant dans le salon, complètement éblouie, non point par l’éclat matériel du lieu, mais par ma propre émotion. Je ne sais absolument pas ce que me dit la comtesse lors de la présentation ni ce que je lui répondis.
On dansait. Le prince Maxime m’invita tout de suite. C’était madame la comtesse qui tenait le piano. Au début du quadrille, le prince me serra la main doucement et me dit un seul mot :
– Merci !
Je reprenais mes sens. Il y eut réaction. Je sentis en moi-même un flux de hardiesse. Je promenai tout autour de moi mon regard en disant :
– Je suis ici pour faire le bien.
Madame la comtesse de Champmas-d’Argail était une très-belle femme, avec des traits un peu trop grands, des mains d’enfant et des pieds ravissants. Il y avait de la dureté dans les lignes de son visage : le mot dureté pris au point de vue sculptural. Son nez, mince et vivement aquilin, descendait trop vers sa bouche aux arêtes tranchantes ; mais il y avait tant de charme dans le regard expressif de ses grands yeux noirs, tant de grâce dans son galbe et dans son air de tête, qu’on n’avait réellement pas le loisir de la détailler. On était séduit trop vite. Rarement ai-je vu un plus noble front, mieux coiffé par une plus délicieuse chevelure brune. J’ai parlé de sa taille, que son état n’avait pu déformer complètement. C’était une taille française au plus haut degré.
Son mari, M. le comte de Champmas-d’Argail, était un grand vieillard qu’Hoffmann eût payé fort cher. Il ne ressemblait pas du tout à son cousin, le vieux duc de Champmas-Mauges. Sa vie entière était dans ses yeux. Des yeux d’un gris terne, largement recouverts de paupières ridées dans le style Talleyrand-Périgord. Au repos, ses yeux semblaient sommeiller en pensant. Mais, aussitôt que le moindre objet excitait l’attention de M. le comte, ses grandes paupières avaient un tremblement soudain et convulsif. Elles ne se relevaient pas ; au contraire, elles baissaient d’un cran, tandis qu’un prodigieux rayon s’échappait de cette prunelle tout à l’heure immobile. Il vous eût semblé que vous pouviez saisir ce rayon entre l’index et le pouce, tant il saillait violemment hors de la paupière. Au bout d’une seconde, il y semblait rentrer. Je ne puis le mieux comparer qu’à cette langue agile et tranchante que les reptiles dardent et retirent. A part ses yeux, M. le comte de Champmas-d’Argail était purement un spectre, – spectre fort élégamment couvert, avec le cordon de la Légion d’honneur et différents crachats. Ses cheveux, rares et plantés droits sur un crâne luisant, étaient incolores ; sa figure, dont le dessin disparaissait sous les bizarres hachures d’une myriade de rides, avait dû être régulière. Mais il y avait soixante ans que cet homme était vieux. Tout en lui semblait mort depuis des années. On se surprenait à craindre que son squelette ne craquât sous l’habit noir. Il marchait, cependant, quoique avec peine ; il parlait et je le vis plusieurs fois pencher le cou avec une certaine grâce pour remplacer cette inclination du torse à laquelle ses côtes raides se refusaient. A vingt pas, il faisait encore l’effet d’un vivant.
Ma pensée était double. J’excusais cette pauvre femme, et je comprenais qu’elle aimât mieux mourir que de paraître coupable vis-à-vis de cette ombre.
A la dernière figure, Maxime me dit :
– Elle est en douleurs depuis neuf heures.
Il était onze heures. J’hésitais à le croire. Mais, en regardant mieux la comtesse, je vis à ce moment-là même une si affreuse angoisse sous sa paupière demi-baissée, que j’en eus froid jusqu’au fond du cœur.
– Où est madame Mutel ? demanda le prince en me reconduisant à ma place. – Ici près, dans la rue, répondis-je. – Excellente femme ! murmura le prince qui me salua et disparut.
Je vis la comtesse qui causait gaîment au milieu d’un groupe de cavaliers. Elle fit un tour de salons, échangeant sur son passage de vives reparties. A un moment, je la vis pâlir, mais pâlir comme une morte. J’entendis derrière moi une respiration courte et sifflante. Je n’eus pas besoin de me retourner : c’était le vieux comte.
Le sang était déjà revenu aux joues de Florence. Moi, j’avais de la sueur froide aux tempes. Maintenant que j’étais sur la voie, je faisais mes observations. Cette douleur, dont je venais de voir à distance l’effrayant symptôme, était de celles qui précèdent le grand travail. Qu’allait-il advenir de tout ceci ?
Le comte toussa presque dans mon oreille. Il me dépassa et fit jouer sa nuque imperceptiblement, pour me saluer. Je vis sa bouche s’ouvrir : c’était un trou noir, bordé par des lèvres qui n’avaient plus d’inflexion.
– Mademoiselle, me dit-il d’une voix faible, mais qui ne tremblait pas, nous devons beaucoup à madame la baronne d’Avray, qui nous a procuré l’honneur…
Il s’arrêta court, et le rayon sortit de son œil. La comtesse cachait sa joue souriante, mais livide, derrière son éventail. Elle vint droit à lui.
– Vous vous fatiguerez, si vous restez ainsi debout, comte, dit-elle en lui prenant affectueusement la main. – Est-ce que vous vous sentez bien, Florence ? demanda-t-il, les yeux presque entièrement fermés. – Ah ! fit-elle, vous vous êtes aperçu… J’ai mes spasmes. – Vos spasmes… répéta le vieillard, ils viennent souvent, maintenant !
Florence montra effrontément sa taille. J’en frissonnai pour elle, tant il me sembla douloureux qu’une faute pût faire déchoir ainsi une belle âme.
– Vous voyez bien que je ne puis plus me serrer ! dit-elle ; on n’en arrive pas là pour son plaisir ! – Vous avez l’air bien souffrant, madame, lui dit en ce moment Irène, qui s’approchait au bras d’un beau jeune homme ; voulez-vous que je vous remplace au piano ? – M. le vicomte ne me le pardonnerait pas, répliqua Florence avec une imprudente amertume.
La grande prunelle du vieux diplomate tressaillit comme une aile de chauve-souris. Etait-ce ici le revers du drame ? Le beau vicomte avait l’air de don Juan bourgeois. Il rougit légèrement. Mais ce n’était pas de cela qu’il fallait s’occuper. Qu’importait le nom du serpent qui avait tenté cette belle Eve ? Il fallait la sauver.
Je compris qu’elle avait plus d’une raison pour refuser Irène. Ce piano était une torture, mais c’était aussi un refuge. Là, demi-cachée, elle pouvait résister mieux aux horribles épreintes qui allaient la tordant. L’œil de la foule ne voyait là que sa figure.
– Je ne vous propose point de vous remplacer, moi, madame, dis-je en lui offrant la main ; je ne suis capable que de vous aider… Nous pouvons, si vous le voulez, jouer le prochain quadrille à quatre mains.
Irène me regarda avec surprise. Elle ne savait point que j’étais sage-femme et ne connaissait pas madame Mutel. J’ignore ce que le prince Maxime lui avait dit pour l’amener à me présenter dans cette maison.
La comtesse saisit ma main avec une sorte d’avidité. Je sentis qu’elle la serrait violemment.
– Où est Maxime ? me demanda-t-elle tandis que nous allions au piano. – Il est allé chercher madame Mutel, répondis-je. – Ah ! fit-elle, et ses doigts glissaient sur les miens tant ils étaient humides. Ah ! je crois bien que je vais mourir !
Je regardais sa figure en ce moment : elle souriait. Seulement, ces deux larges traces estompées que nous avons sous l’œil, et que les médecins nomment, je crois, les taches hectiques, avaient l’apparence de deux fortes meurtrissures circulaires et affectaient la couleur d’une peau de serpent. Je m’assis au piano, à la basse.
Elle me poussa légèrement : je compris. Je changeai de place et pris le dessus. Comme je levais la tête pour regarder la musique, je vis, juste en face de nous, la figure immobile du vieux comte, dont les yeux fermés laissaient échapper leur rayon comme une frange. Je frappai les accords du prélude.
– Je me meurs ! murmura Florence ; mon Dieu ! je me meurs !
Ses doigts trouvaient encore les touches pourtant, et elle souriait toujours.
– Courage ! lui dis-je. – Maxime ne revient pas. – Le voici !
Nous étions en plein quadrille. Dieu sait que nous allions franchement et de bon cœur.
– Voilà ce qui s’appelle enlever une contredanse ! dit une vieille dame auprès de nous.
Florence faisait sa part. Mais je sentais contre mes flancs les tressaillements profonds de son pauvre corps. Entre deux figures, elle s’essuya le front avec son mouchoir.
– C’est de l’air qu’il me faudrait, dit-elle tout haut.
Elle voulait peut-être préparer son mari à sa sortie. Mais le mot eut un tout autre résultat. Le vieux comte se dirigea lentement vers une porte que Maxime venait de me montrer de l’œil pour me dire :
– Madame Mutel est là.
La seconde figure du quadrille marchait. – Comme je sentis que les doigts de Florence faiblissaient, ma main gauche prit les basses, et je lui dis :
– Elle est là… Empêchez votre mari d’entrer. – Pardon, me dit-elle tout haut, et en souriant, – je suis à vous.
Elle quitta lestement sa place. Je dis lestement, et je n’exagère point. Tous les miracles sont possibles, à la volonté. Elle passa devant son mari.
– Ne faites donc pas attention à moi, mon ami, lui dit-elle ; ce n’est rien… je reviens dans trois minutes !
Elle poussa une porte et disparut. Le quadrille marchait. Personne, j’ai la fatuité de le croire, ne s’apercevait qu’il y avait deux mains de moins. Au moment où le vieux comte allait pousser la porte à son tour et suivre sa femme, je vis Maxime le prendre par le bouton de son habit. Je n’avais pas une goutte de sang dans les veines.
– Ami, lui dit Maxime d’un ton dégagé, puisque je vous tiens, je ne vous lâche plus… Je suis chargé de vous faire des ouvertures…
Le vieillard se débattait avec une impatience visible. En même temps, il essayait de rapprocher son oreille de la porte.
– Plus tard, plus tard, disait-il. – Non pas, repartit Maxime ; tout de suite ou jamais !… Vous sentez bien, bon ami, que nous ne manquons pas de postulants… Il faut que nous sachions, une fois pour toutes, si vous êtes avec nous ou contre nous… – Mais ce n’est pas le moment, neveu… s’écria le vieillard.
Il appelait toujours ainsi le prince Maxime, bien qu’ils fussent beaux-frères en réalité.
Je commençais en ce moment, et le plus bruyamment qu’il m’était possible, la troisième figure du quadrille. Le comte me regarda avec impatience comme pour m’accuser de l’empêcher d’entendre. J’écoutais, moi aussi ; j’écoutais de toute ma force. Aucun son ne vint jusqu’à moi.
– Je suis chargé… officiellement… reprenait Maxime, de vous offrir l’ambassade de Londres… Cela vous remettrait tout d’un coup au premier rang.
La figure du fantôme s’éclaira. Ce fut quelque chose d’extraordinaire et d’inattendu. Je crois qu’il vécut des pieds à la tête pendant une bonne minute.
– Mon neveu, dit-il en homme qui ne veut plus être retenu, je resterai fidèle à la branche aînée des Bourbons… Laissez-moi entrer ici : madame la comtesse est souffrante, et je veux m’informer de ses nouvelles.
Les dames qui étaient là tout près entendirent ce mot : « Madame la comtesse est malade. » Il y eut un mouvement. Un cercle empressé se forma autour des deux beaux-frères. C’était pendant le repos entre la troisième et la quatrième figure du quadrille. Quelques danseuses quittèrent leurs places. Ma tête tournait. Il me semblait à chaque instant que j’allais entendre un cri révélateur, traversant les planches sculptées et dorées de la porte. Je voyais que le prince Maxime, dans son trouble excessif, ne trouvait plus rien à dire pour arrêter le comte. Nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que lui dirent mes yeux. Il fit sur lui-même un violent effort et se remonta tout d’un temps.
– Mesdames, dit-il, je vous en supplie !… ma sœur est frappée !… très-frappée… Si on lui marque de l’inquiétude, tout est perdu.
Le fantôme releva sur lui une œillade si étrange, que le rire faillit se faire jour au travers de ma terreur. Et cette question sortit de toutes les bouches :
– Qu’a donc madame la comtesse ? qu’a donc madame la comtesse ?
J’attaquai vaillamment la quatrième figure. Maxime se mit à expliquer compendieusement une série de symptômes. Il était interrompu de temps en temps par le vieillard, qui disait :
– Je n’ai jamais remarqué cela.
On dansait. Les quelques femmes restées autour des deux beaux-frères répondaient :
– Les maris ne remarquent jamais rien !
Ce beau vicomte que j’avais vu au bras d’Irène, s’appuyait, tout pâle, à l’angle du salon. Irène était de l’autre côté du piano et semblait m’épier. Tout à coup, au moment où j’entamais la dernière figure, je crus saisir un bruit léger derrière la porte. Tout mon sang reflua vers mon cœur. Le vieux comte venait de mettre sa main rigide et osseuse sur le bouton. Maxime ne le retenait plus. Il y a des inspirations. Maxime disait aux dames, avec un calme parfait :
– Faites comme si vous ignoriez tout, je vous en prie, et surtout ne vous occupez pas d’elle.
Chacun aime à être mis dans un secret et à jouer son petit bout de comédie. Ces dames reprirent leurs places en toute hâte. Florence entra. Je n’ai jamais vu figure plus doucement sereine.
Le front du fantôme eut comme un reflet fugitif de cet éclat. Florence lui toucha la main en passant et lui dit :
– Cela va mieux.
Puis elle revint s’asseoir auprès de moi. Nous achevâmes le quadrille ensemble ; les couples de danseurs qui n’étaient pas immédiatement voisins de la porte ne s’étaient pas même aperçus de son absence. En tout, madame la comtesse de Champmas-d’Argail avait été absente un peu plus de dix minutes.
– Cette pauvre comtesse, se disait-on dans les groupes, croirait-on qu’elle est malade imaginaire !
L’explication de Maxime, altérée, dénaturée, transformée, faisait le tour du salon. On écoutait. Puis on regardait cette belle jeune femme souriant, et l’on souriait. Florence me dit :
– Je ne suis pas délivrée.
– Madame Mutel est-elle encore là ? demandai-je.
– Non… elle a emporté mon enfant. – Souffrez-vous ?
– Horriblement.
Je portai tout à coup mes deux mains à ma poitrine. Un coup d’œil m’avait montré le vieux comte adossé contre la porte. Il était rassuré, mais comme un jaloux. Il ne voulait plus que sa femme sortît.
– Qu’est-ce donc ? demanda Irène, complice de mon stratagème, sans le savoir.
– Le buse de mon corset vient de se briser, répondis-je, altérant ma voix de mon mieux ; j’ai peur d’être blessée.
– Venez, venez ! s’écria la comtesse.
Irène se leva ; mais, pour nous rejoindre, il lui fallait faire le tour du piano. A moitié chemin, elle trouva Maxime. Le vieux comte me demanda gracieusement, comme nous passions la porte :
– Voulez-vous, mademoiselle, que j’envoie chercher mon médecin ?
Trois minutes après, la comtesse, délivrée, me serrait dans ses bras. Elle avait dépensé depuis deux heures vingt fois plus d’héroïque courage que Scœvola brûlant son poignet au brasier de Porsenna.
– Je suis votre amie, me dit-elle ; souvenez-vous de cela ; moi, je ne l’oublierai jamais… Puis, les larmes aux yeux : – Mon enfant… vous allez voir mon enfant… moi, je ne le verrai pas… Ah ! si l’on pouvait gagner la joie des mères à force de souffrances, comme je demanderais à Dieu de souffrir encore !
Nous entendîmes des pas dans la chambre voisine. J’arrachai précipitamment mon busc et je le brisai. C’étaient des empressées.
– Est-ce dangereux ? demanda-t-on.
Pour réponse, nous rentrâmes dans le bal en nous tenant par la main. Le vieux comte me prit, en passant, mon buse brisé. Tout était dit.
Ces soirées se terminaient de bonne heure. Le comte vint en personne me remercier de mon obligeance. Le prince Maxime me dit comme je regagnais la voiture d’Irène :
– Mademoiselle, je souhaite qu’il me soit donné de m’acquitter un jour envers vous.
Quand nous fûmes en route, Irène me prit la main.
– Qui trompe-t-on là-dedans ? me dit-elle.
Je la regardai en feignant l’étonnement.
– Mademoiselle Suzanne, reprit-elle, on a généralement le tort de se défier de moi… Vous qui êtes plus intelligente que les autres, ferez-vous comme tout le monde ? – En vérité, répondis-je, je ne comprends pas bien… – A la bonne heure ! fit-elle d’un ton léger.
Puis, me lâchant la main, elle récita, comme les enfants qui ont appris une fable pour la fête du grand-papa :
– Il y avait une fois une princesse qui accoucha d’un jeune prince…
Je crus qu’elle avait tout deviné.
– Les fées, continua-t-elle, se rassemblèrent autour du berceau, et chacune d’elles fit un don au nouveau-né… Mais le maître des cérémonies avait oublié d’inviter la fée Carabosse… La fée Carabosse se vengea. – J’avoue, dis-je, que je comprends de moins en moins.
J’avais eu le temps de me remettre.
– Ma belle petite, me répliqua-t-elle, celles dont on se défie sont naturellement portées à jouer le rôle de la fée Carabosse. Mais, s’interrompit-elle comme la voiture s’arrêtait à ma porte, je ne connaissais pas la rue de la Jussienne… c’est un affreux quartier… Adieu, Suzanne. – Adieu, madame.
Eugénie dormait quand je rentrai. Auprès de son lit, il y avait un berceau. Dans le berceau, un beau petit garçon qui ne fut pas longtemps sans crier. C’était à cause de l’enfant qu’Eugénie avait été obligée de quitter précipitamment la comtesse de Champmas. Il faut qu’un nouveau-né crie ou meure.
Nous ne dormîmes pas beaucoup cette nuit-là. Je vins m’installer dans un fauteuil, afin de soigner l’enfant. Nous causâmes. Je racontai à Eugénie ce qui s’était passé dans le salon. Il me souvient qu’elle me dit :
– Ma pauvre Suzanne, je crois que ni toi ni moi nous n’avons agi par intérêt, mais qui sait si nous n’aurons pas bientôt besoin de protecteurs ?
Elle songeait toujours à cette affaire du boulevard des Invalides. Sa conviction était que nous nous étions fait là des ennemis puissants, et qu’il nous en arriverait malheur.
Vers sept heures du matin, elle se rendit aux voitures de Chartres, avec l’enfant dans ses bras. Elle prit une place pour Rambouillet et me fit dire par Fanchette, qui l’avait accompagnée, qu’elle serait de retour dans la soirée. L’enfant devait être déclaré à Rambouillet par sa mère-nourrice.
Je restai seule et je me mis au lit. Il était nuit quand je m’éveillai. J’éprouvais un sentiment d’affaissement général et une tristesse profonde.
Les paysans de Vendée disent que les grands malheurs sont dans l’air.
J’avais envie de pleurer sans savoir pourquoi. J’appelai Fanchette, qui ne me répondit point ; elle était sortie. Je me demandais si c’était la peine de me lever, puisque l’heure approchait où l’on se couche, lorsqu’un cri long et déchirant vint à mon oreille. Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était un cri de femme en travail. D’un saut, je fus hors de mon lit. Il me semblait que le cri venait de chez nous. En dix minutes je fus habillée, et je m’élançai vers la chambre où Eugénie mettait ses pensionnaires. La chambre était vide, ainsi que toute la maison. Mais, de là, je pus reconnaître que le cri venait de l’appartement voisin, occupé par ce ménage d’artistes dont il a été plusieurs fois parlé. Ce n’était pas seulement la clameur de détresse que poussa la femme en mal d’enfant. On prononçait distinctement le mot au secours. Il n’y avait pas à hésiter. Je traversai le carré et je frappai à la porte de nos voisins. On ne me répondit point. Mais la porte n’était que poussée ; elle s’ouvrit d’elle-même quand je frappai plus fort. J’entrai. La première pièce était déserte. Les hurlements de notre voisine l’emplissaient littéralement. J’en demeurai comme étourdie. Elle dut entendre le bruit de mon entrée, elle me demanda :
– Est-ce toi, Annette, ma drôlesse ?… Voleuse que tu es !… Tu viens encore de boire avec la bonne de ces deux coquines qui demeurent sur le carré… N’aie pas peur ! Dès que je vais être sur mes jambes, je te jetterai à la porte à coups de pied ! La manière dont cette femme nous traitait, Eugénie et moi, m’eût fait sans doute rebrousser chemin en toute autre circonstance, mais il s’agissait ici de vie et de mort ; le sentiment du devoir domina ma répugnance : je poussai la porte, et j’entrai.
C’était une de ces misères luxueuses qui font mal à voir. La chambre était en désordre et fort sale. Un manteau d’homme servait de couverture au lit, dont l’oreiller avait une taie malpropre, mais garnie de festons. Les meubles boiteux se cachaient à demi sous des housses en toile de Perse commune de couleur éclatante. La seule bougie qui éclairât cette confusion était dans un cruchon de curaçao qui servait de chandelier. Il y avait sur la table sans nappe les débris d’un repas. Une odeur détestable et composée, où se reconnaissaient le café, le tabac et l’eau-de-vie, imprégnait énergiquement l’atmosphère. Sous le manteau d’homme, la voisine, tête nue et les cheveux épars, se tordait.
– Va me chercher les médecins, malheureuse ! s’écria-t-elle, croyant toujours que j’étais sa servante Annette, va me chercher tous mes médecins !… et tous mes chirurgiens… M. Ourry, M. Lavallée, M. Schneider… et M. Da Costa… et Henri… et Jules… et le vieux docteur Mimeret… Mais va donc, coquine !… Penses-tu que mademoiselle Ida… du théâtre de Toulouse, puisse accoucher comme cela !… – Je suis sage-femme, madame, dis-je en l’interrompant et en m’approchant.
Elle se leva sur son lit. C’avait dû être une belle créature.
– Ah ! fit-elle, vous êtes sage-femme !… la sage-femme d’à côté… et vous courez la pratique ?… Savez-vous que si je n’avais pas fait la folie de me marier, je serais jeune premier rôle fort à la Porte-Saint-Martin !… Je suis mademoiselle Ida, du théâtre de Toulouse… et du théâtre de Bordeaux… Dans trois semaines, j’aurai une audition à l’Odéon. Et vous pensez que je peux me faire accoucher par une sage-femme… la première venue… comme l’épicière du coin !… – Il suffit, madame, l’interrompis-je, je me retire.
Une douleur la prenait. Elle se mit à pousser ces clameurs épouvantables qui m’avaient éveillée. En même temps, elle blasphémait comme un charretier.
– Eh bien ! s’écria-t-elle quand l’épreinte fut passée ; effrontée !… vous me plantez là ?… Faites votre métier, entendez-vous, ou je vous dénonce !
Je m’approchai du lit aussitôt. La forme brutale de l’invitation ne pouvait point m’arrêter. Je lui tâtai le pouls en la regardant en face.
– Si vous ne voulez pas être morte avant une demi-heure, lui dis-je d’un ton très-froid, il faut vous tenir en repos.
Elle eut peur et fit un visible effort pour se calmer. Je voyais très-bien ce qu’il en était. Les douleurs l’avaient prise à la suite d’un copieux repas. Mademoiselle Ida était aux trois quarts ivre. Je m’assis auprès de son lit et je me demandai avec compassion quel pouvait être le mari d’une pareille créature. Dès que la douleur cessa, elle se reprit à parler avec volubilité, disant qu’elle connaissait dix médecins, tous décorés, cinq chirurgiens, dont l’un avait accouché la duchesse d’Orléans, et que c’était bien humiliant de tomber entre les mains d’une simple sage-femme. Elle vomissait en même temps des injures contre Annette, sa servante, et contre son mari absent. Comme je vis qu’elle s’échauffait de nouveau, je lui ordonnai péremptoirement le silence. Elle s’en dédommageait, pendant les épreintes.
Il était environ onze heures quand j’amenai un superbe enfant du sexe masculin. Annette rentrait juste pour le recevoir. Mademoiselle Ida, au lieu de demander son enfant, s’occupa incontinent d’injurier Annette.
J’avais achevé de remplir mon office, et je me préparais à sortir sans prendre congé de ma redoutable cliente, lorsque la porte du carré s’ouvrit.
– Le voilà ! s’écria l’accouchée. Ah ! le sans-cœur ! ah ! le brigand ! ah ! la panne d’homme !…
Je ne pensais à rien, sinon à m’esquiver. Cet orage qui s’amoncelait n’était point fait pour moi. Personne ne fut jamais moins préparé à recevoir un coup de foudre.
Ce fut sur moi pourtant que la foudre tomba.
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