Chapitre 21 Coups de foudre.
Un homme entra en disant :
– Eh bien ! qu’y a-t-il donc ?
Mes jambes fléchirent sous le poids de mon corps. Cet homme m’aperçut et poussa un grand cri.
C’était Gustave.
Gustave était le mari de mademoiselle Ida.
J’étais tombée à la renverse au milieu de la chambre, non loin de la table où restaient les débris du repas. Je n’avais pas perdu tout à fait connaissance. Je vis Gustave s’élancer vers moi. J’entendis Ida qui criait :
– Ah ! misérable, c’est ta maîtresse !
Je crois me souvenir que je repoussai Gustave violemment en disant :
– Jamais !… jamais !…
Il passa les deux mains sur son front et courut tout autour de la chambre comme un être privé de raison. Puis il revint vers moi en se tordant les bras. Puis encore, il s’enfuit.
Ida était restée un instant immobile. La stupéfaction et la rage la paralysaient. Le premier mot qu’elle prononça, en s’adressant à Annette sans doute, fut celui-ci :
– Donne-moi un couteau, que je la tue !
J’eus une vague sensation de bien-être en écoutant cela.
Annette se sauva comme avait fait Gustave.
Ida sauta hors de son lit. Elle se traîna vers moi. Elle me frappa au visage et par tout le corps. Puis, avec ses pieds, au risque de se tuer, dans la position où elle était, elle me poussa petit à petit vers la porte. Elle était ivre de rage. Je l’entendis qui disait :
– Je vais la jeter par dessus la rampe !
Je ne me défendais pas. Chacun de mes membres se refusait au mouvement. Cependant, je sentais les coups qu’elle me portait avec furie. Arrivée sur l’escalier, elle essaya de me soulever afin de me jeter, comme elle l’avait dit, par-dessus la rampe. Elle ne put y parvenir. Ses forces étaient à bout.
Elle rentra, demi-morte, me laissant sur la première marche ; la face contre terre. Ce fut ainsi que madame Mutel me trouva en revenant de Rambouillet, à minuit. Gustave n’avait trouvé rien de mieux à faire que de s’en aller à la Seine, où il s’était jeté tête première. Un sauveteur le repêcha avec un croc, dont il garde encore la cicatrice à l’heure où j’écris ces lignes.
Gustave ne revint point à la maison de la rue de la Jussienne. Il s’éloigna de Paris. Pendant plusieurs mois, il eut la cervelle dérangée. Il était bien coupable. Je ne songe pas à le défendre. Mais il n’était pas aussi coupable que le lecteur peut le penser. C’était moi qui, dès notre première rencontre, avais impérieusement exigé qu’il n’y eût entre nous d’autre lien que l’amour. Gustave n’avait pas mieux demandé que d’être mon frère J’avais forcé sa tendresse à devenir passion. Il me trompait malgré lui, et pour ainsi dire par contrainte. C’était moi qui méritais d’être punie. Mais je l’étais trop ! Je ne sais pas comment je ne suis pas morte, ce jour-là, de honte et de douleur.
Madame Mutel, aidée de Fanchette, me porta sur mon lit. Elle fut longtemps à savoir ce qui s’était passé. Fanchette n’avait rien entendu. – Moi, je fus pendant plusieurs jours incapable de parler. Et, dans cet intervalle, le sort acheva de nous briser.
Cette pauvre Eugénie avait bien raison de redouter les suites de l’affaire du boulevard des Invalides. Elles ne se firent pas attendre. Nos ennemis, trop forts déjà qu’ils étaient contre deux pauvres femmes, ne dédaignèrent point d’employer la ruse. Nous fûmes vaincues, avant d’avoir vu briller l’arme qui nous égorgeait.
C’était le matin du jour qui suivit cette ignoble scène chez mademoiselle Ida. J’étais dans un état pitoyable. Eugénie venait de panser mes blessures. La fièvre traumatique était diminuée et faisait place à un affaissement si complet, que je ne puis le comparer qu’à la mort même.
Je vis le jour venir comme au travers d’un voile. Il y avait du temps que j’apercevais cette clarté molle et diffuse, lorsque je sentis la bouche d’Eugénie sur mon front.
– Tu t’inquiètes par trop, chérie, me dit-elle ; il faut que je sorte… On nous appelle toutes deux ce matin chez le procureur du roi.
Ce mot de procureur du roi ne réveilla chez moi aucune espèce d’idée. Il m’était égal qu’Eugénie sortît. Mon indifférence sur toutes choses était complète.
– Je vais être bien vite revenue, me dit-elle.
Puis je ne l’entendis plus. J’étais seule dans la maison avec la petite bonne qui faisait la chambre d’Eugénie.
Je cessai d’entendre à un moment le bruit que Fanchette faisait dans cette chambre. Le soleil se jouait dans les rideaux de ma fenêtre, et j’éprouvais un puéril plaisir aux éblouissements qu’il me donnait. Le bourdonnement qui était dans mes oreilles me semblait de temps à autre une musique… Madame Mutel arriva au parquet vers dix heures. Elle déclara que j’étais au lit et incapable de me lever. – Le procureur du roi était assisté du jeune substitut, M. de Gérin. – C’était le nouveau chef du parquet. Il fut question, comme Eugénie s’y attendait, de l’affaire du boulevard des Invalides. Une plainte en diffamation avait été portée par le général. Mais laissons de côté tout de suite cette fausse attaque, et arrivons au fait.
Cinq minutes après l’entrée d’Eugénie, on apporta une lettre, sur l’adresse de laquelle était écrit en gros caractère : « Très-pressée. » Le procureur du roi fronça le sourcil en la lisant, puis il la passa à son substitut. Celui-ci lut à son ton tour et parut fort ému :
– Ces crimes se multiplient dans une effrayante proportion, murmura-t-il. – Avez-vous eu parfois des rapports contre cette femme ? demanda le chef du parquet. – Mon Dieu, non… sauf une très-vague accusation d’avoir poursuivi de sa haine la femme de son ancien amant… une malheureuse qui déshonore depuis longtemps un nom honorable… – Veuillez parler clairement, dit le procureur du roi. – Cette femme, répondit M. de Gérin en montrant d’un signe de tête Eugénie, a eu des relations avec le docteur Brodard… Le docteur Brodard, dont la jeunesse fut orageuse… Vous savez qu’il a maintenant une immense fortune… Le docteur Brodard fit un triste mariage… Il épousa une fille du nom d’Elisa, aide de madame Mutel, ici présente… Cette Elisa ne vit plus depuis longtemps avec son mari… elle court le monde… Un crime semblable à celui qui est mentionné dans cette lettre lui fut imputé en 1838… Elle fut renvoyée des fins de la plainte faute de preuve…
Eugénie écoutait et ne comprenait pas. Elle regardait cette lettre avec une indicible épouvante. En me racontant ces choses, quand j’eus recouvré l’usage de mes facultés, elle me dit :
– La première pensée qui me vint, ce fut celle-ci : Je suis perdue !
Elle ne savait encore ni pourquoi ni comment, mais elle était sûre qu’on allait lui porter le coup mortel. Les paroles de la somnambule de la rue du Pont-de-Lodi sonnaient à son oreille :
– Accusée de meurtre… et condamnée !
Dans son idée, le jeune substitut, M. de Gérin, était notre plus terrible ennemi. Quant à moi, je suis loin d’avoir une certitude à cet égard. Je pose d’abord en fait que le chef du parquet avait agi de bonne foi et fut trompé par une trame ourdie avec une infernale habileté. Le substitut partagea sans doute son erreur.
En présence d’une pareille communication, reprit le chef du parquet, signée par un fonctionnaire public, nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de nous transporter immédiatement sur les lieux. – C’est mon avis, répondit M. de Gérin. – Madame, dit le procureur du roi à Eugénie, vous allez nous suivre.
Elle ignorait toujours ce que contenait la lettre, signée par un fonctionnaire public. Elle ne le sut que lors de l’instruction de son procès. Mais je crois utile de mettre dès à présent cette lettre sous les yeux du lecteur. Elle était ainsi conçue :
« Monsieur le procureur du roi,
« Chargé par M. Brodard-Peyrusse, dans un intérêt facile à comprendre, d’éclairer les démarches de sa femme, dont l’intelligence semble dérangée depuis fort longtemps, j’ai tâché plus d’une fois, mais toujours en vain, de mettre un terme aux dérèglements de sa vie. Sous son nom d’Elisa qu’elle a repris, et malgré la pension que lui sert son mari, madame Brodard était tombée, dans ces derniers temps, aussi bas qu’on peut tomber. Enceinte, et craignant de donner, par cette position même, des armes contre elle à son mari, madame Brodard s’est approchée d’une femme que longtemps elle regarda comme sa mortelle ennemie. Un crime a été commis. Peut-être est-il double. La justice appréciera. Madame Brodard se meurt d’une métro-péritonite aiguë, provoquée par une opération chirurgicale. Elle est au domicile de la femme Mutel, sage-femme, rue de la Jussienne, no…
« J’ai l’honneur d’être, monsieur le procureur du roi, etc.
« TESTULIER,
« Ancien huissier à ***, près Paris. »
Je pense que Testulier ne mentait point en disant qu’il éclairait depuis longtemps les démarches de la pauvre Elisa. Ce qui est certain, c’est qu’il rôdait depuis bien des mois autour d’Eugénie. Ceux qui avaient ourdi cette trame avaient un double but que j’expliquerai tout à l’heure. Le procureur du roi ne fit à Eugénie qu’une seule question ayant trait à la lettre.
– Avez-vous des pensionnaires en ce moment ? lui demanda-t-il.
– Non, repartit Eugénie ; je n’ai chez moi que mon élève et associée, mademoiselle Suzanne Lodin, reçue sage-femme comme moi, et présentement indisposée.
Cette réponse fut faite avec un tel accent de vérité que le substitut se pencha à l’oreille de son chef et lui dit tout bas :
– Peut-être le corps du délit a-t-il déjà disparu.
Le procureur du roi regarda l’enveloppe de la lettre :
– Elle n’est pas venue par la poste, dit-il, et l’écriture est toute fraîche… Hâtons-nous !
On fit monter Eugénie dans une voiture, qui partit au grand galop pour la rue de la Jussienne. Les deux magistrats l’accompagnaient. Je n’essaierai même pas de peindre la stupéfaction, l’épouvante, l’écrasement d’Eugénie, quand elle trouva chez elle, dans cette chambre de pensionnaire qu’elle avait laissée vide, Elisa couchée et demi-morte, entourée de cinq hommes, dont l’un était le commissaire de police du quartier.
L’autopsie confirma l’avis unanime des gens de l’art. Il y avait eu grossesse et avortement, provoqué par un sondage à trois mois. Il y avait en quelque sorte flagrant délit. Nous couchâmes Eugénie et moi, la nuit suivante, à la prison de Saint-Lazare.
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