Chapitre 22 Saint-Lazare.
Je n’eus point connaissance immédiate de cette catastrophe. Quand on me prit dans mon lit pour me porter à la voiture, je crus que madame Mutel me faisait mettre à l’hôpital.
Cela me causa du chagrin. Je hais l’hôpital. Cette aversion instinctive surnageait dans le naufrage de mes facultés. Je pleurai. Dès qu’on m’eut couchée dans mon nouveau lit, à l’infirmerie de la prison, je m’endormis d’un profond sommeil. Eugénie fut mise immédiatement au secret.
Si l’on désire maintenant savoir comment tout cela était advenu, je puis donner en peu de mots les explications les plus catégoriques.
Brodard voulait se débarrasser à la fois des deux femmes qui, selon lui, connaissaient son secret. Il ne se doutait pas que j’étais la plus savante de toutes. Sans cela, je crois bien que ma longue maladie n’aurait point eu de convalescence. Pour perdre Eugénie, il lui suffisait de la mettre en telle position que son témoignage fût entaché de suspicion indélébile. Mais il lui fallait la mort d’Elisa pour ses projets de mariage. Le double coup frappait juste dans la mesure qu’il voulait. Pour ce qui est de l’opération qui avait précédé l’entrée d’Elisa dans notre maison, je n’ai pas de données certaines, mais les probabilités vont ici jusqu’à l’évidence. La malheureuse Elisa était tombée au dernier degré de l’abaissement. Elle s’enivrait habituellement. Testulier, qui ne la quittait guère et qu’elle croyait son meilleur ami, ne dut point avoir de peine à la déterminer à une opération en lui montrant comme un épouvantail les droits que sa grossesse donnait à son mari. A moins qu’on ne suppose le crime plus grand encore. N’oublions pas que Brodard était médecin. Lors de l’autopsie, on crut découvrir dans l’état cérébral de la morte quelques traces d’une récente éthérisation. L’avait-on endormie pour l’assassiner ?
Le crime une fois commis dans les circonstances précises où il ne pouvait produire son effet, restait à placer la machine infernale. Il fallait qu’Elisa, opérée et blessée, pût être trouvée par la justice dans le domicile de madame Mutel.
Etant donnée, même la trahison de Fanchette, que le lecteur a bien pu deviner, la chose restait très-malaisée. D’abord, la maison était toujours gardée par l’une de nous deux. Ensuite il y avait une concierge à chacune des deux portes (l’une, rue Montmartre, l’autre, rue de la Jussienne). Les deux concierges déclaraient n’avoir vu passer depuis le matin aucune civière, aucun brancard, et il était pourtant bien matériellement impossible que la pauvre Elisa fût venue chez nous de son pied. Mais l’entrée donnant dans la rue Montmartre, qui servait surtout à l’établissement des bains, restait ouverte jusqu’à dix heures du soir. La concierge, comme les cinq sixièmes de ses pareilles, avait la bonne habitude de s’endormir vers neuf heures, et de ronfler jusqu’au moment de se coucher. Elisa avait été introduite entre neuf et dix heures du soir. Et pourtant, je n’avais commencé à entendre les gémissements de la mourante que le lendemain matin, longtemps après le départ d’Eugénie. Il n’y a pas de doute, en outre, que si Elisa eût été dans la chambre dite des pensionnaires avant le départ d’Eugénie, celle-ci s’en serait aperçue. Elisa n’avait donc été introduite que plus de douze heures après son entrée dans la maison.
Qui lui avait donné asile ?
Pour répondre à cette question, je suis forcée de remettre en scène une bien vieille connaissance.
Parmi les témoins de l’instruction, je vis le nom de Félicité Fontanet. L’ancienne placeuse demeurait, depuis le terme, à deux étages au-dessus de nous, dans le même escalier. Ai-je besoin d’ajouter que les rapports de cette femme avec Brodard-Peyrusse et ceux de Testulier lui même avaient leur source dans quelque réminiscence du fameux Confidentiel ?
Elle fut longue, cette instruction, elle dura huit terribles mois ! Sans l’état de maladie où je m’étais trouvée au moment du crime, et qui éloignait si énergiquement toute idée de participation matérielle, j’aurais, selon toutes les probabilités, partagé le sort d’Eugénie en qualité de complice. Je suis bien forcée de dire que le jeune substitut, M. de Gérin, fit tout ce qu’il put pour cela. S’il ne réussit pas, ce ne fut pas faute d’employer à cette œuvre beaucoup de talent, une remarquable adresse et infiniment de persistance. On eût dit qu’il dirigeait l’instruction contre moi encore plus que contre madame Mutel. Le juge, qui fit preuve d’une entière impartialité, dut résister plus d’une fois à cette influence. Quand ma mise en liberté fut enfin prononcée, le parquet fit opposition.
Je ne me défendis pas moi-même ; j’en étais incapable, comme on va le voir. Mon meilleur avocat fut cette chère et généreuse Eugénie, qui, du fond de sa cellule, oubliant son propre péril, me protégeait encore et me sauvegardait. En dehors d’elle, je ne restai point sans appui. Madame la comtesse de Champmas-d’Argail me paya sa dette autant que cela lui fut possible ; le prince Maxime fit pour moi des démarches incessantes. Il m’envoya un avocat célèbre, qui ne put rien tirer de moi d’abord, vu mon état complet d’affaissement, mais qui se prit à m’aimer par pitié. En plusieurs circonstances de ma vie, j’ai été heureuse de retrouver cette affection paternelle. M. B*** est toujours resté mon ami. Enfin, je suis forcée de nommer deux autres personnes qui s’occupèrent aussi de moi : la belle Irène et le député Pidoux.
Madame la baronne d’Avray vint me voir une fois. Sa visite avait été précédée d’un billet du prince Maxime qui me priait de ne me point fier à elle. Quant au député Pidoux, il vint me visiter fort souvent. Il fatigua le parquet de ses sollicitations.
– Que ne suis-je avocat, me disait-il, au lieu d’être médecin… je vous prêterais l’appui de ma parole.
Il ne m’appelait plus chaste Suzanne. Je m’étonnais parfois du changement de ses manières, et je me demandais si véritablement mon malheur l’avait touché. Au bout de huit mois, j’eus le fin mot de cette conversion. Pidoux m’apprit qu’on connaissait mon histoire au Meilhan, et que j’étais l’objet d’un intérêt général. Maman marquise, tonton marquis et le brave commandeur de la Brousse, Rose-sans-Epines, discutaient chaque jour mon affaire au dessert. On en avait caché les détails à Zoé et à Lily, parce que ce n’était point le fait de jeunes personnes ; mais elles savaient vaguement que j’étais accusée d’un grand crime, et toutes deux priaient pour moi. Lily surtout, la pauvre enfant à qui, sans le vouloir, j’avais fait tant de mal. Gaston était fou. Il voulait partir et mettre tout à feu et à sang dans le parquet. Il disait à sa grand’mère, quand Lily n’était pas là :
– Il n’y a qu’un moyen de la sauver, c’est que je l’épouse. Les coquins n’oseraient pas condamner, je l’espère, une comtesse du Meilhan !
C’était toujours un enfant.
J’appris par Pidoux, qu’après mon départ du château, il avait fait une longue et cruelle maladie. A peine guéri, il s’était échappé du Meilhan pour courir après moi. Il était venu à Paris vers le temps où j’étais malade chez la bonne sœur Louise, dont je vais reparler tout à l’heure, On avait eu toutes les peines du monde à le faire revenir.
– En somme, me disait Pidoux, maintenant libéral, – sans les préjugés stupides de la naissance, ce garçon-là vous épouserait et serait le plus heureux des hommes.
Chaque fois qu’il venait, il me faisait des compliments de tout le monde, sans oublier le bon curé, Michelle-Gabrielle de la Beaumelle, ni même le terrible Brunet, cet homme contre qui une révolution avait échoué ! Pidoux m’avait offert ses services comme médecin, mais je restai entre les mains des hommes de l’art que le gouvernement entretient à Saint-Lazare, jusqu’au moment où l’idée me vint de réclamer le secours de sœur Louise et de son charlatan.
J’avais grand besoin de régler mon compte avec la médecine. Je m’en allais littéralement, et ma maladie de langueur faisait d’effrayants progrès.
Sœur Louise vint au premier appel. Elle eut grand’peine à me reconnaître, non point pour les changements qui s’étaient opérés dans ma pauvre personne, mais parce que, me dit-elle, il lui en passait tant par les mains ! Quand elle me reconnut enfin, et que je voulus lui faire des excuses de n’être point allée la remercier, elle me répondit :
– C’est me remercier, chère enfant, que d’avoir recours à moi de nouveau.
Aux premiers mots que je lui dis pour protester de mon innocence, elle m’interrompit :
– Je vous crois, je vous crois, ma fille… Mais je ne suis pas juge… et tout cela ne me regarde pas.
J’ai dû le dire : c’était un pur et simple outil du bon Dieu que cette petite sainte. Il ne fallait rien lui demander en deçà ni au-delà de sa spécialité. Je trouvai son beau charlatan vieilli. Sa noble tête d’apôtre se dépouillait de cheveux, et ses joues creuses accusaient une accablante fatigue.
– Je l’use trop vite, me dit-elle tout bas ; – mais il fait des élèves…
Il l’entendit, sourit et lui serra la main.
– Il était temps ! murmura-t-il en m’examinant.
Il mit ses globules dans un verre d’eau et ajouta :
– Trois fois par jour, une cuillerée… Je reviendrai lundi.
On était au jeudi. Depuis deux mois, je ne m’étais point levée. La sœur Louise m’embrassa, et je les entendis tous deux descendre l’escalier quatre à quatre. Ceux-là ne perdaient point de temps.
Quand le médecin de service vint avec la sœur de charité, et qu’il vit sur ma table de nuit ce verre d’eau limpide avec la cuiller en travers, il recula comme si une guêpe l’eût piqué.
– L’homœopathie ! s’écria-t-il, cela se glisse partout !… Ma sœur, nous n’avons rien à faire ici… Préparez seulement un drap pour l’office que vous savez…
C’était pour m’ensevelir. Il y a seize ans de cela. Je me porte bien. Je souhaite qu’il en soit de même de lui, le cher homme. Faire l’histoire, logique et régulière, de ces huit mois passés à Saint-Lazare me serait absolument impossible. Dès que j’essaie de regarder en face cette époque de ma vie, ma vue se trouble, mes souvenirs se mêlent.
Au bout de ces huit mois, Eugénie parvint à me faire passer de ses nouvelles. Sa santé n’avait pas extraordinairement souffert, mais elle avait la mort dans l’âme. Son défenseur lui-même lui annonçait qu’elle serait condamnée. Selon lui, l’évidence de sa culpabilité sautait aux yeux. Les explications qu’elle essayait de donner touchant l’introduction frauduleuse et clandestine d’une femme mourante dans sa propre maison rentraient dans le domaine invraisemblable du roman. Il fallait chercher un autre système.
– La sage-femme m’a dit de vous rapporter textuellement ces paroles, ajouta l’infirmière qui venait de la visiter : « Souviens-toi de la somnambule. »
Hélas ! je ne l’avais point oubliée ! Mais Gustave était là sans cesse. En dehors de lui, mon être était comme une corde détendue qui a donné sa dernière vibration…
Un matin, la concierge de notre ancienne maison, rue de la Jussienne, vint m’apporter une lettre.
– C’est venu par la poste, me dit-elle, il y a longtemps… Mais je ne peux pas souvent sortir.
Je la laissai mettre la lettre sur la table de nuit, et je la remerciai d’un signe de tête. J’étais retombée malade, et cette fois je ne voulais pas même prendre la peine d’appeler sœur Louise. – Il y avait environ quatre mois que j’étais à Saint-Lazare. Madame Laurent, la portière, me tendit charitablement la corde pour savoir si je ne désirais point connaître les cancans que l’on faisait à notre endroit dans le quartier. Je fermai l’oreille. Mais au moment où elle se retirait assez mécontente, mon idée fixe se fit jour malgré moi.
– Ces gens qui demeuraient sur notre carré, demandai-je, sont-ils encore là ?
– Les artisses ?… répliqua la concierge ; – ah ben oui !… ça ne reste jamais plus d’un terme… En voilà une qui en a dit de belles sur votre compte, la dame !… que vous lui aviez enlevé son Adolphe, et autres… N’empêche qu’ils ont été se faire pendre ailleurs…
Quand madame Laurent fut partie, je pris la lettre. Bonté du ciel ! j’aurais regardé le soleil en face, que je n’aurais pas été pareillement éblouie ! C’était l’écriture fine et élégante, presque féminine de cette lettre qui me donnait rendez-vous aux Tuileries.
La lettre était de Gustave !
J’aurais voulu la dévorer d’un seul coup, mais la force me manquait. Il y avait un nuage au devant de mes yeux. J’éprouvais le supplice de Tantale.
J’ai oublié de dire que j’avais retrouvé à Saint-Lazare cette pauvre petite Bohémienne, Suzanne, la harpiste en plein vent. Elle avait été obligée de vendre sa harpe, et s’était fait arrêter pour vagabondage. Elle me servait de femme de ménage et venait plusieurs fois dans la journée voir si j’avais besoin de quelque chose. Je lui tendis la lettre en lui ordonnant de me la lire, puis, jalouse des secrets qu’elle pouvait contenir, je la lui arrachai.
– De l’eau ! lui dis-je ; donne-moi de l’eau !
J’étais sous l’empire d’un spasme. L’eau fraîche le fit passer. Je renvoyai Suzanne, et j’ouvris ma lettre. Que pouvait-il me dire, ce Gustave qui m’avait si indignement trompée ? En ce moment, son plus cruel ennemi ne l’eût pas accusé plus sévèrement que moi.
… C’était la prière d’un coupable qui s’agenouille dans son repentir. La lettre avait été écrite huit jours après la scène honteuse qui l’avait chassé de chez lui. Il n’y était jamais rentré. Il avait fait prendre l’enfant, qui était en nourrice à Rueil. Mademoiselle Ida n’avait nullement essayé de retenir l’enfant. La lettre était datée de Rouen.
Gustave allait s’embarquer pour le Nouveau-Monde.
« … Suzanne, me disait-il, je ne sais si tu me pardonneras. Notre malheur, c’est de nous être séparés autrefois à l’auberge de Condé-sur-Noireau. Je t’aimais comme un frère aîné aime sa petite sœur… Je ne savais pas que je te reverrais si belle, et que, pour la première fois, je connaîtrais la passion à tes pieds. Je ne suis pas de la même nature que toi, Suzanne. Je suis au-dessous de toi. C’était un bonheur trop grand que ton amour. Dieu n’a pas voulu me le laisser… Je te savais au château du Meilhan, heureuse, élevée dans des mœurs qui n’étaient point les miennes. J’avais honte de me présenter à toi. Et ce fut pour me rendre digne de toi que j’abandonnai le travail manuel pour essayer de conquérir une renommée. Je me fis comédien. A Toulouse, je la rencontrai. Je n’avais de toi qu’un souvenir d’enfant. Je te voyais toujours petite fille. Elle était belle. Quand tu l’as vue, elle ne ressemblait plus à elle-même. – Il y a sept ans que nous sommes mariés. – Sept siècles, tant la chute de ces femmes est rapide ! Mais n’est-ce pas trop parler d’elle ? Tout ce qu’elle m’a fait souffrir, je le lui aurais pardonné. – Je la hais, parce que c’est à cause d’elle que tu me détestes… »
Il m’expliquait ensuite un peu confusément, je l’avoue, sa conduite à mon égard. Mais l’intelligence que j’en avais était plus claire que son explication même. Il m’avait écrit, la première fois, avant de m’avoir reconnue : péché véniel, après tout, dans nos mœurs parisiennes. Depuis qu’il m’avait reconnue, je lui avais en quelque sorte coupé la parole chaque fois qu’il avait voulu faire un aveu. Il laissait aller le temps, il cherchait un moyen, il inventait un expédient lorsque la foudre avait éclaté.
« Suzanne, achevait-il, ma Suzanne bien-aimée, je me condamne moi-même à la souffrance et aux regrets tout le reste de ma vie. Je sais bien que tu ne peux plus m’aimer. Moi, ce n’est pas de l’amour que j’ai pour toi, c’est de l’adoration. Je vais quitter la France ; nous ne nous reverrons jamais. Pense quelquefois, je t’en supplie, qu’il y a là-bas, bien loin, au-delà de la mer, un cœur qui t’appartient et qui saigne au souvenir de toi. Je te recommande mon pauvre enfant. J’ai payé une année d’avance à la nourrice. C’est toi qui l’as mis au monde ; il m’en est plus cher, car tu es presque sa mère… »
Je retombai, brisée, sur mon lit. Il ne savait pas que j’étais en prison. Il ne savait rien. Et maintenant, l’Océan était entre nous !…
· · ·
Quatre mois s’écoulèrent. Ma santé reprenait peu à peu le dessus. Ce qui ne se pouvait guérir, c’était ma mortelle tristesse. Pour une fois que je lus le journal dans ce long espace de huit mois, je vis qu’il s’était formé au Havre une troupe française, sous la direction de Josuah Hornley, de Boston, pour l’exploitation des théâtres de l’Amérique du Nord. Au nombre des comédiennes inscrites se trouvait mademoiselle Ida Gosse, ancien premier rôle du théâtre de Toulouse. Je lus cette mention vers le sixième mois de mon séjour, et le journal avait pour le moins quatre mois de date. Quand arrivèrent les derniers événements qui me restent à raconter, la femme de Gustave était donc partie depuis six mois pour les Etats-Unis.
A mesure que l’instruction avançait, on me laissait jouir d’une liberté de plus en plus grande, car il devenait évident pour tout le monde que la procédure se terminerait à mon égard par une déclaration de non-lieu. Je m’étais établie dans un petit logement situé derrière la lingerie et dépendant de l’appartement de la maîtresse lingère. J’avais deux chambres en location ; on me laissait promener dans le jardin de l’administration. Suzanne-à-la-Harpe était tout à fait à mon service.
Depuis huit jours environ, M. Pidoux, qui toujours savait tout, m’avait annoncé officiellement, à son dire, que la pauvre Eugénie était renvoyée devant la cour d’assises, et que je devais être mise en liberté. Le malheur d’Eugénie m’affectait profondément. Je n’avais pu obtenir encore la permission de la voir. Un soir du mois de mai 1841, la directrice de Saint-Lazare m’accosta dans le jardin et me dit :
– Vous allez nous quitter, madame… Demain, après-demain au plus tard, votre écrou sera levé.
Je remontai dans ma chambre immédiatement. Croirait-on que cette annonce, loin de me réjouir, me causait de l’embarras et de la peine ? Je ne parle pas même de la douleur que j’éprouvais en songeant au coup qui allait frapper ma bonne Eugénie ; je me renferme dans ce qui me regarde personnellement. L’idée de rentrer dans le monde me remplissait d’effroi. J’allais être seule, et la prison, alors même que l’innocence est hautement déclarée, laisse toujours une mauvaise odeur d’infamie. Que faire ? rentrer dans l’exercice de la médecine avec cette note funeste ? apprendre un autre état ?…
Je passai la nuit entière à m’adresser ces questions, auxquelles je ne trouvais point de réponse. Au matin, j’étais accablée de fatigue et plus découragée que jamais. Il pouvait être huit heures, lorsque j’entendis une voix criarde et cassée, douée d’un véhément accent bas-normand, qui parlementait avec Suzanne, mon garde-du-corps.
– A j’vous dis que j’veux entrais ! disait la voix, a qu’a sera ben aise comme tout de m’vouair, la pauv’ berbis !
Il y avait longtemps que je n’avais entendu cet accent-là. Les souvenirs déjà si lointains du pays de Saint-Lud me revinrent en foule. Je criai à Suzanne de laisser entrer.
– Voyais-vous ben ! dit mon Bas-Normand avec triomphe.
Je vis, l’instant d’après, paraître sur le seuil un petit homme d’une soixantaine d’années, moitié bourgeois, moitié paysan, avec des guêtres sur des bas bleus et un bon fouet sous le bras ; il tenait à la main son chapeau de cuir ciré, mais sa tête, longue, pointue et jetée en arrière, restait couverte d’un bonnet de soie noire ; il avait de petits yeux gris perçants, souriants et clignotants, qui luisaient sous des sourcils incolores, ressemblant à deux gros tampons de filasse. Il me sembla bien que j’avais vu quelque part cette figure hétéroclite.
– Allons, allons, ça va bien ? tant mieux, me dit-il en entrant. Vous v’là ici, ma berbis, pas vrai ; ça ne regarde personne… Y a tout de même du temps que nous ne nous sommes point vus ! – Qui êtes-vous, mon brave homme ? demandai-je, ne pouvant fixer mes souvenirs. – Pour quant à ça, oui, que je suis un brave homme, me répondit-il, et bien connu tout partout, là-bas dans les foires… Ah ! dame ! quand c’est que je vous rencontrai tous deux, mes bénis enfants, vous et ce grand petit gars, j’avais dix ans de moins… Ce fut tout de même un malheur qu’il soit mort comme ça, le cheval que je vous recédai par amitié, car pas vrai ? c’était une fière bête.
Ma mémoire s’éclaira tout à coup. J’avais devant les yeux notre première rencontre, le premier coquin qui se moqua de Gustave et de moi quand nous prîmes notre volée vers Paris, – le bon père Gilles Macé, du bourg de Campagnolles, – qui nous avait fait coucher dans sa chambre si obligeamment, à la Descente des maquignons, au bourg de Viessois, – de peur des voleurs, – qui s’était contenté de cinquante pour cent de commission dans l’affaire de nos gros sous, qui nous avait donné place dans sa carriole, qui nous avait vendu Bijou, le cheval peint en rouge…
Par exemple, si j’attendais quelqu’un, ce n’était pas celui-là.
– V’là donc que vous me remettez, ma bénie garçaille, reprit-il, quoique je n’eusse point ouvert la bouche. On ne va point mal là-bas… Maman Guénée est défunte, mais l’auberge boulotte tout doucement… J’ai passé par Saint-Lud le mois dernier. – La Noué ? l’interrompis-je. – Bien cassée… Ah ! dame ! l’âge vient, pas vrai ?… Y a donc que je me promenais quéque’part par ici et que je m’ai dit : Faut que j’aille voir ma petite berbis de là-bas chez nous… – Vous saviez que j’étais dans cette maison ? – Je m’ai informé, ma bénie fillette… Quoique je n’aie point d’intérêt à ça, dà ! pas vrai ?
Il avait quelque chose à me demander. Règle générale : pour savoir la pensée de ces pauvres diables de finauds, prenez le contre-pied de ce qu’ils disent.
– Et comme ça, reprit-il, il paraît que vous allez avoir la clef des champs ?… Faut de l’argent pour vivre à Paris. – M’en apportez-vous, père Macé ? lui demandai-je en riant.
– Nenni ! répliqua-t-il vivement. Puis se reprenant et souriant avec douceur, il reprit : – Je m’en vas vous dire, pas vrai, ma berbis ? les affaires étaient trop crevantes dans le bétail… je m’ai mis à acheter de petits lopinets de terre, quoi… Faut-il pas vivre ? – Et croyez-vous que j’aie de la terre à vous vendre ? demandai-je encore. – Pas gros ! me répliqua-t-il ; mais enfin… je m’en vas vous dire… L’homme de loi… M. Ducros… vot’père… – Mon père ! m’écriai-je stupéfaite. – Vous ne saviez donc point ça ? fit l’honnête Macé, qui se gratta l’oreille.
Il sembla supputer rétrospectivement quel avantage il eût pu tirer de mon ignorance.
– V’là ce qu’on dit dans le pays… murmura-t-il ; quoique ça, M. Ducros est mort… Vous pourriez bien faire un petit hérit de ce côté-là.
Mes yeux devinrent humides, parce que je pensais à ma pauvre mère. Le père Macé tira de sa poche un gros sac de cuir où il y avait des pièces de cinq francs.
– Vous êtes majeure, reprit-il, puisqu’on vous a signé vot’parchemin de sage-femme… et c’est à cause des papiers que vous avez fait venir là-bas, pas vrai ? que j’ai su où vous restiez, rue de la Jussienne… Etant comme ça majeure, vous pouvez me vendre l’hérit de M. Ducros, si vous voulez.
Je ne répondais point. Cette aventure réveillait en moi un monde de souvenirs. L’homme de loi qui, seul dans le village de Saint-Lud, me détestait si cruellement, c’était mon père !
– Ah ! dame ! poursuivit l’ancien maigrisseur, présentement brocanteur de terre, ça ne doit point être le Pérou que l’hérit de M. Ducros… Il passait souvent au bourg de Champagnolles… Il n’avait point l’air cossu… Parce que c’est vous, ma berbis, j’en donnerai cent pistoles… – Il faut que je connaisse un peu mieux cette affaire-là, père Macé, lui dis-je.
– V’là comme on perd les occasions ! s’écria-t-il. Tenez ! j’irai jusqu’à cinq cents écus… et vous signerez un papier marqué par-devant notaire, comme quoi j’aurai tous vos droits n’importement quelconques… et je vous promets ben qu’ils ne sont pas épais, vos droits !
C’était, en vérité, mon avis. Si un autre que le père Macé m’eût proposé cela, peut-être que j’aurais accepté, car je trouvais l’affaire superbe. J’avais besoin d’argent pour m’établir en redevenant libre. Mais il me semblait par trop extraordinaire que le père Macé m’offrît ainsi quinze cents francs d’un seul coup.
– Si minces que soient mes droits, dis-je à tout hasard, je ne les donnerais pas pour dix mille francs.
Le père Macé ouvrit sa blouse aussitôt et prit dans la poche de sa veste un portefeuille crasseux.
– Les affaires sont bien crevantes ! murmura-t-il ; mais puisque c’est vous, ma petite berbis…
Il se mit à manier des billets de mille francs. J’étais muette d’étonnement.
– Ne prenez pas la peine de compter, dis-je enfin, je ne veux rien vendre.
L’ancien maquignon me regarda de travers.
– C’est pas bien de se dédire… en affaires ! gronda-t-il. – J’ai dit, repartis-je, que je ne donnerais pas mes droits pour dix mille francs. – Onze mille, alors ? – Pas davantage ! – Ah ! béni Jésus ! n’y a plus d’enfants !… douze mille. – Vous perdez votre temps… – Treize mille… quatorze mille !… Le père Macé monta ainsi jusqu’à vingt mille. Mais il accusa bien des fois en chemin les affaires d’être crevantes. En suivant la marche ascendante de cette affaire, moi, je prenais une idée fort haute de l’héritage de l’homme de loi. Pour que le père Macé offrît vingt mille francs, il fallait que le bien valût au moins le double J’étais encore loin de compte comme on va le voir.
Au moment où le père Macé refermait son portefeuille avec colère, Suzanne-à-la-Harpe m’annonça M. Pidoux. L’enchanteur entra. – Ils échangèrent tous deux, le maquignon et lui, un regard hostile. Ils se devinaient rivaux.
– Combien vous offrait-il de votre succession ? me demanda Pidoux du premier coup. – Vingt mille francs, répondis-je.
L’enchanteur redressa sa courte taille et montra la porte d’un doigt impérieux.
– Les affaires sont si crevantes !… essaya de balbutier Gilles Macé.
Avant de sortir, il s’approcha de moi et me dit rapidement à l’oreille :
– Ca doit être un leveur, ce petit-là !… Né lâchez pas à moins de deux cent mille francs… Bonsoir, ma brebis !
Deux cent mille francs ! Je restais bouche béante à regarder le père Macé, qui sortait en adressant un signe de tête coquet à Pidoux. – Profonde immoralité des populations campagnardes ! déclama l’enchanteur quand le vieux Macé eut passé le seuil.
Il s’avança ensuite vers mon lit d’un air digne et à la fois galant.
Je pus remarquer l’élégance inusitée de son costume. Il avait un pantalon de nankin et une cravate blanche. Sa barbe était faite. Je crois qu’il portait des gants de fil d’Ecosse.
– Ma chère Suzanne, me dit-il d’un ton affectueux, voilà encore un danger dont je vous sauve… C’est un grand bonheur pour moi que d’avoir été ainsi depuis quelque temps votre protecteur et votre ange gardien.
Je le remerciai beaucoup de ses bontés. Il reprit en se caressant le menton :
– Ma chère Suzanne, j’ai quelques années de plus que vous… c’est vrai… mais je suis jeune de caractère… et sans aucune infirmité… Il y a des constitutions privilégiées qui ne vieillissent jamais… J’ose dire que je possède un de ces tempéraments hors ligne…
Il s’arrêta pour darder vers moi une œillade éminemment expressive. Je fis semblant de ne point comprendre, bien que le père Macé m’eût expliqué d’avance la chose.
J’étais une héritière. L’enchanteur cherchait à s’établir. En ce temps-là, la députation était gratuite, et Pidoux avait échoué dans plusieurs affaires analogues à la compagnie des grands propriétaires vendéens.
Voyant que je gardais le silence, il poursuivit :
– Certes, ma chère Suzanne, nos positions sont fort différentes… Mais à force de m’intéresser à vous, depuis votre malheur, j’ai appris à vous aimer… sans m’en douter… je me suis dit : elle a besoin d’un nom qui la relève… Achevons notre œuvre… Ne soyons pas à demi le bienfaiteur de cette chère enfant… Bref, vous me connaissez, je ne sais pas faire de phrases : je vous offre mon cœur et ma main.
Il ne tenait qu’à moi d’être madame Pidoux ! L’enchanteur remonta sa cravate et prit une pose agréable, pour attendre ma réponse. Malheureusement, la porte s’ouvrit tout à coup, et Antoine entra sans dire gare, Antoine mon vieil et cher ami.
Je poussai un cri de joie et je lui tendis les bras. Pidoux se mordit la lèvre. Il me fit un froid et cérémonieux salut.
– Réfléchissez, mon enfant, me dit-il ; nous sommes gens de revue. – Tiens ! c’est M. Pidoux ! s’écria Antoine ; voilà qui est bien gentil de venir visiter notre petite prisonnière !
Moi, je répondis à l’enchanteur :
– Je suis bien honorée… assurément… et je n’espérais pas… – Bien ! bien ! m’interrompit le précieux Pidoux, qui regardait Antoine avec inquiétude ; cette affaire est entre nous, chère enfant.
Il était si pressé de s’enfuir qu’il ne demanda même pas des nouvelles de Meilhan.
– En voilà un, me dit Antoine, qui vient d’essayer quelque tour de son métier.
– Il était en train de me demander en mariage, répondis-je.
Antoine éclata de rire. Puis il m’embrassa une fois, dix fois, comme un bon père qu’il était pour moi.
– Je sais tout ce que vous avez fait, Suzanne, me dit-il ; et la marquise aussi le sait… et tout le monde… Vous êtes un cher petit ange ! Ah ! quel dommage que vous n’ayez pas pu aimer mon fils François… qui est maintenant capitaine ! – Et un beau capitaine, j’en suis sûre ! – Pour cela, oui !… et brave !… et bon enfant !… Mais parlons de nos affaires… La marquise va venir ici tout à l’heure… – La marquise ! m’écriai-je. – Elle vous le doit bien, Suzanne !… Et nous payons toujours nos dettes, là-bas, en Vendée… Moi qui vous parle, je n’ai pas oublié ce que vous fîtes pour moi certain jour où la balle d’un tourlourou vous siffla aux oreilles !… Quelle jolie enfant vous étiez, Suzanne !… Mais vous avez embelli depuis. Je connais un gaillard qui va être bien heureux !…
Il s’interrompit brusquement comme s’il eût craint de trop dire, et jeta sur mon lit une liasse de papiers.
– Voilà, dit-il ; j’ai demandé un congé à notre bonne dame, le mois passé… j’ai été à Saint-Lud… j’ai réglé vos petites affaires pour la succession de l’homme de loi… Je savais, Dieu merci, l’histoire de votre enfance… Tout est arrangé, il ne manque plus que votre signature… vous avez douze bonnes mille livres de rentes… – Que Dieu soit loué ! m’écriai-je, la pauvre Eugénie ne manquera jamais de rien !
Antoine me serra dans ses bras.
– Ne parlons pas d’Eugénie maintenant, me dit-il ; les yeux rouges ne seraient pas de mise pour ce qui va se passer… Tenez… Entendez-vous ?
Le cœur me battit. Une voix flûtée disait dans la chambre voisine : Entvez, Dovothée… Je n’auvais jamais cvu venih à la pvison de Saint-Lazave !… pavole !
– Tonton marquis ! m’écriai-je.
Un autre cri répondit au mien : – Suzanne ! mon enfant chérie.
C’était maman marquise qui tombait dans mes bras.
Oh ! que je l’embrassai de bon cœur !
Tonton marquis, en grande tenue, et portant à la main la fameuse canne à pomme d’or qui avait été fée autrefois par la vertu du fluide de Pidoux, me faisait de jolis petits signes d’amitié.
– Tu es libre, ma Suzanne, me dit la marquise entre deux baisers. – Nous sommes, ajouta tonton, des messagers de libevté et d’amouv ! – Chut !… fit Dorothée ; Isidore, vous ne vous corrigerez jamais !
Elle prit un air solennel.
– Ma bonne petite Suzanne, poursuivit-elle, je viens vers vous en suppliante. – Demander la gvâce d’un gvand coupable… ajouta tonton. – Laissez-moi parler, Isidore.
Maman marquise changea de ton et passa son bras autour de mon cou pour me parler de tout près.
– Les mères sont égoïstes, me dit-elle en souriant, je viens plaider ma cause… Mon Gaston vous aime toujours… je ne serai tranquille que le lendemain de vos noces, Suzanne.
– Je crus, en vérité, qu’elle allait me parler de Pidoux. Mais ce fut un autre nom qu’elle prononça, un nom qui me serra le cœur et fit monter la pâleur à mes joues.
– Au nom du ciel ! m’écriai-je, ne renouvelez pas mon supplice ! – Pardonnez-lui, chère enfant, dit la marquise, il vous aime tant !
Et Antoine lui-même ajouta :
– Pardonnez-lui, Suzanne… Il est bien malheureux ! – Mais vous ne savez donc pas, m’écriai-je ; il est marié !…
Maman marquise déplia un de ces immenses journaux qu’on publie aux Etats-Unis.
– Vous savez l’anglais, me dit-elle, – lisez vous-même.
Je lus, à travers mes éblouissements, un article qui disait : « Au nombre des victimes de l’explosion du steamer le Président, nous avons oublié de mentionner une des artistes de la troupe française, engagée par M. Hornley, mademoiselle Ida, ancienne pensionnaire du théâtre de Toulouse… »
Quand le journal tomba de mes mains, je vis Gustave qui était agenouillé auprès de mon lit.
Nos yeux se baignèrent de larmes en même temps. Je pris sa tête bien-aimée dans mes mains, et je déposai un baiser sur son front. Ils pleuraient tous autour de moi.
J’entendais tonton marquis qui disait d’une voix entrecoupée :
– Ah ! Dovothée… si vous vouliez ?… On peut-êtve heuveux à tout âge.
Mais Dorothée lui imposa silence d’un coup de son mouchoir brodé. Puis, unissant nos mains, elle dit :
– A quand la noce ?…
q