‹ Madame Gil BlasChapitre 42 sur 70 · Chapitre 1 Meilhan à Paris.

Chapitre 1 Meilhan à Paris.

A l’époque où je reprends le fil de mon récit, je suis, selon mon estime, dans ma vingt-unième année. Si j’en crois un portrait que fit faire mon Gustave au printemps de 1841, j’avais l’air beaucoup plus jeune que mon âge. J’étais alors remarquablement belle. C’est à Naples que fut fait ce portrait. Il me rappelle les heures les plus fortunées de ma vie. Le bonheur embellit et rajeunit, c’est certain. Dans ce portrait, je me vois éblouissante.

Ce fut au mois de février 1841 que je quittai mon petit logement de la prison Saint-Lazare. Je n’eus point la consolation de voir ma pauvre Eugénie avant de partir. On la tenait toujours rigoureusement au secret, comme si elle eût été une criminelle d’Etat. Elle put cependant bientôt me faire parvenir une lettre. La vue seule de son écriture me mit les larmes aux yeux. Ceux qui aiment bien savent cela : l’écriture a sa physionomie changeante comme le visage lui-même. L’écriture peut exprimer le découragement ou le triomphe et tous les sentiments intermédiaires. L’écriture parle.

Il y avait des larmes sur cette lettre. Le papier avait bu l’encre, et quand je déchirai l’enveloppe, il était humide encore. Eugénie ne me parlait que de moi. Elle remerciait Dieu de ne m’avoir point entraînée dans sa chute. Elle se voyait perdue sans ressource et me conjurait de ne point compromettre mon propre salut en essayant de la sauver.

Sa lettre se terminait par deux recommandations principales :

« Evite-les, ne te trouve jamais sur leur chemin, ma petite Suzanne, me disait-elle en parlant de Brodard-Peyrusse, Agost, Rondel et autres, que le hasard avait faits nos irréconciliables ennemis ; – tu es isolée, tu es faible ; ils sont nombreux et puissants. Tâche de te cacher si bien qu’ils te puissent oublier. L’oubli, voilà ton seul refuge. Tu ne peux rien contre eux ni pour moi, je te l’affirme, – et tant que je te sais libre, sinon heureuse, il me reste un petit coin où reposer ma pensée. Si je te savais encore menacée, mon malheur serait complet. Tu as un devoir : veille sur l’enfant de Rambouillet. (Elle désignait ainsi la petite fille de madame la comtesse de Champmas-d’Argail.) J’avais promis de lui servir de mère. Remplace-moi. »

Au moment où je reçus cette lettre, j’étais déjà en liberté depuis quelques jours. J’avais obtenu d’emmener avec moi Suzanne-à-la-Harpe, ma première protégée. Maman marquise nous donnait l’hospitalité dans un petit hôtel qu’elle avait loué rue de Grenelle, en attendant que mon appartement fût prêt à me recevoir.

Je me faisais arranger un appartement rue de Courcelles, avec vue sur le beau parc de Monceaux. J’avais là cinq ou six pièces toutes fraîches et toutes charmantes dans une maison de bon style qui avait dû appartenir à quelque modeste Richelieu, du temps où ces messieurs se bâtissaient des folies. Il y avait un jardinet de quelques cents pieds carrés qui était un paradis terrestre en miniature. Gustave était le grand arrangeur. Il avait bon goût ; il aimait, – ce qui exalte les délicatesses de l’esprit, comme la douce chaleur dégage les effluves odorants des aromates. Quand j’allais visiter notre retraite future, je trouvais que Gustave avait produit là un vrai chef-d’œuvre. C’était commode, c’était avenant, c’était charmant !

Comme Suzanne-à-la-Harpe va prendre tout à coup l’importance d’un personnage et tenir beaucoup de place dans cette partie de mes souvenirs, il nous faut lui trouver un nom qui la distingue de moi. Nous l’appellerons Suzon, ainsi que je le faisais moi-même au temps où elle me servait de camériste.

Suzon avait à peu près mon âge, mais c’était une petite fille auprès de moi. A plusieurs égards, elle était restée enfant. Ses instincts la portaient aux petites choses. On peut bien dire, du reste, que les divers métiers qui composent la bohème laissent d’ineffaçables empreintes. J’avais mendié, il est vrai, moi aussi, mais c’était avant d’entrer dans la vie. La fierté était née en moi avec une soudaineté dont le lecteur a peut-être souvenir, le jour même où j’avais cessé de courir après la diligence. Suzon avait porté sa harpe sur le dos longtemps après l’âge de raison, et parfois je la surprenais à regretter sa vie errante. C’était une étrange nature. On ne peut pas dire qu’elle fût méchante, mais, elle n’avait point de bonté. Je crois qu’elle avait pour moi quelque chose qui ressemblait vaguement à de la reconnaissance. Cette reconnaissance venait presque tout entière, non point des récents bienfaits dont je l’avais comblée, mais de ma première aumône : la pièce de cinq francs donnée sur le boulevard Bourdon, un jour que sa vieille maîtresse la poursuivait pour la battre. Cette reconnaissance n’allait pas du tout jusqu’au dévoûment. Suzon me servait à peu près comme elle voulait. Cela ne lui suffisait point. Elle eût préféré être ma maîtresse.

J’avais certes, en ce temps-là, une mise très-simple. La position où je me trouvais éloignait toute idée de faste ou de coquetterie. Suzon me trouvait encore trop parée. Je lui faisais beaucoup de cadeaux. Elle ne voyait point ce que je lui donnais, occupée qu’elle était à regarder ce que je portais. Ses regards me dépouillaient.

Quant à sa moralité, même vague, même clair-obscur. Ce n’était pas tout à fait une voleuse, mais elle allait tout naturellement à la picorée. Elle était maraudeuse dans la moelle de ses os. Je ne crois pas qu’elle eût été capable de prendre une somme d’argent dans le tiroir de mon secrétaire. Là se borne ma confiance. Toutes les pièces de monnaie qui traînaient étaient à elle. Elle empruntait aussi très-volontiers des petits objets de toilette – Elle n’avait rien à elle. Je ne sais pas ce qu’elle faisait des colifichets qu’elle empruntait, ni de la monnaie qu’elle trouvait. La bohème engendre une telle quantité de vices que nous n’avons du reste qu’à choisir.

Suzon sortait beaucoup. Je dois m’accuser de faiblesse à son égard. Je la grondais peu, et encore c’était par boutades. Un matin, elle me dit :

– L’argent n’a pas d’odeur… Sans ça, il paraît que le vôtre sentirait fièrement mauvais, madame Lodin !

On continuait à m’appeler ainsi. La mauvaise odeur que pouvait avoir mon argent n’empêchait point Suzon de le mettre dans sa poche. Au lieu de répondre, je lui dis :

– Il ne faut point toucher à ce que je laisse sur la cheminée, ma fille, ou bien je serai forcée de me séparer de vous.

– Ca veut-il dire que vous me renverrez ? me demanda-t-elle en fixant sur moi ses grands yeux effrontés.

J’inclinai la tête en souriant. Elle haussa les épaules.

– Vous me donnerez toujours bien de quoi avoir une autre harpe ! me dit-elle.

Ce fut tout. Elle se mit à épousseter mes rideaux en chantant. La figure de Suzon ressemblait comme deux gouttes d’eau à son caractère. C’était un mélange fort surprenant et surtout très-heurté de laideur et de gentillesse. Ses yeux étaient superbes, mais son front bas se couvrait de cheveux incultes et révoltés. Elle avait la figure trop courte, le nez retroussé insolemment et la bouche trop grande. Dans cette grande bouche, il y avait deux rangées d’admirables perles. Elle souriait bien. Sa taille aurait été ravissante, si seulement elle eût pris le soin d’agrafer sa ceinture. Elle avait de grosses mains et des pieds plats.

Quand Suzon eut épousseté les rideaux et fini sa chanson, elle passa au salon où j’étais.

– Je sais bien, me dit-elle d’un air presque repentant, qu’il y en aurait joliment qui m’auraient déjà renvoyée… mais quand je vais être riche, je vous rendrai tout ça. – Tu avoues donc que tu m’as pris quelque chose ? demandai-je. – Quelque chose, non… mais des vingt sous et des quarante sous, par-ci, par-là, qui traînaient… – Et tu espères être bientôt riche, Suzon ? – Ca, c’est une autre paire de manches !… Je ne sais pas encore mon propre secret, sans ça, je vous le dirais tout de même… Il y a un héritage… Dame ! s’interrompit-elle en relevant sur moi ses yeux hardis, puisque vous avez bien hérité, vous !

Elle vint à moi pour agrafer mes pendants d’oreilles. Depuis quelques minutes, je réfléchissais. Ce n’était pas la première fois qu’une sorte de dégoût me prenait à la pensée de cet héritage qui m’était tombé du ciel d’une façon si parfaitement inopinée. J’avais exprimé autrement l’idée de Suzon, mais c’était bien la même idée. Je m’étais dit : – Pour amasser une somme si considérable dans ce pauvre pays de Saint-Lud, combien de malheureux n’a-t-il pas fallu réduire à la misère ! Ce qui va faire mon aisance, c’est la ruine de vingt familles, peut-être… Il y a là-dedans bien des larmes, il y a peut-être du sang !

Du reste, quand Suzon accusait mon argent d’avoir mauvaise odeur, c’était une métaphore pure, car je n’avais encore rien touché de l’héritage de l’homme de loi. Tout ce que j’avais, pour le moment, me venait de maman marquise. Les papiers de la succession étaient bien en mon pouvoir, mais l’héritage lui-même restait sous le séquestre. Il fallait un jugement pour que je pusse entrer en possession. Mes amis regardaient ce jugement comme une simple formalité. Je doutais moi-même si peu du résultat, que je travaillais déjà à classer les restitutions possibles. Je comptais me rendre à Saint-Lud, provoquer une sorte d’enquête, et indemniser les familles spoliées par M. Ducros, dût l’héritage entier y passer. Mais alors, demandera-t-on, cette chère petite maison de la rue de Courcelles ? ce paradis préparé ?… Hélas ! je viens de me montrer sévère à l’égard de la pauvre Suzon ; mais je dois bien avouer que mon cœur, à cette époque surtout, valait mieux que ma tête. Il y avait en moi un ébranlement que le lecteur comprendra, s’il veut jeter un coup d’œil en arrière.

– Je n’aime pas cette forme-là, me dit Suzon en attachant mes boutons d’oreilles ; j’ai vu ceux que j’achèterai… au Palais-Royal.

Comme je ne lui répondais plus, elle ajouta :

– En voilà un homme qui en sait long sur tout le monde, ce docteur Pidoux !

Je tressaillis involontairement. Suzon avait passé derrière moi pour lacer mon corsage. Je devinai qu’elle riait. J’eus un mouvement d’impatience.

– Où avez-vous vu le docteur Pidoux ? demandai-je.

Il venait très-rarement, et la famille du Meilhan lui témoignait désormais beaucoup de froideur.

– Ca ne m’irait donc pas bien, à moi aussi, me dit Suzon, des robes de soie et des boutons en brillants ?…

Je ne saurais dire pourquoi je donnai si peu d’attention à ces paroles. Elles me revinrent plus tard. En ce moment, j’étais à mille lieues de comprendre leur véritable sens. En général, je n’attachais pas la moindre importance à ce que disait Suzon, petit animal sauvage que je n’avais plus la prétention d’apprivoiser. Ce que je me rappelle parfaitement, c’est qu’après les avoir prononcées, elle traversa la chambre en minaudant et en se donnant des airs de grande dame. Je vis dans la glace qui était au-dessus de la cheminée l’espièglerie impertinente de son sourire. Avait-elle voulu menacer ? Pourquoi ? et à quel propos ? L’enchanteur Pidoux avait-il fait là quelque nouvelle dupe ? Mais dans quel but ? L’enchanteur Pidoux était un peu comme Bonnin de la Forest : il ne donnait pas dans les fredaines amoureuses.

On vint me chercher pour déjeuner, et j’oubliai tout cela. Je mangeais avec la famille. J’étais traitée en tout et pour tout comme si j’eusse été de la famille. Ce matin-là, je trouvai maman marquise radieuse. Elle venait de recevoir une lettre de Gaston, qui était à Nantes pour les courses. Car Gaston était maintenant un sportman, et la bonne Dorothée se montrait bien fière de ses succès sur le turf.

– Vois, Suzanne ! s’écria-t-elle dès qu’elle me vit ; la seule annonce de ton mariage avec M. Gustave Lodin a produit un véritable miracle ! Mon Gaston est guéri ! bien guéri ! C’est lui-même qui le dit… et jamais le cher ange n’a su mentir !… surtout à sa mère… Tu ne sais pas, ma petite Suzanne, quel service tu nous as rendu là… mais tu n’as jamais su nous faire que du bien, pauvre chérie… Je voudrais que tu fusses encore pauvre, afin de te faire ta dot, moi toute seule… Tu te souviens bien ? Je te dois cela : je te l’avais promis.

Elle m’embrassait de tout son cœur, l’excellente femme !

Nous étions seules. Zoé et Lily n’avaient point été prévenues, Tonton marquis restait à sa toilette.

Le vieux couple avait peu changé. Isidore était toujours ce même vieillard fluet, propre, bien conservé. Sa voix flûtée n’avait rien perdu de sa féminine douceur. Il avait gardé la passion des canaris. Dorothée avait un peu engraissé, ce qui la faisait exactement ronde. Sa voix avait gagné encore quelques notes hautes. Elle avait l’ut, non pas de poitrine, mais de pharynx, car le son se produisait chez elle quelque part entre les fosses nasales et la voûte du palais. Toujours fidèle aux couleurs tendres, elle avait remplacé sa sortie de bal tourterelle par un coin-du-feu rose glacé de lilas clair, qui reposait bien agréablement la vue. Son énorme figure était coiffée d’un tout petit bonnet mignon, coquet, fleuri, que sa modiste parisienne lui avait déclaré être du meilleur goût. Dorothée avouait que son petit bonnet était trop jeune, – mais elle le portait avec plaisir, parce qu’il allait bien à son air de tête.

– Voilà ce que me dit Gaston, reprit maman marquise, qui avait hâte de me faire ses confidences ; tiens, lis toi-même, petite Suzanne, ce sera plus tôt fait.

Elle déplia la lettre d’une main un peu tremblante, mais c’était de joie qu’elle tremblait. Gaston écrivait comme il parlait, avec cœur. Il aimait sa grand’mère comme il m’aimait, proportions gardées entre ces deux sentiments si divers. Sa lettre était un fouillis de caresses écrites et de baisers lancés à la volée. En arrivant à mon article, je vis bien que le style changeait. L’écriture elle-même ne se ressemblait pas. Mon article était court. Il contenait en substance les propres paroles rapportées par maman marquise. Gaston se déclarait guéri « d’un enfantillage et d’une folie de jeunesse. » Il chargeait sa grand’mère de me faire ses sincères compliments sur mon prochain mariage.

Quand j’eus fini le paragraphe, maman marquise m’arrêta et me dit : – C’est tout.

Puis elle ajouta :

– Je connais ton cœur, Suzanne, tu dois être bien contente. – Un de mes souhaits les plus ardents ici-bas, madame, répondis-je les yeux toujours fixés sur la lettre, c’est de vous voir tous bien heureux ensemble ! – Ensemble ! répéta l’excellente femme ; nous ne pouvons être heureux qu’ensemble, ma Suzanne chérie… Je te remercie pour ce mot-là… Mais que regardes-tu donc ? s’interrompit-elle. – Il me semble, répondis-je, que je vois encore mon nom, là-bas, à la fin du post-scriptum. – Quels yeux ont ces enfants ! soupira maman marquise. Voyons donc ce qu’il dit dans le post-scriptum… je ne m’en souviens plus.

Je m’approchai d’elle et je lus à demi-voix : « Dans la réponse, bonne mère, donne-moi quelques détails sur ce M. Gustave Lodin. Je dois penser que c’est un bon sujet, puisque vous approuvez tous le mariage ; mais quelle est sa position ? que fait-il ? Je m’intéresse toujours à Suzanne, à cause surtout de l’intérêt que tu lui portes. Elle doit être bien belle à présent. Je ne sais pas si je la reconnaîtrais. Fais-moi un peu son portrait quand tu me répondras. »

– Tu vois bien ! tu vois bien ! s’écria maman marquise ; il ne sait pas même s’il te reconnaîtrait… Je vais lui dire que tu es toujours fort gentille… Mais… Tu comprends, ma Suzanne, ce n’est pas le cas de te flatter. – Ah ! chère dame ! faites-moi aussi laide que vous le voudrez ! répondis-je. – Et cette phrase, poursuivit-elle : « Je lui porte toujours de l’intérêt, parce que tu t’intéresses à elle… « Ah ! mon Gaston est guéri ! Dieu soit loué ! bien guéri !

Nous autres femmes, nous avons toutes ce genre de fatuité. Nous ne croyons pas volontiers à la guérison des blessures que nous avons faites. Même avant d’avoir lu le post-scriptum, je n’avais aucune foi à la guérison de Gaston. Après, je restai parfaitement convaincue que Gaston n’était pas même en voie de convalescence.

– Le reste de la lettre, me dit maman marquise, ne parle que d’affaires. Il fait courir. Il est lié avec tous ces messieurs du Jockey-Club… Tu sais que le Jockey-Club pense supérieurement, et que ces messieurs n’ont pas voulu admettre Poulot…

Je ne pus m’empêcher de sourire. Il y avait des années que je n’avais entendu nommer ainsi monseigneur le duc d’Orléans. Maman marquise me jeta un regard d’inquiétude.

– Tu n’as pas tourné, je suppose ?… me dit-elle. – A vous parler franchement, ma bonne mère, répondis-je, je me suis occupée bien peu de politique…

Puis, m’attirant à elle et me baisant, tout émue :

– Tu ne peux pas deviner comme je t’aime, petite Suzanne ! murmura-t-elle ; c’est peut-être parce qu’il t’a aimée… Quand tu m’appelles ta bonne mère, j’ai envie de pleurer…

Et ses yeux étaient humides.

– Vois-tu ? reprit-elle, s’il avait eu une femme comme toi… Mais est-ce que je vais devenir folle, moi aussi ?… Lily est aussi jolie que toi, aussi bonne que toi.

– Plus jolie et meilleure, répondis-je de tout cœur.

Maman marquise soupira. Puis elle alla sonner pour qu’on appelât tonton marquis et ces demoiselles.

– Ne parle pas de la lettre, me dit-elle en confidence : ce sont nos petits secrets à nous trois.

S’il avait été dans ma destinée d’aimer M. le comte Gaston du Meilhan-Grabot, il est certain qu’un pareil entretien n’eût pas jeté de l’eau sur le feu. Maman marquise était de bonne foi. Elle croyait servir les intérêts de Lily. Heureusement pour elle, j’étais invulnérable.

– Suzanne, me dit-elle encore avant que ces demoiselles ne fussent arrivées, si tu veux, tu me feras mon brouillon pour répondre à Gaston… tu lui diras que ton Gustave est la fleur des pois… J’y pense, s’interrompit-elle, craignant de m’avoir blessée, il a l’air timide et embarrassé avec nous. L’aurions-nous mécontenté sans le savoir ? – Ah ! madame ! fis-je, vous avez été parfaite, comme toujours. – Il est bien, Suzanne… il est vraiment bien, ce garçon… Si nos rois légitimes étaient sur le trône, je crois, sans me flatter, que je jouirais de quelque crédit dans le gouvernement… nous pourrions le pousser… Mais les choses peuvent changer, ma petite, et sois sûre que ta belle conduite, lors des événements de 1832, ne serait pas oubliée.

Ces demoiselles entrèrent. Tonton donnait le bras à Zoé. Zoé me tendit la main. Lily m’embrassa.

– Toujouvs fvaîche comme une vose ! dit tonton en baisant la main de maman marquise.

Lily était un peu moins grande que sa sœur Zoé, mais incomparablement plus belle. Son tempérament avait pris le dessus : les petites misères de son enfance maladive allaient adorablement à sa physionomie si charmante et si douce. Il lui restait en outre une extrême sensibilité nerveuse. Jamais je ne vis de regard plus limpide et plus pur que le sien. On peut dire sans métaphore que ses yeux reflétaient l’exquise candeur de son âme. Elle avait la taille bien proportionnée, quoique un peu grêle. Sa simplicité mettait une grâce pudique et attirante à chacun de ses mouvements. C’était une délicieuse jeune fille. Elle m’aimait comme autrefois, mais je n’étais plus sa confidente. Jamais elle ne me parlait de Gaston, ni de l’état de son cœur. L’âge et peut-être l’habitude de souffrir avaient développé en elle une résignation douce et à la fois stoïque. Ses tristesses étaient pour elle toute seule. Ce qu’elle endurait ne paraissait point derrière son angélique sourire. Son amour pour Gaston était sous-entendu dans la famille. Personne ne l’ignorait ; personne n’y faisait allusion. Elle était, la douce vierge, comme ces veuves devant qui on ne prononce plus le nom de l’époux décédé. Le voyage de Paris avait été entrepris en grande partie pour elle. On voulait lui faire voir le monde, la distraire, la dépayser. Les du Meilhan avaient, dans le faubourg Saint-Germain de nombreuses relations de famille. On espérait que le plaisir serait un remède à cette mélancolie incurable. Il se trouva que Lily s’ennuyait où les autres s’amusaient. Elle n’aimait point ce que Paris appelle le plaisir.

Il se trouva encore que le voyage, fait pour Lily, profita à sa sœur. Zoé se révéla tout de suite femme du monde. Vous eussiez dit, au bout de quelques mois, qu’elle était née rue de Varennes-Saint-Germain, et que ce beau pays d’Anjou avait été pour elle un exil. Elle était Parisienne dans la meilleure acception du mot. Il y avait en elle une élégance innée. C’est en la regardant que j’ai compris le sens un peu vague, un peu fantasque, mais nécessaire et pittoresque, de ce mot si offensant dans la bouche des profanes : la distinction. Zoé du Meilhan était souverainement distinguée. Elle avait le cœur, l’esprit, la figure qu’il faut pour cela. Elle avait la taille ; elle avait la tournure, le je ne sais quoi ; elle avait la mesure, ce don qui ne s’acquiert point. Elle avait tout. Elle était belle comme il fallait, ni trop ni trop peu. Elle se possédait d’une merveilleuse manière. Elle se mettait comme si c’eût été l’étude de toute sa vie. L’âge venait. Elle était dans sa vingt-quatrième année ; mais la distinction a rarement seize ans. D’ailleurs, à voir mademoiselle du Meilhan dans un salon, vous l’eussiez prise pour une très-jeune fille. Elle n’avait jamais eu à proprement parler de fraîcheur. Celles qui sont ainsi ne vieillissent point. Je la voyais, depuis que j’étais en liberté, toujours brillante et toujours en l’air. Maman marquise, enchantée de la conduire dans le monde, lui reprochait déjà pourtant un peu de coquetterie. Tonton s’était fait faire un habit à la mode : il était le cavalier obligé de ces dames. Il regrettait amèrement d’avoir passé les plus belles années de sa jeunesse dans le fond de l’Anjou.

Ma croyance personnelle était que mademoiselle Zoé du Meilhan voulait s’étourdir ou se marier ; peut-être les deux à la fois.

Le prince Maxime ne venait point à la maison, et je n’avais pas entendu prononcer le nom de Georges du Roncier. J’avais entrevu au château, jadis, le prologue d’un roman très-intéressant et très-compliqué. Mais combien de prologues ici-bas se jouent en attendant la pièce qui ne vient point !

On venait de se mettre à table, lorsqu’un homme entra sans se faire annoncer, comme s’il eût été de la maison. Il portait un costume de voyage.

– Georges ! s’écria Zoé, qui se leva. – Le voi des pveux ! le fiev Voland ! ajouta tonton tranquillement.

Et maman marquise :

– Quelle aimable surprise ! nous ne vous attendions que dans huit jours !

Georges baisa la main de Zoé, qui rougit en me regardant. Lily lui tendit sa joue. Il embrassa maman marquise comme un fils embrasse sa mère. Il paraît que notre roman avait marché. Mais pourquoi m’avait-on fait mystère de ce dénoûment, qui semblait heureux pour tout le monde ?

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