‹ Madame Gil BlasChapitre 43 sur 70 · Chapitre 2 Confidences.

Chapitre 2 Confidences.

Mon beau Georges, mon chevalier vendéen, était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, qui avait pris, il faut bien l’avouer, un peu trop de corps. Il ne ressemblait plus guère à cet adolescent aventureux et timide que j’avais vu, la nuit où l’on fabriquait des cartouches dans la chambre du marquis Théodore. Je crois qu’en ce temps-là je l’avais bien vu. A douze ans, aucun écran poétique ne gêne la précision du coup d’œil chez les enfants. Georges du Roncier était alors l’idéal du sauvage coureur de bruyères, transformé tout à coup en héros. C’était un vrai cavalier de Walter Scott, et sa naïveté chevaleresque embellissait encore ce front de vingt ans. Mais la prose avait si vite remplacé la poésie ! La Vendée n’avait point renouvelé sa tentative royaliste, et tous ces petits Montrose avaient dû rentrer dans la vie réelle.

Georges, l’indomptable, était amnistié, purement et simplement. Il vivait à Paris ou en province comme le commun des mortels. Il allait et venait selon sa fantaisie, et la préfecture lui délivrait des passeports sur lesquels il y avait : Propriétaire. C’était encore un fort beau garçon, mais son encolure s’était trop alourdie. Le nécessaire, pour un pur sang, c’est de courir. L’oisiveté est un abâtardissement.

J’ai parlé du passé à propos de Georges, parce que la première idée qui me vint en le revoyant, c’est qu’il y avait quelque conspiration sous jeu. En rapprochant ces deux circonstances qu’il entrait à l’hôtel comme chez lui, et que depuis l’arrivée des Meilhan à Paris, aucun membre de la famille n’avait prononcé son nom devant moi, je me disais : Il se cache ! il est proscrit… Sa tournure tranquille, sa physionomie débonnaire, j’allais presque dire bourgeoise, semblait bien démentir ce soupçon, mais comment expliquer alors le mystère de sa présence ?

Ces souvenirs marchent rapidement désormais vers un drame assez fort pour que je ne prenne point la peine de le charger. Le centre des événements qui vont se dérouler désormais sous les yeux du lecteur, c’est moi, moi seule, car mon Gustave ne fit guère que côtoyer ma vie. Jusqu’à présent, enfant ou jeune fille, la vérité m’a forcée à laisser le premier rôle à autrui. D’abord, je n’ai pu que voir, et j’ai raconté ce que j’avais vu, comme un témoin fidèle. En second lieu, j’ai aidé, subordonnant mon action à d’autres volontés plus vigoureuses. Maintenant, je suis femme. La tournure de ces mémoires va changer, non pas parce qu’il me plaît de la modifier, mais parce que l’âge et les événements m’ont émancipée. Je vais agir désormais par moi-même toujours, sinon toujours pour moi-même.

Mon beau Georges ne se cachait point, mon beau Georges n’était point proscrit. Sa présence n’était point un mystère. Il entrait là comme chez lui parce qu’il était de la famille ou à peu près. Le temps des folies était passé. Georges avait rompu depuis des années avec la belle Irène, veuve de M. le baron d’Avray. Il avait voyagé, – faut-il le dire ? – pour surveiller les intérêts de son oncle, M. Lemonnier-Duroncier, l’un des plus opulents fabricants de Paris. Georges était le neveu de ce riche négociant par suite d’une mésalliance qui se trouva être un excellent mariage. La sœur de son père avait épousé M. Lemonnier par amour, et celui-ci, suivant l’usage établi dans le commerce parisien, avait ajouté à son nom roturier le noble nom de sa femme. Georges était riche. Il avait un intérêt dans la maison Lemonnier.

Dans une de ces excursions de chasseur qu’il faisait annuellement au pays de Mauges, Georges avait revu Zoé. La fascination exercée sur lui par Irène ayant pris fin, il avait senti renaître son ancienne passion pour mademoiselle du Meilhan. Il avait demandé et obtenu sa main. Rien ne semblait donc s’opposer à ce que Zoé fût la plus heureuse femme du monde, car Georges avait le cœur excellent ; il aimait, il était aimé.

L’obstacle au mariage de Zoé venait de M. Lemonnier un peu, et beaucoup des autres membres de la parenté dans le commerce. Les Lemonnier avaient eu peut-être à souffrir autrefois des insolences de la parenté de mademoiselle du Roncier, leur alliée. Les petitesses vont et viennent. C’est le jeu de la vie.

Les du Meilhan n’ignoraient pas tout à fait l’éloignement de M. Lemonnier pour ce mariage. Et cependant les du Meilhan n’y renonçaient point. Georges était l’héritier présomptif de toutes ces fortunes réunies ; Georges était un parti de toute beauté. Est-ce à dire que ces bonnes gens que nous avons toujours vus si nobles, derrière leurs petits ridicules, si honnêtes et si généreux avaient changé ? Mon Dieu, non. Mais chaque siècle a son courant qui entraîne. On ne sait pas seulement qu’on le suit. On dérive.

Il y avait d’ailleurs prétexte à patience : les deux jeunes gens s’aimaient.

Peut-être le marquis Théodore eût-il brisé violemment cette situation, qui rabaissait sa maison ; mais l’exil avait tué le marquis Théodore. Le comte Henri, lui, avait bien épousé la Corsaire !

Le comte Henri était Dieu sait où. Il avait hérité de sa femme, morte d’une attaque d’apoplexie en 1838, et vivait à l’étranger… Cette famille manquait d’hommes. Gaston ne comptait point : nous saurons bientôt pourquoi.

Le conseil des parents se composait uniquement de tonton marquis et de maman marquise, auxquels s’adjoignaient, quand on était en province, le commandeur Rose-sans-Epines, et le bon M. Jouault, curé de Saint-Philibert-en-Mauges. Rose-sans-Epines aurait eu des velléités d’honneur castillan. Il était seul de son avis. Le curé Jouault disait qu’avec une grande fortune on pouvait faire beaucoup de bien, et tonton marquis répétait : – Il faut mavchev avec son siècle !

L’excellente Dorothée, la plus sage de tous, pensait : – Voilà ma pauvre Zoé qui a vingt-quatre ans…

Il y avait un an que cette situation durait. Georges trouvait bien moyen de l’adoucir un peu en mettant les hésitations de son oncle sur le compte de ses anciennes fredaines politiques. M. Lemonnier, conservateur effréné, devait avoir beaucoup de mal à pardonner l’échauffourée de 1832. Cette échauffourée lui servait de cheval de bataille pour tenir toujours Georges en tutelle. Mais enfin, le statu quo devenait irritant. Tonton marquis, un soir qu’il avait bu deux doigts de frontignan, déclara que cette affaire lui échauffait les oreilles. Georges apporta quelques jours après le quasi-consentement du fabricant Lemonnier. Il avait montré les dents pour l’obtenir. Le mariage était donc résolu en principe, et la présence presque continuelle de Georges au Meilhan avait sa raison d’être. Seulement une foule de points diplomatiques restaient à régler. Les deux familles ne s’étaient point encore abouchées. C’était une union traitée sur le pied de guerre. Qui ferait la première visite ? Où aurait lieu la première entrevue ? Questions grosses de tempêtes !

Voilà pourquoi personne ne m’avait parlé du mariage de Georges avec mademoiselle Zoé du Meilhan.

En entrant, Georges me regarda et ne me reconnut pas. Maman marquise me présenta ; puis elle me dit en rougissant un peu :

– M. Georges du Roncier, ma bonne petite… Tu peux te souvenir de l’avoir vu autrefois à Saint-Philibert. Il est ici comme mon fils, et nous pensons bien… Mais je te conterai tout cela.

Son regard interrogea Zoé pour voir si cette promesse était de son goût. Zoé était redevenue sérieuse et froide. Georges vint me baiser la main et me dit :

– Quand vous fûtes mon ange gardien, mademoiselle, je devinai déjà que vous seriez plus tard une ravissante jeune fille… mais vous avez tenu plus encore que vous ne promettiez.

C’était peut-être un peu banal de forme, mais cela fut dit d’un ton de franchise charmant. Il me sembla que Georges était moins épais, et je trouvai dès lors en lui plus de souvenirs de lui-même.

– Ah ! fit maman marquise avec un soupir qui allait je savais bien où, – notre Suzanne est la plus belle !… Et si bonne avec cela !

– Ce scélévat de bevger Pàvis, ajouta tonton, – lui auvait décevné la pomme…

Lily me serra la main en souriant avec un peu de tristesse.

Zoé était distraite. Le déjeuner fut court. Tonton et Georges firent à peu près tous les frais de la conversation. Georges m’adressait la parole souvent. Tonton essayait d’amener l’entretien sur le terrain de la question d’Orient. Car la question d’Orient était à la mode alors comme aujourd’hui.

Il était évident pour moi que j’arrêtais quelque épanchement confidentiel. Je gênais, et cela me mettait à la gêne. Aussitôt après le dessert, je me dirigeai vers la porte. Je venais d’entendre Georges qui disait tout bas à Zoé, ma voisine de droite : – Il doit être maintenant à Paris.

Et il avait ajouté en me regardant : – Cela ne m’étonne plus !…

Je ne sais si Lily entendit, mais elle devint plus pâle. Pendant que je gagnais la porte, je saisis encore quelques mots. C’était Georges qui les prononçait. Il disait : – Au moins soixante mille francs…

Je sortis, et fus fort étonnée de voir Zoé sortir après moi.

– J’ai quelques emplettes à faire cette après-midi. Suzanne, me dit-elle, vous avez fort bon goût, et je vous serais reconnaissante si vous vouliez bien m’accompagner.

J’acceptai avec empressement. Sa main n’avait point quitté le bouton de la porte. Elle me fit un petit signe de tête amical qui n’était pas dans ses habitudes et rentra.

Je descendis au jardin. C’était l’heure où Gustave venait me rendre sa visite quotidienne. On ne nous laissait guère seuls, Gustave et moi. Maman marquise était toujours présente à nos entrevues. La plupart du temps, ces entrevues avaient même lieu au salon, devant la famille assemblée. Cette surveillance me plaisait plus que je ne puis le dire. C’était non-seulement une marque d’affection, mais cela me rehaussait au rang des demoiselles du Meilhan. Il faut pardonner à une pauvre fille cet innocent enfantillage. Je faisais fi de cette liberté que j’avais eue à foison depuis mon enfance. Je cessais d’être une fille sans conséquence puisqu’on me surveillait. J’avais des convenances à garder.

Vous figurez-vous cela, moi, Suzanne, le pauvre oiseau des champs, je m’applaudissais d’être en cage !

Les trois fenêtres du salon donnaient sur le jardin. Je vis Gustave tout pensif derrière les carreaux. Je l’appelai. Il franchit le perron en courant.

– Suzanne, ma chère petite Suzanne, me dit-il dès que nous fûmes cachés par les massifs : je croyais que je ne te verrais plus jamais seule ! – Depuis quand nous tutoyons-nous, mon parrain ? dis-je en riant.

Car, dans le salon, nous parlions bien raisonnablement et nous nous disions vous. Gustave supportait impatiemment cela. Moi, je ne m’en étais même pas aperçue.

C’était le tour de Gustave. Il était maintenant de beaucoup le plus ardent de nous deux et le plus impatient. Ce grand bonheur, qui m’était tombé du ciel au plus profond de ma détresse, m’avait donné comme une plénitude de joie. Je désirais à peine, tant je me sentais heureuse ainsi.

Gustave me prit les deux mains pour y coller ses lèvres.

– Tu ne t’es pas aperçue que je souffrais, ma Suzanne, me dit-il ; – c’est précisément cette étiquette qui m’irrite et me tue. Je respecte ces gens là, ne crois pas le contraire ; je fais mieux, je les aime pour l’amour de toi… Mais je ne me sens pas à mon aise auprès d’eux… Toi, ils t’ont adoptée ; tu es d’entre eux ; ils me tolèrent à cause de toi, mais cela ne me met pas à leur niveau… Dans ce salon, je ne sais ni comment parler, ni comment me taire… Je suis embarrassé, je suis malheureux… Ils m’ont vu petit vagabond et garçon d’auberge : je leur pardonnerais cela… Mais ils savent que j’ai été comédien…

Il n’y a rien comme les paroles qui échappent pour peindre exactement la pensée. Mon pauvre Gustave eût pardonné aux du Meilhan de l’avoir vu vagabond et garçon d’auberge ! Il avait quelque chose à pardonner, – lui. Comme toute rancune est tenace en raison même de son absurdité, je n’essayai pas de ramener mon parrain. Je lui dis :

– Tu as un excellent moyen de mettre fin à ton martyre, c’est de hâter l’arrivée des pièces nécessaires à notre mariage.

La principale de ces pièces était l’acte de décès de sa femme.

– J’ai écrit dix fois, vingt fois, me répondit-il ; – mais tout est biscornu dans ce pays. La loi, là-bas, a l’air d’une folle. L’attorney que j’avais d’abord chargé de mes intérêts a été tué, aux dernières élections, d’un coup de revolver… Son successeur, mon second sollicitor, suit Fanny Essler de ville en ville et s’attèle à sa voiture au sortir du spectacle… J’en avais choisi un troisième, homme d’un âge respectable et père d’une nombreuse famille. Il vient de quitter son office pour fonder une religion nouvelle qui défend la reproduction de l’espèce.

Il se prit tout à coup la tête à deux mains.

– Je raille, s’interrompit-il ; mais j’ai beau faire : je suis à bout, je n’ai plus de courage. – Et avançons-nous, là-bas, rue de Courcelles ? demandai-je pour rompre l’entretien.

Il me regarda avec une véritable colère.

– Un jouet d’enfant, murmura-t-il, qu’on m’a mis entre les mains pour tromper mon impatience !… il y a des jours où j’ai envie de partir ! – Ce serait peut-être le plus sage, dis-je. – Partir seul ! fit Gustave, que je vis pâlir : Oh ! Suzanne, tu ne m’aimes plus !

Il prêta l’oreille tout à coup. Des pas se faisaient entendre du côté de la maison.

– Moi qui avais tant de choses à te dire ! s’écria-t-il ; ne peux-tu donc sortir, Suzanne ? Ne peux-tu me venir trouver ? – Non, répliquai-je, c’est impossible. – Mais tu le faisais autrefois… Qu’y a-t-il donc de changé ?

La question ne laissait pas que d’être insidieuse. Naguère, je courais après lui, libre comme un oiseau. Maintenant, je me tenais à cheval sur ce mot qui m’eût fait rire aux éclats quelques mois auparavant, les convenances. Valais-je mieux que jadis, ou valais-je moins ?

– Parle vite, mon Gustave, fis-je au lieu de répondre, si tu as quelque chose à me dire.

Il essaya de se recueillir. Puis, changeant de couleur soudain :

– Est-ce que tu connais, me demanda-t-il, un beau jeune homme, un jeune homme à tilbury… cheveux blonds… vingt ou vingt-un ans ?… Ne ris pas, Suzanne, je t’en prie… je souffre et tout me semble menacer mon bonheur ! – J’ai rencontré en ma vie, répondis-je le plus sérieusement que je pus, plus d’un beau fils qui ressemblait à ce portrait. – Et quelqu’un d’eux t’a fait la cour, Suzanne ? murmura Gustave dont la paupière se baissa. – Bon ! m’écriai-je, te voilà jaloux, à présent !

Tout plaît au commencement ; je n’étais pas trop fâchée que mon parrain fût un peu jaloux.

– Tu ne me réponds pas, Suzanne ! fit-il avec reproche. – C’est que je n’ai pas souvenir, mon parrain.

Il soupira. Je compris bien. Pour lui, j’étais trop étroitement gardée maintenant, mais autrefois je ne l’avais pas été assez.

– C’est que… reprit-il en hésitant, il s’est passé quelque chose de singulier, là-bas, rue de Courcelles. – Et que s’est-il donc passé ? – Ce jeune homme… cet élégant… est venu demander à la concierge quand tu viendrais occuper ton appartement.

Je fus étonnée, et je dis :

– Il savait donc mon nom ? – Oui, me répondit Gustave qui m’observait attentivement du coin de l’œil, il savait ton nom… il a dit qu’il connaissait tes parents en province. Tu as peut être maintenant des parents que je ne connais pas. – Je n’ai qu’un parent, qu’un ami, Gustave, répliquai-je en lui prenant la main, c’est toi.

Il serra ma main contre son cœur.

– Merci, Suzanne, me dit-il ; je vois bien que ce jeune homme a dû mentir… – Comme mon seul parent et ami, Gustave, l’interrompis-je en souriant, lorsqu’il écrivit cette lettre à sa petite voisine de la rue de la Jussienne. – C’était un instinct qui me poussait alors, Suzanne… c’était ma destinée… c’était Dieu !… Mais il y a encore autre chose… La concierge de la rue de Courcelles lui a montré nos travaux à ce jeune homme… Il regardait tout ; il ne disait rien… Il a seulement demandé : Vient-elle souvent ?

Gustave s’arrêta comme pour attendre une observation.

– Vient-elle souvent ? répéta-t-il, voyant que je ne parlais point ; vient-elle seule ?… A quelles heures vient-elle ?

Je réfléchissais, me demandant déjà sérieusement quel pouvait être ce beau jeune homme.

– Devines-tu, ma petite Suzanne ? interrogea Gustave sournoisement. – J’en suis à mille lieues ! répliquai-je.

On causait dans l’allée de tilleuls qui longeait le mur du jardin. Gustave continua rapidement :

– Il s’est fait montrer le pavillon. Il a dit : C’est ici qu’elle se repose quand elle vient… Je reconnais son piano… La concierge prétend qu’il pleurait presque. – Quelle folie ! m’écriai-je. – Tu vas voir !… La nuit suivante, la concierge ne dormait pas. Elle entendit marcher dans les allées. Elle se leva et sortit… Il n’y avait personne dans le jardin… – Tu vois bien ! l’interrompis-je. – Attends donc !… Il y avait eu quelqu’un… puisque la concierge entendit le piano résonner en sourdine dans le pavillon. – Est-ce possible ! dis-je intriguée au plus haut degré. – La concierge riait de tout son cœur en me racontant cela, reprit Gustave ; mais moi, j’avais la mort dans l’âme… Tu es mon bien, ma Suzanne ; tu es mon cher trésor… Tu me demandais tout à l’heure si j’étais jaloux… J’ai cette jalousie qui est de la frayeur, et qui se glisse en nous malgré la confiance… Je crois en toi comme aux anges, mais tous ceux qui te voient doivent t’aimer… J’ai peur, oh oui ! j’ai peur ! – La rue de Courcelles est loin des Invalides ! dis-je en essayant de sourire. – Une demi-heure de chemin, répliqua-t-il ; je me connais en amour… Cet amour est de ceux qu’une distance de mille lieues n’arrêterait point ! – Tu crois donc sérieusement ?… commençai-je.

Il m’interrompit avec colère et dit :

– Suzanne ! tu le sais mieux que moi !

Je relevai sur lui mon regard où certes il dut lire ma parfaite innocence, car il eut honte et repentir.

– Pardonne-moi ! pardonne-moi ! balbutia-t-il : si tu étais ma femme, je ne serais plus jaloux !… Mais tu n’es pas à moi, mais je vis loin de toi… Je voudrais si bien, non pas te surveiller, Suzanne, Dieu m’en préserve, mais te protéger, et te garder !… Ici, tu habites un pavillon isolé… tes fenêtres donnent sur une ruelle déserte… Bien souvent, je m’éveille la nuit en sursaut et je me dis : Si on allait me ravir mon bonheur !… – Mais, mon pauvre Gustave, répondis-je, il n’y a plus guère de romans, de notre temps… Les échelles de soie ont disparu et, depuis que j’habite Paris, je n’ai point entendu dire qu’on ait enlevé une demoiselle malgré elle.

Il secoua la tête et prit un air plus triste.

– Je sais une chose, prononça-t-il à voix basse ; je sais que je serais capable de tout, s’il y avait un obstacle entre toi et moi !

Je lui jetai mes deux bras autour du cou. J’étais en vérité ravie. Jamais je n’avais si bien mesuré l’étendue de son amour.

– L’as-tu vu, toi, ce jeune fou ? demandai-je. – Non… je ne le connais que par le rapport de la concierge… Mais le portrait est si bien dessiné… – Et, dis-moi… qu’a fait la concierge ? – Au premier abord, la pauvre femme n’était pas très-rassurée ; mais il n’y avait pas à s’y méprendre : ce ne pouvait pas être un voleur… La concierge s’avança à pas de loup jusqu’à la porte du pavillon qui était entr’ouverte. L’inconnu jouait toujours le même air : une valse. Il la joua si longtemps que la concierge s’en est souvenue et qu’elle a pu me la fredonner. Je la connais, cette valse, et toi aussi, Suzanne ! – Quelle valse ? demandai-je d’une voix un peu altérée.

Un frisson venait de me parcourir le corps. J’étais sûre par avance de ce que Gustave allait me répondre.

– La valse que tu joues si souvent, me dit-il en baissant les yeux d’un air sombre…

Il y a des souvenirs extraordinairement tenaces, et cette tyrannie des souvenirs n’est pas toujours en proportion de l’importance des faits auxquels ils se rattachent. Il y avait, en effet, une valse que je jouais très-souvent. Cette valse faisait partie d’un groupe de souvenirs qui sont restés en moi vivaces, jeunes, frappants, jusqu’à l’heure même où j’écris ces lignes. Ils ne m’étaient pas précisément personnels, mais j’avais été initiée, ou plutôt je m’étais mêlée avec un plaisir enfantin au petit roman nuageux et clair de lune qui était leur point de départ. C’était l’aventure du kiosque, la nuit qui précéda mon départ du Meilhan. Deux âmes en peine dans cette nocturne solitude : Zoé, que Georges n’aimait plus ; Maxime, qui n’avait plus l’amour de Zoé. Puis moi-même, enfant, aspirant vaguement à la passion inconnue et venant chercher sur l’ivoire froid de ces touches les fugitives tristesses qu’on y avait déposées. Je vois cette nuit, qui, du reste, détermina une des phases les mieux tranchées de mon existence. Toutes les impressions que j’y recueillis sont en moi. Gustave n’eut pas même besoin de me spécifier plus clairement de quelle valse il voulait parler. Je savais qu’il s’agissait de la valse composée par Georges du Roncier, de la valse bien-aimée que Zoé allait toujours répétant autrefois, quand elle était seule dans son réduit. Mais qui avait joué cette valse, là-bas, dans mon jardin de la rue de Courcelles ?

L’idée du prince Maxime me vint la première.

Il y avait en moi quelque chose qui me disait : cet homme t’aime ou t’aimera…

Cependant, la pensée du prince Maxime ne pouvait tenir contre la réflexion. Le portait du mystérieux rôdeur de nuit n’allait pas du tout au prince Maxime.

– Suzanne ! appela-t-on du côté du perron.

C’était la voix de Zoé. Gustave m’arrêta comme je voulais reprendre la route de la maison.

– Il est riche, me dit-il ; il a donné dix louis à la concierge avant de s’enfuir.

– Suzanne ! cria encore Zoé.

· · ·

Nous étions seules toutes deux dans la calèche, mademoiselle du Meilhan et moi. Ce n’était pas Antoine qui menait.

Bien que Zoé m’eût annoncé le matin qu’elle réclamait mon aide pour une campagne d’emplettes, elle donna l’ordre au cocher de gagner le Champ-de-Mars. Il y a peu de magasins de nouveautés de ce côté. Nous passâmes devant l’Ecole-Militaire, nous traversâmes cet immense terrain de manœuvres qui est aussi un hippodrome, puis nous suivîmes le quai dans la direction de Grenelle. Je trouvais, dans mon for intérieur, que mademoiselle du Meilhan aurait bien pu me laisser à mon entretien avec Gustave, si plein d’intérêt pour moi et qui n’avait point eu sa conclusion.

Zoé ne parlait point. Elle avait rabattu son voile sur son visage. Je l’entendais seulement qui poussait de temps à autre quelque soupir étouffé. Moi, je songeais à mes affaires. Je cherchais le mot de l’énigme posée par Gustave. Quel était ce beau jeune homme blond qui faisait à mon endroit des folies d’Amadis ?

Gaston ?… Mais Gaston était à Nantes. En dehors de Gaston et du prince, je ne voyais personne. Je m’y perdais absolument.

– Suzanne, me dit tout à coup Zoé, comme si elle eût pris une grande résolution, je vous crois mon amie. – Je voudrais être à même de vous le prouver, mademoiselle, répondis-je.

Elle leva son voile. Elle avait aux joues cette rougeur que donne une violente migraine.

– Vous êtes bien heureuse, Suzanne ! murmura-t-elle.

Et comme elle pouvait lire un profond étonnement dans mon regard :

– Oh ! oui, répéta-t-elle par deux fois, bien heureuse !… bien heureuse ! – Je ne me doutais guère, mademoiselle, répondis-je d’un ton léger, que je fusse en position de faire des envieux.

Elle sourit amèrement.

– Vous n’avez pas vingt et un ans, dit-elle ; vous êtes toute jeune… et vos jours de malheur sont déjà écoulés. – Dieu puisse-t-il vous entendre, chère demoiselle !… – De tout mon cœur, ainsi soit-il, Suzanne… Vous êtes belle et bonne, vous avez mérité votre bonheur…

J’ouvrais la bouche pour répondre, elle me la ferma d’un geste.

– Je sais, je sais ! fit-elle, vous n’êtes pas encore mariée… et il reste à remplir quelques petites formalités pour assurer votre position… Mais qu’est-ce que cela ? Aucun obstacle sérieux ne se présente… aucun ne se présentera… Votre futur vous adore… – Et vous, mademoiselle, l’interrompis-je, n’êtes-vous pas ardemment aimée ? – Ardemment !… répéta-t-elle, pendant que son sourire s’attristait davantage, je ne sais… Georges est bon et loyal… Il y eut un temps où ce mot que vous employez eût bien été à la fougue de sa jeunesse… Mais ces belles années que j’eusse épargnées, moi, comme un avare économise un trésor, une autre les a eues, une autre me les a prises… Je sens que je serai jalouse du passé de mon mari…

Je ne répondis point, parce que l’expression de ce sentiment me faisait faire sur moi-même un pénible retour.

– Vous ne me plaignez pas, Suzanne ? dit Zoé. – En comparaison de l’avenir qui est à vous, répliquai-je, le passé me paraît si peu de chose. – Je vous dis que je souffre ! s’écria-t-elle, tandis que deux larmes jaillissaient de ses yeux ; ne me regardez pas ainsi, comme si j’étais folle… Le passé !… ne voyez-vous pas que j’essaie de me mentir à moi-même… Que me fait le passé ?… Mais vous êtes donc aveugle, Suzanne, si vous ne devinez pas que le présent est pour moi un supplice ?… ne devrais-je pas déjà être mariée depuis longtemps ?… que dit le monde de tous ces retards ?… ne sais-je pas bien que mon nom prononcé fait sourire ? – Assurément, mademoiselle, vous vous trompez… – Merci, Suzanne, merci !… vous perdriez votre peine à vouloir me consoler… Je ne pense pas que vous sachiez au juste l’étendue de ma peine… Quand même vous la sauriez, peut-être ne seriez-vous pas à même de l’apprécier… Je suis mademoiselle du Meilhan… ce n’est pas dans mon cœur seulement que je souffre.

Elle m’apprit alors, d’une manière décousue et confuse, une partie de ce que j’ai rapporté au précédent chapitre, touchant la situation des deux familles. Sa fierté était blessée au plus haut degré. Mais il me semblait qu’elle me cachait encore quelque chose, car son trouble était hors de proportion avec ces motifs de chagrin. Je la voyais tantôt pâle et fort abattue, tantôt animée d’une sorte de fièvre. – Ses yeux brillaient en ces moments, son front et ses joues devenaient écarlates.

– Quelle différence entre nous deux, Suzanne ! s’écria-t-elle en un de ces instants où la colère réagissait contre son affaissement ; vous ne pouvez pas dire, il est vrai : Je me marierai tel jour, à telle heure… mais ce sont des obstacles réels qui s’opposent à votre mariage… il y a des empêchements définis par la loi… Vous pouvez répondre à ceux qui vous interrogent : Je serai la femme de Gustave dès que la loi le permettra… Moi, je suis à bout de prétextes et de subterfuges… On a demandé ma main, j’ai accordé mon consentement, et les délais s’ajoutent aux délais… et je deviens un personnage de comédie !

Elle passa son mouchoir sur ses tempes où il y avait de la sueur.

– Cette famille, reprit-elle, je la hais… Elle m’a repoussée… Est-ce du bonheur que d’entrer ainsi en ennemie dans la maison de son mari ? – Vous pardonnerez… voulus-je dire. – Jamais je ne pardonne ! m’interrompit mademoiselle du Meilhan.

Puis, tressaillant soudain.

– Mais il est tard ! dit-elle ; – comme le temps s’en va, mon Dieu ! déjà quatre heures.

Je la regardais à ce moment. Elle était pâle, et un cercle bistré entourait ses yeux. L’idée me vint pour la première fois qu’un redoutable instant approchait pour elle. Evidemment, elle appréhendait quelque chose, et le plus dur de son supplice n’était point dans les misères dont elle venait de me parler. Mon rôle ne pouvait être d’interroger. Je me tus. Zoé tira le cordon en murmurant :

– Il faut pourtant retourner.

Le cocher arrêta.

– Rue du Bac ! lui dit-elle.

Elle mit sa tête entre ses mains. Cela dura quelques minutes. Quand elle se découvrit le visage, elle avait plus de calme, mais le découragement était peint sur ses traits.

– Nous n’avons pas causé ensemble, Suzanne, me dit-elle, depuis cette nuit où vous vîntes dans le kiosque au bout du jardin… Vous n’étiez qu’une enfant… Bien peu de femmes se fussent conduites avec autant d’honneur et de dignité que vous… J’ai pensé à cela souvent… bien souvent… et je me suis dit plus d’une fois : Si jamais j’avais besoin d’un second, – car les femmes ont des duels aussi, des duels où l’on ne se sert ni du pistolet ni de l’épée, – entre toutes celles que je connais et qui m’aiment, je choisirais Suzanne pour m’assister.

Elle ne tournait point les yeux vers moi en parlant ainsi. C’était manifestement un jalon posé. Je le compris et j’attendis. Quoique j’eusse peut-être une sympathie plus tendre pour ma pauvre chère Lily, Zoé bénéficiait pour sa part de l’affection sincère et profonde que je portais à toute la famille du Meilhan. C’est elle-même qui m’avait tenue à distance autrefois, et si je l’aimais moins, c’est que certains côtés de sa nature étaient pour moi des mystères. Elle n’avait pas voulu de moi pour confidente. Certes, je ne lui en gardais point rancune, mais, entre elle et moi, le lien ne s’était pas serré. Je ne savais si elle attendait mes offres de service. Elle fut du temps avant de reprendre la parole.

– Nous ne sommes pas faites pour être heureuses ! dit-elle enfin avec un accent de mélancolie si vraie que j’en fus émue jusqu’au fond de l’âme. Nous avons perdu dès l’enfance notre père et notre mère… nous n’avons point de frère pour nous protéger… Peut-être, moi qui vous parle, ai-je quelque chose à me reprocher : j’étais hautaine et méprisante dans les premières années de ma jeunesse… Mais Lily, notre pauvre ange, qu’a-t-elle fait pour tant souffrir !… – Oh ! m’écriai-je, Dieu est juste !… Lily sera heureuse ! – Vous n’en oseriez pas dire autant de moi !… murmura mademoiselle du Meilhan. – Et pourquoi non ? demandai-je ; je ne sais rien de vos secrets, mademoiselle… je ne sais pas si vous avez des secrets… et, en tout cas, ils ne pourraient qu’être honorables comme votre nom et votre cœur… Si vous n’avez pas de secrets, il ne s’agit que d’un peu de patience : vos ennuis vont bientôt finir… Si vous avez des chagrins autres et plus sérieux, soyez forte, combattez : la victoire en ce monde est toujours aux vaillants.

Un sourire vint éclairer son visage. Ce sourire était triste, mais il valait mieux que l’atonie qui naguère affaissait ses traits.

– Combattre ! répéta-t-elle ; je crois que je suis brave !… J’aimerais combattre… Mais notre nom me gêne… Il me semble que je combattrais mieux si je ne m’appelais pas mademoiselle du Meilhan. – Moi qui n’ai pas de nom pour me gêner, dis-je vivement, voulez-vous que je sois votre champion ?

A ce coup, elle se tourna vers moi. Ses yeux brillèrent. Elle se pencha, et je crus qu’elle allait m’embrasser. Mais je ne sais quelle froideur vint à la traverse de ses épanchements.

– Cela est bien dit, Suzanne, murmura-t-elle. Vous faites tout bien, quand vous voulez… si vous étiez à ma place, vous auriez bien aisément la victoire. – C’est mon cœur qui a parlé, mademoiselle… commençai-je. – Je n’en doute point, ma chère Suzanne… Dieu me garde d’en douter !… Je vous ai dit tout à l’heure ce que je pensais de vous… Mais… – Mais ?… répétai-je. – J’ai deux raisons pour ne pas accepter votre offre chevaleresque… La première… il faut me pardonner, Suzanne, vous n’êtes pas mon amie… C’est Lily qui est votre amie. Le dévoûment que vous avez pour moi, c’est votre reconnaissance même envers maman marquise.

Je voulus protester : elle me ferma la bouche en souriant.

– Ma seconde raison, poursuivit-elle, c’est que, dans le combat auquel on me provoque, mon adversaire n’admettrait pas de remplaçant… Mais je vous remercie, Suzanne, et j’accepte votre aide avec reconnaissance.

Nous repassions la barrière. La visite de l’octroi rompit le cours des pensées de Zoé, qui dit avec distraction :

– Il y a loin d’ici jusqu’au Palais-Royal…

Son anxiété était désormais visible. Elle regrettait chaque minute écoulée. C’était donc pour aujourd’hui même, cette grande bataille où je ne pouvais la suppléer ?…

– Suzanne, me dit-elle, quand les deux chevaux de maman marquise eurent repris leur allure débonnaire, il y a du moins un lien entre nous : c’est ma sœur ; j’aime notre pauvre petite Lily autant et plus que moi-même… Répondez-moi, je vous en prie, et ne vous fâchez point de ma question ; je sais combien vous êtes loyale et sûre : avez-vous jamais revu mon cousin, le comte Gaston du Meilhan ? – Jamais, répondis-je, et je ne croyais pas que vous puissiez garder des doutes à cet égard. – Je ne vous parle pas de longtemps, Suzanne… mais, dans ces derniers jours… – Mademoiselle, l’interrompis-je, vous avez raison de penser que mon dévoûment pour votre sœur est sans bornes. Je lui dois cela. Je suis la cause involontaire de sa souffrance, et je ne sais rien au monde que je ne fisse pour lui rendre le bonheur… J’ai à vous apprendre une nouvelle qui va vous causer beaucoup de joie : M. le comte Gaston du Meilhan est guéri, bien guéri de la folle passion que, malgré moi, je lui avais inspirée.

J’eus lieu de grandement m’étonner du résultat de cette déclaration. Loin de s’éclairer, le visage de Zoé devint plus sombre. Il y eut une véritable méfiance dans le regard oblique qu’elle me jeta.

– Ah !… fit-elle, Gaston est guéri !…

Puis elle ajouta en baissant la voix : – Et je vous prie, Suzanne, comment pouvez-vous savoir cela, si vous ne l’avez point vu ?

Mes traits durent exprimer un mécontentement fort vif, car elle posa sa main sur la mienne, et continua d’un ton presque suppliant : – Ne vous fâchez pas, Suzanne, et répondez-moi… Ma sœur et moi nous sommes trop malheureuses pour qu’il soit permis d’avoir de la colère contre nous.

Le Champ-de-Mars était à notre droite.

– Comme ces chevaux vont vite ! murmura-t-elle.

Puis, s’adressant au cocher : – Jean ! au petit trot !… Nous avons le temps.

– Je ne saurais me fâcher contre vous, mademoiselle, répliquai-je, et je me ferais toujours un devoir de répondre à toutes vos questions… J’affirme que je n’ai jamais revu M. le comte Gaston depuis le jour où je quittai le château, il y a cinq ans… – C’est étrange ! fit-elle, entre haut et bas. – Quant aux nouvelles que j’ai pu vous donner de lui, je crois les tenir d’une bonne source… Madame la marquise… – Pauvre mère ! interrompit Zoé, qui eut encore son mélancolique sourire. – Madame la marquise, continuai-je, a reçu une lettre hier. – De Paris ? – De Nantes.

Zoé fit un geste de surprise, puis ses sourcils se froncèrent.

– De Nantes !… répéta-t-elle ; le voilà descendu jusqu’au mensonge !… Il a quitté Nantes depuis plus de huit jours ! – La lettre a le timbre de la poste. – Et cette lettre dit que Gaston ne vous aime plus ?

– En propres termes.

Zoé changea de ton.

– Y a-t-il longtemps que vous n’avez été à votre appartement de la rue de Courcelles, Suzanne ? me demanda-t-elle.

Je ne sais pourquoi ce mot fit en mon esprit une vague, mais soudaine lumière. Je me souvins de la jalousie de Gustave et de cette singulière histoire du jeune homme blond qui avait donné dix louis à ma concierge.

– C’est lui ! m’écriai-je étourdiment. – Lui qui ? demanda Zoé, qui se redressa.

J’allais répondre, lorsqu’elle prit mes mains entre ses mains froides.

– Voilà le Pont-Royal ! murmura-t-elle en une sorte de gémissement.

Je sentais ses mains trembler.

J’eus peur. Cette malheureuse profession de sage-femme que j’avais exercée récemment et mes dernières aventures chez ma pauvre Eugénie Mutel me laissaient dans cet état moral où l’on croit voir le mal partout. J’eus peur. J’abaissai un regard inquisiteur et rapide vers la ceinture de mademoiselle du Meilhan.

Elle ne s’en aperçut même pas. Ce regard m’avait rassurée. Mais d’où pouvait venir un si violent désespoir ?

– Voyons ! lui dis-je, soyons forte… Avez-vous besoin de moi ?… Commandez : je m’engage sous serment à vous obéir.

Elle me jeta ses deux bras autour du cou et mouilla mes joues de ses larmes.

– Merci, murmura-t-elle ; du fond du cœur, merci !

Puis, essuyant ses yeux, et très-rapidement :

– Je ne connais pas Paris… Il ne faut pas que le cocher sache où nous allons… Savez-vous dans ce quartier quelque maison qui ait une double entrée ?

On conviendra qu’une question pareille n’était pas faite pour calmer mes frayeurs. C’est là un stratagème qui, dans nos mœurs parisiennes, suppose déjà une vulgaire et triste habitude d’astuce. Je réfléchis. Je répondis :

– Il y a l’église de Saint-Germain-des-Prés qui donne d’un côté sur la place, de l’autre sur la rue d’Erfurth.

Elle joignit ses mains avec une joie d’enfant.

– Une église s’écria-t-elle ; c’est cela… grâce au ciel, je n’ai rien à cacher à Dieu !

J’attirai le bout de ses doigts jusqu’à mes lèvres, et je lui demandai pardon dans mon cœur.

– A l’église Saint-Germain-des-Prés ! commanda-t-elle en mettant la tête à la portière.

Quand nous arrivâmes devant l’antique abbatiale, l’horloge de la tour Childebert marquait trois heures et demie. Nous descendîmes. Il fallut à Zoé l’appui de mon bras pour gravir les degrés du perron.

Le silence de la nef n’était rompu que par le chuchotement sourd du confessionnal.

Zoé se mit à genoux devant le maître-autel. Sa prière fut courte, mais ardente. – Moi, je l’observais, – et je me disais : Celle-là n’a rien à se reprocher devant Dieu.

Puis elle baissa son voile et se dirigea d’un pas affermi vers la porte latérale, donnant sur la rue d’Erfurth. Arrivée sous le vestibule, elle vida sa bourse dans le tablier des pauvresses. Elle me prit le bras. Je sentis qu’elle le serrait involontairement contre son sein.

– Suzanne, me dit-elle à voix basse, nous parlions de duel… C’est un duel dont il s’agit… Voulez-vous être mon témoin ?

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