Chapitre 3 Duel de femmes.
Je puis bien me rendre cette justice que mademoiselle du Meilhan ne faisait point là un trop mauvais choix. En fait de bravoure féminine, le lecteur m’a jugée à l’œuvre.
Je n’étais point batailleuse, mais je ne savais pas reculer.
– Je vous ai dit déjà, chère demoiselle, répondis-je en lui rendant son étreinte, que je suis à vous de tout cœur et sans réserve… Usez de moi à votre guise : vous ne m’en demanderez jamais trop ! – Que Dieu vous récompense, Suzanne ! murmura-t-elle ; je n’oublierai point cela…
Nous avions gagné la rue Sainte-Marguerite, et nous la descendions rapidement. J’avais aussi baissé mon voile. Les passants nous remarquaient.
– Vous m’avez dit tout à l’heure, repris-je, que vous ne connaissiez point Paris… Où voulez-vous aller ? – Je sais mon chemin désormais, me répondit-elle ; nous avons une parente qui demeure ici près, rue de l’Echaudé. Je me reconnais.
Elle pressait le pas. Nous tournâmes en effet l’angle de la rue de l’Echaudé. J’étais étonnée de son silence.
– Chère demoiselle, commençai-je, si vous voulez que je vous sois bonne à quelque chose… – Oh ! m’interrompit-elle, il n’y a pas besoin d’explication… vous allez voir… vous allez voir !
Tout son trouble était revenu. J’étais littéralement obligée de la soutenir. Et cependant, son pas se faisait à chaque instant plus rapide. Elle allait répétant :
– Il faut nous dépêcher… Jean se doutera de quelque chose…
Si elle m’eût parlé comme le simple bon sens aurait dû l’y porter, je crois bien que j’aurais mieux gardé mon sang-froid. Mais cette détresse silencieuse où je la voyais m’attaquait les nerfs. L’épouvante se gagne.
Tout à coup, Zoé me dit :
– C’est ici.
– Elle m’entraîna sous une porte cochère. Dès le premier coup d’œil, j’eus comme un vague souvenir d’être venue en cet endroit.
– Qui donc habite cette maison ? demandai-je.
Zoé balbutia d’une voix défaillante :
– Vous allez voir ! vous allez voir !…
Elle était ivre. Elle se précipita dans l’escalier. J’avais peine à la suivre. Au milieu de la première volée, elle s’arrêta suffoquée. Elle prit sa poitrine à deux mains et murmura :
– J’étouffe ! – Au nom du ciel ! m’écriai-je, ne me laissez pas dans cette complète ignorance !…
Je vis son sein se soulever. C’était une sorte d’éclat de rire. Mon cœur se serra ; je la crus folle. Mais elle recommença de monter répétant comme un enfant qui n’a pas conscience de ses paroles :
– Vous allez voir ! vous allez voir !
Moi, je faisais un appel désespéré à mes souvenirs. Je ne me rappelais pas être entrée jamais dans une maison rue de l’Echaudé.
Mais étions-nous bien rue de l’Echaudé ? Cet escalier ne m’était pas inconnu. Il me semblait que j’avais touché déjà cette vieille rampe de fer forgé, maladroitement rajeunie par un appui en acajou. Au premier étage, Zoé sonna. Je me disais :
– Je vais reconnaître le domestique.
En même temps, je m’orientais, cherchant le nom des rues qui avoisinent la rue de l’Echaudé.
Le domestique qui vint ouvrir portait une livrée omnibus, marron, avec des boutons d’or. Je ne l’avais jamais vu.
– Peut-on la voir ? demanda Zoé qui s’appuyait au montant de la porte.
C’était donc une femme. Au milieu même de ma préoccupation, je fus distraite par cette forme employée par Zoé.
– Peut-on la voir ?
Cela seul m’eût donné la mesure du désarroi de son esprit. Car Zoé était formaliste et à cheval sur l’étiquette. Cette forme, cependant, se pourrait employer, à la rigueur, près d’une personne que l’on voit tous les jours. Mais je ne puis même pas égarer mes suppositions dans cette voie, car le valet regarda Zoé avec surprise et lui demanda presque brutalement :
– Voir qui ?
Zoé hésita. Elle porta sa main à son front. On eût dit qu’elle ne se souvenait plus. Au contraire, moi, je me souvins. Ce fut à ce moment que ma mémoire répondit à la question posée depuis notre entrée sous la porte cochère. La rue la plus voisine de la rue de l’Echaudé est la rue Jacob. J’étais venue une fois dans la rue Jacob. C’avait été le début de cette aventure étrange : l’accouchement au piano, la soirée chez madame la comtesse de Champmas-d’Argail. Je m’écriai sans réfléchir :
– Ce doit être la maison d’Irène !
Le valet me toisa. Zoé dit :
– C’est cela… je veux voir Irène !
Mais j’étais déjà remise.
– Allez annoncer à madame la baronne, ordonnai-je au valet, que madame Suzanne Lodin désire la voir.
Tout mon sang-froid était revenu, puisque je songeais déjà à sauvegarder Zoé. A tout hasard, j’évitai de prononcer dans cette maison le nom de mademoiselle du Meilhan. Zoé me comprit et me serra la main.
– Du courage ! lui dis-je ; vous avez fait une grande faute en me refusant une explication… Mais il est trop tard, et tout peut se réparer par du courage.
Le domestique nous avait fait entrer dans un petit salon d’attente de fort bon goût. Les yeux de Zoé se fixaient avec effroi sur la porte qui nous faisait face.
– Je ne sais pas… fit-elle ; je ne sais pas… Il y a plus d’une heure que je n’ai plus ma tête à moi… Cette femme me tuera si elle veut… J’ai demandé du courage au bon Dieu, là-bas, à l’église… J’ai cru qu’il m’avait exaucée… Mais non… – Ne dites pas cela ! l’interrompis-je en la prenant dans mes bras. Je suis là… Qu’avez-vous à craindre ? – Ah !… soupira-t-elle, si j’avais autant de cœur que vous, Suzanne !…
Jusqu’à ce moment, nous avions entendu dans la pièce voisine le piano qui, sous la main habile d’Irène, faisait jaillir en pluie pressée les notes babillardes d’un morceau brillant, comme on appelle cela. Le piano se tut brusquement.
– Mais certes… mais qu’elle entre, la chère enfant ! dit Irène.
Le tabouret cria. Je n’eus que le temps de glisser à l’oreille de Zoé :
– Au nom du ciel, remettez-vous !
Le valet vint à la porte. Irène disait à la cantonnade :
– J’attendais une visite, miss Suzanne, mais ce n’était pas la vôtre. C’est charmant à vous… mais entrez donc !
Le valet s’effaça. Je passai le seuil en tenant Zoé par la main. La phrase commencée s’arrêta sur les lèvres d’Irène.
– Ah !… fit-elle, tandis que son sourire tout aimable se faisait sarcastique. Deux bonheurs au lieu d’un ! Bonjour, Zoé, chère petite… André, je n’y suis plus pour personne.
Le valet disparut aussitôt derrière la porte refermée.
Le boudoir de madame la baronne d’Avray était une pièce assez vaste, haute d’étage et tendue de lampas bleu à ramages fondus. L’ameublement affectait ce genre fouillis, si fort à la mode vers le milieu du règne de Louis-Philippe. Le sofa était Louis XV, la pendule remontait au règne précédent ; les fauteuils et les chaises, disparates à dessein, racontaient les variations de la mode en France depuis Marie de Médicis jusqu’à cette reine charmante et bien-aimée, qui a trouvé des insulteurs par-delà l’échafaud ! Le tapis était une copie de Rubens, du meilleur temps de la Savonnerie. Les murailles disparaissaient sous une boiserie sculptée, encadrant de petits cartouches de cuir cordouan, repoussé et doré. Quatre superbes miroirs de Venise se renvoyaient l’éclat diamanté de leurs biseaux. Puis, c’était un pêle-mêle gracieux de fantaisie et d’objets d’art, vieux Sèvres, biscuits de Saxe, verres de Bohême, orfèvreries, peintures.
Madame la baronne d’Avray s’était révélée auteur et auteur de talent. Quelques numéros de la Revue des Deux-Mondes et de la Revue de Paris s’empilaient à part sur un guéridon. Ils contenaient ses œuvres, signées de son pseudonyme Karl Wolf, qui déjà était presque illustre.
Elle était toujours belle. Je ne sais vraiment que dire à ce sujet. Mon avis est qu’elle était plus belle que jamais. Son négligé du matin, délicieux et décent, allait bien parmi toutes ces petites merveilles d’art, dont le désordre savant était, certes, calculé. Elle était aisée et posée, s’il est permis d’ainsi s’exprimer, comme un ravissant tableau, sûr de son cadre.
Ce qu’il y avait de sarcasme dans son sourire disparut bien vite. Elle vint à nous d’un air gracieux, quoiqu’un peu protecteur.
– Vous vous êtes fait attendre, chère petite, dit-elle à la pauvre Zoé qui la saluait cérémonieusement ; Dieu me pardonne, vous avez changé…
Elle jeta vers une des glaces de Venise un regard de radieux triomphe. La glace lui montra l’exquise beauté de son visage, à côté de la figure pâle et souffrante de Zoé. Cela lui suffit pour le moment. Elle se tourna vers moi :
– Vous, miss Suzanne, reprit-elle en me détaillant d’un coup d’œil, vous êtes comme moi… cristal de roche… vous ne vieillirez pas.
Elle s’interrompit, et, tout en avançant un siège pour Zoé, elle ajouta :
– Ce petit fou de Gaston a raison… vous feriez une adorable comtesse !
Elle prit la main de Zoé, qui tressaillit à son contact.
– Asseyez-vous, cher ange, lui dit-elle.
Il ne faudrait point croire qu’il y eût jusqu’à présent aucune impertinence, appréciable pour un tiers, dans les façons d’agir d’Irène à l’égard de mademoiselle du Meilhan.
Quand Zoé fut assise, elle se tourna vers moi pour la seconde fois :
– Miss Suzanne, me dit-elle en riant, mais avec un peu de tristesse dans la voix, il est donc écrit que nous serons ennemies ! – Je ne sais si cela est écrit, madame, répondis-je, je sais que je ne le serai qu’à mon corps défendant. – Toujours et partout, poursuivit-elle en baissant la voix et en s’approchant si près de moi qu’elle eût pu me donner un baiser, je vous trouve avec mes ennemis !
L’expression d’épouvante qui se peignit sur le visage de Zoé me fit comprendre le but perfide de ce mouvement. Je me reculai fort ostensiblement. Zoé respira. Je répondis :
– Madame, vous me trouvez avec mes amis… et je ne puis croire qu’aucune personne, portant le nom de du Meilhan, puisse être rangée par vous au nombre de vos ennemis.
Elle prit un petit air hautain qui lui allait, ma foi, parfaitement.
– Retournez votre phrase, miss Suzanne, répliqua-t-elle, et dites qu’il n’est pas en mon pouvoir d’être l’ennemie de quelqu’un qui porte le nom du Meilhan… vous avez raison… Je ne puis haïr… mon cœur est ainsi fait… Cette excellente et chère marquise était pour moi presque une mère… C’est pour cela que j’ai prié notre chère Zoé de venir chez moi au lieu de lui rendre ma visite.
Ce disant, elle provoqua Zoé de l’œil. Les paupières de Zoé se baissèrent. Mais je n’en étais plus déjà aux soupçons. Je connaissais madame la baronne d’Avray ; je connaissais mademoiselle du Meilhan. En moi-même, je me disais : – Tu n’as pu la pervertir autrefois, tu voudrais la briser aujourd’hui.
– Madame, dit Zoé, dont la voix était à peine intelligible, nous avons peu de temps. Je vous serais obligée de me dire tout de suite ce que vous voulez de moi. – Ce ne sera pas long, chère petite, répliqua Irène qui s’assit en face d’elle. Je veux que vous renonciez à devenir madame Georges du Roncier, voilà tout, absolument.
Zoé appuya son mouchoir contre ses lèvres.
Je ne puis dire que le sens de cette réponse me causa de la surprise. Je m’attendais positivement à quelque chose de semblable depuis notre entrée chez madame la baronne d’Avray. Ce qui m’étonnait, c’est que ma présence n’apportât pas plus de ménagement dans la forme employée par Irène. Je pensais assister à quelque scène de diplomatie transcendante. Irène brisait les vitres du premier coup. Elle devait avoir ses raisons pour cela.
Quand elle eut achevé de parler, elle disposa fort artistement les plis amples et soyeux de son peignoir ; puis, les yeux fixés sur mademoiselle du Meilhan, elle parut attendre sa réplique. Zoé garda le silence. Irène abaissa les beaux cils de sa paupière et glissa vers moi son regard plutôt espiègle que moqueur.
– Est-ce vous qui allez plaider pour notre chère Zoé, miss Suzanne ? me demanda-t-elle.
Zoé devint pourpre et fit un geste d’indignation.
– Croyez bien, chère belle, s’empressa de dire la baronne, que je n’ai point eu l’intention de vous désobliger. – Madame, prononça lentement et distinctement cette fois mademoiselle du Meilhan, il n’y a point de plaidoyer à faire… Suzanne a bien voulu m’accompagner parce qu’elle m’aime et que ma coutume n’est pas de sortir seule… – Beau petit chaperon ! murmura Irène ; mais qui n’a pas la physionomie de son emploi ! – Ma réponse, poursuivit Zoé, est que j’aime M. Georges du Roncier, et que je l’épouserai.
Irène s’inclina et dit froidement :
– Je suis fâchée de voir les choses prendre cette tournure… Ceci n’est pas une formule de banale politesse… J’en suis sincèrement et sérieusement fâchée… Je n’avais conservé de vous, mademoiselle, et de votre famille que d’excellents souvenirs… Personne n’oserait dire que vos parents ont été mes bienfaiteurs… j’en mets au défi le dévoûment même de votre alliée… Elle me regardait en prononçant ces paroles. – Mais, poursuivit-elle, – j’ai été honnêtement traitée au château du Meilhan. C’est beaucoup. Quand le fort se montre seulement doux et poli envers le faible, il faut lui en savoir un gré infini. J’ai cette reconnaissance, maintenant que j’ai monté en grade et que je suis devenu forte à mon tour.
Elle se renversa sur le dossier de sa bergère.
– Si la bascule s’opérait complètement, continua-t-elle ; si vous descendiez, comme cela arrive, et que vous prissiez, vous, les du Meilhan, mon ancienne posture de vaincue, eh bien ! je crois que je vous paierais avec usure le capital et les intérêts de vos petites bontés. J’ai souffert, je saurais m’y prendre pour être efficacement secourable à ceux qui souffrent… Mais, s’interrompit-elle en affectant beaucoup de nonchalance et en étouffant même un bâillement léger, Dieu merci, vous n’en êtes pas là… On peut arrêter à temps M. le comte Gaston, qui me paraît prendre un peu le mors aux dents… On peut… – Madame, dis-je, car je ne savais comment lui témoigner ma colère, j’ignore les affaires privées de la famille du Meilhan ; ce n’est pas par vous que je désire les apprendre.
Irène me fit un geste presque caressant. Le rouge me monta au front, humiliée que j’étais de ne pouvoir l’irriter.
– Vous, mignonne, me dit-elle, vous êtes de l’avenir. Pourquoi faites-vous la folie d’attacher le passé comme un poids à vos ailes ?
Zoé avait les yeux baissés. Du moment qu’on s’attaquait au lien qui m’unissait à elle, la fierté farouche de mademoiselle du Meilhan ne voulait même pas m’influencer par un regard. Elle était droite et immobile sur le devant de son fauteuil. La pâleur de ses tempes avait des tons bistrés. Elle devait éprouver une véritable torture, et j’avais peur à chaque instant de la voir se trouver mal. Irène était tranquille. Si nous avions été des hommes, je jure que je l’aurais provoquée. Irène s’enveloppait dans sa belle nonchalance. Elle avait laissé retomber la frange brillante et recourbée de ses cils, comme si elle eût voulu nous donner le loisir de l’admirer et de l’envier.
Elle avait tout, cette femme ! Le temps avait glissé sur le charme exquis de son sourire. Ses cheveux avaient aux tempes ces purs et pleins reflets qui sont de la jeunesse. Pas un pli à ce front, pas un hâle à ces lèvres, dont le rose un peu tendre rappelait les nuances harmonieuses du camélia-hortensia. Le col ondulait, libre comme à seize ans. La magnifique richesse des épaules se dessinait sous la décente élégance du peignoir. La taille… Ecoutez ! je suis partiale peut-être dans mon admiration comme dans ma haine : cette femme était le chef-d’œuvre de Dieu !
– Je vous l’ai dit autrefois, reprit-elle d’un accent distrait ; je vous le répète aujourd’hui, parce que c’est la vérité ; vous êtes des nôtres… Plus tard, il vous arrivera de me rendre justice… En ce moment, il ne s’agit pas de vous… Nous sommes ici deux femmes en face l’une de l’autre, et il y a une différence entre nous… Je ne refuserais point de vous prendre pour arbitre, Suzanne, si vous n’étiez gagnée d’avance à ma partie adverse… Je vous sais juste… et malgré votre partialité avouée, je veux plaider ma cause devant vous. Vous m’entendez : je dis plaider. Je consens à plaider, moi : je n’ai point de vain orgueil. Et cependant, si vous êtes mademoiselle du Meilhan, Zoé, mon enfant, je suis, moi, la baronne d’Avray. Je ne permettrais pas qu’on l’oubliât !…
Le jour mourant, glissant à travers les rideaux, venait frapper en plein sur son usage. Elle nous regardait en face tour à tour, sans vaine forfanterie, mais avec une fermeté si digne et si vraie, que le plus fin observateur en eût subi le charme.
– Je m’adresse à vous, Suzanne, reprit-elle ; vous aimez, vous aimez véritablement, puisque vous renoncez à un titre de comtesse pour épouser M. Gustave Lodin… Vous allez être heureuse… vous comptez les instants qui vous séparent du bonheur… Eh bien ! je vous adjure de me répondre en toute sincérité, Suzanne, malgré le dévouement honorable que vous avez pour la famille du Meilhan, et ce dévouement vous l’avez prouvé à vos risques et périls, comme une courageuse fille que vous êtes ; si mademoiselle Zoé ici présente… ou mieux encore si Lily que vous préférez venait se placer entre vous et votre Gustave, le souffririez-vous ?
Elle parlait ainsi d’un ton doux et calme. Je fus un instant désorientée, tant l’argument était spécieux. Il est certain que la liaison d’Irène avec Georges du Roncier était la plus ancienne en date. C’était, on s’en souvient, le premier secret surpris par moi, lors de mon arrivée au château du Meilhan.
J’hésitai. J’entendais la respiration oppressée de Zoé. Irène attendait. Je sentis qu’il fallait répondre à tout prix, et je répondis un peu au hasard :
– Il n’y a pas d’analogie. – Comment ! fit Irène avec son sourire tranquille ; je serais curieuse d’apprendre en quoi nos positions diffèrent. – Gustave m’appartient, répondis-je, saisissant au vol une inspiration soudaine ; nous avons échangé notre foi. – N’est-ce pas notre cas à Georges et à moi, s’écria Irène ; vous étiez témoin… – Je suis témoin que vous avez aliéné votre droit en rompant vous-même l’alliance conclue… Vous venez de nous engager à ne point l’oublier : vous êtes la veuve de M. le baron d’Avray.
Zoé respira fortement. Elle était comme ces pauvres accusés qui trouvent superbe chacun des arguments mis en avant par leur défenseur. Les lèvres d’Irène pâlirent un peu, mais elle ne perdit rien de la sérénité de son regard.
– Très-bien ! répliqua-t-elle ; miss Suzanne, vous êtes un parfait casuiste… Il est certain que nous combattons sur le terrain des distinctions subtiles et que votre réplique est fort habile… Mais je réponds à cela que, depuis mon mariage avec M. le baron d’Avray… – Ah ! madame, l’interrompis-je, nous ne vous demandons pas vos secrets…
Elle m’interrompit à son tour :
– Voilà qui est mal, Suzanne, me dit-elle avec sévérité ; voilà qui est très-mal… Je consens à discuter, bien que je sois d’avance victorieuse… ce n’était pas à vous de me faire repentir de cet excès de bonté… Depuis mon veuvage… – Eh ! madame ! fis-je, emportée par un mouvement d’impatience, nous nous souvenons de plus loin que cela !… Le lendemain du départ de Georges… c’était avant votre veuvage, cela, vous dites à M. le docteur Pidoux, sous la charmille du Meilhan où j’étais pour vous entendre, vous dites : Il faut que dans trois mois je sois baronne d’Avray ! – Le lendemain !… murmura Zoé. – Et M. Pidoux vous répondit, continuai-je : A la bonne heure, mais alors je veux mon douaire de trente mille livres de rentes ! – Oh !… fit Zoé avec dégoût.
Je ne puis analyser comme il faut le regard qu’Irène me lança. Il y avait là-dedans du courroux, mais surtout du chagrin. Il est sûr qu’Irène avait un grand faible pour moi.
– Avez-vous gardé cette coutume d’écouter aux portes, miss Suzanne ? me demanda-t-elle.
Je fus étonnée qu’elle ne songeât même pas à nier.
– J’ai rarement écouté pour mon compte, madame, répondis-je. Le hasard qui me fit surprendre ce jour-là votre entretien avec M. Pidoux me permit plus tard d’empêcher une union à la fois odieuse et ridicule. – Ah !… fit Irène ; M. Pidoux sait-il qu’il vous a cette obligation ?
Et avant que je ne prisse le temps de lui faire réponse :
– Notre discussion s’égare, prononça-t-elle d’un ton bref et sec ; je vais la replacer sur son véritable terrain ? J’aime M. Georges du Roncier, qui s’est engagé envers moi… J’ai une rivale qui semble devoir l’emporter… Je possède le moyen de perdre cette rivale, et je lui dis : Choisissez entre la paix ou la guerre !
Les bras me tombèrent. Cette menace était proférée sans colère, avec froideur, avec précision, peut-on dire. On voyait que madame la baronne d’Avray en avait pesé les termes. Ce n’était point un coup de boutoir. C’était bien plutôt la mise à exécution d’une tactique habile et mûrement calculée : quelque chose comme l’explosion foudroyante d’une batterie tout à coup démasquée, et qui écrase à bout portant les bataillons imprudemment engagés.
« Je possède les moyens de perdre ma rivale. » Zoé entendait cela. C’était à elle de nier ou de mettre madame la baronne au défi d’exécuter sa menace. Mais Zoé se taisait. Bien plus, Zoé cachait son visage entre ses mains. Il me paraissait qu’elle avouait ainsi implicitement sa défaite. Il me paraissait même qu’elle avouait connaître les moyens qu’Irène avait de la perdre. Or, quels moyens de perdre une jeune fille dans la position de mademoiselle du Meilhan, sinon la connaissance de sa chute ?
J’étais littéralement atterrée. Je ne savais que penser. Ou plutôt je croyais n’avoir que trop de raisons d’en penser trop long. L’effet avait été sur moi d’autant plus terrible que je m’y attendais moins. Depuis quelques minutes, madame la baronne me semblait rendre la main et se préparer des moyens de retraite. Elle parlait moins haut ; elle avait l’air moins sûre d’elle-même. Au contraire, Zoé se redressait peu à peu. Mais tout changeait. Nous venions d’être touchées par la foudre. Et, comme il arrive toujours dans les déroutes, je m’étonnais que cette folle bataille eût pu même être tentée.
Je revenais au point de départ. Je me disais : Le seul fait d’une visite clandestine rendue par mademoiselle du Meilhan à madame la baronne d’Avray était déjà par lui-même l’aveu d’une situation désespérée. Certes, j’avais raison. Joignez à cela les découragements de Zoé, sa tristesse profonde, ses larmes. N’était-ce pas chose tout à fait illusoire que d’en appeler à mes souvenirs de Vendée ? J’avais laissé, il est vrai, au château du Meilhan, Zoé, jeune fille pieuse, sage, réservée et pure, malgré l’élément dangereux qui était entré dans son éducation. De tout cela j’aurais mis ma main au feu. Zoé avait résisté victorieusement à la funeste influence des principes d’Irène, son institutrice. Mais que pouvais-je répondre des années qui avaient suivi ?
Toutes ces réflexions, il est à peine besoin de le dire, furent en moi rapides comme la pensée.
– Chère demoiselle, dis-je à Zoé, avez-vous quelque chose à faire dire à madame la baronne d’Avray ?
Je l’entendis sangloter derrière son mouchoir. Irène avait peine à réprimer l’expression de triomphe qui voulait envahir son visage. Un regard que je jetai sur elle suffit à me rendre toute ma colère.
– Je ne sais rien, continuai-je en m’adressant à elle : on ne m’a rien confié… Mais je connais mademoiselle du Meilhan et je vous connais, madame… Il doit y avoir ici quelque comédie où vous n’avez pas le beau rôle.
Elle prit son air le plus hautain. J’avais tort dans la forme, mais j’étais lancée, comme on dit familièrement. Et, ma foi, dans ces cas-là, il faut une muraille pour m’arrêter.
– Je vous prie de vouloir bien vous souvenir, ma chère, me dit Irène du bout des lèvres, que nous ne sommes pas ici des sages-femmes ! – C’est parce que je ne suis pas du tout une grande dame, répliquai-je en tâchant de ressaisir mon calme, que je vous supplie de ne faire aucune attention à mes mauvaises manières… Nous parlons de choses sérieuses, et, je vous en préviens, madame la baronne, vis-à-vis d’une personne comme moi, qui ai beaucoup écouté aux portes, pour employer une de vos expressions que je n’ai point relevée, nous parlons de choses qui pourraient devenir terribles !… Ayons donc un peu d’indulgence, s’il vous plaît, tant qu’il ne s’agit que de détails.
Irène essayait de sourire encore en me regardant ; mais sa physionomie m’avait été longtemps familière, et, derrière son sourire, je devinais déjà de l’inquiétude. Quelqu’un a dit, et celui-là devait être un observateur de haute originalité : Prenez au hasard un homme dans la rue, approchez-vous de lui, frappez-lui sur l’épaule, regardez-le en face, et prononcez ces simples mots : Je sais tout ! Sur cent hommes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui tressailleront, qui pâliront, qui auront peur. Où est, en effet, la conscience qui n’a son secret, petit ou grand, grave ou frivole !
Irène prit un écran sur la cheminée et plissa de parti pris ses lèvres un peu blêmies, pour marquer un dédain qu’elle n’avait plus.
– Miss Suzanne me donne des leçons et me fait des menaces ! murmura-t-elle.
Puis s’adressant à Zoé, elle ajouta : – Pensez-vous, chère petite, qu’elle arrange ainsi vos affaires ?
Un instant de réflexion m’avait convaincue de cette vérité que, reculer en ce moment, c’était abandonner la partie. Je n’avais même pas besoin d’interroger la pauvre Zoé pour comprendre que je n’avais aucun secours à attendre d’elle. Tout son être moral était comme paralysé.
– Il ne s’agit pas, dis-je, en répondant à la dernière insinuation d’Irène, de ce que peut penser mademoiselle Zoé. Je ne suis pas comme vous, madame : je dois beaucoup à la famille du Meilhan. Je saisis, quand je le peux, les diverses occasions qui se présentent pour lui payer une partie de ma dette. J’ai la certitude d’avoir en ce moment l’esprit plus libre que mademoiselle Zoé. Je la vois attaquée ; je veux savoir au juste quelle est cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête.
– Vous voulez !… répéta ironiquement la baronne.
– Oui, madame, je veux… et c’est à mademoiselle du Meilhan que je m’adresse.
Zoé devint livide, je crus qu’elle allait se trouver mal. Elle garda le silence.
– La confiance qu’on a en vous, miss Suzanne, dit Irène avec son sourire aigre, me paraît singulièrement limitée. – Répondez, mademoiselle, je vous en prie ! fis-je en me tournant vers Zoé.
Celle-ci demeura muette encore. Et Irène de dire en agitant gracieusement son écran, pour s’en faire un éventail :
– Miss Suzanne, votre curiosité, cette fois, ne sera pas satisfaite.
Je me levai.
– Mademoiselle, dis-je avec douceur, mais avec fermeté surtout, je n’ai plus rien à faire ici… Je vous prie de ne point trouver mauvais que je me retire. – Suzanne !… m’abandonnez-vous !… balbutia Zoé, qui eut les larmes aux yeux. – Je vois, dit Irène qui s’arrangea dans son fauteuil, que nous allons jouer une petite comédie… Zoé, ma chère enfant, je vous préviens d’une chose : si vous étiez venue seule, j’aurais parlé autrement et nous nous serions entendues à merveille. – Raison de plus pour que je quitte la place, dis-je en me dirigeant vers la porte. – Suzanne ! Suzanne ! s’écria Zoé, ayez pitié de moi !
Je m’arrêtai.
– Chère demoiselle, lui dis-je, parlant distinctement et comme une personne dont la détermination est bien faite ; je sors d’ici pour m’occuper encore de vous.
Irène dressa l’oreille.
– Je vais trouver, continuai-je, madame la marquise du Meilhan-Grabot, votre grand’mère…
Zoé poussa un cri de détresse.
Irène dit entre ses dents serrées : – Voilà qui est lâche et odieux !
– Je vais lui dire, continuai-je encore, sans rien perdre de ma tranquillité devant cette insulte : Madame du Meilhan, votre fille aînée se trouve dans un grand danger, puisqu’elle est à la merci d’une femme que vous n’estimez point…
Irène haussa les épaules. Je poursuivis imperturbablement :
– Je ne puis prendre la responsabilité de ce danger, puisque je n’en connais point la nature. J’ai fait mon devoir ; vous êtes avertie ; c’est à vous d’aviser.
A son tour, Zoé se leva en chancelant et se traîna jusqu’à moi.
– Vous laisserez-vous prendre à ce piège grossier, chère petite ? dit Irène.
Zoé ne l’écoutait pas.
– Epargnez-moi ! épargnez-moi ! disait-elle. Que ma bonne mère ne sache jamais !… – Quoi ! Zoé ?… demandai-je en la soutenant dans mes bras, qu’avez-vous pu faire de mal, vous dont le cœur est pur et l’esprit calme ?… J’engagerais ma foi, voyez-vous, qu’on a trompé votre conscience timorée… et que vous n’avez rien à vous reprocher. – Hélas ! si fait, Suzanne ! balbutia-t-elle en cachant sa tête brûlante dans mon sein.
Cet aveu n’avait pas de sens pour moi. Je n’y croyais pas.
– Au nom du ciel, faites-moi juge ! m’écriai-je ; dites-moi de quel crime vous vous êtes rendue coupable.
Je l’aimais à cette heure comme une fille chérie, et pendant que je la tenais pressée contre ma poitrine, mon regard défiait madame la baronne d’Avray. Celle-ci s’éventait toujours avec son écran.
– Chère petite, prononça-t-elle avec nonchalance, on ne revient pas sur un aveu… J’ai été discrète… Votre secret est entre nous deux et Dieu… Croyez-moi : n’y mettez pas un tiers.
Je sentis Zoé frissonner dans mes bras. Je penchai mon oreille jusqu’au niveau de sa bouche. Je l’entendis qui murmurait :
– J’ai écrit une lettre… – Autrefois ?… – Avant que vous ne veniez au château.
Je respirai comme si l’on m’eût ôté un poids de cent livres de dessus la poitrine. Mais les sanglots de Zoé redoublaient.
– Je vous ai prévenue, dit en ce moment madame la baronne d’Avray ; quoi qu’il arrive désormais, je m’en lave les mains. – A qui avez-vous écrit ? demandai-je.
Zoé hésitait, maintenant. Moi, je repris :
– Je sais à qui vous avez écrit.
Elle tressaillit et me regarda étonnée.
– Vous avez écrit, continuai-je, à M. Léon, votre ancien professeur de piano. – Comment est-il possible que vous sachiez cela, Suzanne ? balbutia-t-elle. – Je sais encore bien autre chose, chère demoiselle, répondis-je en souriant, et les yeux mouillés, moi aussi, tant j’avais de joie ; si vous m’aviez dit seulement cette seule parole, je vous aurais épargné une visite pénible… Je sais que vous écrivîtes cette lettre, un soir… après une causerie intime avec votre institutrice… Que vous dûtes rire beaucoup toutes deux de ce badinage sans conséquence. – C’est vrai !… mais tout cela est vrai ! s’écria Zoé. – Que le lendemain vous cherchâtes la lettre pour la brûler et que vous ne la trouvâtes plus… – Oh ! c’est bien vrai, Suzanne, car ce n’était pas pour l’envoyer à ce jeune homme.
Je la baisai au front. Elle répéta tout bas : – Mais comment avez-vous pu deviner tout cela ?
Je me retournai vers Irène qui, désormais, jouait l’impassibilité.
– Je connais, répondis-je, le système des exemples d’écriture…
On se souvient de cette page d’écriture peinte par moi et mise adroitement sous les yeux du pauvre baron d’Avray. C’avait été le motif déterminant du mariage d’Irène. Irène se leva et sonna.
– Le système est bon, dit-elle, car j’ai la lettre.
Et à sa femme de chambre, qui entra :
– Préparez ma toilette… je dîne en ville.
– Le système ne vaut rien, madame la baronne, répondis-je quand la femme de chambre fut sortie ; dans cette occasion du moins… Je suis là, et vous ne ferez point usage de cette lettre. – Vous m’en empêcherez, miss Suzanne ? – Par la persuasion, je l’espère… Et si vous vous en serviez, ce ne serait pas la robe d’innocence de mademoiselle du Meilhan qui en serait tachée.
Madame la baronne d’Avray bailla et regarda la pendule.
– Ceci est du haut style, miss Suzanne, me dit-elle ; mais je veux bien vous apprendre que j’ai d’autres cordes à mon arc… Ce sont mes petits secrets, cette fois, et ma pauvre Zoé, qui est bien la plus naïve demoiselle de vingt-quatre ans qui soit sur la terre, ne pourra point vous les révéler… Partons de ce principe : je défends mon bien, et j’ai le droit de choisir mes armes… Zoé n’épousera pas Georges du Roncier. – L’avenir nous le dira, l’interrompis-je. – Et lors même, poursuivit-elle, que mademoiselle du Meilhan épouserait Georges, la vengeance me resterait… je l’ai toute prête… Elle n’a pas de rapport avec cette lettre, badinage innocent, candide enfantillage, – que mademoiselle du Meilhan a écrite et adressée (elle appuya sur ce mot) à mon frère.
– Moi, je dis en scandant bien chaque syllabe de ma phrase : – Vous n’avez pas de frère !
C’était assurément faire un angle très large, et changer du tout au tout le terrain de la question. Zoé le sentit et ne put retenir un mouvement d’étonnement. Mais madame la baronne ne jugea pas à propos de relever mon assertion.
– Je prétends, reprit-elle en rentrant dans ce ton incisif et léger qui lui était habituel dans la discussion, je prétends que personne, pas même vous, puissante Suzanne, n’a le droit de faire ainsi des catégories entre les consciences… Nous sommes ici deux… Le monde nous accepte toutes les deux également… Mon blason conquis ne vaut-il pas celui que donne le hasard de la naissance ?… Et si nous nous mettons à parler vertu, sentiment, quintessence, ne puis-je pas bien entrer en lice contre celle qui a oublié le prince Maxime à l’époque où il était déshérité ?… qui a oublié ensuite ce pauvre Léon pour M. Georges du Roncier, héritier présomptif de quatre cent mille livres de rentes ?…
C’était là le bout de l’oreille. Irène défendait son bien. Quatre cent mille livres de rentes en espoir !
– Sortons ! me dit Zoé.
Je n’avais rien à objecter à ce désir. J’avais fait moi-même un mouvement vers la porte. Du moment que la belle Irène lâchait un pan de ce manteau d’emprunt qui la déguisait si parfaitement en grande dame, on ne pouvait plus savoir où elle allait descendre.
– Un mot encore, miss Suzanne, me dit-elle, je veux vous parler un peu de vous… Il y a longtemps que nous ne nous sommes vues ; vous pardonnerez ma curiosité en considération de l’intérêt que je vous porte… Dites-moi, je vous prie, si vous continuez l’honnête métier que vous faisiez avant votre mésaventure ?
Zoé voulut m’entraîner, mais je lui résistai. Je fis même un pas en revenant vers la cheminée.
– Tous les métiers utiles sont honnêtes, madame, répondis-je, quand on les fait honnêtement. – C’est, en effet, un métier utile, répliqua-t-elle ; vous l’avez bien prouvé durant le peu de temps que vous l’avez exercé… On parlait hier de vous chez madame de Vauxelles, la nièce du président… de vous et de cette malheureuse qui a tué madame Brodard-Peyrusse. – Madame ! m’écriai-je, l’infortune a mis cette femme excellente et si pure devant Dieu bien au-dessus des vulgaires calomnies… Je ne la défendrai pas contre vous. – Moi, je l’ai défendue, miss Suzanne… Je ne crois pas à la certitude judiciaire… et je ne sais pas comment il se trouve des hommes assez osés pour être magistrats… Si j’avais condamné en ma vie une créature humaine à vingt-quatre heures de prison, l’histoire de Calas me ferait mourir… Etant données nos passions, nos infirmités, nos défaillances, il faut, pour porter la robe de juge, une insensibilité idiote ou un dévoûment héroïque… J’ai défendu cette femme et vous aussi… J’étais à peu près seule de mon avis… Ceci est pour arriver à vous dire, miss Suzanne, que, dans votre position, qui est fâcheuse, – plus fâcheuse et plus précaire que vous ne croyez, il y a maladresse à se faire de nouveaux ennemis. – Je vous remercie de votre bon conseil, madame. – En profiterez-vous ?… Je ne crois pas… Vous pensez être forte par je ne sais quels petits secrets, surpris je ne sais où… Tout à l’heure, sans besoin, vous avez laissé échapper une parole agressive au sujet de mon frère. – Je la regrette, madame. – Cela ne suffit pas, Suzanne… Ce sont là, croyez-moi, des armes faibles et qui éclatent presque toujours dans la main qui s’en sert… Nul ne sait rien de l’avenir… Vous pouvez monter très-haut, bien que vous ayez déjà rogné vos ailes… mais, pour le moment, il est certain que je suis beaucoup trop forte contre vous… Sans écouter aux portes, je sais, moi aussi, bien des choses ; vous ne pouvez pas l’ignorer… Et, par parenthèse, donnez-moi donc des nouvelles de cette pauvre petite créature qui vint au monde si gaîment à l’hôtel de Champmas-d’Argail… Si cet enfant n’avait pas de goût pour le piano, il mentirait à sa naissance.
Je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil vers Zoé, qui me parut ne point écouter.
– Madame, dis-je en baissant la voix, prenez garde !… le prince Maxime vous a défendu de parler de cela ! – Ah ! point de mystères, s’il vous plaît, miss Suzanne ! s’écria Irène ; élevons la voix. Je n’ai, Dieu merci, rien à dissimuler. Vous dites que le prince Maxime avait grand intérêt à cacher cette histoire… Je vous crois sans peine. Tenez ! voici cette chère petite qui dresse l’oreille au nom du prince Maxime… Mais, pour revenir à ce qui vous concerne, savez-vous que c’est là une aventure très-piquante et qui ferait fortune dans le monde ?
Je m’approchai d’elle rapidement. L’idée du mal que pouvait faire cette femme m’exaspérait.
– Prenez garde vous-même ! lui dis-je en la touchant du doigt ; je mourrais à la peine pour défendre ceux que j’aime… je vous connais mieux encore que vous ne croyez, Irène Renaud !…
Elle tressaillit violemment à ce nom. Nous étions figure contre figure.
– Quels sont donc vos rapports avec le prince ?… balbutia-t-elle.
Il y avait réellement de la terreur sur son visage. Je continuai :
– Ce n’était pas le métier de sage-femme que faisait votre sœur Marie-Caroline… Si vous ne le savez pas, je pourrai vous dire à quelle date et en quel lieu elle est morte assassinée…
Elle chancela et fut obligée de se retenir au marbre de la tablette. Nous étions tout contre le foyer.
– Plus bas !… plus bas !… murmura-t-elle.
Mais je ne parlais plus. Je restais bouche béante et les yeux fixes. Dans le mouvement que j’avais fait pour la soutenir, mes yeux étaient tombés par hasard sur une carte de visite, oubliée sur le marbre, devant la pendule. Ce fut pour moi comme la tête de Méduse. La carte portait, gravé en lettres majeures sur le vernis de son vélin, le nom du docteur BRODARD-PEYRUSSE. Au-dessous, quelques mots étaient écrits au crayon. Je les déchiffrai d’un coup d’œil. Il y avait : « Chère, à ce soir. »
– Qu’avez-vous, Suzanne ? me demanda-t-elle, étonnée au milieu de son effroi. – Brodard-Peyrusse ! m’écriai-je.
Il me passait devant les yeux des éblouissements. Je répétais sans savoir ce nom qui sonnait en moi comme un cri funeste : – Brodard-Peyrusse ! Brodard-Peyrusse !
Je m’élançai vers Zoé que j’entraînai. Sur le seuil, je dis :
– Ce serait horrible !… horrible ! et je suis sûre que cela est !
Je poussai violemment la porte. Nous sortîmes. Dans la rue, Zoé me dit :
– Je connais ce M. Brodard-Peyrusse… c’est un homme très-riche… S’il est du parti de cette femme, ce sera un nouvel obstacle à mon mariage. – Pourquoi cela ? demandai-je. – Parce que, me répondit Zoé, c’est un des parents de Georges… et le plus riche de la famille.
q