‹ Madame Gil BlasChapitre 45 sur 70 · Chapitre 4 Valet de cœur.

Chapitre 4 Valet de cœur.

Nous regagnâmes l’église de Saint-Germain-des-Prés par la rue de l’Echaudé. Le jour commençait à baisser. Notre visite avait duré longtemps. Zoé s’agenouilla, mais elle me dit :

– Je ne peux pas prier.

Elle était comme étourdie. Quand nous sortîmes de l’église, le cocher Jean battait la semelle contre le pavé du parvis. Zoé, dès qu’elle fut dans la voiture, se mit à frissonner.

– Suzanne, me dit-elle, je vous promets bien que je n’avais pas écrit cette lettre pour l’envoyer. – Vous n’avez pas besoin de me l’affirmer, chère demoiselle, répondis-je en prenant ses mains qui étaient humides et froides. – C’est vrai, fit-elle, vous devinez tout.

L’ébranlement de son esprit était grand. Sa voix avait les mêmes inflexions que celles d’un enfant.

– Il ne faut pas craindre, poursuivis-je ; madame la baronne d’Avray ne fera pas usage de cette lettre. – Vous croyez, Suzanne ?… Peut-être avez-vous eu tort de l’irriter en lui disant qu’elle aimait Georges pour ses quatre cent mille francs de rentes.

Zoé en était restée là de l’entretien. Tout le surplus lui avait échappé. Elle ne songeait même pas à me remercier. Elle disait de temps en temps : – A quels dangers la moindre imprudence expose une jeune fille !

Puis, d’autres fois : – Ah ! cette femme a dit qu’elle saurait bien se venger !

Bientôt ses mains se mirent à brûler entre les miennes. Avant même d’arriver à l’hôtel, elle avait une terrible fièvre. Je faisais tout ce que je pouvais pour la calmer. Je lui donnais les meilleures raisons du monde. Le fait qu’Irène avait été son institutrice prêtait à cette machination un caractère si révoltant, qu’il n’y avait pas même à redouter qu’Irène mît à exécution sa menace. En supposant qu’elle la mît à exécution, tout l’odieux devait retomber sur elle. Zoé m’écoutait. Elle me croyait, car elle était désormais comme un enfant près de moi.

Mais, dès que je cessais de parler, ses frayeurs la reprenaient.

Malgré moi, je discontinuais parfois de m’occuper d’elle. Ma pensée revenait en arrière. Il me semblait voir ce carré de carton où des lettres, qui rayonnaient pour moi un éclat sinistre, traçaient le nom de Brodard-Peyrusse, « Chère, à ce soir ! »

Etait-ce lui qui avait tracé ces mots ? Je ne connaissais pas son écriture. Savait-il, cet homme, que la brillante baronne d’Avray était la jeune sœur de la somnambule Marie-Caroline Renaud ? Et savait-elle, Irène, le lugubre mystère de la nuit du 17 octobre 1828, dans les ruines de l’antique abbaye de Morevault ?

En arrivant à l’hôtel, Zoé se mit au lit. On rejeta son malaise sur cette trop longue station faite à Saint-Germain-des-Prés.

Il y avait du monde au salon ; le commandeur de la Brousse, en costume de voyage d’un parfait gothique, causait avec maman marquise. Deux ou trois vieilles dames de ce quartier qui est encore un peu le faubourg Saint-Germain, mais un faubourg Saint-Germain de province, faisaient cercle autour du foyer. Tonton marquis papillonnait au milieu d’elles avec une grâce incomparable. Gaston était seul sur le canapé, dans une posture sans gêne et d’assez mauvais goût. Il ne se leva point à mon entrée, mais je remarquai tout de suite la pâleur qui lui montait au visage.

– Comment va Zoé ? demanda maman marquise. – Elle repose, répondis-je… Le médecin a dit que ce n’était rien.

Les vieilles dames et tonton marquis écoutaient. Gaston passa la main dans ses cheveux et prit une pose encore plus abandonnée.

– Nous connaissons ces maladies-là, dit-il, d’un ton qu’il voulait faire très-dégagé, mais qui touchait presque à la grossièreté ; c’est Roncier, le médecin qu’il fallait appeler.

– Gaston !… Gaston ! fit maman marquise.

Ceci était une réprimande. Mais il y avait tant d’admiration sous ce reproche ! Les vieilles dames se pincèrent un peu les lèvres. Tonton dit en pirouettant : – Voilà comment ils sont faits à pvésent nos gaillavds !

Il se pencha vers les vieilles dames et ajouta : – Nous étions aussi des gaillavds dans le temps, mais nous étions faits autvement !

Il mit le dos au feu, se tint sur une jambe, et caressa l’espoir tard-venu de ses moustaches. J’entendis maman marquise qui murmurait à l’oreille de Rose-sans-Epines :

– Si vous saviez comme il est devenu mauvais sujet ! – Belle dame, répondit le commandeur avec une certaine franchise, je ne connais pas la mode de Paris, mais les manières de M. le comte ne me paraissent pas avoir gagné dans ses voyages. – Mon Dieu ! mon cher monsieur de la Brousse, repartit la bonne dame, nous n’y entendons rien… nous sommes dépassés… C’est le genre jockey-club… ou américain… Il paraît que c’est charmant ! – Tout est donc pour le mieux, belle dame.

Je ne peux pas prétendre que j’eusse une grande connaissance du monde, et cependant je devinai d’un coup d’œil que ce ravissant jeune homme se noyait dans quelque absurde et maladroite comédie. Ce ne pouvait être le Gaston du Meilhan. Ou plutôt, ce ne pouvait être que Gaston, métamorphosé par la baguette d’une méchante fée. Il s’appliquait de force sur le visage un masque grotesque.

J’ai prononcé le mot. Gaston était un ravissant jeune homme. Comme beauté, en général, je le trouvai beaucoup au-dessus de cette gracieuse image qui était restée dans mes souvenirs. Sa figure avait allongé et pris un peu la courbe aquiline : c’était un fils des Francs. Il avait le teint blanc et un peu trop délicat pour un homme ; mais cela cadrait bien avec la douce nuance de sa chevelure épaisse, soyeuse et longue, qui bouclait jusque sur ses épaules. C’était la mode alors : une réaction un peu exagérée contre les titus de l’Empire, contre les faces symétriques de la Restauration, contre les toupets monumentaux des premières années de Louis-Philippe. Son front intelligent et d’une exquise pureté manquait peut-être de vigueur virile. Sa majorité ne datait que de trois mois. Il avait les yeux d’un bleu sombre, des yeux adorables ombragés par une frange aiguë et recourbée de cils plus noirs que le jais. Ce sont bien les plus doux yeux que j’aie vus en ma vie. Et les fameuses moustaches ! En vérité, cette pauvre maman marquise avait raison d’en être folle ! C’étaient deux légères touffes de soie, un peu plus brunes que les cheveux. Il les retroussait. Cela lui donnait un petit air garde-française qui lui allait à ravir. Sa bouche en paraissait plus rose, ses dents plus blanches, sa joue plus veloutée. Les cent et quelques mille francs qu’il avait dévorés si lestement pour célébrer les premières semaines de sa majorité ne l’avaient point trop fatigué. Son regard était brillant et c’est à peine si deux traits d’estompé brunissaient doucement le dessous de sa paupière inférieure. Là s’arrêtait le joli. Le costume, aussi bien que les manières, jurait avec ce visage de Fronsac et cette élégante tournure. C’était artiste dans le mauvais sens du mot ; c’était lâché, voyant, prétentieux. Il y avait du Caremblot dans le choix audacieux de ces couleurs. La haine de l’habit noir a produit parfois de cruels excès. Gaston était en révolte contre tout ce qui sent la tenue, le salon bien élevé, le coin du feu et la famille. Il subissait cette maladie de méchante fanfaronnade qui porte les enfants trop longtemps retenus à secouer à la fois tous les jougs et à se jeter, tête première dans toutes les rébellions. On le rendait heureux en l’accusant d’avoir un ton pitoyable. Il se faisait honneur et gloire des violents parfums de cigare que toute sa personne exhalait. Mais, que voulez-vous ? il était charmant avec cela. Charmant comme la jeunesse et l’insouciance. Charmant, non pas seulement aux yeux prévenus de sa bonne grand’mère et de Lily, sa fiancée, mais charmant aussi à mes yeux, plutôt sévères désormais qu’indifférents. En le voyant, l’esprit faisait tout seul et de lui-même la part de ses ridicules d’enfant jouant au débraillé. On l’isolait de ses travers. On comprenait les faiblesses amoureuses de l’aïeule, la tendresse entêtée de l’amante.

Mais ce qu’il y avait de précieux et de sincèrement comique, c’était la sourde lutte d’émulation engagée par cet Isidore (qui jamais ne devait se corriger) contre son écervelé de neveu. Isidore haussait les épaules quand Gaston contrariait trop effrontément les convenances, mais il essayait, l’instant d’après, quelque excursion timide dans ces mêmes sentiers où s’égarait son neveu. Et il se rengorgeait, tout heureux de ses audaces. Isidore affectait cette tournure fatiguée et sans gêne qu’il reprochait à Gaston. Isidore laissait croître ses moustaches. Isidore, ces trois derniers jours, avait essayé en cachette de fumer aussi des cigares, et cela ne lui avait pas réussi. Personne ne pouvait prévoir dès lors où cette funeste ambition de rivaliser avec Gaston conduirait l’honnête Isidore.

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