Chapitre 5 Valet de cœur et dame de trèfle.
Je me dirigeai du côté de maman marquise pour l’embrasser, selon ma coutume.
– Mon cousin, dit Lily à Gaston, voici Suzanne qui a voulu vous voir.
Je fus positivement décontenancée. Les trois vieilles dames me regardaient en branlant leurs bonnets à fleurs. Tonton dit, dans sa passion de faire le mauvais :
– De mon temps, un chou comme cela eût gagné cent mille écus pav an, sans chanter ni danser… – Marquis ! marquis ! firent les vieilles dames du même ton que Dorothée venait de prendre pour dire : Gaston ! Gaston !
Tonton, enchanté, remonta sa cravate noire. Il avait une cravate noire !
Cependant, Gaston s’était levé à demi, rouge depuis le menton jusqu’aux cheveux. Ce Richelieu avait l’air d’une rosière.
– Que dit donc Lily ? demanda maman marquise, pendant que Rose-sans-Epines s’embarquait, en ma faveur, dans un compliment que j’aurais pu lui réciter de mémoire.
– Venez donc, Suzanne, reprit Lily avec impatience.
Je crois que maman marquise devina quelle avait été son intention, car son regard prit une expression anxieuse.
– Va, petite, va ! dit-elle pourtant ; il faut en avoir le cœur net.
Gaston se leva tout à fait. Il y avait en lui un combat violent, cela se voyait. Je crus qu’il allait s’élancer vers moi, tant son regard m’enveloppa de la tête aux pieds. J’entendais auprès de moi la respiration oppressée de Lily. L’effort que je fis pour rompre par la parole cette intolérable situation m’épuisa.
– Eh bien ! monsieur le comte, dis-je, vous ne me reconnaissez donc pas ?
Il était muet. Une pâleur presque livide avait remplacé le rouge de son front.
– Mon Dieu !… mon Dieu !… murmura par deux fois Lily.
J’étais prête à la soutenir, car je m’attendais à la voir défaillir dans mes bras. Mais Gaston mit son lorgnon dans son œil. Il me regarda froidement, effrontément, comme un vrai sportman.
– Tiens ! tiens ! fit-il en me saluant de la main, je ne vous aurais pas reconnue… Vous êtes vraiment très-belle… Je suis fort content de vous revoir.
Lily chancela. Maman marquise joignit les mains et dit à Rose-sans-Epines :
– Est-il assez radicalement guéri ! – Plus guéri que poli, répliqua le commandeur. – Ne divait-on pas, chantait la voix flûtée d’Isidore, que mon chev neveu examine un puv-sang ?… Ah ! nous étions des gaillavds, c’est cevtain, mais pas de ce calibve-là !… pavole !
Gaston me salua une seconde fois et se rassit. Il appela Lily du doigt. Quand elle fut auprès de lui, il se renversa sur son divan en disant :
– Donnez-moi votre main, belle cousine, que je la baise avec respect. – Tvès-joli ! approuva tonton ; à la bonne heuve ! – Mon Dieu, mon oncle, répliqua Gaston, nous ferions le rococo bien mieux que vous, si nous voulions nous en donner la peine.
La pauvre Lily était radieuse. Elle revint près de maman marquise, qui l’embrassa passionnément, comme pour la féliciter.
– Nous paierons ses dettes, dit tout bas la bonne dame à Rose-sans-Epines ; ce n’est pas une affaire… Ah ! s’il veut, nous serons tous bien heureux !
Gaston ne me regardait plus. J’en étais presque à me dire que sa guérison était aussi par trop radicale. Pour ne pas aimer quelqu’un, il n’est pas nécessaire de lui témoigner un pareil dédain. Mais, en définitive, les joueurs corrigés craignent la vue même des cartes. Gaston avait peut-être raison.
– Comment vont les canaris, mon oncle ? demanda-t-il de loin. – Mon neveu, répondit très-sérieusement tonton, je vous sais gvé de cette question : elle pvouve un bon natuvel… Ils se povtent tous comme des chavmes pouv le moment.
Ce disant, il arrangeait sa perruque devant la glace.
Neuf heures sonnèrent à la pendule. Gaston vint baiser sa grand’mère. En passant près de moi, il détourna les yeux. Mais ce fut une bonne embrassade qu’il donna à maman marquise. Je n’espérais plus qu’il sût embrasser ainsi son aïeule. Il me sembla que je retrouvais mon Gaston tout entier. Plus de mauvaises façons ici, parce que le cœur parlait. Il se pencha très-bas, jusqu’à la main de la vieille dame et la toucha de ses lèvres, comme un enfant, comme un aimable et cher enfant qu’il était toujours, malgré cette méchante peau de lion qui le déguisait ; il se mit à genoux auprès de maman marquise et la combla de naïves caresses. Maman marquise riait et pleurait. Elle lui prit la tête à pleines mains, sans respect pour sa coiffure récemment rajustée. Elle lissa sa moustache, elle baigna ses doigts dans les belles boucles blondes qui dansaient à chaque mouvement brusque de cette délicieuse tête de fou.
Je fus étonnée d’entendre Lily murmurer à mon oreille en me tutoyant comme autrefois :
– Je ne craignais que toi, Suzanne… Je ne te crains plus… Je ne sais pas s’il y a quelqu’un au monde de plus heureux que moi !
Pauvre petite Lily ! ses beaux grands yeux remerciaient le ciel. Elle me dit encore :
– Je te croyais la cause du malheur qui me tuait… mais je t’aimais toujours, Suzanne !
J’étais émue jusqu’aux larmes et je balbutiai :
– Dieu doit le bonheur à ses anges.
Ce n’étaient pas seulement les douces et bonnes paroles de Lily qui causaient en moi cette grande émotion. Je venais de surprendre le regard de Gaston attaché sur moi. Ce regard changeait tout. Il n’y avait que mensonge dans la froideur et dans la grossièreté de Gaston. Gaston m’aimait encore.
– Pourquoi cette feinte ? Gaston, enfant gâté, idole et tyran de la maison, ne pouvait avoir pour unique but de tromper ceux qui l’adoraient. Jamais il n’avait pris cette peine. Il vint donner la main à Lily et fit une grosse voix presque impertinente pour me dire :
– Bonsoir, mademoiselle !
– Quand il fut parti, tonton, déployant tout à coup une désinvolture nouvelle, alla prendre sa place sur le divan. Il essaya tour à tour plusieurs de ses poses. Son émulation était si évidente, que la bonne Dorothée ne put s’empêcher de rire.
– Vous tvouvez qu’il me singe un peu, n’est-ce pas ? dit tonton ; il m’a pvis mon tailleuv… Pavole ! nous le fovmevons !
Il était dix heures du soir, à peu près, quand je regagnai mon pavillon. J’avais pris des nouvelles de Zoé en passant : son sommeil était assez tranquille. En traversant le jardin, je crus entendre un bruit léger sous les massifs. J’ordonnai au domestique qui m’accompagnait de lever sa lanterne. Le bruit avait cessé. J’eus beau regarder de tous côtés, je ne vis rien. Le domestique riait de mes terreurs. En montant le petit perron de mon pavillon, je me retournai toute frémissante. J’étais sûre d’avoir entendu bruire les feuilles sèches.
– Le vent les fait chanter comme ça tous les soirs, me dit le domestique, qui était un vieux serviteur du Meilhan ; bonne nuit, mademoiselle Suzanne.
Je refermai la porte sur lui avec une sorte de précipitation, et je mis moi-même la barre en dedans. Jusqu’alors, cette précaution avait été négligée. Puis, j’éteignis ma lumière et je me glissai dans la salle à manger, dont les fenêtres regardaient le jardin. Le domestique avait raison, sans doute. Je restai là plus de dix minutes, et je ne pus rien apercevoir. Mais soudain, je me sentis venir la sueur froide ; j’avais entendu une voix à l’intérieur même du pavillon.
Il est bon, pour expliquer ma frayeur, moi qui ai la prétention d’être brave, et pour expliquer aussi certains événements qui suivirent, il est bon que je dise un peu comment j’étais logée.
Mon pavillon était un appartement complet, avec cuisine, salle à manger et salon ; le tout fort petit, mais élégant et confortable. Les chambres à coucher étaient au premier étage. L’exhaussement des rues voisines avait amené ce fait que le jardin de l’hôtel était en contre-bas, de telle sorte que le premier étage de mon pavillon formait rez-de-chaussée. Le dehors, c’était une petite ruelle fort déserte qui rejoignait la rue Saint-Jean-Gros-Caillou, et qui s’appelait, je crois, la rue Sainte-Marguerite. Le pavillon avait dû être occupé, depuis la Révolution, par une famille séparément, car on voyait encore la trace d’une séparation destinée à former un jardin privatif autour du perron. En outre, une porte, maintenant condamnée, donnait aux locataires une sortie particulière sur la ruelle Sainte-Marguerite. Cette porte condamnée était naturellement à la hauteur du premier étage, les chambres à coucher se trouvant de plain-pied avec la ruelle.
Au bruit de voix qui avait tout à coup attiré mon attention, mes inquiétudes changèrent d’objet. Je fus incontinent de l’avis du vieux domestique.
– A quoi bon, me dis-je, escalader les hautes murailles du jardin, quand il serait si facile de s’introduire chez moi par les fenêtres.
J’avais donc désormais cette idée fixe qu’on pouvait avoir intérêt à s’introduire chez moi. C’était bien la première fois que me prenait pareille tramontane. Aussi me tenait-elle tout de bon. J’avais la poitrine serrée et je sentais mes jambes trembler sous le poids de mon corps. Je regrettais amèrement de n’avoir point accepté les offres de maman marquise, qui m’avait proposé dans le temps de faire coucher le jardinier dans ma cuisine. J’avais répondu en riant, – je m’en souvenais avec colère contre moi-même, – que Suzon suffirait bien pour me garder. Suzon couchait comme moi au premier étage. Les voix venaient précisément de là.
Je crois avoir laissé voir que je n’avais pas désormais en mademoiselle Suzon une confiance illimitée.
Je me recueillis pour savoir ce qu’il fallait faire en une semblable circonstance. La réflexion me rendit le sang-froid qui m’est naturel. Je me demandai où allaient mes craintes, et ce fut la pensée de Gaston qui me répondit. Son dernier regard était devant mes yeux, dans l’obscurité, comme un avertissement, comme une menace. Etait-ce donc ce fou de Gaston qui parlait là-haut avec Suzanne-à-la-harpe ? Que faire en ce cas ? Monter l’escalier bien doucement, s’assurer du fait, et agir en conséquence. Maître Gaston, je dois le dire, ne me semblait pas un Tarquin bien difficile à foudroyer. Je comptais sur ma supériorité d’autrefois. Aussitôt fait que dit : je commençai a gravir les marches à tâtons, en ayant soin de mettre à profit cette observation expérimentale que j’avais recueillie dans le corridor du Meilhan, – le plus indiscret des corridors, – c’est-à-dire en marchant tout près de la muraille. Aucune marche ne cria et j’arrivai, sans avoir fait le moindre bruit, jusqu’à la porte de ma chambre. C’était là qu’on parlait. On voyait, du reste, de la lumière entre les battants et le seuil. Je mis mon œil à la serrure, contenant à deux mains les battements de mon cœur. Puis je me rejetai en arrière en poussant un franc éclat de rire. Mademoiselle Suzon était installée tranquillement à ma table et satisfaisait une passion qu’elle avait. Elle se tirait les cartes à elle-même.
Suzon entendit mon éclat de rire, mais elle ne se déconcertait pas pour si peu. Quand je poussai la porte, c’est à peine si elle tourna la tête pour voir qui entrait.
– Riez, riez, me dit-elle en levant à la hauteur de ses cheveux ébouriffés un doigt prophétique, n’empêche que voilà encore le valet de cœur à vos trousses… C’est la septième fois que ça sort… Je lèverais la main qu’il y a un blond qui vous en veut ! – Vous vous occupez donc de moi, Suzon ? – Faut bien faire quelque chose, me répondit-elle en brouillant ses cartes ; – il n’y a que des vieux chez votre marquise, à la cuisine… C’est trop ennuyant, aussi !
Les événements de cette journée avaient chassé de ma mémoire mon entretien avec Gustave. J’avais perdu complètement souvenir de cette bizarre aventure de la rue de Courcelles : un jeune homme pénétrant la nuit dans l’appartement que je n’habitais pas encore, et jouant cette valse qui me rappelait la première impression romanesque de ma jeunesse. Les paroles de Suzon éveillèrent brusquement ma mémoire. C’était aussi l’expression employée par Gustave : un jeune homme blond…
Le langage des cartes, comme chacun peut le savoir, divise la nature humaine en deux catégories : les blonds et les bruns. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que mademoiselle Suzon se fût servie de ce terme. Ce qui était étonnant, c’était la coïncidence. Suzon battait ses cartes et se disposait à recommencer.
– Avez-vous fermé les contrevents du côté de la rue ? lui demandai-je. – Quoi donc qu’il y a à voler ici ? fit-elle au lieu de répondre ; tiens ! voilà encore le blond !… Est-il ostiné, cet olibrius ! Je vous ai prise en dame de trèfle, rapport à ce que je garde la dame de cœur pour moi… Il rôde… il rôde, ce blondasse… Savez-vous qui c’est ?
Elle releva les yeux sur moi en me faisant cette question. Les yeux de mademoiselle Suzon n’avaient pas leurs pareils pour l’effronterie.
– Allez fermer les contrevents, lui dis-je, et qu’il ne m’arrive plus de les trouver ouverts à cette heure ! – Tiens ! fit-elle en remettant ses cartes en paquet, nous n’avions pas encore pensé à ça… C’est drôle !… Vous l’avez donc vu ? – Suzon, lui répondis-je, indignée cette fois, – je vous passe beaucoup, mais vous lasserez ma patience !
Elle quitta sa chaise avec un sourire insolent et sournois.
– On y va, on y va, dit-elle ; comme c’est drôle, les cartes !… Ca voit tout.
Je restai seule auprès de la table, pendant qu’elle allait fermer les croisées. Je l’entendais qui chantait à pleine voix. Cela m’impatientait. L’insolence de cette fille allait décidément au-delà des bornes. Mon regard tomba sur la table. Il y avait auprès des cartes de Suzon un chiffon de papier qui, sans doute, lui servait à les serrer. C’était un fragment de lettre. Je crus reconnaître l’écriture de M. le docteur Pidoux. Machinalement, je repassai le chiffon sur mon genou pour voir si je ne me trompais point. Le papier était déchiré de manière à garder seulement les extrémités d’une demi-douzaine de lignes. La première contenait ces mots : votre droit ; la seconde, un seul mot : avenir ; la troisième, un mot encore : usurpation ; la quatrième : en justice ; la cinquième : sentiments ; la sixième, deux lettres : ux, et la queue d’un paraphe. C’était bien la fin de la signature du précieux Pidoux. L’idée ne me vint même pas que cet ancien enchanteur, devenu député, pût écrire à mademoiselle Suzon. Celle-ci prenait ses repas avec les domestiques de l’hôtel. Je pensai qu’elle avait ramassé ce chiffon soit à l’office, soit au jardin : maman marquise devait correspondre avec M. Pidoux. Je dois vous avouer, du reste, qu’au lieu d’accorder mon attention aux bouts de lignes qui étaient sous mes yeux, je cherchais en moi-même un moyen doux et honnête de me séparer de mademoiselle Suzon.
– Où avez-vous été aujourd’hui toute la journée ? demandai-je au moment où elle rentrait, toujours chantant. – Tiens ! me répondit-elle, ordinairement ça ne vous fait rien de savoir où j’ai été. – Aujourd’hui, je veux que vous me le disiez. – Vous voulez ! répéta-t-elle en me regardant de travers ; ça vous a joliment changée, madame Lodin, d’avoir trouvé comme ça quelques sous dans le pas d’un cheval… Cet argent-là n’est pourtant pas fait pour rendre une personne si fière… à ce qu’on dit… Bien volé ne profite… – Suzon, l’interrompis-je, c’est la dernière fois que vous coucherez dans ma maison. – Oh ! oh !… fit-elle dans son premier moment de révolte ; – la maison de madame…
Puis, s’humiliant sans transition et tout à coup :
– Je sais bien que vous êtes trop bonne, allez, me dit-elle avec un sourire de chatte ; vous ne mettrez pas comme ça une pauvre fille sur le pavé. – Vous avez agi, Suzon, lui répondis-je, de manière à me prouver que vous ne teniez pas à rester chez moi.
Elle vint s’accroupir auprès de mon fauteuil.
– Eh bien ! j’ai été ici et là, me dit-elle ; je suis née là-dedans, je ne peux pas rester entre quatre murs. Ca vous a fâchée que je vous aie dit qu’il y avait un blond… Les cartes, c’est des bêtises. N’empêche, reprit-elle, dès qu’elle vit que je ne menaçais plus, n’empêche que le bonheur peut venir à tout le monde. Suffit d’un petit moment de chance… Quand j’aurai mon héritage, moi, ça ne m’en rendra pas plus rogue… – Vous espérez donc faire un héritage, Suzon ? lui demandai-je.
Elle rougit à cette question. Cela lui arrivait rarement.
– Dame ! fit-elle pour la seconde fois, puisque ça vous est bien arrivé.
Je lui ordonnai de me laisser seule. Elle remit ses cartes dans la lettre de Pidoux et se dirigea vers la porte. Sur le seuil, elle me dit avec son impertinence revenue :
– Il n’y a pas de contrevents aux fenêtres du côté du jardin !…
Puis elle jeta la porte et reprit sa chanson où elle l’avait laissée. Je poussai les verrous de ma porte. Je mis un grand fauteuil dans chacune de mes embrasures. J’étais, ce soir, faible comme un enfant. Dès que je fus dans mon lit, une sorte de fièvre nerveuse me prit. J’avais des tressaillements violents, quand mes yeux se fermaient ; si je les tenais ouverts, je voyais des fantômes.
· · ·
Le lendemain, à mon réveil, mademoiselle Suzon m’apporta une lettre.
– Est-ce que nous ne sommes pas de meilleure humeur, ce matin ? me demanda-t-elle.
Je ne répondis point. Les familiarités de cette fille m’impatientaient de plus en plus. La lettre était d’une écriture à moi inconnue. Elle ne portait point de signature. Elle contenait seulement ces quelques mots :
« Une personne bien placée pour savoir ce qui se passe au parquet, et s’intéressant vivement à l’infortunée E. M***, prévient madame Suzanne Lodin que sa présence à Paris causera un terrible préjudice à son ancienne amie. Madame E. M*** est étrangère à cette communication. On espérerait la sauver si l’on pouvait dire à certains personnages influents, qui ont leurs raisons pour ne point désirer la rencontre de madame Suzanne Lodin : Elle a quitté Paris ; elle n’y reviendra jamais. Que madame Suzanne Lodin consulte son cœur et se rappelle le souvenir de deux années de bienfaits. »
Oh ! non, ce n’était pas de ma pauvre Eugénie qu’émanait cette lettre. Elle ne l’avait ni écrite ni fait écrire. Je ne sais pas s’il était dans sa nature de faire appel au cœur d’un ami. Il y avait en elle une fierté que j’ai reconnue chez moi-même en certaines circonstances.
Je réfléchis beaucoup à cette lettre. Je vais plus loin : la pensée de cette lettre ne me quitta plus un seul instant à dater de l’heure où je l’eus reçue. Elle m’inspira de la défiance. Elle m’en eût inspiré bien plus encore sans les paroles échappées, la veille au soir, à mon bon vieil ami Antoine. Entre ces paroles et le contenu de la lettre, il y avait une manifeste coïncidence.
La lettre, plus explicite qu’Antoine, indiquait en quoi mon absence pouvait servir la petite sage-femme. L’accusation qui pesait sur elle n’était pas son seul danger. Les preuves, en apparence si solides qui militaient contre elle, les charges nombreuses et accablantes qui semblaient devoir l’écraser, n’étaient pas ses seuls ennemis. Il y avait des gens qui avaient juré sa perte. Ces gens, je les connaissais ; je savais d’où provenait leur haine. Qu’ils eussent intérêt à m’éloigner de Paris, ma conscience ne le niait pas, et là n’était point mon doute. Mon doute concernait le prix dont les ennemis d’Eugénie devaient payer mon absence. La lettre ne parlait point de cela. Elle semblait écrite par une personne qui eût obtenu par hasard les renseignements dont elle usait. C’étaient paroles vagues.
– Madame déjeune-t-elle dans son lit ? me demanda Suzon, qui montra son minois moqueur à ma porte.
Je répondis négativement.
– J’ai bien pensé à ce que madame m’a dit hier au soir, reprit-elle en se pinçant les lèvres ; – je crois que madame a raison. Je ne garde pas toujours le respect que je devrais à madame… Mais aussi, c’est un peu la faute de madame… Madame m’avait accoutumée à tant d’indulgence que je me croyais presque l’amie de madame…
Et ainsi de suite. Elle en dit, ma foi, fort long sur ce ton-là. C’était la première fois qu’elle employait cette formule que les maîtres ont tant de peine souvent à enseigner aux domestiques novices. On voit que mademoiselle Suzon l’avait supérieurement apprise du premier coup.
Je lui fis signe de se retirer.
– Alors, madame m’en veut toujours ? dit-elle en retenant avec peine quelque fusée d’impertinent bavardage. – Non, Suzon, répliquai-je, mais laissez-moi.
Elle me fit la révérence et me dit cérémonieusement : – Je suis bien obligée à madame.
Puis, au lieu de se retirer, elle reprit :
– Si je ne voyais pas madame préoccupée, je lui demanderais un renseignement qui me serait bien utile. – Parlez, Suzon, lui dis-je. – Madame est bien bonne de quitter ses réflexions pour rendre service à une pauvre fille comme moi… Voilà ce que je voulais lui demander : Madame a-t-elle quelque chose contre M. le docteur Pidoux ? – Pas le moins du monde, Suzon… Je suis seulement étonnée que vous me fassiez une pareille question. – C’est qu’il me semblait qu’hier madame avait pris une figure un peu… rembrunie, pendant que je lui parlais de M. le docteur Pidoux. – M’aviez-vous parlé du docteur Pidoux, Suzon ?… Je ne m’en souvenais pas.
Elle rougit et se pinça les lèvres. Evidemment, il y avait quelque chose de commun entre elle et le docteur Pidoux. Elle ne voulait pas qu’on la traitât à la légère.
– Je sais bien, reprit-elle avec une nuance d’amertume dans la voix, que madame a autre chose à faire que de penser à M. le docteur Pidoux… Mais madame la marquise du Meilhan ne le regarde pas de si haut… M. Pidoux donne des conseils à madame la marquise.
Je ne l’ignorais pas, et c’était bien là ce qui me fâchait.
– En somme, dis-je plus sèchement, où voulez-vous en venir, Suzon, je vous prie ? – Seigneur Dieu ! répliqua-t-elle, feignant de me croire en colère, si j’avais cru mécontenter madame, je n’aurais pas seulement ouvert la bouche… Je n’ai rien oublié de ce que je dois à madame… Je lui parlais de M. le docteur Pidoux parce qu’il veut bien s’intéresser à moi, qui suis une pauvre abandonnée… – Est-ce lui qui vous a engagée, Suzon, à prendre vis-à-vis de moi ce ton ridicule et qui vous va si mal ?
Elle joignit les mains et leva les yeux au ciel. Mais je devinais toutes les peines qu’elle avait à s’empêcher de rire.
– Je fais ce que je peux pour plaire à madame, me répondit-elle ; mais, depuis quelque temps, madame m’a prise en grippe… Rien ne me réussit : quand je parle comme autrefois, madame trouve que je lui manque de respect ; quand je prends le langage des servantes vis-à-vis de leurs maîtresses, madame croit que je me moque d’elle… Je suis bien malheureuse !…
Elle mit son mouchoir sur ses yeux, qui, j’ai à peine besoin de le dire, étaient parfaitement secs.
Cette petite scène, en apparence si frivole, avait pour moi un caractère menaçant. J’essayais de me nier le fait à moi-même, mais mon instinct me criait : tes ennemis travaillent ; ceci est une déclaration de guerre. Une inconcevable fatigue me prenait en face de ces complications nouvelles, qui étaient comme des piqûres d’épingle autour d’une grande blessure.
– Et n’avez-vous pas autre chose à me dire, Suzon ? demandai-je.
Elle hésita.
– Si madame me renvoyait, par cas… balbutia-t-elle, M. le docteur Pidoux me prendrait avec lui. – Eh bien ! Suzon, si vous avez envie d’aller avec M. le docteur Pidoux, vous êtes libre.
Elle fit aussitôt semblant de sangloter et reprit :
– Je ferai mes huit jours, si madame n’a personne. – Vous ferez ce que vous voudrez, Suzon. – Et j’aurai bien soin de fermer les volets, ajouta-t-elle en changeant de ton tout à coup. Vous aviez joliment raison hier au soir, dites donc !… Le blond que j’ai vu en valet de cœur rôde… il rôde !… Je n’avais jamais regardé c’te ruelle, moi ! On entrerait ici comme chez soi… – Vous avez vu un homme dans la ruelle ? demandai-je. – Un amour de petit homme !… et qui regardait aux croisées avec des yeux en coulisse… Il y a eu déjà un enlèvement dans ce pavillon… les gens qui étaient ici avant nous… J’ai su ça dans le quartier… une jeune fille de dix-huit ans… La voiture était là, sous les fenêtres… Mais pourquoi vous enlèverait-on, vous, puisque vous êtes votre maîtresse ?
Elle reprit son balai en même temps que sa chanson et disparut. Je ne pouvais pas être plus triste qu’avant son entrée, mais je restai plus inquiète.
– Ah ! si j’étais la femme de mon Gustave, pensai-je, comme je fuirais ce Paris ! Sur l’honneur, je ne coucherais pas dans mon lit ce soir !
Je repris cependant la lettre anonyme ; je la relus, je la méditai de nouveau. Il me sembla que le sens en était plus clair. L’idée de partir était née en moi. Seulement, je me disais :
– A l’heure des débats, mon témoignage ne serait-il donc d’aucune utilité pour ma pauvre Eugénie ?
Je ne pouvais faire de réponse à cette question, car j’ignorais profondément les formes judiciaires. La pensée me vint, – chose extravagante, – de me jeter en voiture et d’aller chez madame la baronne d’Avray. Qui peut dire ce qui fût arrivé si j’avais pris cette femme pour alliée ?
Je repoussai bien loin ce conseil de ma fièvre. On ne va pas contre sa destinée. Je me dis : A supposer même qu’un traité d’alliance avec la belle Irène ait été jamais possible, il est maintenant trop tard. Je suis contre elle, puisque je suis avec mademoiselle du Meilhan, son ennemie. Et d’ailleurs, cette carte que j’avais vue sur sa cheminée, cette carte du docteur Brodard-Peyrusse, où il y avait, écrit au crayon : Chère, à ce soir…
Vers onze heures, on me fit dire que Zoé me demandait. Je la trouvai pâle et brisée comme au jour d’autrefois, quand le découragement chronique étreignait son pauvre cœur. Elle était encore couchée, mais la fièvre avait disparu.
– Eh bien ! Suzanne, me dit-elle, cette femme n’a pas perdu de temps pour engager la bataille… J’ai ressenti déjà ses premiers coups… Georges n’est pas venu hier au soir… Ce matin, il m’écrit que de nouveaux obstacles… des obstacles qu’il m’expliquera… ont surgi, et qu’il s’occupe à les vaincre… Que n’ai-je suivi mon dessein de me réfugier dans un cloître !
On n’a qu’un cœur. Chaque cœur ne peut contenir qu’une certaine somme d’angoisse. Je sentis que j’étais trop froide en face du désespoir de la pauvre Zoé. Mais il n’y avait plus de place en mon âme pour l’ardente compassion. J’étais à Eugénie ce matin. Les coups que l’on frappait sur moi m’engourdissaient au lieu de m’éveiller. Je ne sais pas ce que je dis pour consoler mademoiselle du Meilhan. Ce dut être froid et mal placé, car ses regards se détournèrent de moi. Je me souviens qu’elle me répondit :
– Je ne vous en veux point, Suzanne… La pitié se lasse, et vous avez déjà fait beaucoup pour moi. – Je souffre, lui répliquai-je : tout se réunit ce matin pour m’accabler !
Elle me prit la main et me dit :
– Suzanne, prenez garde à Gaston !
Hélas ! il fallait que je prisse garde à tout !
En quittant Zoé, j’avais un poids vague sur le cœur. Fuir ! fuir ! je ne songeais qu’à fuir ! Ma vaillance native sommeillait. L’idée de combattre encore m’inspirait un dégoût sans nom. N’étais-je pas vaincue d’avance ? Au moins, en fuyant, je servais Eugénie.
Dans le salon, où je me rendis, je trouvai Lily radieuse. Elle était au piano. Elle se leva dès qu’elle me vit et vint à moi les bras ouverts. Mais la vue de mon visage bouleversé fit tomber ce grand redoublement de tendresse. Le meilleur d’entre nous a coutume de rapporter à soi les émotions d’autrui. C’est l’égoïsme des bonnes gens.
– Est-ce que mon bonheur vous fait de la peine, Suzanne ? me demanda Lily tout à coup défiante.
Je l’embrassai. – Elle me regardait en face.
– Vous avez dû passer une bien mauvaise nuit, murmura-t-elle.
Je répondis comme j’avais fait à Zoé.
– Je souffre.
La bonne petite Lily m’accabla aussitôt de caresses. Tout de suite après le déjeuner, j’allai trouver Gustave, qui m’attendait au jardin. Si j’avais été dans mon état ordinaire, je crois que j’aurais remarqué vivement le trouble de mon parrain. Ce trouble sautait aux yeux. Mais je n’étais plus moi-même. J’eus conscience de ce trouble. Je n’y donnai point attention. Gustave me parla d’une lettre qu’il venait de recevoir d’Amérique. Tous les obstacles étaient levés. Les papiers devaient venir au premier jour.
– Ah ! que n’arrivent-ils aujourd’hui ! m’écriai-je.
Je vis qu’il m’examinait à la dérobée. Ses yeux avaient des regards sournois. On eût dit qu’il attendait de moi une parole qui ne venait point.
A deux ou trois reprises, il me parla de la confiance que je devais avoir en lui, dans le cas d’événements qu’il ne prévoyait point, mais qui pourraient me séparer de mes excellents protecteurs. Puis il s’arrêtait, comme pour me laisser le temps de répondre.
Une fois, je crus comprendre, et je m’écriai :
– Au nom du ciel, ne me cache rien !… Explique-toi !… si tu sais quelque chose d’Eugénie Mutel, dis-le-moi !
L’étonnement qui se peignit sur son visage me rejeta bien loin de mes soupçons. Par le fait, mon pauvre parrain ne savait rien.
L’entrevue finit à l’heure ordinaire.
– Tu n’as rien à me dire, Suzanne ? me demanda-t-il en me quittant. – Rien, répondis-je, puisque tu n’as pas tes papiers. – Et si j’avais mes papiers ? insista-t-il. – Je ne sais pas, fis-je, je ne sais pas… Que Dieu m’envoie un bon conseil, car je sens que je deviens folle ! – Suzanne, murmura-t-il en me serrant la main, c’est que tu n’as pas confiance en moi !
Comme nous nous séparions, je vis le vieil Antoine assis sur un banc à gauche du perron de l’hôtel. Il ne me parla point quand je montai. Je ne sais pas si je me trompais, mais il me sembla que ses regards timides me suppliaient. Je fus sur le point de rappeler Gustave.
Pourquoi faire ? Je n’avais pas encore de réponse à cette question.
Le salon était désert. J’entendis que l’on causait dans la chambre de maman marquise. J’allais me retirer lorsque la porte s’ouvrit. La vue de la personne qui parut sur le seuil faillit me faire tomber à la renverse.
C’était mon accouchée du boulevard des Invalides.
Ou, du moins, c’était cette belle jeune fille que j’avais vue dans la calèche du général, le jour où, par un prodige de calcul, j’avais retrouvé la maison à la rampe sanglante. Cette belle jeune fille aussi que j’avais revue, le soir de ce même jour, sous le péristyle de l’Opéra-Comique, pendant que le jeune substitut, M. de Gérin, allait chercher la voiture. Celle-là qui m’avait causé une si grande et si légitime frayeur en m’apprenant involontairement que M. de Gérin s’appelait Edmond de son nom de baptême.
Elle était en grande toilette de visite. C’est à peine si je crois pouvoir dire qu’elle eut un petit tressaillement à ma vue. Ce premier et presque imperceptible mouvement une fois passé, elle fixa sur moi, sans trouble aucun, ses beaux yeux un peu trop hardis.
– Voici, je crois, la jeune personne dont vous me parliez, dit-elle en se tournant vers maman marquise qui la suivait.
– Permettez que je vous la présente, répondit la bonne Dorothée.
Ces deux dames s’effacèrent en même temps pour me laisser entrer, et derrière maman marquise j’aperçus une autre tête de Méduse : mon jeune substitut du procureur du roi, M. Edmond Gérin, qui trouvait que les crimes d’infanticide se multipliaient dans une proportion effrayante, était là, ganté de frais et le chapeau à la main. Je ne m’attendais certes pas à rencontrer là mon accouchée, mais la présence du substitut m’étonna bien autrement. A son aspect, je cessai de marcher ; je demeurai immobile et comme anéantie.
Une douce voix se fit entendre au fond de la chambre, du côté de la cheminée, et me fit l’effet de cette bouffée de bon air qui vient rendre la vie aux asphyxiés.
– Bonjour, Suzanne, chère petite, disait cette voix.
Je levai les yeux machinalement. Toutes mes clientes nocturnes s’étaient-elles donné rendez-vous chez maman marquise ? Je reconnus, assise au coin du foyer, madame la comtesse de Champmas-d’Argail, cette belle et fière Florence, la femme du diplomate disséqué.
Je n’eus que le temps de la saluer de loin. Maman marquise m’avait pris la main, et tonton disait déjà en parlant à la première accouchée :
– Ne la dénoncez pas à votve pavquet, belle dame ! mais elle était comme nous tous de la conspivation, en 1832… Si le mavéchal avait vempli sa pvomesse… enfin, n’impovte. Adovons les décvets de la Pvovidence… Si le gouvevnement actuel veut entver dans une voie de conciliation… – Parlez pour vous, Isidore ! interrompit sévèrement maman marquise. Moi, je mourrai, ensevelie dans mon drapeau !
Madame la comtesse d’Argail souriait derrière son mouchoir brodé.
– Chère madame, reprit maman marquise, puisque nous allons être alliées, ce qui est beaucoup d’honneur pour nous, je vous présente toute ma famille. Ma petite Suzanne en est. Je n’ai rien à renier de son passé ; je connais toute son histoire, et je ne sais personne au monde que j’eusse plus de bonheur à nommer ma fille.
Je baisai avec effusion la main de cette excellente femme. Mon accouchée m’adressa un sourire tout-gracieux. M. de Gérin s’inclina en même temps qu’elle, ce qui me donna fort à penser. Etaient-ils ensemble ? – Etaient-ils mariés ? Les doutes furent de courte durée. M. de Gérin passa devant la marquise et offrit son bras. Au moment où il franchissait le seuil, son coude me toucha. Il se retourna aussitôt pour me faire des excuses très-polies, mais ceci était un prétexte. En effet, il ajouta tout bas avant de s’éloigner :
– Vous pouvez beaucoup… faites ce qu’on vous a dit… mais je vous préviens que le temps presse ! – Elle est charmante, cette petite madame de Gérin ! dit maman marquise dès qu’ils furent partis. – Je ne trouve pas, répliqua madame de Champmas d’Argail. – Bouvgeois ! bouvgeois ! fit tonton en pirouettant, touvnuve de noblesse d’empive !… Pouah ! – Et pourquoi ces gens-là viennent-ils chez vous, madame ? demandai-je à Dorothée sans savoir ce que je disais. – Ah ! pouvquoi !… dit tonton ; pouvquoi n’avons nous pas véussi en Vendée !… – Je vous prie, mon cher Isidore, l’interrompit maman marquise, d’être plus réservé à l’avenir… Vous vous lancez, vous vous lancez… et puis vous êtes obligé de faire des concessions… – Ma bonne petite chérie, reprit-elle, répondant à ma question, ces gens-là, comme tu les appelles, vont devenir nos alliés par le mariage de notre Zoé… M. de Gérin, un jeune homme fort bien élevé, est le parent de Georges du Roncier. – Non pas M. de Gévin… rectifia Isidore. – Ou peut-être sa femme, poursuivit Dorothée ; j’avoue que cela m’est égal… Ils venaient tout uniment nous faire leur visite de noces… La mariée est la fille d’un général… elle tient à la famille du Roncier… – Non pas elle… rectifia encore tonton. – Et qui donc alors ? demanda aigrement la marquise. – Dovothée, chève amie, répondit tonton, advessez-vous toujouvs à moi quand il s’agit des tenants et aboutissants… M. le docteuv Bvodavd-Peyvusse, homme vespectable et puissamment viche, qui fait pavtie de la famille Lemonnier-Duvoncier, a constitué une dot magnifique à cette jeune pevsonne qui n’en avait point… M. Bvodavd est quelque chose comme son père adoptif… De là les politesses que les jeunes époux vendent à tout le cevcle d’alliance de ce M. Bvodavd…
J’écoutais comme en un rêve. La seule idée qui se dégageât bien nettement de mon cerveau était celle-ci : Il y avait autour de moi comme une ligue fatale, toute composée d’ennemis, qui allait sans cesse se rétrécissant et se serrant, – pour faire l’espace où je me mouvais plus petit. J’étais libre encore, mais jusques à quand ? Je ne pouvais faire un pas sans me heurter à une menace.
– Et vous ne la trouvez pas bien, chère cousine ? demanda maman marquise en se rapprochant du foyer. – Si fait, si fait, répondit la comtesse. – Quand j’ai dit qu’elle était charmante… – Charmante, non, bonne cousine. Mais très-bien… très-bien… pour la femme d’un procureur du roi.
Isidore exprima son enthousiasme par une pirouette.
Je restais debout au milieu du salon.
– Eh bien ! Suzanne, vous ne venez pas m’embrasser ? me dit la comtesse.
C’était un peu la formule qu’on emploie avec les petites filles. Je fis comme les petites filles : je m’avançai docilement et sans mot dire. La comtesse me fit asseoir auprès d’elle. Pendant qu’Isidore et maman marquise discutaient sur la tournure de M. de Gérin et sur la toilette de sa jeune femme, je sentis que Florence me serrait le bras.
– Vous me disiez autrefois d’avoir du courage, murmura-t-elle.
Je levai sur elle mon regard si éteint, qu’elle eut pitié.
– Vous souffrez donc bien, Suzanne ! me dit-elle. – Pvenez gavde ! s’écria tonton ; si vous avez des secvets, belle nièce, j’ai l’oveille fine comme un démon… pavole !
Le doigt de Florence lui fit une caressante menace. Il fut content.
– Avez-vous reçu la lettre de Maxime ? me demanda la comtesse. – Ah ! m’écriai-je, c’est donc lui ? – Comment ! vous ne le saviez donc pas ?
Je répondis, et ce fut un hasard funeste :
– J’aurais dû m’en douter !
Elle ne me comprit point. Et peut-être attacha-t-elle peu d’importance à ma réponse. Le principal pour elle, c’était que j’eusse reçu la lettre de Maxime. Le lieu et le moment étaient peu favorables à une explication en règle.
– C’est pour vous que je suis venue, reprit-elle ; Maxime est fort inquiet… il a pu voir cette malheureuse femme… c’est une sainte… Mais tout se tourne contre elle… Elle n’a plus d’espoir qu’en vous !
Mes yeux restèrent secs.
– En moi !… répétai-je.
Puis j’ajoutai :
– Je suis prête… Si elle m’avait demandé ma vie, je la lui aurais donnée de bon cœur.
Florence me regarda, étonnée.
– Pourquoi parlez-vous ainsi, Suzanne ? me dit-elle. On ne vous demande rien que de très simple.
Mais tonton et maman marquise vinrent décidément se jeter à la traverse de notre entretien. Il fut impossible de le renouer. Tout ce que Florence put faire, ce fut de me glisser à l’oreille, au moment de partir :
– Redevenez vous-même, Suzanne… Ayez confiance en nous… et surtout ne nous manquez pas !
Que de péripéties terribles dont l’origine fut un frivole malentendu.
Il fallait le trouble où j’étais pour que je pusse avoir la pensée d’attribuer la lettre anonyme au prince. Pourquoi le prince aurait-il déguisé son écriture et parlé comme un inconnu ? D’un autre côté, un seul mot de la comtesse eût fait cesser l’erreur. Si nous avions été libres, en tête-à-tête, ce mot aurait été très-certainement prononcé.
Mais il ne le fut pas, et je m’endurcis dans mon erreur.
Quand Florence fut partie, je redescendis au jardin. Antoine était toujours à la même place. Je l’abordai. Je lui dis :
– A tout prix, il faut que je voie M. Gustave Lodin avant le dîner… le salut de notre Eugénie en dépend.
Antoine se leva tout droit. Il me prit entre ses bras. Il ne pouvait point parler. Mais je le vois encore, le pauvre vieillard, franchir les marches du perron avec ses jambes de quinze ans, tout à coup retrouvées. Au haut des degrés, il m’envoya un baiser et disparut.
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