‹ Madame Gil BlasChapitre 47 sur 70 · Chapitre 6 Enlèvement.

Chapitre 6 Enlèvement.

Je revins au pavillon, où je ne trouvai personne. Mademoiselle Suzon était sortie, selon son habitude. Je me mis à faire mes malles ou plutôt à entasser dedans pêle-mêle le contenu de mes armoires. En ce premier instant, mon idée était de quitter Paris purement et simplement, sans faire aucun mystère. Je me souviens que j’arrangeais dans ma tête mes paroles d’adieu à maman marquise, mes remercîments, mes regrets. Je prenais congé par avance de Lily et de Zoé. C’était un départ officiel. Puis la réflexion me vint ; – tout était déjà chez moi sens dessus dessous. Je repris mes robes à brassées, je les refoulai dans mes armoires. Je poussai mes malles dans leurs coins. Je m’assis, la tête vide et lourde, sur le pied de mon lit. J’allais avoir un combat à soutenir. Les du Meilhan ne pouvaient pas me laisser partir ainsi.

Le lecteur a parfaitement compris quelles étaient les généreuses intentions de cette femme excellente et véritablement dévouée : maman marquise. Elle avait voulu, en me prenant chez elle, me donner non-seulement une position mais encore une famille. La manière dont récemment encore elle me présentait à la jeune madame Gérin, ne peut laisser aucun doute à cet égard. Maman marquise, que sa tendre affection faisait ingénieuse et adroite, forçait pour moi patiemment les barrières du monde. Elle me rendait possible, comme on dit en politique. A son point de vue, ce serait trop peu dire que de montrer mon passé comme exempt de reproches. Je n’étais pas seulement pour elle une jeune fille honnête et pure ; une héroïne. Elle s’exagérait, dans sa cordiale reconnaissance, les services que j’avais rendus à sa maison. Elle me l’avait dit plus d’une fois à moi-même : j’étais le bon ange de la famille. Mais elle ne se dissimulait point que les gens du dehors pouvaient avoir de moi une autre opinion. Aux yeux du monde, les aventures, si honorables qu’elles puissent être au fond, sont rarement inscrites au bon côté du livre de crédit d’une femme. Or, j’avais eu des aventures tant et plus.

Ne pouvant me mettre au front un écriteau qui confondît incessamment la calomnie sans cesse renaissante, la bonne Dorothée avait voulu me placer au-dessus de la calomnie. Elle avait voulu faire de moi sa fille. Elle avait voulu me donner l’autorité de son nom. J’étais pour elle une du Meilhan. Elle avait la forfanterie de croire qu’un jour ou l’autre le monde m’accepterait comme telle.

Voilà ce qui me fit renoncer à mon premier dessein de partir en plein jour et de faire officiellement mes adieux. J’ajoute ceci : ma lassitude était si extrême, que je ne pouvais songer sans frémir à l’entrevue que je devais avoir avec la pauvre Zoé. Zoé comptait sur moi. J’étais de moitié dans la lutte que j’avais engagée. Et voilà que je l’abandonnais tout à coup seule, faible, emportant la conviction qu’elle ne pourrait pas soutenir un combat inégal. Cette pensée était pour moi la plus irritante parmi celles qui m’obsédaient. Pour me sauver d’elle, je me disais : – Au moins Lily sera heureuse… Gaston ne me verra plus. Car je ne croyais guère à cette guérison subite de M. le comte du Meilhan.

L’heure passait. Gustave allait bientôt venir. Je mis sur ma table du papier, une plume et de l’encre. Je me dis : il faut écrire à maman marquise. C’était le moins, en effet. Mais je restai dix minutes la plume à la main. Ma tête était vide. Je me levai pour aller prendre une petite caisse où je plaçai les choses dont je ne pouvais absolument me priver. Je ne voulais pas d’autres bagages. De temps en temps, je m’arrêtais pour pleurer. Ce n’était pas l’idée de la séparation qui provoquait ces larmes. Je dois bien m’expliquer : c’était le découragement, c’était un vague instinct qui faisait, par intervalles, le jour dans la nuit de mon intelligence, et qui me disait : – Où vas-tu ? Que fais-tu ? Es-tu bien sûre de suivre la bonne route ?

L’idée de courir à la prison me vint bien, non pas une fois, mais cent fois. Mais comment parvenir jusqu’à Eugénie ? Et, d’ailleurs, quel motif me portait à partir ? J’entends mon motif avoué, principal : n’était-ce pas l’idée que les ennemis de ma pauvre Mutel lui tiendraient compte de mon éloignement ? N’était-ce pas l’opinion fausse ou vraie qu’on escompterait en sa faveur de l’impossibilité où nous serions désormais de nous voir, de comploter, de nous venger en commun ? Hors de là, il n’y avait même pas de prétexte à suivre les injonctions de la lettre anonyme. Eh bien ! une visite à la prison n’allait-elle pas directement contre ce but ?

Du fond de ma conscience, à cette heure où rien ne peut m’empêcher de parler avec franchise, j’affirme qu’avec les éléments que j’avais je ne pouvais pas agir autrement que je le fis.

Gustave entra chez moi vers quatre heures et demie. Je lui trouvai l’air embarrassé ; son regard me parut manquer de franchise, mais je n’avais pas le loisir de m’arrêter à ces détails.

– Est-ce qu’il t’est arrivé quelque chose, Suzanne ? me demanda-t-il d’une voix qui tremblait un peu.

Moi, je m’interrogeais en ce moment, ne sachant plus pourquoi j’avais fait venir Gustave. Qu’avais-je besoin de Gustave ? Etais-je un enfant pour ne pouvoir partir sans aide ? Ce fut dans cet ordre d’idées que je répondis :

– Il ne m’est rien arrivé… je voulais seulement te prévenir que je suis forcée de quitter Paris.

Il tressaillit et dit tout bas : – Avec moi ? – Sans toi, prononçai-je froidement, car je n’étais déjà plus à l’entretien.

Son regard exprima un sentiment double : la surprise et le dépit.

– Et où vas-tu aller, Suzanne ? me demanda-t-il encore.

Je répliquai : – Je ne sais pas.

Ses yeux tombèrent sur la lettre à maman marquise qui était sur la table. Il n’y avait qu’une ligne d’écrite, une ligne ainsi conçue : « Pardonnez moi, bonne mère, si je ne vous ai pas embrassée avant mon départ, qui ressemble à une fuite… » Il n’en fallut pas davantage pour éveiller toutes les jalousies de mon pauvre Gustave.

– Suzanne ! Suzanne ! s’écria-t-il, tu me caches quelque chose… On a voulu te contraindre… J’ai un rival. – Tu te trompes, répondis-je sans perdre ce ton glacial qui le désespérait ; il ne s’agit pas de cela. – Alors, pourquoi pars-tu ? – Parce que j’y suis forcée. – Pourquoi pars-tu sans moi ?

Je passai ma main sur mon front, où il y avait de la sueur froide.

– Tiens, mon parrain, lui dis je, laisse-moi… je ne sais pas !

Il me regardait avec des yeux enflammés.

– Ecoute ! s’écria-t-il, celui qui t’enlèverait à moi serait un homme mort !

Je lui fis signe de s’asseoir auprès de moi. Cela me faisait du bien de le voir m’aimer. Mais je ne pus répondre autre chose que ceci : – Il faut que je parte… il faut que je parte !

Comme je le voyais bouleversé, je lui pris les deux mains. Et ma pensée tourna. J’eus une lueur.

– Au fait, repris-je, mes ennemis seront toujours plus forts que mes amis. Jamais ils ne me laisseront être heureuse comme l’entend cette bonne madame du Meilhan… C’est folie que d’espérer vivre au milieu de ce monde où je me heurterais chaque jour contre une haine nouvelle… Je n’ai pas besoin de plaire au monde, puisque je renonce à lui… Gustave, viens avec moi.

Il se laissa glisser à deux genoux et dévora mes mains de baisers.

– Nous partirons, repris-je, nous irons d’abord voir un pauvre enfant qui ne connaît pas encore les baisers de sa mère… une pauvre petite fille qui m’appelle maman, et qu’on avait confiée aux soins d’Eugénie Mutel… Nous la prendrons avec nous : je l’aime… et nous prendrons aussi ton fils, Gustave… et nous irons en Normandie, dans quelque petit village… à Saint-Lud, si tu veux, ou ailleurs. Je serai ta femme dès que tu auras accompli les formalités qui nous arrêtent… On nous oubliera… nous serons heureux. – Et tu me diras le nom de la mère de cet enfant ?… murmura Gustave.

Je souris et je répondis : – Quand je saurai si tu es capable de garder un secret. – Ne me le dis pas, si tu veux, ma Suzanne ! s’écria-t-il. Je suis un fou, mais je t’aime tant… Oh ! va, j’ai confiance en toi… Quand partons-nous ? – Ce soir, répliquai-je. – Bravo !… et comment ? – En chaise de poste… Ces croisées donnent de plain-pied sur une ruelle déserte… tu m’enlèves.

– Bravo ! répéta-t-il en se levant tout joyeux.

Sa figure rayonnait. Mais tout à coup il changea de visage. Encore une chose que je ne pouvais point comprendre.

– Qu’as-tu donc, mon parrain ? fis-je avec étonnement. – J’avais oublié… balbutia-t-il ; une affaire… où mon honneur est sérieusement engagé… Si tu pouvais remettre notre départ à la nuit suivante. – Cela me peinerait, Gustave, lui répondis-je. Il s’agit aussi pour moi… et pour d’autres… d’affaires bien sérieuses ; mais si ton honneur est engagé…

Il avait la tête baissée.

– Ecoute, ma petite Suzanne ! s’écria-t-il ; j’ai plus de hâte que toi, je le parie !… Je vais faire tout au monde pour terminer ce soir… Tiens-toi toujours prête… je te ferai parvenir un avis si je suis libre, et, en ce cas, à minuit… – A minuit, l’interrompis-je, il faut qu’une chaise de poste nous attende dans cette ruelle qui n’est pas éclairée… – Je descendrai par la fenêtre avec mon petit bagage… – Et clic et clac ! brûlez le pavé !… Ah ! comme nous allons être heureux, ma petite Suzanne chérie !… A bientôt ! à bientôt !… Dans quelques heures, tu auras de mes nouvelles.

Il partit en courant. J’entendis gratter à la porte. C’était Antoine. Il vint me baiser les mains en pleurant et me dit :

– Je vous ai devinée… C’est toujours moi qui vous chasse, mademoiselle Suzanne, moi qui vous aime comme si vous étiez un ange du bon Dieu… Mais votre Gustave a l’air d’un homme de cœur… et vous serez heureuse ! – Antoine, mon bon ami, l’interrompis-je, j’ai une commission à vous donner. – Je voudrais que ce fût bien difficile et bien dangereux, mademoiselle Suzanne, répliqua-t-il, afin de vous montrer comme je suis tout à vous… Mais j’ai, moi aussi, quelque chose à vous demander… une prière à vous faire… Voyons… j’avais pourtant arrangé mon commencement… C’est que j’ai si grand’peur de vous fâcher, mademoiselle Suzanne !

Je lui tendis la main.

– Voilà, reprit-il : je vous ai vue toute bambine, n’est-ce pas ?… ça autorise… Il y a donc que vos affaires ne sont pas terminées là-bas, et que vous ne touchez pas vos petites rentes… Je me souviens bien que la première fois vous vous êtes sauvée avec une cinquantaine d’écus dans votre poche… Ca n’est pas raisonnable… J’ai fait des économies, moi, plus que je n’en mangerai, car les dents me manqueront avant le pain…

Il tâchait de se faire plaisant, le brave cœur, pour dissimuler son embarras.

– Vous n’allez pas vous fâcher, pas vrai ? s’interrompit-il, voyant que je ne souriais pas ; vous me les rendrez, si vous voulez… quoique le fils François, qui est maintenant capitaine, se moque bien de ma tirelire… mais vous me les rendrez, c’est dit…

Il tirait de sa poche un boursicot de cuir.

– Ca tient trois cents pistoles, sans que ça paraisse, acheva-t-il en poussant un large soupir de soulagement.

Je me jetai à son cou. Depuis son entrée, j’avais envie de l’embrasser.

– Père Antoine, mon vieux père Antoine ! lui dis-je, si jamais j’ai besoin d’argent, je vous promets de m’adresser à vous… Gardez-moi cela.

Il secoua la tête et murmura tristement : – J’aimerais mieux vous voir le prendre tout de suite, mademoiselle Suzanne. Mais, enfin, à votre volonté. – Ecoutez-moi bien, Antoine, poursuivis-je, et souvenez-vous de mes paroles : Vous n’êtes pas un serviteur ordinaire. La façon dont vous m’avez parlé de la visite faite par mademoiselle du Meilhan et moi à l’église Saint-Germain-des-Prés me prouve que votre esprit travaille, et que peut-être vous avez surpris un secret… Je ne vous le demande pas, Antoine ; mais si, pendant mon absence, mademoiselle du Meilhan était tout à coup violemment attaquée, informez-vous, tâchez de savoir si le coup porté vient de madame la baronne d’Avray – J’en étais sûr ! s’écria l’ancien cocher, dont les poings se fermèrent. – Je ne vous ai rien dit, Antoine ; ceci est une supposition… Mais si la supposition s’accordait avec le fait… si véritablement mademoiselle du Meilhan était jamais offensée ou opprimée par cette femme, allez à elle hardiment et dites-lui : Si je veux, Suzanne sera demain à Paris. – De loin comme de près, vous veillerez sur mes chers maîtres ! murmura Antoine, dont les yeux se mouillèrent. – Ce que vous direz sera vrai, ajoutai-je, car j’étais bien loin de deviner que les circonstances allaient me pousser au-delà de la mer ; vous aurez mon adresse le lendemain de mon arrivée au lieu de ma destination… Et, sur un mot de vous, je serai toujours prête à revenir.

Il ne put que balbutier un remercîment.

– Mais ce n’est pas là ma commission, mon vieil ami, re-pris-je. Les dernières bontés de madame la marquise ont fait d’elle pour moi une véritable mère… Je sens que je ne pourrais garder mes yeux secs en me séparant d’elle… Je veux éviter sa présence… A l’heure du dîner, vous lui direz que je garde la chambre et que je désire reposer. – Voilà tout ? me demanda Antoine. – Voilà tout… embrassez-moi… et souhaitez-moi bon voyage.

Il me serra sur son cœur avant de me baiser la main, puis il s’enfuit.

Je restai seule de nouveau. Mes préparatifs étaient presque achevés. Je m’assis devant ma table pour terminer ma lettre à maman marquise. Je la fis très-courte, et cependant je fus bien longtemps à l’écrire. Mes doutes, mes soupçons, mon incertitude revenaient sans cesse à la traverse. Vers sept heures, Suzon rentra.

– Tiens ! fit-elle, vous n’êtes pas au salon, madame Lodin ?… Il y a donc du nouveau ? Mais, se reprit-elle avec un sourire moqueur, me voilà qui retombe encore dans le péché de familiarité !… Je fais bien mes excuses à madame.

– Ah ! s’écria-t-elle tout à coup, comme madame va être bien couchée !… des draps tout blancs dont madame va faire l’étrenne !… Tout de même, si j’héritais, moi aussi, j’aurais un bon lit, pareil à celui-ci, avec un sommier élastique et deux gros matelas ! Tiens ! j’y songe ! s’interrompit-elle, j’ai une commission pour madame !

– De la part de qui ? demandai-je, affectant l’indifférence.

Mademoiselle Suzon leva un doigt et me dit : – Or, devinez ! – Je ne suis pas en train de rire, ma fille, commençai-je avec mélancolie plutôt qu’avec sévérité. – Parbleu ! s’écria-t-elle, on sait cela !… nous nous occupons de choses sérieuses… Mais, puisque madame n’a pas le loisir de chercher, je ne veux pas faire languir madame… Je viens de rencontrer M. Gustave Lodin à la porte de l’hôtel.

Je dus pâlir, car son impertinente curiosité augmenta visiblement.

– Nous attendions des nouvelles de ce côté-là, murmura-t-elle, ou d’un autre…

Mon regard lui coupa la parole ; elle perdit même son sourire effronté.

– C’est égal ! grommela-t-elle ; quand j’aurai mon héritage, je veux prendre ces grandes manières… Est-ce difficile, madame Lodin ? – Suzon, lui dis-je doucement, vous passez tellement les bornes… – Que vous allez me renvoyer, n’est-ce pas ?… Est-ce bien la peine pour si peu de temps ? – Comment savez-vous ?… m’écriai-je ?

Elle éclata de rire.

– Madame vient de manquer d’atout ! dit-elle ; je ne sais rien… Je voulais seulement dire à madame que je ne comptais pas rester à son service. Mais je vois bien que j’impatiente madame, se reprit-elle ; M. Gustave Lodin ne m’en a pas dit bien long… C’est un beau brun, j’en réponds… et pas fier… il m’a priée de dire à madame que la chose était pour aujourd’hui… Quelle chose ?… Voilà ! Je n’en sais pas plus long.

Ceci était une étrange maladresse de la part de mon parrain. Pourquoi choisir une pareille messagère quand il avait accès chez moi ? Je fus contrariée, mais je n’eus pas de soupçons. Gustave était pressé, il me l’avait dit. Peut-être aussi avait-il voulu faire un peu de mystère. Un enlèvement ne vaut rien sans cela.

– Vous pouvez me laisser, Suzon, fis je en me remettant à ma lettre. – Faut-il fermer les volets, ce soir ? me demanda-t-elle avec une évidente ironie.

Le sang me monta au visage. Etait-il possible de penser que Gustave eût commis une indiscrétion vis-à-vis de celle fille ?

– Fermez les volets, Suzon, lui dis-je, et revenez me déshabiller : je vais me mettre au lit.

Elle passa en chantant dans la chambre voisine, qui donnait sur la ruelle. Je fermai ma lettre, brusquement achevée, et j’écrivis l’adresse : A madame la marquise du Meilhan. J’avais à peine eu le temps de la glisser dans ma poche que Suzon rentra. Le lecteur trouvera peut-être bien puériles toutes ces cachoteries que je prenais la peine de faire vis-à-vis de mademoiselle Suzon, mais je voulais à tout prix éviter les adieux, les conseils, les prières, et cette fille, qui était un véritable gamin déguisé en camériste, aurait pu, par espièglerie pure, me jouer un tour de son métier. En rentrant, elle me dit avec son rire qui crispait les nerfs :

– C’est fermé… Le petit valet de cœur aura beau rôder… Il lui faudrait du canon !

J’étais debout auprès de mon lit. Elle commença à me déshabiller.

– Madame déjeunera-t-elle demain dans son lit ? demanda-t-elle. – Je vous le dirai, Suzon. – Et madame veut-elle que je mette cette lettre à la poste ? – Quelle lettre ? – Celle que madame vient d’écrire… Si c’est près d’ici, je la porterai. – Vous saurez cela demain, Suzon. – Demain ?… répéta-t-elle en m’aidant à monter dans mon lit ; demain, il fera jour, comme on dit… Si j’étais riche, moi, j’aimerais voyager… Bonne nuit, madame !

Mademoiselle Suzon voulut bien enfin me quitter. Je l’entendis chanter dans sa chambre jusqu’à dix heures du soir environ. Je ne dormais pas, bien entendu ; je n’en avais pas même envie. Cependant, il m’était impossible de réfléchir. La voix de Suzon m’irritait à un point qui maintenant me paraît inconcevable. Elle me donnait la fièvre. Elle me blessait si cruellement qu’elle faisait taire mes autres souffrances. Dès que je ne l’entendis plus, je me levai et je traversai ma chambre pieds nus pour aller écouter à la porte. Le vent froid sifflait dans les jointures. Je ne pus saisir aucun bruit. Suzon dormait sans doute. Je me chaussai ; je m’habillai. En repassant ma robe, je sentis qu’il y avait deux lettres dans la poche où j’avais glissé celle de maman marquise. La vie dépend de ces hasards. Je fouillai vivement dans ma poche pour voir quelle était cette seconde lettre. J’en pris une au hasard : c’était la mienne, adressée à la marquise. Si je l’avais regardée, cette seconde lettre, adieu le voyage et l’enlèvement !

Ce qui augmenta ma paresse, peut-être, ce fut ce fait que ma chambre n’était éclairée que par une veilleuse, dont la lumière tremblante mêlait tous les objets. Je cherchais ma mante pour couvrir mes épaules et je ne la trouvais point. Le froid me glaçait. J’étais véritablement malade.

Je m’assis, tout habillée et toute préparée à partir, au pied de mon lit. La petite caisse où j’avais enfermé mes bagages était auprès de moi. La première heure d’attente me sembla longue comme un siècle. Je grelottais, enveloppée dans ma mante. J’essayais, mais en vain, de rassembler mes idées. Littéralement, je ne pensais point.

Onze heures sonnèrent. C’est le moment où les voitures commencent à devenir plus rares dans ce quartier reculé. Ce bourdonnement sourd qui descend par les tuyaux des cheminées allait diminuant de plus en plus. La ville s’endormait autour de moi. Aux environs de minuit, ce fut un silence profond qui me fit peur. Ma frayeur redoubla parce que je crus entendre marcher avec précaution sur le carré, près de ma porte. Je ne saurais dire ce que je craignais. J’avais la faiblesse d’un enfant.

A minuit juste, un bruit de roues sonna au loin, – puis se rapprocha. Mes vitres tremblèrent. Une voiture s’engageait dans la ruelle. Jamais mon cœur n’avait battu ainsi. Je crus que je ne pourrais pas me lever. On frappa tout doucement à ma fenêtre, en dehors. La voiture était arrêtée. Les chevaux battaient du pied dans la boue. Je me levai péniblement. Je passai dans la chambre voisine. Je fus plusieurs minutes avant de pouvoir ouvrir le contrevent. Cette fois, mademoiselle Suzon les avait fermés en conscience. Quand la fenêtre fut ouverte, je me trouvai en face d’un grand gaillard, portant le carrick des cochers. Ma chaise de poste était une voiture de louage.

– Donnez votre malle, la petite mère, me dit-il. – Et Gustave ? demandai-je. – Y en a-t-il comme ça qui s’appellent Gustave !… Donnez votre malle ! – Gustave est-il dans la voiture ? – parbleu !

J’allai chercher ma caisse et je la remis au cocher.

– N’oubliez-vous rien ? me demanda-t-il.

Je tâchai de me recueillir.

– Non, répondis-je, je crois que je n’oublie rien.

Au moment où je montais, chancelante, sur l’appui de la croisée, il me prit dans ses bras et me mit sur le pavé. Je pus voir alors Gustave qui était dans l’ombre, le visage caché par les plis d’un vaste manteau. Il vint à moi et me prit par la main. Je sentis sa main aussi froide et plus tremblante que la mienne. Comme nous marchions vers la voiture, un éclat de rire retentit derrière nous. Je me retournai. Je vis quelqu’un à la fenêtre ouverte de mon pavillon.

– Je souhaite un bien bon voyage à madame, dit la voix moqueuse de mademoiselle Suzon ; j’avais vu le blond dans les cartes, en valet de cœur… Mes jambes se dérobèrent sous moi. On me prit à bras-le-corps et l’on me poussa dans la voiture. L’instant d’après elle partit au grand galop. Je n’étais pas évanouie tout à fait, car je sentais le mouvement de la voiture et je voyais les réverbères, mais je subissais un affaissement profond. Il me semblait entendre toujours cet éclat de rire strident qui avait salué mon départ.

Je me souviens que Gustave chercha et trouva ma main. Il la garda entre les siennes. Il ne parla point. Je lui savais gré vaguement de son silence qui respectait mon anéantissement. Il m’arriva une fois de lui serrer la main et je le sentis frémir dans tout son corps. Les chevaux étaient excellents et ne ralentissaient jamais leur allure. Nous étions en pleine campagne depuis bien longtemps. Le mouvement de la voiture me fatiguait et me berçait en même temps. Il me semblait à chaque instant que le sommeil allait me prendre. Je ne puis mieux exprimer mon état qu’en disant que je me laissais aller à une sorte de rêve. J’étais brûlante maintenant ; les deux mains de Gustave brûlaient aussi. Il y avait des moments où j’aurais bien voulu parler. Cela m’était impossible. Je faisais alors de mon mieux pour distinguer le visage de Gustave, et voir au moins si ses lèvres remuaient. Mais l’obscurité était si profonde que je distinguais à peine une masse noire au-devant de moi.

Chaque fois que je voulais réfléchir à ma situation présente, il se faisait dans mon cerveau un vide subit, un vide affreux.

Je cessai de faire aucun effort pour parler ou pour réfléchir. Je n’avais plus qu’une volonté : voir Gustave, ou tout au moins l’entendre. Et comme je n’avais aucun moyen de satisfaire ce désir, il me prit à la fin un désespoir d’enfant. Je me mis à fondre en larmes.

A mes larmes des sanglots répondirent, de vrais sanglots, convulsifs, étouffés, qui certes devaient partir d’un cœur plus profondément blessé que le mien. Qu’avait donc Gustave ? Pourquoi ne parlait-il pas ? Je cessai de pleurer dès que je l’entendis sangloter.

Cela ne m’étonnait pas trop. La réduction de mon intelligence s’étendait à autrui. Je rapetissais tout sans le vouloir et pour tout rapporter à mon niveau. Je n’étais pas surprise de voir pleurer un homme, parce que mon enfance en faisait un enfant.

Peu à peu, sans que j’eusse conscience, mes yeux se fermèrent. Je m’endormis d’un lourd et profond sommeil.

Il faisait grand jour quand je rouvris les yeux. Toute mon intelligence était revenue. Il me suffit d’un coup d’œil pour entrer pleinement dans la situation. Je venais de voir Gustave, là, devant moi, immobile et toujours enveloppé dans un grand manteau. Il me semble que Gustave tremblait. Moi, je n’avais plus froid. Je refermai les yeux, parce que la lumière, trop vive, me blessait.

– Dors-tu, mon parrain ? demandai-je.

Mon parrain ne répondit point, mais je sentis ses jambes glisser contre les miennes. J’ouvris encore les yeux. Je vis qu’il s’était mis à genoux. Après tout, cela se fait ainsi dans les livres. Un amant agenouillé, quoi de plus simple ? Ce fut, je le confesse, pour mettre un baiser sur son front que j’écartai les plis du manteau qui me cachait toujours son visage.

Je poussai un grand cri. Je venais de voir, à la place des beaux cheveux bruns de mon parrain, une chevelure plus belle, blonde et gracieusement bouclée. Ce n’était pas avec Gustave que j’avais voyagé toute cette nuit. Ce n’était pas au pouvoir de Gustave que je m’étais trouvée, moi, malade, presque folle, incapable de me défendre même par la parole. L’homme qui se trouvait là, prosterné devant moi, était le comte Gaston du Meilhan. Il me regardait d’un air suppliant. Il avait les yeux pleins de larmes. Il élevait vers moi ses mains jointes, comme si, pour lui, j’eusse été Dieu.

– Vous ! m’écriai-je en me rejetant au fond de la voiture ! vous, Gaston, vous avez commis une action aussi lâche et aussi infâme !

Sa tête tomba sur sa poitrine et il murmura : – Pitié !… pitié !

J’avais en ce moment le cerveau dans un état de lucidité exceptionnelle. Je devinai tout. Je devinai que j’avais été trahie, je devinai que Gustave avait été trompé. Je compris la conduite de Gaston le soir précédent, au salon. Il avait mal joué son rôle, mais l’intention y était.

Le sens des insolentes malices de Suzon me sauta aux yeux. Elle était complice ; elle était probablement payée.

Mais tout cela était rétrospectif. Ce qui me frappa au cœur, ce qui me désola, ce fut la pensée qu’à l’heure où nous étions, toute la famille du Meilhan savait que je m’étais fait enlever par Gaston. Que de malédictions tombaient en ce moment de toutes ces bouches bien-aimées ! Maman marquise ! Zoé ! Lily ! Maman marquise surtout, ma bienfaitrice et ma mère ! Lily ! ma chère petite sœur !

Il y a des faits dont on peut douter, qu’on peut repousser d’abord comme calomnie. Mais ici, l’évidence ! J’étais partie ! Gaston était parti ! et cette fille, Suzon, avait dû parler, et qui sait si Gustave lui même, trompé par les apparences !…

– Pitié ! répétai-je, pitié !… Mais je vous aurais pardonné, monsieur le comte, pour votre mère et aussi pour vous qui avez été mon frère si vous m’aviez assassinée !…

Il embrassait mes genoux en balbutiant :

– Ah ! j’ai fait plus, n’est-ce pas, Suzanne !… Je suis un malheureux ! J’irai chercher Gustave… et je me tuerai pour expier mon crime ! – Votre crime ! répétai-je avec une indicible angoisse, car les souvenirs de cette nuit étaient pour moi un chaos.

Il rougit. Ses yeux se baissèrent.

– Si ma sœur avait été près de moi dans cette voiture, prononça-t-il tout bas, je ne l’aurais pas mieux respectée.

Je le croyais ; rien n’était dans ma mémoire pour contredire bette assertion. Cependant, mon visage exprimait encore un doute, car il s’écria : – Je vous le jure, Suzanne… sur moi, sur Dieu, sur ma mère !… Je vous le jure par cette passion qui est ma vie, qui sera ma mort, l’amour insensé que j’ai pour vous !

Je le regardais, pâle, défait, l’angoisse sur le visage. Eh bien ! oui, j’avais pitié !

– Gaston, lui dis-je, vous avez brisé aujourd’hui plus d’un cœur : je ne sais pas ce qui s’est passé entre vous et Gustave, mais je devine une trahison. – Oui, prononça-t-il tout bas ; cela peut s’appeler une trahison. – Vous n’avez pas eu compassion de votre mère, Gaston !… Vous avez été impitoyable envers Lily, la compagne de votre enfance… – Tout cela est vrai, Suzanne… Me voici calme, vous voyez bien, et sorti de mon accès de fièvre… Quand vous êtes là, je retrouve ma raison, parce que c’est ma raison qui parle dans votre bouche, Suzanne… Vous êtes ma conscience comme vous êtes mon amour…

Je n’avais pas peur de Gaston. Je savais que, pour le moment, du moins, Gaston ne pouvait plus rien contre moi. Ma miséricorde me plaçait tellement au-dessus de lui que je n’avais plus à surveiller ses paroles. Il le sentait, et comme c’était un enfant orgueilleux, son chagrin profond ne lui épargnait point une sorte de honte puérile.

– Suzanne, reprit-il, depuis le jour où vous quittâtes le château du Meilhan, je n’ai eu qu’un désir et qu’une pensée : vous revoir… Je suis heureux que vous me laissiez vous parler ainsi, et j’en suis triste, Suzanne. Cela me prouve que vous me prenez pour ce que je suis : un fou malheureux et incurable… – Non pas incurable, Gaston ! l’interrompis-je.

Il secoua la tête et poursuivit lentement :

– J’ai fait ce que j’ai pu… S’il ne fallait donner que ma vie à la pauvre Lily, je serais trop heureux, Suzanne, car ma vie n’est plus qu’un martyre… Mais mon cœur est à vous, malgré vous, et malgré moi-même… C’est une maladie, vous le savez bien, puisqu’il n’y a rien dans vos yeux… pas même du courroux !…

Il fit un geste de découragement et ajouta : – Suzanne, je suis prêt à tout pour réparer ma faute… C’était une des phrases que j’avais arrangées, s’interrompit-il avec un sourire amer ; je me disais dans ma vanité : Un titre de comtesse a bien de quoi consoler un peu… Mais maintenant que je ne rêve plus, Suzanne, mes paroles changent de signification. Réparer, c’est remettre les choses à l’état où elles étaient hier au soir… Voulez-vous me donner vos ordres ? je ne suis plus ici que pour vous obéir.

L’idée m’était venue, comme on peut le penser, depuis bien longtemps, d’exiger un retour immédiat à Paris. Mais le pas de nos chevaux se ralentissait d’une façon tellement significative, qu’il n’était plus permis de compter sur eux pour une longue traite. Il était près de huit heures du matin. Ils marchaient depuis minuit, et ne s’étaient arrêtés qu’une fois en chemin.

J’ouvris la portière, et je regardai en dehors. Le soleil d’hiver se levait sur un magnifique paysage que je ne connaissais point. C’étaient, à perte de vue, des collines boisées, dont la disposition avait quelque chose de théâtral. On eût dit que la main d’un paysagiste, surhumain avait ménagé ces effets à plaisir. Chaque pas variait l’aspect et faisait jaillir de la perspective des beautés nouvelles, comme l’acier arrache incessamment des étincelles au caillou inépuisable.

Ce fut à ce moment que je ressentis pour la première fois une sorte d’inquiétude générale et toute physique. Je n’eus pas ce qui s’appelle un éblouissement, mais les diverses nuances du paysage s’adoucirent et se fondirent de telle sorte que l’horizon s’arrondissait autour de moi comme un vaste arc-en-ciel.

– Où sommes-nous ? demandai-je à Gaston.

Il me regarda et je vis son visage tout à coup bouleversé.

– Mon Dieu ! Suzanne ! s’écria-t-il, comme vous êtes pâle !

Moi, je sentais mes yeux devenir immobiles, mais je gardais parfaitement la perception visuelle. J’étais dans un état de calme absolu. Ce dont je me souviens le mieux, c’est de la façon énervante et terrible dont l’angoisse me vint. La frayeur me prit par les pieds au milieu de ma tranquillité profonde. Ne souriez pas : je peins rigoureusement et je parle vrai. Personne n’ignore qu’il y a une frayeur physique. Voyez les animaux à l’approche d’un orage. Mes pieds eurent froid et tressaillirent, mes pieds eurent peur. Puis le frisson passa dans mes jambes : l’horreur, pourrai-je dire, l’horreur envahit mes reins, mes flancs, mon sein. Quand cette épouvante inouïe toucha mon cerveau, je poussai un cri rauque, comme un être vivant qu’on égorge.

– Suzanne ! Suzanne ! fit Gaston tout tremblant ; au nom du ciel qu’avez-vous ?

C’était déjà passé. Seulement je voyais des étincelles tournoyer devant mes yeux. Elles partaient d’un centre commun. Cela ressemblait à ces bizarres effets d’optique que M. Comte, le magicien, savait jadis produire, à la grande joie des habitués de son théâtre.

Je répondis à Gaston : – Je ne sais pas ce que j’ai.

Puis, pour la deuxième fois :

– Je vous en prie, dites-moi où nous sommes. – A une quinzaine de lieues de Paris, me répliqua-t-il d’une voix très-altérée ; dans les environs de Fontainebleau.

En même temps, je vis qu’il étendait les bras comme pour me soutenir. Il paraît que je chancelais sur place. Je ne m’en apercevais point. J’étais droite, comme à l’instant où j’avais cessé de regarder à la portière. Mon dos ne touchait point au fond de la voiture. Un premier trouble eut lieu dans le sens de ma vue. J’avançai les mains vivement, parce qu’il me sembla que Gaston s’affaissait sur moi. Mes mains rencontrèrent le vide, et j’en éprouvai une vive surprise.

– Suis-je folle, demandai je, ou le dessus de la voiture descend-il sur ma tête ?

Je le voyais distinctement tomber. Gaston avait les mains jointes. L’expression de terreur qui était sur son visage ne me faisait rien. Je la rapportais cependant à moi, car ma pensée était très-lucide à certains égards. Mais tant que je ne subissais point cette épouvante physique dont je parlais tout à l’heure, cette horreur qui allait montant le long de mon corps comme un bain subtil et glacé, j’étais tranquille. J’observais avec une sorte de curiosité les phénomènes successifs qui se produisaient en moi.

– Je voudrais avoir le temps d’arriver à Fontainebleau ! pensai-je tout haut.

Gaston ordonna au cocher de presser le pas.

J’eus un grand et rapide éblouissement qui produisit sans doute une paralysie momentanée et partielle du nerf optique, car je ne voyais plus qu’annulairement, si je puis m’exprimer ainsi. Le milieu des objets disparaissait quand je fixais mes yeux.

En même temps, j’eus des sentiments d’enflure. Il me paraissait que telle partie de mon corps devenait soudain énorme. Ce fut d’abord un de mes doigts de pied, puis mes deux genoux, puis ma tête. Je ne peux dire la rapidité fantastique avec laquelle ces sensations se modifiaient. Je voulus m’adosser. Mon corps était inflexible comme une barre d’acier.

– Gaston, demandai-je en un moment où ma vue était libre, êtes-vous véritablement repentant de ce que vous avez fait ?… puis-je compter sur vous ? – O Suzanne ! balbutia-t-il d’une voix entrecoupée par les sanglots, suis-je donc cause de l’état où je vous vois ? – Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir vous parler, Gaston, répondez-moi. – Ne savez-vous pas que je suis à vous, Suzanne ? Ordonnez ! c’est un esclave qui est à vos pieds. – En ce moment, dis-je, je n’ai pas besoin d’un esclave, mais d’un frère.

Son visage s’éclaira. Il me dit merci d’un ton si pénétré, que si j’avais gardé l’ombre même d’une crainte, elle aurait disparu en ce moment-là.

– Je ne sais pas ce dont je suis menacée, Gaston, repris-je, mais j’ai éprouvé cette nuit quelque chose de bien étrange… peut-être est-ce là ce qu’on ressent pour mourir… – Ne parlez pas ainsi, Suzanne, je vous en supplie ! m’interrompit Gaston. – A quoi bon, en effet ?… Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir… Peut-être aussi n’est-ce que le retour d’un mal très-grave que j’eus autrefois à la suite d’un choc trop violent… Voici ce que je vous demande, monsieur le comte… Aussitôt notre arrivée à Fontainebleau, vous me descendrez à l’hôtel… Vous irez loger, vous, dans un autre hôtel. Mais comment veillerai-je sur vous, Suzanne ? – Ceci est ma volonté… peut-être ma dernière volonté…

J’eus un spasme de larynx qui m’empêcha de parler et même de respirer pendant les deux tiers d’une minute. Gaston se tordait les mains… Quand le souffle me revint, je voulus m’essuyer le front, où je sentais couler de la sueur… Mon bras était de pierre.

– Gardez tout votre calme, Gaston, dis-je, vous en aurez besoin… Quand vous m’aurez déposée à l’hôtel, vous irez chercher un prêtre et un médecin… après quoi, vous vous retirerez, afin d’écrire une lettre à Gustave… Celle lettre, vous l’enverrez par exprès… il faut qu’il soit ici demain.

Il avait la tête baissée, et je voyais ses sourcils se froncer convulsivement.

– Me refusez-vous, Gaston ? lui demandai-je. – Pouvez-vous le penser, Suzanne ! Ce n’est que me déchirer le cœur ; je ferais davantage encore !

A mon tour, je voulus lui dire merci, mais je ne pus. Un de ces terribles frissons me monta de l’extrême pointe des pieds. Il s’arrêta aux flancs, et me fit autour des reins une ceinture d’acier. Les muscles de ma face se contractèrent en même temps. J’eus un éclat de rire spasmodique et haletant. Mes dents se choquèrent avec force. La racine de mes cheveux me piqua. Mes oreilles perçurent un bourdonnement aigu et plaintif, comparable au vol d’un cousin dans le silence de la nuit. J’aurais juré que ma langue se tordait à triple nœud dans mon gosier. Nonobstant cela, je respirais sans trop de gêne. Mon poids avait décuplé. L’idée même de soulever un de mes doigts m’épouvantait. C’était comme si l’on m’eût parlé de déranger, en la poussant de l’épaule, une des tours de Notre-Dame. Je ne puis affirmer que je fusse dès lors paralysée, puisque je n’essayai point de me mouvoir. Mais il y a toute apparence que mon effort eût été infructueux. Cependant, je me tenais toujours droite sur ma banquette, ce qui exige, comme chacun peut le savoir, une action musculaire considérable et fort compliquée. Mais ces apparentes contradictions se rencontrent à chaque pas dans ces affections singulières et mystérieuses que la science désigne sous le nom générique de névroses, ou maladies du système d’innervation. Je ne pouvais ni bouger ni parler, mais l’ouïe, mais la vue, mais l’odorat me restaient. Seulement, je ne voyais que droit devant moi. Mes yeux ne roulaient plus. Quand la voiture prit le pavé, je fus jetée sur le côté par le contre-coup. J’y serais restée, si Gaston ne m’eût redressée. Il m’accota dans l’angle de la caisse. J’y fus bien : cela me reposa.

Je m’aperçus de notre entrée en ville par les voix qui venaient de la rue et par l’ombre des maisons qui obscurcissait l’intérieur de la voiture. Je pourrais répéter mot pour mot tout ce qui se dit lors de notre arrivée à l’auberge. C’était l’hôtel du Roi chevalier, en face du château. Gaston réclama l’aide des domestiques pour m’enlever de la voiture. Les curieux s’ameutèrent. Fontainebleau, qui fait l’admiration des étrangers, n’avait jamais rien vu de si extraordinaire que moi.

On fit descendre un matelas, et l’on me porta dans une chambre du premier étage. Ce ne fut pas sans avoir longtemps parlementé, car le maître de l’hôtel ne voulait pas recevoir une morte. Gaston dut payer ma chambre un prix fou. Ma chambre donnait sur la rue. Il y avait émeute sous ma fenêtre.

On doit penser qu’une arrivée aussi dramatique ne pouvait manquer d’attirer l’attention de l’autorité. Je n’en puis vouloir à Gaston de n’avoir pas exécuté mes ordres à la lettre. Il fallait bien colorer notre aventure. En conscience, il ne pouvait pas dire : C’est une jeune fille que j’ai enlevée.

Gaston avait, heureusement pour nous, le passeport qui lui avait servi lors de son voyage de Bretagne. Il put montrer ses papiers et se faire reconnaître pour M. le comte du Meilhan-Grabot. Quant à moi, je passai pour sa sœur, mademoiselle Suzanne du Meilhan. Nous venions tout uniment visiter le château et la forêt, lorsque cette terrible crise m’avait saisie en chemin.

Le pauvre Gaston fut obligé de me laisser longtemps seule, pendant tous ces pourparlers. Ma porte restait ouverte. Les domestiques des deux sexes venaient, à tour de rôle, me considérer comme une bête curieuse. Il y en avait qui s’étonnaient de me trouver encore chaude. J’écoutais, je comprenais, mais je restais aussi indifférente, – sinon beaucoup plus, – que s’il se fût agi d’une personne étrangère.

Enfin Gaston rentra et vint à mon lit en courant. Derrière lui était un prêtre qui marchait lentement à cause de son âge.

Le dernier mot de la valetaille fut celui-ci :

– C’est de la moutarde après dîner.

q

Page 1