Chapitre 7 Catalepsie.
Vous voyez bien qu’elle n’est pas morte ! s’écria Gaston en se tournant vers le vieux prêtre.
Celui-ci me tâta le pouls. Je le vis secouer la tête.
– Approchez votre visage de sa bouche ! reprit Gaston ; elle respire !
Le vieux prêtre fit ce qu’on lui disait. Son visage exprima un grand étonnement.
– Non seulement elle respire, murmura-t-il, mais c’est comme une personne en santé… son souffle est égal et facile.
Gaston se laissa choir sur ses deux genoux.
– Elle n’est pas morte ! répéta-t-il avec une joie folle ; elle ne mourra pas !
Le bon prêtre pensait tout haut : – J’ai entendu parler de maladies nouvelles, inventées depuis peu… C’est peut-être une de celles-là.
Il rapprocha son visage du mien. Sa présence me donnait du soulagement. C’était une honnête et candide figure de prêtre avec cette petite nuance de scepticisme naïf à l’endroit des choses mondaines, qui est comme l’atmosphère même du presbytère. Je sentais d’une façon claire et précise que ce bonhomme priait pour moi dans son cœur.
Gaston vint à son tour interroger mon souffle. Ses yeux se fermèrent comme s’il allait se trouver mal. Il paraît que ma respiration s’était arrêtée.
Le curé m’imposa les mains, et ce fut sur mon front comme un bandeau de bien-être. Il pria. J’affirme que je perçus en moi sa prière aussi nettement que le palais distingue une saveur. Il fit le signe de la croix. J’éprouvai la même sensation que si mon bras droit paralysé eût imité son mouvement.
– C’est une belle et charmante créature, dit-il ; ce doit être une bonne âme… – Ah ! sanglota Gaston, c’est un ange ! – Avez-vous mandé un médecin ? – J’en ai fait appeler trois, monsieur l’abbé ! – Pauvre jeune fille ! murmura le vieux prêtre. – Est-ce que vos médecins ?… commença Gaston.
– Ah ! si fait, si fait, jeune homme, l’interrompit l’abbé Roger avec un louable sentiment de patriotisme ; nous avons de bien bons médecins à Fontainebleau !… Savez-vous les noms de ceux qu’on a été prévenir ?
Gaston tira un petit papier de sa poche.
– Le docteur Charamel, lut-il en premier.
– Un savant praticien, fit observer l’abbé. – Le docteur Desglayeulx… – Un homme énorme… à ce qu’on dit. – Et le docteur Fallot… – Du génie, tout simplement, celui-là ! C’est l’opinion de tous les survivants…
Les trois médecins mandés vinrent successivement et formulèrent chacun une prescription différente.
– Est-ce qu’ils reviendront ? demanda le vieux prêtre après m’avoir examinée. – Oui, répondit Gaston. – Elle aurait peut-être échappé à l’un d’eux, murmura l’abbé ; mais, puisqu’ils sont trois contre elle, administrons ! administrons !
Gaston ne voulait pas qu’on lui enlevât son dernier espoir. L’idée de cette cérémonie de mort le révoltait. Il s’accrochait à je ne sais quelles chimères. Le curé dut lui dire que j’avais beaucoup baissé dans cet espace de deux heures. C’était la vérité. J’avais même perdu bien plus que l’abbé ne se le figurait. Je gardais toute mon intelligence ; mon calme, au lieu de diminuer, augmentait, mais ma vitalité décroissait rapidement. Quand les gens d’église entrèrent avec le saint viatique, j’élevai mon âme à Dieu, franchement, avec foi et confiance. Je suivis de mon mieux les prières. Ceci était grave, et j’y mettais tout mon cœur. Cependant, je ne pouvais me défendre d’une sorte de curiosité enfantine qui donnera au lecteur le niveau de mon état moral.
Une partie des serviteurs de l’hôtel assistait à la cérémonie. Ne pouvant changer l’angle de mon rayon visuel, à cause de la complète immobilité à laquelle j’étais condamnée, je cherchais dans les glaces ceux qui, par leur position, échappaient à mon regard. J’essayais de compter les assistants. Je m’occupais de mesurer sur l’expression de leur visage la dévotion qui était en eux. En général, je n’y trouvai point d’excès. La plupart étaient là par curiosité. D’ailleurs, l’opinion commune était que, déjà depuis longtemps, j’avais rendu le dernier soupir.
Je dis ce qui fut. Le contact des saintes huiles me fit éprouver ce bien-être passager qui, déjà, s’était produit à la première approche du bon curé. J’eus cette consolation, ce contentement qui suit les préparatifs achevés d’un grand voyage. J’avais conscience d’être désormais en règle. Avant de se retirer, le curé dit à Gaston.
– A cet âge, la nature a bien de la puissance. Dieu est bon… Défendez cette pauvre enfant contre les charlatans et les fous ! – Puis-je donc la laisser sans secours ? demanda Gaston. – Des secours ! répéta l’abbé ; je ne suis pas un homme de science, et il m’arrive bien rarement d’exprimer mon opinion comme je le fais ici… mais cette chère enfant m’intéresse… Ecoutez ! mon ministère m’amène chaque jour au lit d’un malade avec quelqu’un de ces messieurs les médecins. Si j’avais une sœur, je me coucherais nuit et jour en travers de la porte pour empêcher les secours de passer.
Il sortit. Gaston restait seul avec moi. Il revint s’agenouiller à mon chevet.
Je subis alors une peine morale plus grande et plus irritante surtout que mes précédents malaises. Je voyais bien que Gaston était innocent de sa désobéissance. Il n’y mettait point de mauvaise volonté, mais, dans son trouble, il oubliait d’écrire à Gustave. Et le dernier espoir que j’avais de revoir mon bien-aimé parrain, avant de mourir, s’en allait. Je m’étais dit jusqu’à ce moment : Quand tous ces gens seront partis, Gaston se souviendra. Il écrira. Nous étions seuls. Gaston n’écrivait point. Il me parlait, comme un pauvre fou qu’il était, avec la certitude que je ne pouvais point l’entendre. Il me demandait pardon de m’avoir aimée. Il priait Dieu ardemment, et du fond du cœur, de prendre sa vie à la place de la mienne. C’étaient des sanglots et des gémissements. Sa bouche trouvait ma main au travers des couvertures. La moitié de ce qu’il disait s’étouffait dans ce bâillon qu’il collait violemment à ses lèvres. Il était là, vautré dans sa douleur, comme l’enfant dans la première ivresse qui l’a surpris. Tantôt il roulait sa figure mouillée sur le drap, tantôt il se redressait, croisant ses bras sur sa tête en feu et balbutiant je ne sais quelles plaintes insensées. Je recevais distinctement le contre-choc de l’effort désespéré qu’il faisait pour introduire en moi sa propre vie. Il est certain que mon être était sourdement galvanisé par cette passion qui débordait de lui.
Gaston, au chevet de mon agonie, c’était le cri même du cœur déchiré. C’était fou, mais cela faisait honte aux fades éloquences de nos amours diserts et traduits du vieux. C’était la jeunesse et la fièvre. Ce fut, à de certains moments, le délire avec des aspirations qui ne se peuvent rendre. Puis la prostration, puis l’anéantissement profond et navré. Puis encore de douces plaintes parlées, une adoration si virginale et si suave qu’elle montait à mon cœur comme un parfum. Oh ! qu’il savait bien chanter l’amour, cet enfant qui vivait et qui se mourait d’amour !
Oh ! si ce miel enivrant des divines tendresses avait flué des lèvres de Gustave ! Cela est vrai : je songeais à Gustave. A tous ces cris de sauvage idolâtrie, mon âme répondait ; Gustave ! Gustave ! Je pardonnais à celui-ci, mais c’était à l’autre qu’allaient mes pensées.
Tout à coup, Gaston se frappa le front et se leva. Il courut vers la table et saisit un des cahiers de papier qui avaient servi aux docteurs pour formuler leurs ordonnances. J’eus un si grand contentement, que je voulus me lever. J’avais oublié que j’étais morte. Gaston se souvenait, le cher, le loyal enfant ! Gaston allait écrire à Gustave. Onze heures du matin venaient de sonner à la pendule. Gustave pouvait être à Fontainebleau cette nuit. J’espérais bien pouvoir durer jusque-là.
Gaston écrivit quatre lignes en une minute. C’était sa lettre. Il la plia, l’adressa en une autre minute. Puis il sonna. Il demanda le maître-d’hôtel, et s’arrangea avec lui pour qu’on fît partir sur-le-champ un exprès à destination de Paris. Gaston lui dit, comme il fermait la porte :
– Que personne ne monte ! pas même les médecins.
Au bout de quelques minutes, je cessai complètement de l’entendre. Au moment où ce qui restait de moi s’engourdit ainsi, il pouvait être onze heures et demie du matin. Le temps passa. J’entendis sonner quatre heures. J’eus une de ces peurs singulières qui me montaient le long du corps en partant de la plante des pieds. Elle fut très-forte et me laissa froide. Mes yeux se dessillèrent durant quelques minutes. Gaston était auprès de moi. Il ne parlait pas. Il avait l’air d’un déterré. Ces quatre ou cinq heures de torture l’avaient changé comme une longue maladie. Ses yeux étaient sur les miens. Je ne sais s’il y vit renaître quelque rayon, mais il murmura d’une voix brisée :
– Suzanne ! Suzanne ! pourquoi ne me répondez-vous pas ?
Vers six heures et demie, je l’entendis qui me disait : – Je ne te verrai pas mourir, ma Suzanne… Je mourrai avant toi ! Mais je cessai de l’écouter.
Quelque chose passa devant mes yeux. Comment exprimer cela ? Un vif et cuisant éblouissement. Puis vint une série de petits chocs internes. Puis vint un réveil éclatant et complet : toujours à l’intérieur, car mes membres gardaient leur inertie. Puis encore une perception claire, nette, et cependant indéfinissable, de l’arrivée de la lettre entre les mains de Gustave. On ne fait pas de mots pour les choses inconnues. Deviner ne rend pas tout ce qu’il y eut de précis dans cette perception anormale. Sentir est trop général. C’est un sens déterminé, comme la vue, comme l’ouïe, comme le tact. J’essaierai de me faire comprendre en disant : JE VIS QUE GUSTAVE RECEVAIT LA LETTRE. Et non pas : Je vis Gustave recevoir la lettre.
Puis j’eus successivement et de la même manière notion de toute une série de faits secondaires : Gustave prenait la résolution de partir ; Gustave partait ; Gustave était en route. Je le voyais avancer, ou plutôt, je voyais qu’il avançait, aussi distinctement que je vois, à l’heure où je poursuis ces pages, ma plume courir sur le papier. Il était à cheval. Quelque chose m’embarrassait et m’inquiétait. Il tenait un objet à la main. Je ne pouvais pas voir ce que c’était. Je m’efforçais avec la ténacité d’un oisif qui veut deviner une charade. C’était un objet long et double. Impossible d’en reconnaître la nature. Quand je forçais le sens mystique à fixer trop attentivement cet objet, je voyais noir… Gustave lui-même disparaissait comme dans une fumée. Et cet objet inconnu qui m’intriguait si obstinément, je le craignais, je le détestais ; il m’était hostile.
Je ne quittai pas Gustave jusqu’au moment où il changea pour la première fois de cheval. Je me reposai enfin, accablée de fatigue.
Lorsque mon rêve cessait, je recommençais de voir Gaston debout à mes côtés. Il était toujours à son poste.
Une lampe éclairait maintenant la chambre. Il faisait nuit complète au dehors. J’eus cette pensée tout à coup : – Que va dire Gustave quand il va voir Gaston à mon chevet ?
Gustave allait, allait ; il dévorait l’espace. Je le voyais mieux, bien que j’eusse conscience que la nuit l’enveloppait. Il brandissait justement cet objet dont la nature restait pour moi une énigme insoluble. Il s’en servait pour hâter le galop de son cheval. Ce n’était pas un fouet pourtant, et ce n’était pas une cravache.
Quand onze heures de nuit sonnèrent à la pendule de notre chambre, j’étais tellement harassée de lassitude que je me sentais mourir.
Le maître-d’hôtel vint demander à Gaston s’il ne voulait point manger. Depuis que nous étions partis de Paris, Gaston n’avait pris aucune nourriture. Il refusa. Sa voix était faible. Il dit : – S’il vient un voyageur de Paris me demander, vous le ferez monter sur-le-champ.
C’était un gentilhomme, cet enfant ! Je le remerciai en moi-même du fond du cœur. Et je me rassurai. En face de tant de loyauté, que pouvait faire Gustave ?
Gustave ! c’était le vent ! La route fuyait derrière lui. Je le suivais épuisée, haletante, comme le cheval rendu qui galopait sous lui. Je le vis entrer dans Fontainebleau. J’essayais déjà d’ouïr le pas de son cheval.
J’entendis le pavé sonner… Et un effet magique se produisit pour moi. A l’instant même où le premier son me parvint, Gustave tournait l’angle de la rue. Le marteau de la porte cochère retentit bruyamment.
Gaston, lui aussi, avait entendu le pas du cheval. Sa respiration s’embarrassa dans sa poitrine. Au bruit du marteau, il appuya ses deux mains contre son cœur. Gustave montait. Gaston fit un pas vers la porte. Tout ce qu’il y avait en moi de vie se concentra au cœur. Je crus que j’allais me lever et marcher devant Gustave.
Mais la chaîne terrible qui me garrottait ne desserra pas un seul de ses anneaux. Je retombai, brisée par mon espoir déçu, jusqu’au fond de mon indicible misère.
Un coup violent jeta le battant de la porte en dedans. Gustave parut. Je vis alors ce qu’il tenait à la main, – cet objet double et long. C’étaient deux épées nues. Elles ne m’eussent pas blessée plus cruellement si leur pointe m’était entrée dans le sein. Je les vis, avec mes yeux, dans la glace qui faisait face à l’entrée. Elles me renvoyèrent en fugitives étincelles la lumière de la lampe.
Le premier cri de Gustave fut celui-ci. – Edouard ! j’en étais sûr !
Edouard ! pourquoi ce nom ? Je devinai dès l’abord une partie de ce qui s’était passé. Gaston avait dû prendre un faux nom pour tromper Gustave.
– Et Suzanne ! et Suzanne ! ajouta ce dernier.
Il paraît que les gens de l’hôtel ne lui avaient rien dit, – ou plutôt, il ne les avait sans doute pas écoutés. Son regard se tourna vers le lit avec épouvante. Ses bras tombèrent le long de ses flancs, et j’entendis cliqueter les épées.
– Morte ! morte ! murmura-t-il, étranglé par le sang qui montait de son cœur à sa tête.
Gaston était immobile au milieu de la chambre. Il avait les bras croisés sur la poitrine. Il se tenait droit, de cette façon exagérée et presque convulsive qui rejette la tête en arrière. Que se passait-il en lui ?
Je ne le devinais point. Mais ce n’était plus l’enfant timide qui, tout à l’heure, sanglotait à mes côtés. Cela, je le voyais bien… Il répéta d’une voix plus changée que celle de Gustave lui-même : – Morte…, morte ! – Misérable ! râla mon parrain ; c’est toi qui l’as tuée… je devrais te tuer !
Gaston reprit : – C’est moi qui l’ai tuée.
Mon parrain poussa un cri de rage, et une des épées vint tomber sur le parquet, au devant de Gaston. Il la repoussa du pied en murmurant : – Je suis le comte Gaston du Meilhan ; je te hais ; ne me tente pas !
Gustave s’avançait vers lui le fer haut, disant : Tu es donc lâche comme tu es menteur et infâme !
Je crois que c’étaient mes ardentes prières qui prolongeaient l’immobilité de Gaston. Cette insulte ne le fit pas bouger.
Gustave, se servant de l’épée comme d’un bâton, voulut l’en frapper au visage. Gaston para du bras sans se ranger, sans reculer, et dit : – Tu ne pourrais pas te défendre contre moi… prends garde !… quand une fois on a l’épée en main, on ne sait plus… – Lâche ! lâche ! répéta Gustave qui redoubla.
Gaston ne para plus. Son bras resta immobile le long de son flanc. L’épée marqua en rouge sur sa joue livide. On eût dit qu’il avait besoin de ce suprême outrage. C’était le prix auquel il achetait le droit de tuer. Il sauta sur l’épée : un rire terrible et muet éclaira son visage. A seize ans, je me souvenais de cela, Gaston était un des meilleurs tireurs de la Vendée.
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