Chapitre 8 Duel d’hommes.
C’était en apparence une chose violente, inusitée, horriblement tragique : un duel à mort dans la chambre d’une morte ! Car ce combat ne pouvait qu’être mortel.
Mais combien l’horreur apparente était loin encore de la poignante réalité ! La morte vivait, la morte sentait, la morte voyait ces deux fers flamboyants qui tout à l’heure allaient se ternir dans le sang. Ils m’obéissaient, ceux-là, tous les deux. Ils étaient à moi. Une prière, moins que cela, un mot, moins encore, un geste, un soupir, un rien eût suffi à les arrêter. Le fer aurait sauté de lui-même hors de leurs mains. Je le savais, j’en étais sûre. Et mon âme, emprisonnée dans son enveloppe inerte, comme l’eau courante se cache sous la couche glacée que l’hiver épaissit, mon âme n’avait aucun moyen de se manifester au dehors.
Le cauchemar est cela, en tout petit ; mais le cauchemar n’est qu’un rêve. Ici, c’était le vrai : de vraies épées qui frémissaient dans des mains convulsives, des regards flamboyant d’un fou sombre, des respirations courtes et pressées, des poitrines où la soif du sang s’allumait.
Pourquoi donc ne venaient-ils pas, ces gens de l’hôtel, si indiscrets tout à l’heure et si curieux ? Où était ce prêtre qui semblait m’aimer ? Où étaient ces docteurs ? Où était Dieu, que j’appelais avec toutes les larmes de mon être ? où était Dieu, qui ne m’entendait plus ?
Quand les deux épées se touchèrent en grinçant, tout mon corps vibra comme si j’eusse été une corde tendue, et qu’un archet rude eût appuyé sur moi et lourdement glissé. Gustave était perdu ; j’en avais double conscience, par le raisonnement et par le sens propre qui remplaçait en moi la vie absente. Hélas ! il ne m’était pas permis de fuir le navrant spectacle qui était sous mes regards. Mes paupières étaient de marbre. Je ne pouvais pas fermer les yeux.
Oh ! que faisaient-ils, que faisaient-ils tous ceux-là qui vivaient et qui auraient pu se jeter au devant du meurtre ! Dans un hôtel ! à Fontainebleau ! quand la salle des soupers est encore ouverte et que le gaz brûle dans tous les escaliers, n’y a-t-il personne pour accourir alors que deux hommes s’égorgent !
C’est qu’ils avaient parlé tout bas. L’instinct de haine, plus fort que la colère elle-même, avait contenu leurs voix. Ils ne voulaient pas qu’on les vînt déranger. La porte était close. – Leur tragédie allait à pas de loup. – C’était bien plus lugubre et bien plus effrayant.
Ils étaient en garde. Gustave attaqua le premier, furieusement, mais en silence. Gaston para de pied ferme et ne riposta point. Mon parrain n’était pas sans avoir pris des leçons d’armes en sa vie, mais il avait ces grands mouvements maladroits et poseurs des comédiens. Les gens de théâtre sont trop habitués à faire les choses pour rire. Dans la vie réelle, ils ne savent plus rien.
Mon parrain était, dès ce premier instant, aussi parfaitement à la merci de Gaston, que si Gaston lui eût tenu déjà la gorge sous son genou. C’était un mur de fer qui était au-devant du jeune comte. Sa garde haute et ferme repoussait l’épée comme s’il avait eu un bouclier magique et impénétrable.
– Vous voyez bien, dit-il tout bas après quelques passes, – que vous ne pouvez pas vous battre contre moi.
Gustave, au lieu de répondre, se fendit à outrance et lui porta un coup à transpercer un mur. Quand il se releva il n’avait plus d’épée. Gaston l’avait désarmé.
Gustave, grinçant des dents, se baissa pour ramasser son arme. Gaston lui dit encore : – Prenez garde !
Puis l’épée de mon parrain sauta une seconde fois. Gaston mit le pied dessus.
– Je vous préviens que je vais vous tuer, monsieur Lodin, lui dit-il de cette voix compassée qui veut cacher ses tremblements, et sous laquelle la colère concentrée a de sourds éclats.
Gustave se baissa de nouveau pour ressaisir son arme. Gaston ne l’en empêcha point. Il ôta même son pied, mais la tête de mon parrain emporta le corps. Tout son sang était dans son front. Il tomba le visage contre terre…
Gaston le releva et le mit dans un fauteuil. Mon parrain resta une minute comme anéanti. Puis il se couvrit la face de ses deux mains frémissantes.
– Morte ! balbutia-t-il ; morte !
Ils me tournaient le dos tous les deux : Gustave assis, Gaston un genou en terre auprès de lui. Les épées restaient au milieu de la chambre. J’entendais qu’ils sanglotaient tous les deux. Tous deux côte à côte, tous deux, ces rivaux, ces ennemis !
Cet intermède d’abattement ne me donnait plus d’espoir. La colère devait revenir. Je sentis cela dès le premier mot de Gaston.
– Ce n’est pas moi, dit-il, c’est la fatalité… ou plutôt, c’est vous, vous seul… car sans vous elle m’eût aimé ! – Assassin ! murmura Gustave, assassin !
Gaston tendit ses bras vers moi. Gustave essaya de se jeter sur lui, mais il retomba vaincu. Et tous deux pleuraient, je vous le dis, car tout devait être étrange dans cette scène, tous deux pleuraient et gémissaient comme des enfants. Ce fut parmi ses sanglots que Gaston recommença la querelle insensée.
– Je vous ai écrit, reprit-il ; c’était sa volonté… Elle vous aimait… c’est pour cela que je ne vous ai pas tué tout à l’heure… Mais maintenant, vous n’avez plus rien à faire ici… La mort me l’a donnée… Je suis chez moi… Votre vue me rend fou… Sortez !
Gustave eut un rire étranglé à travers ses larmes.
– Fou ! fou ! prononça-t-il avec effort ; – oh ! oui !… misérable fou !
Il y eut un silence. – Puis Gaston souleva mon parrain par les deux épaules, tandis que celui-ci le saisissait à bras-le-corps. Ce fut une sorte de lutte ivre. Ils chancelaient tous les deux.
Gaston dit : – Va-t’en ! – Oh ! je ne peux pas !… balbutia Gustave ; je ne peux pas t’étouffer ! – Va-t’en ! va-t’en ! répétait Gaston, dont le délire ressemblait à l’idiotisme… Ecoute ! s’écria-t-il tout à coup en lâchant Gustave, qui retomba sur le fauteuil, tu as raison, elle est à toi… Mais tu ne l’aimes pas comme moi… Est-ce que tu peux seulement comprendre ce qu’il y a dans mon cœur ?… Veux-tu me la céder ? Je suis riche : veux-tu toute ma fortune ? Es-tu ambitieux ? J’ai des parents puissants… Je ferai de toi, obscur comédien, un homme… un grand seigneur !… Veux-tu ? réponds !… Tu n’as que faire de mon sang… mais, à part mon sang, tout ce qui est à moi, je te le donne… veux-tu ? – Fou ! misérable fou ! répéta Gustave.
Gaston se laissa glisser sur ses genoux.
– Eh ! oui… eh bien ! oui… dit-il, je suis fou… fou et misérable !… Aie pitié de moi… donne-la moi !… vends-la-moi !
Les yeux de Gustave s’agrandirent tout à coup. Il regarda son ennemi dans le cœur.
– Ah !… fit-il en jetant un grand cri.
L’idée naissait en lui, mais si confuse qu’il ne la pouvait point saisir.
Et moi, j’avais espoir. Cet espoir se peut formuler ainsi : – Si sa main effleure la mienne, je suis une vivante !
Gustave prit sa tête à deux mains. Je l’aidais d’un prodigieux effort interne. Enfin, il s’écria, et que la bonté de Dieu soit bénie ! il s’écria :
– Mais… mais… si tu la veux… Elle n’est donc pas morte !
Je me laissai aller à une sorte d’extatique repos. J’étais sûre désormais qu’il viendrait, malgré Gaston, obstacle terrible et vivant qui était entre nous deux. Gaston pâlit.
– Tu te trompes ! dit-il ; elle est morte. – Je veux voir ! s’écria mon parrain.
Gaston le maintint de force et prononça entre ses dents serrées : – Moi, je ne veux pas ! Je te défends de l’approcher ! – Mais, si elle vit, répliqua mon parrain en se débattant, tu ne sais donc pas que toute ma haine tombe… pauvre enfant pour qui l’amour a été comme un breuvage trop violent !… Tu ne sais donc pas que je te plains… que j’ai pitié de toi… que je voudrais te consoler et t’aimer !
Gaston répondit : – Je ne veux pas que tu me plaignes… ni que tu aies pitié de moi… ni que tu me consoles… ni que tu m’aimes… parce que, moi, je te hais !
Mon parrain essaya de se dégager de son étreinte.
– Reste ! lui dit le jeune comte ; elle est morte…
Ils luttaient, et Gustave s’écriait : – Tu mens !… tu mens ! quelque chose me dit que tu dois mentir… Il y a dans mon cœur une joie secrète… – C’est que tu deviens fou, toi aussi… Elle est morte !
Je voyais les forces de mon parrain revenir et grandir.
– Si elle vivait, reprit Gaston, penses-tu donc que je t’aurais laissé vivre !… Si je t’ai épargné par deux fois, c’est qu’elle est morte !
L’argument porta. Je sentis la sueur froide qui perça sous les cheveux de Gustave. Gaston put le dominer de nouveau, quoiqu’en réalité la vigueur de mon parrain fût de beaucoup supérieure. Ce n’était pas la fatigue de la route qui le brisait, c’était la peine. Il était lâche, en outre, devant l’idée d’éclaircir ses doutes. Il redoutait mon approche peut-être autant qu’il la souhaitait, car il ne me voyait encore que de loin et dans l’ombre. Il lui avait suffi d’une parole de Gaston pour troubler son naissant espoir. Sans cette crainte, et malgré l’affaissement où il était, on ne lui aurait pas barré longtemps le passage. Gaston eut un rire cruel quand il sentit que son adversaire faiblissait de nouveau.
– Je te hais, répéta-t-il, et sais-tu pourquoi je te hais ! C’est que cela m’humilie d’avoir été ton rival… de m’être fait ton ami d’un jour, d’avoir bu et mangé en face de toi, à la même table… Bien plus de t’avoir trompé, ce qui me fait descendre si bas que je suis au-dessous de toi !… Je te hais parce que tu m’as rendu menteur vis-à-vis de toi, traître vis-à-vis d’elle, à qui j’aurais donné mon bonheur et mon honneur !… Je te hais parce que tu échappes à cette loi qui nous tient, nous autres gentilshommes… Tu apportes des épées, mais tu échappes à l’épée ! on croise les bras au lieu de te frapper !… Je te hais, parce que je fais à cause de toi le malheur de ma vieille mère… parce que, à cause de toi, je jette au vent les forces de ma jeunesse et le patrimoine de mon père… C’est toi qui es mon malheur et ma chute… C’est toi que je fuis dans l’orgie du vin et du jeu…
Il râlait. Il reprit haleine. Gustave dit avec un calme étrange :
– Monsieur le comte, elle vit : j’en jurerais !… Et, plus je vous écoute, mieux je sonde la blessure envenimée de votre âme… – Appelle-la donc, si elle vit ! s’écria Gaston ; si elle dort, éveille-la ! – Suzanne ! appela en effet Gustave, – Suzanne !
Tout mon cœur s’élançait vers lui. En ce moment, Gaston me faisait horreur et pitié. Il éclata de rire pendant le silence qui suivit l’appel de mon parrain. Celui-ci pâlit d’indignation.
Gaston poursuivit : – Je ne croyais pas pouvoir encore éprouver une jouissance en ce monde : je me trompais, puisqu’il me reste à te voir souffrir !… Crie ! crie ! amant heureux ! crie, fiancé ! on ne te répondra pas !
Gustave avait la tête entre ses mains.
– Elle n’était pas morte quand vous m’avez écrit cette lettre, dit-il, comme s’il eût espéré encore fléchir la rage de Gaston ; cette lettre est d’un homme de cœur… c’est la première folie de la douleur qui m’a poussé, quand j’ai pris ces épées… Vous dites que vous êtes gentilhomme, vous avez dû vous conduire en gentilhomme.
Une joie fauve se peignit sur les traits de Gaston. Je crus qu’il allait se calomnier lui-même. Mais son cœur soulevé ne laissa pas passer cet odieux mensonge. Il aima mieux insulter encore.
– Monsieur Gustave Lodin, dit-il avec ce brutal dédain qui le faisait si différent de lui-même ; vous ne savez pas vous servir de mes armes, moi, j’ignore l’usage des vôtres… Je n’ai pas fait ce que vous auriez fait à ma place… Je voulais que Suzanne fût comtesse du Meilhan ; je ne l’ai pas oublié… Mais ne m’interrogez plus ; je ne vous répondrais pas… je n’ai pas achevé ce que j’avais à vous dire… J’ai d’autres raisons encore de vous haïr. Voulez-vous que je vous donne la meilleure ? C’est que vous n’aimez pas Suzanne ! – Oh !… se récria Gustave. – Elle vous aimait, elle, je le sais bien. C’est l’éternel malheur de ces pauvres belles créatures : entre deux cœurs, jamais elles ne choisissent celui qui est véritablement dévoué… L’aimiez-vous, monsieur Gustave Lodin, le jour où vous l’abandonnâtes pour une fille d’auberge ?… L’aimiez-vous, le jour où vous la laissâtes partir, vous son protecteur et son tuteur, avec une famille inconnue ?… L’aimiez-vous pendant les longues années où vous n’avez pas même donné signe de vie ?… L’aimiez-vous, quand vous épousiez cette femme qui était si digne de porter votre nom… cette comédienne ! L’aimiez-vous, quand, marié, et sur le point d’être père, vous cherchiez à entraîner, à séduire la compagne de votre enfance, en lui promettant de l’épouser ?…
Je ne puis cacher que j’avais le cœur serré en écoutant cela. Mais Gustave répondit en se levant : – Monsieur du Meilhan, je ne dois compte de mon cœur qu’à elle et qu’à Dieu. Retirez-vous !
Il était debout. Il avait sa force et sa dignité. Il repoussa Gaston sans violence et poursuivit : – De vos insultes, monsieur le comte, je ne ferai même pas mention… Je sais ce que votre famille respectable a fait pour Suzanne, ma femme. – Ta femme ! se récria Gaston qui bondit vers les épées. – Ma femme devant Dieu ! repartit mon parrain avec un calme qui accompagne souvent les terribles résolutions ; vous faites bien de ramasser les épées, monsieur le comte, car si ma femme est morte, comme vous le dites, je vais mourir ici ou vous punir… Faites-moi place ! Il faut que je sache enfin la vérité.
Il s’avançait d’un pas lent et ferme vers le lit. Gaston, rugissant et affaibli par son exaspération même, voulut se jeter sur lui. Non-seulement Gustave l’écarta, mais il lui arracha les deux épées. Sous son calme apparent, je voyais la tempête près d’éclater. Il s’arrêta à deux pas de mon lit, avant même d’avoir fixé sur moi un véritable regard d’examen. Il prit les deux épées à poignée et les brisa sur son genou, de façon à garder aux pointes une longueur d’un demi-pied. Il poussa les gardes sous le lit. Avec son mouchoir entortillé, il fit une sorte de manche à l’une des pointes et lança l’autre au bout de la chambre.
– Ceci est l’arme de tout le monde, monsieur le comte, dit-il, l’arme qui n’a besoin, pour être bien emmanchée, que d’une main ferme et d’un cœur brave… J’ai la mienne ; préparez la vôtre… Avec cela votre science et mon ignorance seront parfaitement à l’aise, et entre nous, Dieu jugera.
Gaston eut un cri de joie sauvage, il s’élança sur le tronçon d’épée comme sur une proie.
– Ah ! dit-il, qu’elle soit morte ou vive, maintenant tu ne peux plus m’échapper !
Gustave me regardait. Je vis deux grosses larmes s’échapper de ses yeux.
– Adieu, Suzanne ! murmura-t-il.
Il me croyait morte.
– Eh bien ! fit Gaston qui emmanchait son poignard.
Gaston déroula son mouchoir qui ne s’adaptait pas bien autour de la lame. Cela donna un peu de temps. Gustave se pencha. Ses larmes me mouillèrent. Sa bouche effleura mes lèvres. Je vis ses cheveux se dresser sur son crâne. – Sans doute que mes lèvres étaient froides. Il se retourna et dit à Gaston : – Je suis prêt, monsieur le comte, je sais tout ce que je voulais savoir… L’un de nous deux va mourir ici !
Mais comment exprimer ce qui se passa dans cette enveloppe glacée que mon Gustave venait de prendre pour un cadavre ? Un mouvement indéfinissable commença, au moment où les lèvres de Gustave touchèrent ma bouche. Je ne sentis point son baiser à la place où il me le donnait ; je le sentis au plus profond de mon cœur. Ils étaient tous deux au milieu de la chambre, Gaston et Gustave, pied droit contre pied droit, œil contre œil, main contre main. Leurs haleines se croisaient. Ils ne prononcèrent plus une parole. J’entendais et je distinguais leurs respirations l’une de l’autre. Gaston était une hyène en ce moment. Il attendait le coup de Gustave pour prendre son avantage. Je crois qu’il avait quelques vagues données sur l’escrime possible en ce genre de combat, car son bras gauche était en garde, prêt à parer. Gustave ne savait pas. La colère s’était allumée en lui. Il voulait tuer, lui aussi ; mais par suite de cette irrésolution débonnaire qui était sa nature même, il répugnait à frapper le premier coup.
Gaston devait se lasser le premier. Il appela la parade de mon parrain au ventre, puis au visage et lui lança un coup terrible en plein cœur. Un cri triomphant s’échappa de sa poitrine. Il crut avoir percé son rival de part en part. Mais le tronçon d’épée, rencontrant le bras gauche de Gustave, trop lent à la parade, s’était engagé dans l’étoffe de la manche, et Gaston fut obligé de se jeter en arrière pour éviter la riposte qui lui venait à la gorge. Il y eut du sang à sa chemise. La pointe du poignard de Gustave était rouge. Gustave se remit en garde, Gaston resta à distance, pliant les jarrets et se ramassa, comme un tigre qui va bondir. Il est bien vrai que cette façon de combattre lui enlevait toute sa supériorité. Le sang-froid résigné de mon parrain valait autant que sa fougue, et son agilité était plus que compensée par la vigueur virile de Gustave.
Ce fut un bond de tigre qu’il fit en effet. Gustave se jeta de côté, Gaston l’avait prévu et son coup ne perdit rien de son aplomb. Gustave chancela. Il avait une blessure au flanc. Il frappa. Gaston passa sous son fer, mais il manqua le corps en se relevant, et son coup, qui devait être mortel, s’égara sous l’aisselle de mon parrain. Gustave serra le bras instinctivement. Le bras de Gaston se trouva pris comme dans un étau. Il fut réduit à saisir de la main gauche le bras droit de Gustave et la lutte corps à corps commença.
Elle dura longtemps. Des deux côtés, l’acharnement était au comble. Ils tombèrent dix fois et dix fois se relevèrent sans lâcher prise ni l’un ni l’autre.
Le bruit de leurs chutes s’amortissait sur le tapis déjà taché de sang. Et pas une parole, deux râles qui se répondaient. Enfin Gaston poussa un cri d’angoisse et de rage. Ses reins cédaient sous la pression plus puissante de la main de Gustave. Il se renversait, cassé en deux, pour ainsi dire, et n’était plus soutenu que par son adversaire lui-même. Sa main gauche, engourdie, faiblit et lâcha prise. Il se vit mort. Il ne se défendit plus. Mais sa fureur survivait à ses forces, et, comme s’il eût craint la pitié, il cria dans le visage de Gustave, première et dernière parole de cette lutte de bêtes fauves : – Elle est morte ! elle est morte ! tu ne l’auras pas ! Gustave, enragé à son tour, l’écrasa sous le poids de son corps et chercha la bonne place où mettre son poignard. Gaston riait, grinçait des dents, l’excitait follement, répétant : – Tu ne l’auras pas ! elle est morte ! elle est morte !
Mais tout à coup, au moment où Gustave levait le bras, la figure de Gaston se décomposa, exprimant une stupéfaction subite et profonde où se mêlaient la terreur et la joie. Et Gustave ne frappa point, parce qu’une main qui n’appartenait pas à son ennemi, venait de lui saisir le poignet. Il se retourna.
Il se dressa de son haut. Son poignard tomba. Il étendit ses deux bras et se laissa choir à genoux, auprès de Gaston, qui était déjà prosterné et qui avait les mains jointes.
– Suzanne ! prononcèrent-ils en même temps tout bas, comme s’ils eussent craint de faire évanouir la vision.
J’étais debout, au-devant d’eux, vêtue de mon drap blanc et blanche comme un fantôme. Etait-ce une morte qui se levait pour empêcher le meurtre ? Etait-ce une vivante éveillée du lourd sommeil de l’agonie ?
– Suzanne !… Suzanne !… répétaient-ils tous deux.
Mais la vision était muette. Ma bouche restait comme un marbre, et l’effrayante immobilité de ma prunelle les glaçait. Je tendis le bras vers la porte.
Gaston me comprit. Il se traîna toujours à genoux, jusqu’au seuil. Sur le seuil, il s’arrêta. Il leva vers moi ses mains jointes, et renversa en arrière sa belle tête, qui disait éloquemment son mortel désespoir.
– Adieu, Suzanne ! murmura-t-il ; ce n’est pas moi qui ai fait tout cela, c’est mon amour !… Adieu, Suzanne !… adieu ! adieu !…
Il fit un geste d’amer découragement et s’enfuit. Gustave me reçut dans ses bras. Pendant une minute encore, mon mal lutta contre sa vivifiante influence. Puis, tout mon être sembla se fondre, et un torrent de larmes s’échappa de mes yeux. C’est ainsi que revient la vie : par les larmes. Je vivais et je m’écriai : – Gustave ! Gustave !…
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