‹ Madame Gil BlasChapitre 50 sur 70 · Chapitre 9 Voyage.

Chapitre 9 Voyage.

Quatre jours après ces violences et ces déchaînements, nous courions, mon parrain et moi, gais, insouciants, heureux, sur le chemin de Marseille.

Mais, avant d’entrer dans le récit de notre voyage d’Italie, je dois régler quelque petit arriéré avec le lecteur.

A la suite de la scène qui termine le chapitre précédent, je m’évanouis aussitôt que j’eus recouvré la parole et la faculté de pleurer. Ces mots : Gustave ! Gustave ! furent les seuls que je prononçai. Ils disaient tout. Je ne retrouvai mes sens que pour m’endormir d’un paisible et délicieux sommeil. Gustave veilla auprès de moi.

Le lendemain, je reçus une lettre de Gaston : lettre soumise, douce, repentante. Il avait songé à sa mère au moment de se tuer : car il avait voulu se tuer. Il me disait :

« Suzanne, maman marquise vous aurait accusée de ma mort. J’ai pensé à cela. Je veux vivre. »

Gustave lut la lettre de Gaston d’un bout à l’autre, et ne dit que ce mot : – Pauvre enfant !

Il n’y avait pas un atome de rancune contre Gaston dans le cœur de Gustave. Il ne me raconta même pas tout de suite les perfides moyens dont Gaston s’était servi contre lui.

Il y a une chose que je ne pourrais pas expliquer clairement, parce que mon ignorance restait entière au moment dont je parle, c’est la question des motifs mêmes qui m’avaient déterminée à quitter Paris et à me faire enlever par Gustave. Evidemment, il y avait du Gaston là-dedans. Il avait dû me tendre un piège pour m’attirer à lui. Mais il y avait aussi autre chose. Que Gaston eût réussi à tromper la bonne foi de mon vieil ami Antoine, c’était possible ; que Gaston eût séduit mademoiselle Suzon, ma fidèle camériste, ce n’était pas difficile. Mais la lettre si pressante du prince Maxime ! Le pouvoir de Gaston n’avait pu s’étendre, assurément, jusqu’au prince Maxime. Il en était de même de madame la comtesse de Champmas-d’Argail, qui m’avait tirée à part l’avant-veille pour me dire : – La pauvre Eugénie Mutel n’a plus d’espoir qu’en vous. Ce n’était pas Gaston qui lui avait dicté cela.

Cependant, je gardais un doute, et ce doute ressemblait presque à un remords. Eugénie m’avait écrit quelques jours auparavant. Eugénie ne m’avait rien dit qui pût se rapporter à tout ceci. Je la savais fière et surtout si bonne ! Peut-être avait-elle craint de m’imposer un sacrifice. J’ai besoin d’appuyer sur ces faits, et j’avoue franchement au lecteur que ceci est une justification préalable. Je veux prouver que mon voyage d’Italie ne fut pas un acte d’ingratitude ou même de légèreté.

Mon départ fut, dès le principe, un acte de dévoûment. Maintenant, l’attrait de la liberté, le bonheur de voyager avec mon Gustave, ne pesèrent-ils point un peu dans la balance ? Je n’ai jamais voulu me poser en stoïcienne. Voilà ce que je dois avouer, c’est que mes doutes existaient. La preuve, c’est que je voulus relire cette fameuse lettre du prince Maxime. J’avais changé de robe en me levant. Cependant, je trouvai la lettre dans ma poche. Je ne réfléchis point pour le moment à ce détail. La lecture de la lettre ne put qu’augmenter mes doutes. Je connaissais l’écriture du prince pour avoir vu sa correspondance avec Eugénie, lors de l’aventure de la comtesse Florence. Ceci n’était point l’écriture du prince. Chose singulière ! si je n’eusse point changé de robe, la vérité m’aurait apparu dès ce moment plus claire que le jour.

Nous tînmes conseil, Gustave et moi. Gustave était naturellement l’avocat du voyage. Il mit en avant des arguments fort sensés. Les raisons qui m’avaient déterminée à partir étaient toujours les mêmes. En outre, après la campagne que venait de faire Gaston, ma présence chez maman marquise n’était plus guère possible. Que répondre à cela ?

Il y avait bien un motif de ne pas déployer trop largement mes ailes : j’étais sans argent, Gustave aussi. Mais je me souvins de l’offre de mon bon Antoine. J’écrivis à maman marquise une lettre où je tâchai de faire Gaston le moins coupable qu’il me fut possible, – et j’écrivis une lettre à Antoine pour lui demander ses mille écus. Puis nous agitâmes, Gustave et moi, la question de savoir où nous dirigerions notre vol. Gustave prononça le mot Italie. Le choix fut fait.

J’avais demandé trois jours pour m’occuper du fils de Gustave et de la fille de la comtesse Florence.

C’était un amour que le fils de Gustave. Je trouvais déjà qu’il ressemblait à son père. Il est, m’a-t-on dit souvent, dans la nature même de la femme de ne point aimer l’enfant d’une rivale. Je conviens de la vérité du fait, en général. Mais l’affection que j’avais pour Gustave, quoique ce fût réellement une passion, n’avait point les allures ordinaires de la passion. Il y avait dans cette tendresse une nuance de fraternelle amitié. Cette tendresse était peu susceptible de jalousie. C’était l’amour des épouses dévouées, l’amour qui dure… Mon amour était bon, mon amour était indulgent, mon amour acceptait l’objet aimé tel qu’il était et ne s’ingéniait jamais qu’à le parer ou à lui chercher des excuses.

Je suis franche parce que j’ai été clémente. L’objet aimé en avait bien un peu besoin, et les philippiques de maître Gaston contre mon parrain renfermaient quelques grosses vérités parmi leurs exagérations folles. A dater de l’histoire de Fanchon, la servante de Condé-sur-Noireau, jusqu’au jour où mon Gustave avait été crocheté par un sauveteur, l’objet aimé n’avait pas été positivement le modèle des amants. Mais c’était mon Gustave, mais c’était mon parrain, mon mari, mon compagnon choisi pour tout le voyage de ma vie !

J’adorai son fils comme s’il eût été le mien. La petite Florence était charmante aussi. Nous les mîmes ensemble tous deux chez la femme de Rambouillet, qui était de la connaissance d’Eugénie. Nous payâmes plusieurs mois d’avance, et nous partîmes. Mon château en Espagne était d’avoir ces deux chers petits à la maison, lors de notre retour en France.

A Fontainebleau je trouvai une lettre de mon bon vieil Antoine, contenant les trois mille francs qui étaient toute sa fortune.

La lettre dans laquelle il me remerciait d’avoir pensé à lui était singulièrement triste. Elle ne me parlait de personne, pas même d’Eugénie. Elle contenait seulement, à la fin, une phrase ainsi faite : « Je commence à me faire bien vieux, ma chère demoiselle Suzanne, et je vois tout en noir. Je n’ai plus à aimer que vous, mon Eugénie et mon fils François, qui vient d’être nommé chef d’escadron de spahis, sur le champ de bataille, là-bas en Afrique, et qui se fera bien casser la tête quelque jour, au train où il va. Adieu, je vous embrasse bien tendrement, et je vous le dis maintenant comme je vous le dirai plus tard : s’il arrive malheur en cette terrible semaine, vous aurez votre conscience pour vous. »

Je le confesse : je m’appliquai à moi-même ces mots terribles : terrible semaine. Je crus qu’Antoine faisait allusion à la conduite de Gaston, et qu’il s’inquiétait pour ses maîtres. Gustave avait toujours ses papiers de comédien. Nous prîmes, ce jour-là même, nos passeports pour Naples. Le lendemain, nous nous installions dans le coupé de la diligence de Marseille.

· · ·

A Montargis, pendant qu’on relayait, j’entendis, autour de la voiture, des badauds causer de l’affaire de la sage-femme qu’on devait juger à Paris.

Je pris les mains de Gustave et je lui dis :

– Il n’y a qu’une chose au monde que je ne pourrais pas te pardonner… Mon parrain, je t’en prie, ne me cache jamais rien de ce qui concerne Eugénie. – Je ne t’ai rien caché, Suzanne, me répondit Gustave. – Tu savais qu’elle devait être jugée à cette session ? – Je l’avais vu dans les journaux… Je ne croyais pas que tu pusses l’ignorer. Mais, m’écriai-je, on s’occupe donc bien de cette affaire-là ? – Les journaux s’occupent de toutes les affaires… Veux-tu descendre, Suzanne ?

Il tournait la tête feignant de vouloir ouvrir la portière.

– Non, répondis-je. Ecoute-moi, mon parrain… tu ne sais pas le mal que tu me fais !… Si je n’avais plus confiance en toi… confiance entière, absolue, je serais malheureuse… Au nom de Dieu, ne me cache rien !

Il eut un moment d’impatience en répondant : – Tu es folle, Suzanne !… Pourquoi veux-tu que je te cache quelque chose ?

Mais il rougissait. Mais ses regards n’osaient point se fixer sur moi. J’abandonnai sa main.

– Gustave, lui dis-je, ouvre la portière, je vais descendre.

Il obéit en murmurant le mot caprice.

– Ce n’est point un caprice, continuai-je ; il faut que je retourne à Paris.

Il se mit entre moi et la portière ouverte.

– Je veux interroger, continuai-je, ceux qui n’ont pas d’intérêt à me tromper. – Suzanne ! Suzanne ! s’écria Gustave, as-tu donc pu penser que je t’avais trompée ! Je t’ai caché quelque chose, c’est vrai… mais cela ne regarde que moi… Quand on aime bien, on est jaloux, Suzanne… – Sur ton honneur, l’interrompis-je, tu n’as rien appris d’Eugénie ? – Une seule personne m’a parlé d’elle, c’est le vieux domestique de madame la marquise du Meilhan… l’ancien cocher Antoine… Quand je suis allé pour te voir le lendemain de ton départ, il m’a dit : « Nous la sauverons… grâce à mademoiselle Suzanne qui est un ange… » J’avais oublié cela, parce que l’annonce de ton départ me jeta tout de suite après dans le plus terrible trouble que j’aie éprouvé en ma vie… Mais, ajouta-t-il en baissant la voix, je n’ai pu oublier une autre circonstance… Tu connais le prince Maxime, Suzanne ?

Le lecteur doit comprendre que certains épisodes de ma vie, qui étaient positivement le secret d’autrui, restaient un mystère pour Gustave. Je ne sais pas si j’avais jamais prononcé devant lui le nom du prince Maxime.

– Je connais en effet le prince Maxime, répondis-je ; c’est un parent de la famille du Meilhan. – Et qui ne voit pas la famille du Meilhan, m’a-t-on dit ? – Qui la voit du moins très-peu. – Et toi, Suzanne ?… es-tu son amie ? La voix de Gustave était altérée. Je ne sais pourquoi mon trouble était si grand. Je voulus sourire et je dis :

– Il faut au prince Maxime de plus grandes dames que moi pour amies. – C’était pourtant toi, Suzanne, répliqua Gustave avec une certaine vivacité, que ce prince Maxime venait chercher à l’hôtel du Meilhan. – Tu l’as vu ? m’écriai-je. – Oui, je l’ai vu. – Et il ne t’a point parlé d’Eugénie ?

Gustave poussa un long soupir de soulagement.

– Ah !… fit-il en me baisant la main, c’est donc encore pour cette Eugénie ! – Réponds ! réponds !… disais-je toute pâle et les larmes aux yeux. – Cette Eugénie ! répéta Gustave ; je crois que tu l’aimes mieux que moi !

Puis, comme je fronçais le sourcil, dans ma fiévreuse impatience, il ajouta :

– Non, Suzanne, le prince Maxime n’a pas parlé d’Eugénie ; il a parlé de toi, et il a dit : – Comment a-t-elle pu partir sans me voir ?

Le cœur humain est plein de ces mystères que nul n’éclaircira. Je n’aimais que Gustave au monde ; mais dès que la pensée du prince Maxime entrait en moi, j’éprouvais un trouble si grand que, déjà plus d’une fois, j’avais dû interroger ma conscience. Je puis me rendre cette justice, que j’étais franche avec moi-même : qualité beaucoup plus rare qu’on ne le croit. Eh bien ! ma conscience interrogée restait muette. Je ne pouvais obtenir aucun renseignement précis auprès de moi-même. J’écoutais bien en dedans de moi une voix qui me disait : Tu ne l’aimes pas. – Et comment l’aurais-je aimé, puisque j’adorais mon Gustave ? Mais je sentais qu’il exerçait sur moi, sur mes actions, sur toute ma vie, une influence tout à fait disproportionnée à l’intimité de nos relations. Lui avais-je parlé quatre ou cinq fois ? C’était tout au plus. Et chaque fois que je lui avais parlé, jamais il ne s’était agi de lui ni de moi.

Mais lui, Maxime, avait-il parlé à Gustave et savait-il réellement du nouveau au sujet d’Eugénie ?

A Cosne, nous descendîmes, et je priai Gustave de demander une chambre.

– J’ai une lettre à écrire, lui dis-je. – A qui ? – La lettre est, par le fait, pour madame la comtesse de Champmas-d’Argail, mais je ne puis la lui adresser à elle-même.

Gustave pâlit.

– Alors, murmura-t-il, c’est au prince Maxime, son frère.

Je répondis affirmativement, et je dus rougir, car je songeais aux réflexions qui m’avaient occupée une partie de la route. Gustave n’ajouta pas une parole. Il fit apporter dans notre chambre, pendant que les autres voyageurs prenaient leur repas, tout ce qu’il fallait pour écrire. Je pris la plume et je la trempai dans l’encre. – Mais elle resta suspendue au-dessus du papier. Gustave était tout à l’autre bout de la chambre. Il affectait de me tourner le dos. Il battait la retraite avec ses doigts sur les carreaux de la croisée. On n’a pas besoin d’expérience pour traduire ces grimaces du cœur. Je devinai que, sous ces grands airs d’indifférence, mon pauvre parrain était à la torture. Je l’appelai. Il vint en sifflant un air de vaudeville. Il avait les mains derrière le dos.

– C’est étonnant, lui dis-je, depuis ma crise, chaque fois que je veux écrire, le sang me porte au cerveau… Veux-tu me servir de secrétaire ?

Il ne fit qu’un saut jusqu’à la table. En me prenant la plume des mains, il me donna un gros baiser sur la joue. Un baiser d’autrefois, un baiser de parrain, comme il m’en donnait sous le petit bouquet d’ormes, dans notre hameau de Saint-Lud. Je lui sus gré d’avoir jeté bas son rôle. Du reste, je dois dire que, près de moi, Gustave ne sentait jamais le comédien. Il m’aimait franchement et de tout son cœur.

– Je te remercie, lui dis-je, je vais dicter : écris. – Ah ! Suzanne, ma Suzanne ! s’écria-t-il, tu m’as cru jaloux, et tu te venges ! Ce qui me console, vois-tu, c’est que les autres ne sont pas plus que moi dignes de toi. – Me suis-je trompée, mon parrain ? demandai-je, es-tu jaloux ?

Il attira ma main contre ses lèvres, et, au lieu de répondre :

– Voyons ce que tu dis à ton beau prince Maxime, j’attends. Je dictai :

« Monsieur, ma femme me charge de vous informer… »

Il se leva et me saisit entre ses bras. Il pleurait en m’embrassant.

– Eh bien ! lui dis-je, ne suis-je pas ta femme ? – Suzanne ! ma petite Suzanne ! balbutiait-il, que je suis heureux ! que je suis heureux !… – Le temps passe, mon parrain, fis-je ; on va nous appeler.

Il se rassit bien vite et reprit la plume.

La lettre au prince Maxime fut ainsi conçue :

« Monsieur,

« Ma femme me charge de vous informer que, par suite de son départ, elle ne peut plus veiller sur le dépôt qui lui a été confié. Avant de quitter la France, elle s’est rendue à R… chez la femme que vous connaissez et dont vous avez l’adresse. Dès que les circonstances nous auront permis de régulariser notre situation, ma femme se chargera elle-même du dépôt, si vous le voulez bien. Elle a pour cela mon consentement, car, en l’unissant à moi, j’épouse tous ses dévouements. « Veuillez agréer, etc.

« GUSTAVE LODIN. »

Mon parrain écrivit cette lettre en silence. Quand il l’eut achevée, il se tourna vers moi.

– Cette lettre en dit beaucoup, Suzanne, murmura-t-il ; as-tu bien réfléchi ? – Mon parrain, répondis-je, je ne veux plus que tu sois jaloux.

Il m’embrassa, et nous descendîmes.

La lettre fut mise à la poste à Cosne.

C’était le 19 janvier 1841. – Remarquons bien cette date.

A Nevers, nous entrâmes à l’hôtel avec une faim dévorante. Nous n’avions pas mangé depuis Fontainebleau.

Je ne parlerais pas de cette station, si je n’avais souvenir d’un fait étrange qui se passa à table.

Il y avait entre Gustave et moi un journal parisien, la Gazette des Tribunaux. Ce souvenir est tellement précis en moi que je vois encore la date devant mes yeux : 18 janvier 1841.

Pressée par l’appétit comme je l’étais, je remis à quelques minutes ma curiosité, qui me sollicitait à ouvrir ce journal. Après le potage je voulus le prendre. J’avais si bien remarqué la place où il était que j’avançai la main, sans regarder, en avalant ma dernière cuillerée. Je ne rencontrai que le pain de Gustave. Le pain de Gustave était à la place du journal.

– C’est toi qui l’as pris ? m’écriai-je. – Quoi donc ? me demanda Gustave. – Le journal. – Quel journal ?

Il ne l’avait pas vu. J’appelai le garçon. Le garçon n’avait pas pris le journal. On le chercha partout. On le cherchait encore quand nous remontâmes en voiture. L’idée ne me vint pas alors que Gustave avait pu le soustraire.

Ce journal du 18 janvier contenait l’acte d’accusation d’Eugénie Mutel, renvoyée, pour crime d’infanticide, devant la cour d’assises de la Seine. Eugénie Mutel, au moment où je prenais mon repas à l’auberge de Nevers, était devant ses juges.

Je n’ai point ici à accuser Gustave. A l’heure où nous étions je ne pouvais plus rien pour ma pauvre Eugénie. C’était une grande douleur qu’il m’épargnait. Peut-être était-ce là son seul but. Mais il est constant que si j’avais eu entre les mains ce numéro de la Gazette des Tribunaux, je n’aurais pas voulu quitter la France sans connaître l’arrêt d’Eugénie Mutel.

Cet exil n’avait en effet qu’un prétexte, et, de ma part, ce prétexte était souverainement sincère. Donner à Eugénie une chance d’amortir la haine de ses persécuteurs. Gustave aimait. En m’entraînant, il cédait à son amour. En me cachant un horrible malheur, il écartait de nos joies un voile de deuil. Que dire ? Condamnez Gustave, si votre justice ne peut l’absoudre entièrement, lecteur ; – mais ne niez pas la fatalité qui fut en tout ceci.

Nous arrivâmes à Marseille le 20.

Le 21, dès le matin, nous montâmes à bord du Mongibello, ce paquebot fameux sur lequel a passé et repassé toute notre génération.

Le soir du premier jour nous étions assis sur le pont, Gustave et moi, non loin du timonier, occupé à sa manivelle. La mer était splendide : sombre de trois côtés et profonde comme l’infini ; du quatrième côté, la lune demi-pleine mettait un diamant à chaque pointe de vague. Il voguait, ce croissant d’argent, comme une nef sereine au sein de cette autre mer bleue aussi et plus profonde encore, qui était sur nos têtes. Pas un nuage au ciel. Sur l’eau, la nuit, rayée par cette trace éblouissante, où foisonnaient des myriades d’étincelles. Et, dans le grand silence, le bruit turbulent de nos roues qui laissaient derrière nous, à perte de vue, l’écume confuse, longue comme un ruban déroulé. Gustave était joyeux et recueilli. Il venait de me dire :

– Tu ne m’appartiens bien que d’aujourd’hui, Suzanne. Depuis que nous avons quitté ce rivage, il me semble qu’il n’y a plus rien entre toi et moi.

J’étais distraite. Je songeais. Je ne connaissais pas la mer avant cette heure. J’étais comme baignée dans ces tranquilles immensités. Je respirais à pleine poitrine la brise aux saveurs sévères. J’écoutais Gustave, mais j’écoutais surtout mon propre cœur. J’aimais. J’aimais Gustave en quelque sorte indépendamment de lui-même. Je me créais mon Gustave. Je ne veux point dire que ma nature soit poétique par excès ; je crois tout simplement le contraire ; mais il est des heures et des lieux qui font jaillir la poésie d’un cœur comme le tranchant du caillou tire l’étincelle de l’acier.

Une jeune fille, – une enfant, – que je n’avais pas encore aperçue, sortit de la cabine avec une femme d’un certain âge qui semblait être sa gouvernante. La jeune fille avait l’air languissant. A sa taille je lui aurais donné de treize à quatorze ans. Elle vint s’appuyer contre le bordage pour regarder la mer. La duègne resta derrière elle. Au bout de quelques minutes, la duègne dit :

– Avez-vous assez pris l’air, mademoiselle ?… Monsieur vous attend.

La jeune fille se retourna à demi. Elle était ainsi à contre-jour ; je ne distinguais pas du tout son visage. Mais sa pose avait des grâces délicates et charmantes. Je devinais une exquise beauté dans les lignes perdues de son profil.

– J’étouffe en bas, bonne amie, répondit-elle.

Quel écho cette voix réveilla-t-elle en moi ? Je n’avais jamais vu cette jeune fille. Je ne connaissais aucune jeune fille de son âge. Mon cœur battit. Un frisson, léger et subtil me parcourut le corps. Adieu mon rêve !

Gustave me parlait. Je n’aurais pas su dire quelles paroles il prononçait à mon oreille. Ce n’était certes pas ce qu’avait dit cette jeune fille qui m’impressionnait ainsi. Il n’y avait là nul roman : un enfant qui se sauve de la cabine pour éviter le mal de mer.

Etait-ce la voix ? Je ne me souvenais pas de l’avoir jamais entendue. Savais-je au moins, en ce moment, à quelle voix connue ressemblait la voix de cette jeune fille ?

Non. Mon esprit, vivement éveillé, sollicitait en vain mes souvenirs. Ce n’était qu’une impression, mais elle était profonde.

Quelques minutes encore se passèrent. Une tête se montra en haut de l’escalier des premières. Le corps auquel appartenait cette tête restait dans la cage de l’escalier. C’était un homme, coiffé par le capuchon d’un caban de voyage. Il appela : – Madame Gastier ! La duègne se dirigea aussitôt vers lui.

J’essayai de distinguer les traits de cet homme. Au risque d’être monotone ou de passer pour maniaque, je dois dire que le son de sa voix m’avait encore frappée tout particulièrement. Mais non point de la même manière que la voix de la jeune fille. Le capuchon du caban me cachait presque entièrement le visage du nouveau venu. Je pouvais apercevoir seulement, à la lueur d’une lanterne de ronde, placée à quelques pas de là sur les planches mêmes du pont, une grosse paire de favoris grisonnants. Parmi les gens avec lesquels je m’étais trouvée en rapport, nul n’avait de favoris semblables. Et pourtant, ce n’était ici ni un reflet, ni un écho. – C’était une identité. – J’avais entendu cette voix-là quelque part. Procédant logiquement, je me demandai aussitôt à moi-même quelles étaient les personnes dont j’avais entendu la voix sans voir les traits de leur visage. Dès que je me fus adressé cette question, j’eus comme un vague serrement de cœur, annonçant que j’allais toucher dans mon passé des cordes douloureuses ou terribles. Ce sentiment n’est pas de ceux qu’on ait exprimés souvent, mais chacun l’éprouve à différents degrés, tous les jours de la vie. L’instinct, ou plutôt le sens intime, précède la pensée comme la lumière d’un coup de feu devance la détonation. L’homme, cependant, disait à madame Gastier : – Faites rentrer Marie. J’entendis ce nom, bien qu’il fût prononcé à voix basse. Cela donna le change à mes investigations. Je changeai de piste, je m’attachai à ce nom de Marie. Avais-je connu des Marie ? Pas une ! L’enfant, accoudée contre la balustrade, respirait avec délices l’air frais et pur qui nous venait des côtes de Sardaigne. C’était une frêle et charmante créature. Je pense qu’elle n’avait pas pris garde à l’apparition de l’homme encapuchonné. Celui-ci disparut.

Dès que je ne le vis plus, une sorte d’illumination éclaira tout à coup mon esprit. Je cherchais à me rappeler les circonstances où j’avais entendu sans voir. Il en était une frappante et que je ne devais oublier de ma vie. L’accouchement à tâtons, l’accouchement du boulevard des Invalides ! Cette voix, – je l’aurais juré, – était une de celles que j’avais entendues dans la chambre, autour du lit de douleur.

L’imagination commet parfois d’étranges erreurs. L’idée du temps se voila dans mon esprit et je pensai à l’enfant que j’avais mis au monde en regardant la jeune fille. Cette aventure qui me poursuivait si loin me rendait folle ! L’enfant du boulevard des Invalides n’avait pas un an, – si un miracle lui avait conservé la vie. Quant à la mère, je l’avais revue à Paris ; elle était mariée ; c’était madame Edmond de Gérin.

La duègne revint vers la jeune fille. – Allons, mademoiselle Marie, dit-elle, monsieur est venu lui-même nous appeler !

– A quoi songes-tu donc, Suzanne ? me demandait en ce moment Gustave, tu ne me réponds pas ! – Silence ! lui dis-je brusquement.

Il me regarda étonné, puis ses yeux interrogèrent tous les objets environnants. Il n’avait rien vu, rien entendu. Et, par le fait, qu’y avait-il à voir et à entendre ! A chaque instant quelqu’un sortait de la cabine comme avait fait cette jeune fille. On pouvait remarquer de plus ici un père venant appeler sa fille, pour laquelle il redoutait peut-être la brise trop fraîche des nuits. L’enfant semblait faible. – A ce moment-là même elle toussa. Gustave avait donc raison de s’étonner. Mais peu m’importaient, en vérité, ses surprises. J’écoutais, – j’écoutais passionnément, guettant la réponse de la jeune fille. Cette réponse ne fut qu’un mot : – Déjà ! dit-elle d’un accent de regret. Et Gustave : – Mais qu’as-tu donc, Suzanne ?… Tu tressailles et voici ta main toute froide !

J’avais tressailli, c’est certain. Ma main était glacée. Une émotion extraordinaire me serrait la poitrine. Mais, sur l’honneur, je ne savais pas encore pourquoi. Ce tressaillement, en effet, ne se rapportait plus à l’homme inconnu, mais à la jeune fille elle-même.

La jeune fille jeta un dernier regard sur la mer. Je vis un fugitif éclair dans ses yeux, où se mirèrent un instant les paillettes du large. Mais le dessin de sa figure m’échappait. Elle avait la tête baissée. Madame Gastier, la duègne, la prit sous le bras. Elles se dirigèrent toutes deux vers l’escalier des premières. Quand elles y arrivèrent, elles me présentaient le dos, tout naturellement ; il le fallait pour descendre les premières marches. Je me dis avec dépit :

– Je ne pourrai la voir !

Le mot de dépit n’est pas assez fort. J’eusse donné tout ce que j’avais au monde pour voir le visage de cette enfant. C’est au point que je fus obligée de me retenir pour ne pas me précipiter vers elle. Mais il n’était pas besoin. L’escalier tournait. Quand la jeune fille eut descendu trois marches, la lumière de la lanterne vint frapper d’aplomb son visage. Je poussai un cri qu’elle entendit. Ses beaux yeux noirs, mélancoliques et doux, essayèrent de percer la nuit où j’étais.

– Allons, allons, mademoiselle ! dit la voix sévère de madame Gastier.

Marie continua de descendre. Gustave murmurait d’une voix sourde à mon oreille : – Saurai-je le mot de cette énigme ? – L’as-tu vue ! fis-je malgré moi ; comme elle est belle !… et comme elle lui ressemble ! – A qui ? demanda mon parrain.

Je gardai le silence. J’étais brisée comme si j’eusse éprouvé une grande et longue fatigue.

– A qui ? répéta Gustave.

Je répondis et cette fois je mentis : – A sa mère,… murmurai-je, une pauvre femme que j’ai connue… autrefois… au château du Meilhan.

Gustave se tut à son tour. Moi, je cherchais à mettre de l’ordre dans mes pensées. Non, ce n’était pas à une femme qu’elle ressemblait, cette jeune fille si admirablement belle ! Non, je n’avais point connu, au Meilhan, ni ailleurs, de femme qui eût ce front royal et ce regard profond ! Ce fier profil appartenait, dans mes souvenirs, au plus beau de mes héros, à celui qui m’était apparu un jour, grand comme la chevaleresque noblesse, entraînant comme la jeunesse vaillante, haut comme la douleur résignée, qui m’était apparu, dis-je, au chevet d’un rival préféré, Maxime, le brigand, comme l’appelait alors ce pauvre bon père Antoine. C’était au prince Maxime que Marie ressemblait.

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