Chapitre 10 Naples.
Le hasard, c’est chose convenue, préside aux ressemblances. Une ressemblance ne prouve rien. Je me disais cela, et mon esprit, néanmoins, travaillait. Je sentais que j’étais au seuil de quelque découverte dont le contre-coup allait influer assurément sur mon repos présent et peut-être changer tout mon avenir. Jusqu’alors tout ce que j’avais deviné m’avait nui. Mais ma vocation irrésistible était de savoir. Je m’efforçais, je travaillais, je fouillais.
Cette rencontre se rapportait à deux groupes de souvenirs distincts : le prince Maxime et les aventures de sa jeunesse ; la maison du boulevard des Invalides et les ténébreuses péripéties auxquelles j’avais assisté les yeux bandés. La voix et le visage de la belle jeune fille me parlaient de Maxime. La voix de l’homme au capuchon me reportait à cette nuit étrange où j’avais fait mes débuts comme sage-femme. Mais, entre ces deux groupes de faits, il y avait un lien qui ne pouvait longtemps m’échapper : une femme, une morte, la somnambule Marie-Caroline Renaud. D’un côté, c’était l’homme qui l’avait aimée : Maxime. De l’autre, ses trois assassins ; Brodard-Peyrusse, Agost et Rondel. L’homme au capuchon ne devait pas être Brodard-Peyrusse. Ce n’était pas cette voix-là qui avait parlé quand on avait annoncé l’entrée de Rodolphe dans la chambre de l’accouchée. Mais ce devait être, j’en avais la conscience certaine, un des trois « qui ne voulaient point coucher seuls, la nuit, » pour employer la formule du Confidentiel, un des trois qui étaient devenus riches tout à coup en 1828. Lequel ? Rondel ou Agost ? Je ne connaissais ni l’un ni l’autre et peu m’importait.
Et la jeune fille ? Car tout ce travail n’avait qu’un motif : l’intérêt involontaire et puissant que je portais à la jeune fille.
Elle avait, selon l’apparence, de treize à quatorze ans. Or, je connaissais le roman de Maxime avec la belle somnambule. En 1827, Maxime, à peine sorti de l’adolescence, avait enlevé Marie-Caroline Renaud pour l’emmener en Italie. Il avait aimé cette femme passionnément et de toute la fougue du premier amour. Je savais cela. Je savais aussi quels efforts incessants et infatigables il avait faits pour connaître son sort. De 1827 à 1841, quatorze ans. Marie était-elle la fille du prince Maxime et de la somnambule ?
Nous avions fait dessein, Gustave et moi, de passer une partie de la nuit sur le pont pour voir au clair de la lune les rivages de la Corse et de la Sardaigne. Mais je prétextai ma fatigue et je voulus rentrer. J’espérais voir quelqu’un au salon ou au buffet. Je me trompais. L’homme au capuchon, la jeune fille et la duègne n’étaient nulle part. J’interrogeai les garçons et les servantes affectées au service des dames : personne ne put me donner le moindre renseignement. La cabine particulière que Gustave avait retenue pour moi était la dernière et la plus petite. La suivante, qui était au contraire la principale, s’ouvrait sur le petit salon des dames. Quelque chose me disait que mes gens étaient dans cette cabine. Mais ils dormaient, sans doute, car aucun son de voix ne parvint jusqu’à moi.
Au jour, nous avions franchi le détroit qui sépare les deux îlots, et nous voguions de nouveau en pleine mer. Je restai jusqu’à dix heures dans le salon, guettant l’ouverture de cette porte. A dix heures, la duègne sortit. Je plongeai avidement mon regard à l’intérieur. Je ne vis personne. La duègne rentra bientôt avec un garçon qui portait le déjeuner.
Pour quiconque connaît les paquebots de la Méditerranée en général et le Mongibello en particulier, mon raisonnement paraîtra net et clair : il faut avoir besoin de se cacher, pour déjeuner, pour séjourner dans cette sorte de réduit qu’on nomme une cabine particulière.
Je montai sur le pont pour jouir des dernières fraîcheurs de la matinée. Gustave m’observait ; je lui dis : – Un homme est plus à même d’interroger qu’une femme… Je voudrais savoir le nom de cette famille qui habite la cabine voisine de la nôtre. – Pourquoi faire ? me demanda Gustave. – C’est un désir que j’ai, lui répondis-je.
Mon parrain secoua la tête.
– Ma petite Suzanne chérie, me dit-il, tu conteras peut-être quelque jour ton histoire entière à ton mari… Jusqu’à présent, ton fiancé ne la sait pas encore… Mais il en sait assez, soit par ce qu’il a vu, soit par ce que tu as bien voulu lui confier, pour te conseiller de prendre garde… Depuis hier, je te vois préoccupée, inquiète, distraite… Il faut que ce soit encore quelqu’une de ces diaboliques histoires, puisque tu gardes le silence vis-à-vis de moi… Crois-moi, ne nous mêlons plus des affaires d’autrui : cela ne porte pas bonheur.
C’était fort sage. Je fronçai le sourcil… Il était si bon, mon Gustave ! Quand je fronçais le sourcil, il avait peur de moi. Il voulait la paix, bien qu’il apportât toujours sur le tapis de gros cas de guerre.
– Ne te fâche pas, Suzanne, me dit-il ; c’est pour toi que je crains… ou plutôt c’est pour notre bonheur. – Et quel tort peut faire à notre bonheur, répliquai-je en haussant les épaules, un renseignement pris avec adresse ? – Tu le veux… me voilà prêt… – Non, l’interrompis-je, je ne le veux plus… reste !
Et je boudai. Bouder sous ce ciel radieux ! aux caresses de cette brise qui ride si doucement l’azur de ces mers sereines ! Bouder comme une Anglaise sur qui pèse le brouillard empoisonné de Greenwich !
Au bout de quelques minutes, Gustave me quitta sans mot dire.
Je pensais déjà : – Il a raison !… Que m’importe cela ?… Ne saurai-je donc jamais vivre pour moi et rester dans le cercle de mon bonheur ?
Gustave revenait. J’allai au-devant de lui et je serrai sa main dans les miennes. C’était un pardon muet que je lui demandais.
– Ce sont des étrangers, me dit-il ; le père, la fille et la gouvernante… On pense qu’ils vont à Rome.
Pendant toute cette journée, le père, la fille, ni la gouvernante ne se montrèrent dans le salon. Je passai presque toute la nuit sur le pont, et je ne vis point revenir Marie. Nous étions, cependant, dans la mer Tyrrhénienne. Le lendemain, le jour naissant nous montra les rivages d’Ischia et le continent au lointain. Une heure après, le merveilleux panorama du golfe de Naples, tout inondé de soleil, s’offrait à nos yeux éblouis.
Pendant que le Mongibello sillonnait les eaux bleues du golfe, nous admirions en extase. Il était environ neuf heures du matin quand, laissant à notre gauche la plage de la Marinella, nous doublâmes la pointe du môle. Le môle et la Strada del Piliero qui fait office de quai, le long du port, étaient pleins de gens que je pris pour des curieux. Mais à Naples, bien que tout le monde soit franchement fainéant, il n’y a point d’oisifs proprement dits. Ce peuple intelligent est parvenu à faire de la paresse un métier : c’est le comble de l’art. Tous ces curieux étaient là pour gagner leur vie.
Je quittai le bord, contrainte et en quelque sorte entraînée par mon parrain impatient. J’aurais voulu rester encore pour guetter le départ de ma mystérieuse trinité : l’homme au capuchon, la jeune fille, la duègne. Mon trio ne sortit point. Quand nous partîmes, il n’y avait plus sur le pont que les matelots et quelques retardataires. Je venais de descendre au salon, sous prétexte d’y reprendre un objet oublié. La porte de la cabine où l’on semblait cacher Marie était toujours fermée. Gustave m’appelait : je fus obligée de remonter. Nous mîmes le pied sur le pont-levis qui rejoignait le débarcadère. Dès que nous parûmes, cent bras s’entrelacèrent autour de nous. Nos bagages disparurent d’abord comme par enchantement, au milieu d’un concert de cris, de rires et d’invectives. Car les Napolitains font tout en riant. Nos gamins de Paris sont, auprès d’eux, des personnages mélancoliques.
Quand il n’y eut plus de bagages, on s’en prit à nous. Tout ce que nous portions nous fut arraché avec respect. Je me souviens d’un grand gaillard en costume d’Ambigu-Comique, qui ne voulut jamais permettre que je m’embarrassasse de mon mouchoir de poche. Il prit, pour me faire plaisir, cette chose tout intime dans ses mains sales et marcha fièrement auprès de moi, tout prêt à moucher « Son excellence, » pour peu qu’elle en eût le désir. Obligeante et hospitalière contrée que ce pays de Naples !
Ils étaient deux pour porter la canne de Gustave. Chacune de nos malles reposait sur une demi-douzaine d’épaules. Une certaine boîte à chapeau en cuir, trop lourde pour un seul, fut divisée entre trois hercules. L’un portait le dessous, un second le chapeau, un troisième le couvercle. Et ils y mettaient un cœur ! Ils allaient, le jarret tendu, prenant, quand ils s’arrêtaient, ces grandes poses italiennes qui font le ravissement des peintres. En général, le costume n’était pas tout à fait celui que nos souvenirs prêtent aux descendants de Masaniello. Il y avait beaucoup de vieux habits noirs, quelques vestes rondes et une imposante majorité de bras de chemise. Les femmes, peu nombreuses et presque toutes jolies, se distinguaient par leur épique malpropreté. Quand on peignait la princesse des contes de fées, c’étaient des perles fines que ramenait le râteau d’ivoire. Ces dames, pour passer le temps, se rendaient les services de se peigner mutuellement, assises sur la chaîne du môle. Il tombait aussi des perles de leur chevelure, mais des perles animées que le doigt agile de la coiffeuse avait peine à joindre dans leur fuite.
Nous n’étions point venus à Naples pour descendre à l’hôtel. Le hasard nous fit trouver tout juste le logis que nous cherchions, une adorable petite maisonnette, meublée avec une élégante simplicité et située sur la route de Pouzzoles, au pied du Pausilippe, à un quart de mille de Villanova. C’était aux portes de la ville. Cela coûtait quarante-cinq ducats (environ deux cents francs). Tout était loué, excepté cet ermitage. Les familles nombreuses ne pouvaient s’y caser, parce que, sur cinq chambres à coucher, trois se trouvaient dans un pavillon au bout du jardin. Cela n’était pas commode. Mais pour nous, cette disposition semblait faite exprès. J’eus la maison où je couchai près d’une bonne femme de la terre de Bari, que nous avions prise pour servante, et Gustave habita le pavillon.
C’est ici, lecteur, une des plus riantes oasis où j’aie reposé la fatigue de mon voyage en cette vie. Il n’y a point ici-bas de jours qui soient exempts de souffrance, mais je n’éprouvai sur ces plages si belles que les chères souffrances de l’amour heureux et pur, qui grandit, impatient, qui compte les heures, qui s’éblouit lui-même au prestige du bonheur inconnu et rêvé, – l’amour des fiancées. Je ne sais pas si je dois raconter en détail ces peines délicieuses et ces douloureux plaisirs. Ce fut une vie si calme en apparence et si dépourvue des incidents qui font le drame ! Tout cela peut se dire en deux mots : nous nous aimions et nous étions ensemble. Mais que de choses, mon Dieu, sous cette immobilité ! Il me semble, si je voulais tout dire, que cette page égalerait en étendue l’histoire de ma vie entière. Pour moi, ces jours sont pleins. Je n’y vois pas de lacunes. Les heures succédaient aux heures, apportant sans cesse un bonheur nouveau.
Je voyais, avec un ravissement infini, croître l’amour de mon Gustave comme la jeune mère suit les progrès de l’enfant idolâtré. Ses désirs que je repoussais, m’étaient chers. Ma parole réprimait en lui des ardeurs que mon âme eût voulu rendre plus vives. Je souhaitais qu’il me parlât d’amour sans cesse, et je lui imposais silence. Tout mon être tressaillait à sa voix. L’amour était venu, le grand amour ; désormais, il eût suffi d’une étincelle pour allumer l’incendie.
Jadis, nous pouvions rester de longues heures, la main dans la main, sans que mon cœur se serrât, sans que l’angoisse douloureuse et charmante vînt embarrasser mon souffle et obscurcir ma vue. Maintenant, oh ! maintenant, le simple contact de sa main me brûlait comme un feu. Quand sa lèvre effleurait mes cheveux, je me sentais mourir. Etait-ce ce ciel d’amour, cette atmosphère où passent tant de senteurs embaumées ? Etait-ce ce soleil radieux, cette mer d’azur aux horizons noyés ? Etait-ce l’Italie, où l’on aime si bien ? Naples, la ville élue entre toutes les cités d’Italie ? Je ne sais. – C’était moi plutôt, et c’était lui. Quand vient l’heure, les oiseaux frémissants vont en quête de la plume tombée et du brin de paille que le vent a roulé ; ils ne savent pas, et pourtant, ces matériaux enlacés vont bâtir le nid pour le trésor des amours nouvelles. L’heure vient, l’heure sainte, marquée par la volonté de Dieu. Honte à qui la devance, car l’excuse n’est plus, si la vierge n’a pas frémi comme l’oiseau et si la loi d’amour n’a pas pesé sur elle, irrésistible comme un destin. Malheur peut-être, malheur à qui l’a laissé sonner sans la vouloir entendre.
Je ne l’avais jamais vu si beau. Je ne le connaissais pas. Il était au-dessus de lui-même, et souvent je me repentais de ne l’avoir pas assez admiré. Il était tout jeune, mon Gustave ! son front le disait bien, son beau front où je voyais naître et grandir la pensée. Sur ce front, tantôt si doux, tantôt si fier, comme elles tombaient gracieusement ces larges boucles d’un brun châtain, aux reflets chauds et virils ! Il était grand. Comment n’avais-je pas remarqué ces mâles souplesses de sa démarche ? Il parlait bien. Sa voix me remuait le cœur mieux qu’un chant. Et personne au monde sut-il jamais dire mieux que lui : Je t’aime ?…
Chose singulière, et que j’exprimerai peut-être mal : il était à la fois plus hardi et plus timide, plus craintif et plus entreprenant. Il attendait mon regard ; il me guettait ; il savait me lire comme un livre. Parfois sa bouche restait sur ses mains jointes, et j’avais beau faire, il les gardait, elles étaient à lui. D’autres fois il n’osait approcher son siège du mien. C’était la crise. Il ne se plaignait pas. Il sentait que, précisément à ces heures, je l’aimais mieux, puisque je faisais la sévère. Je l’aimais au point de craindre ! Et c’était moi que je craignais bien plus encore que lui-même. Il me semble voir son sourire sournois et joyeux quand il devinait cela.
La mer était à nos pieds, bordée par ses larges franges d’or, la mer, aussi bleue que le ciel. De temps en temps, une voile latine, qui semblait plonger son antenne dans le flot, doublait le cap Pausilippe. Elle venait, felouquette ou tartane, courir sa bordée jusqu’au vent de Villanova, pour virer, gracieuse comme un oiseau du large, et reprendre sa course vers le port en baignant son écoute dans la vague. Nous la suivions de l’œil jusqu’à la pointe du château de l’Œuf, où elle disparaissait derrière les vieux murs de la forteresse. L’avions-nous vue ? Etait-ce elle que nos regards pensifs accompagnaient, ou bien était-ce notre rêve ?
Entre Naples et notre villa, sur la gauche, il y avait un grand bosquet de platanes, à l’abri desquels croissaient de beaux orangers, des citronniers énormes et des camélias-arbres. C’était la limite d’un délicieux jardin appartenant à la maison de plaisance des ducs de Noja. L’habitation de l’intendant s’élevait parmi les platanes : une riante demeure qui semblait couronnée de fleurs. Je voyais là tous les jours de beaux enfants jouer à l’ombre du bosquet. Ils se roulaient dans l’herbe en poussant des cris joyeux, et la jeune mère attentive surveillait doucement leurs ébats. Combien de fois j’ai passé mes heures à contempler ce tableau qui mettait des larmes dans mes yeux ! Je me cachais dans les cytises qui bordaient notre jardinet. Je regardais au travers du feuillage léger et transparent. Il y avait deux petites filles et un petit garçon. Je cherchais à choisir mon préféré là-dedans ; mais je les préférais tous les trois tour à tour. Dans les bras de la mère un blond amour reposait. Et souvent les trois enfants, interrompant leurs jeux, venaient tous à la fois embrasser le petit frère endormi. C’étaient alors de grandes précautions, – des chut ! des jalousies. Chacun trouvait que les autres embrassaient trop longtemps et trop fort. Chacun se plaignait de sa part de baisers. Et la mère, moitié rieuse, moitié sévère, chassait l’essaim turbulent. Et l’essaim s’envolait, bruyante et folâtre nichée, riant, dansant, se poussant, – fuyant et poursuivant.
Oh ! celle-là était trop heureuse ! J’aimais son bonheur, et je priais pour elle chaque soir, – mais je l’enviais.
Vers le coucher du soleil, son mari venait : un jeune homme grave et doux, pâli par le travail sédentaire. Il y avait place pour les trois aînés sur ses genoux. La mère soutenait le bambino entre les trois – et le père se penchait, encombré de caresses. Le cœur contient donc tant d’amour ! Il se baignait, cet homme, avec des délices infinies, dans la joie de sa paternité ! Il était ivre de tous ces baisers, et quand sa femme, venant la dernière, effleurait son front de ses lèvres, il relevait son visage transfiguré. La nuit tombait. La famille heureuse rentrait dans la maisonnette, après avoir pris en plein air le repas du soir. Je n’entendais plus ces petits cris espiègles et perçants qui me réjouissent comme le ramage des oiseaux piauleurs. Une lueur brillait aux fenêtres de la maison fleurie. Le bonheur faisait la veillée.
La villa, – ce que nous appellerions en France le château, – palais de marbre aux terrasses sereines, aux blancs péristyles, calmes, purs, froids comme l’art grec lui-même, était habitée par une femme seule, la jeune marquise de G***, des princes de Bénévent. Elle était belle comme un ange. Elle avait dix-huit ans. Son mari la délaissait pour une danseuse qui avait de fausses dents, de faux cheveux et de vraies moustaches. Je la connaissais bien, cette pauvre belle jeune femme. Je l’avais rencontrée plusieurs fois dans son carrosse, toujours triste, toujours seule. Elle portait admirablement son malheur. Il devait pourtant être dur et lourd, le malheur, parmi ces éternels sourires de la nature, dans ce séjour choisi où le bonheur aurait eu tant de douces ivresses. Il y avait quelque chose de touchant et de charmant, quelque chose qui serrait le cœur en faisant naître une douce pitié. Tant que durait le jour, la jeune marquise laissait le bosquet de platanes et ses abords fleuris à la famille de l’intendant. On la voyait parfois, de loin, errer sous les treilles désertes, mais jamais elle ne descendait jusqu’à la lisière des orangers. On devinait bien que sa tristesse voulait donner le champ libre à toutes ces bonnes joies. Elle se cachait comme si elle eût craint que sa souffrance, contagieuse, ne mît en deuil toutes ces allégresses. Mais, le soir venu, à peine la famille de l’intendant était-elle retirée, que je voyais apparaître, parmi les troncs noirs des grands platanes, une ombre blanche, gracieuse et frêle comme une vision. C’était la pauvre âme en peine, c’était la marquise Carita de G***, qui venait à son tour respirer cet air encore tout imprégné de félicité. Elle s’asseyait à la place même où naguère était Juliette, la femme de l’intendant avec son dernier né dans les bras. Carita n’avait point d’enfant. Oh ! si Dieu avait voulu donner cette consolation à sa solitude ! Elle restait là, immobile autant qu’une statue. Je savais qu’elle pleurait. Ses deux coudes s’appuyaient à ses genoux parfois, et sa tête lourde tombait entre ses deux mains. Il me semblait que je lisais dans son âme. J’aurais pu réciter le cantique douloureux de ses sanglots. Elle se levait. Avant de s’éloigner, elle jetait un regard à travers les carreaux de la maisonnette. Puis elle s’en allait lentement la tête inclinée sur sa poitrine. Et quand disparaissait dans l’ombre cette blanche vision, mes yeux étaient toujours pleins de larmes… C’était le mariage sous ses deux aspects, la vie sous ses deux faces. Mais le bonheur de Juliette me donnait espoir, et la détresse de Carita ne me faisait pas peur. Mon Gustave me disait, en me montrant cette grappe d’enfants pendue au jeune père : – Ce sera ainsi… Puis il ajoutait : – Mais cet homme ne songe pas assez à sa femme, ma Suzanne chérie… Vois donc ! il attend froidement son baiser. – Crois-tu, disais-je, que chaque caresse donnée à l’enfant n’aille pas droit au cœur de la mère ?…
Je l’entendais soupirer derrière moi, et il murmurait : – J’aimerai mes enfants… tes enfants, Suzanne, mille fois plus que moi-même… Mais je t’aimerai bien plus encore que nos enfants !
Et nous partions de là pour faire de longues excursions dans l’avenir inconnu. C’était beau de gravité frivole. Tout était réglé dans nos prévoyantes théories. – Il semblait que ces lointains horizons de la vie fussent à nous. A moi l’éducation des filles !
– Et qu’elles seraient belles ! L’aînée, Suzanne ; la seconde, Augustine. A Gustave, l’éducation des garçons. Voyez-vous Gustave II dans son berceau ! ce prince héréditaire de notre humble royaume ! Les grands yeux qu’il aurait ! Et ses petits cheveux blonds que nous voyions déjà boucler sur sa grosse tête de marmot ! Mais ce qui nous fâchait, c’est qu’il faut attendre un mois pour le premier sourire. J’espérais bien, moi, sournoisement et sans le dire, que notre enfant sourirait au bout de quinze jours.
J’aimais ces entretiens. Ils sont de ceux qui amusent la passion et tiennent le danger à distance, le danger. Voilà le mot prononcé.
Entre Gustave et moi, le danger avait surgi, du jour où la crainte était née. Tant que je pouvais, j’amenais la conversation sur mes chers châteaux en Espagne. Gustave s’y laissait prendre souvent.
Il m’arriva, tant c’est une chose fantastique, l’amour, de trouver que trop souvent il s’y laissait prendre. Mais, parfois, il ne voulait pas, – il ne pouvait pas, plutôt. Il est des heures où le malade a besoin de parler souffrances. Les médecins qui ne savent pas admettre cela ne sont que des docteurs.
Je combattais alors, entraînée moi-même, hélas ! par le courant qui l’emportait. Je faisais la sourde oreille ou je fuyais. Mais ce que je n’avais pas voulu entendre, mon âme me le disait. Ce qu’on ne peut fuir, c’est sa conscience. Et ma conscience ne savait plus parler qu’amour…
Un soir que nous prenions le frais sur notre petite terrasse, je regardais le large et beau panorama étendu devant nous. Je ne connais aucun nom de couleur qui puisse dire les nuances douces et à la fois profondes qui teignent le golfe de Naples au moment où le soleil se couche derrière le mont Procida. L’or et la pourpre se répandent sur tous les objets à flots, si prodigues, que l’œil ébloui croit à une féerie. Puis tout cela descend de ton peu à peu et se dégrade selon une gamme chromatique dont les transitions produisent d’incomparables accords.
Le soleil venait de se coucher. Je regardais Naples, éclairé si nettement par ce jour qui passait par-dessus nos têtes, qu’on aurait pu détailler chaque ligne de ses monuments. Placés comme nous l’étions, nous avions au premier plan, derrière les beaux ombrages de la Villa-Reale, prolongeant la courbe de la Chiaja, le Pizzo-Falcone, appuyé à la jetée du château de l’Œuf ; à gauche, le château Saint-Elme se dressait sur sa colline, et immédiatement au-dessus, tout en haut de la ville, le royal séjour de Capodimonte étageait ses merveilleux bocages entre la villa Regina-Isabella et l’albergo de Poveri. Puis c’était, derrière le Pizzo-Falcone, le Palais-Royal, le Castello-Nuovo qui domine le port militaire, puis tout un immense amphithéâtre de maisons superposées, de monuments civils, d’églises et de palais.
Je contemplais cela et je n’osais parler, parce que j’entendais auprès de moi le souffle de Gustave, court et presque haletant ! C’était une de ces heures où l’on pèse en soi-même chaque parole, avant de la prononcer, parce que chaque parole peut servir de pont volant pour aborder un sujet redouté.
– A quoi penses-tu, Suzanne ? me demanda Gustave. – Je pense, répondis-je, que dans cette vaste capitale qui nous apparaît si brillante sur l’horizon assombri, bien des gens souffrent…
– Tu songes à cela, toi, Suzanne !… s’écria mon parrain avec une véritable colère ; tu as le temps !… Tu peux réfléchir… Je crois que tu deviens philosophe… Moi, s’interrompit-il en changeant de ton brusquement, je songe à toi, Suzanne !… je songe à toi sans cesse et je ne songe jamais qu’à toi… Tu ne t’aperçois pas de cela, toi, Suzanne !… Tu regardes Naples et les couchers du soleil !… Veux-tu que je te dise : si je ne deviens pas fou, je mourrai !
C’était la première fois qu’il me parlait sur ce ton de violence. Ma frayeur s’évanouit. Ce n’était pas ainsi que je le redoutais. Je suis faite de telle sorte qu’une seule arme va au défaut de ma cuirasse : c’est la plainte. La souffrance éloquente me bouleverse, et je n’ai jamais su résister aux larmes. Mais le dépit bruyant et violent m’endurcit. Je me sentis forte à ce point que je pris la main de mon parrain pour l’appuyer contre mon cœur.
– Que me reproches-tu, Gustave ? lui demandai-je ; trouves-tu que je sois trop tranquille ? Console-toi, je souffre… pour toi et pour moi… – Pour moi, parce que tu es bonne et que tu as pitié ! m’interrompit-il ; voilà déjà bien des jours que je m’aperçois de cela, Suzanne… tu as pour moi l’amitié d’une sœur… mais tu ne m’aimes pas d’amour.
Sont-ils sincères quand ils parlent ainsi ? Est-ce tout bonnement le cri de l’impatience et de l’inquiétude ? Ou bien est-ce un moyen ? comme disent les avocats au Palais. Au moment où ils parlent, nous autres, pauvres filles, nous les croyons toujours sincères.
– Que puis-je faire pour te prouver mon amour, Gustave ? m’écriai-je, perdant déjà toute prudence.
Il retira sa main qui était entre les miennes. Il me semble que, si l’attaque était possible de notre côté, nous saurions mieux qu’eux comme il faut attaquer.
– Moi aussi, reprit-il amèrement, je regardais Naples… et je me disais que, parmi ses quatre cent mille habitants, il n’en était certes pas un seul aussi malheureux que moi !… Qui donc, ici-bas, ne trouve pas une âme pour répondre à la sienne ?… Et s’il en est d’assez misérables pour n’être pas aimés, du moins ne subissent-ils pas cette torture de vivre auprès de leur bourreau !
On rit en lisant ces phrases insensées. On rit parce qu’on ne sait pas encore, ou parce qu’on ne se souvient plus. L’amour est tout plein de ces lubies.
Je pris la peine de me défendre et je plaidai la cause de mon inaltérable tendresse. Mais je ne fis que me défendre. Quelque chose en moi répugnait à prendre l’offensive. J’aurais eu trop à dire. Du reste, Gustave, passant tout à coup d’une extrémité à l’autre, se mit à mes genoux, pâle comme un mort, et me demanda pardon. J’attirai vers moi sa pauvre tête brûlante, et j’effleurai son front d’un baiser.
Il ne mentait point, nous étions malheureux dans ce bonheur qui était, la veille, le comble de nos désirs. Et chaque jour, et chaque heure de chaque jour, notre martyre devait augmenter.
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