Chapitre 11 Amours.
Je ne sais pas ce que pensait notre brave servante de Bari. C’était une belle fille, forte comme un homme et plus paresseuse qu’une couleuvre. Sans porter de jugement téméraire, je crois bien qu’en semblable circonstance elle n’eût point fait tant de façons. Elle s’étonnait, je le voyais bien parfois. Notre vie était pour elle une énigme insoluble. Quand elle était là au moment où Gustave prenait congé de moi pour gagner son pavillon solitaire, elle nous lançait de longs regards sournois. Qui sait si plus d’un lecteur ne partagera pas le charitable étonnement de cette bonne fille ? D’après la manière dont je me suis peinte moi-même dans ces souvenirs, étais-je donc de celles qui résistent à l’homme aimé ? Etais-je de ce monde où la faute est un désastre et un naufrage ? Moi, la prisonnière de Saint-Lazare ; moi, l’ancienne sage-femme ? Avais-je ces principes religieux, enracinés fermement, qui sont la première et la plus sainte des sauvegardes ? Belle égide, celle-là ! fier palladium ! mais qu’on a vu parfois insuffisant contre les magiques talismans de la passion. Etais-je insensible ? Etais-je défiante ? Rien de tout cela, non. Je n’étais pas défiante. Si j’avais pu croire un seul instant que Gustave fût assez lâche pour donner prétexte à la défiance, j’aurais cessé de l’aimer sur l’heure. Non, je n’étais pas insensible. Tout mon cœur s’élançait vers lui. Non, je ne sacrifiais pas à la crainte du monde. La pensée de braver le monde ne me plaît pas ; mais je n’étais pas du monde, et d’ailleurs le monde était si loin de nous ! Non encore, malheureusement non, je ne puis me targuer d’avoir eu en ce temps ce bouclier de la religion, qui n’est pas invincible, quoiqu’il soit le meilleur de tous. J’avais la foi, le respect, la tendance, mais, de ce côté, rien ne m’arrêtait. Je m’explique d’un mot : je ne croyais pas que Dieu fût entre Gustave et moi. J’aurais pris sans scrupule Dieu lui-même à témoin de notre mystérieuse union. Qu’y avait-il donc entre nos deux amours également sincères, également impatients ? Qu’y avait-il, si ce n’était pas le sommeil de mes sens ? si ce n’était pas la défiance ? si ce n’était pas la frayeur du monde ? Et si ce n’était pas la crainte de Dieu ? Il y avait moi. Moi seule, dirai-je comme Médée. Il y avait mon amour lui-même, si solide et si grand, que je m’y sentais à l’abri comme en une forteresse. Je pouvais souffrir, je ne pouvais pas tomber. C’est ici la plus haute volonté que j’aie eue en ma vie. Jugez-moi, lecteur, comme il vous plaira, trop hardie et trop savante pour une jeune fille, trop cuirassée pour une amante, il m’importe peu. Ceci touche de trop près à mon cœur pour que j’accepte une autre juridiction que ma conscience…
Nous vivions dans une retraite absolue. Aucun écho de Paris n’arrivait jusqu’à nous. Je ne m’étonnais pas de ne point recevoir de lettres, puisque personne parmi ceux qui auraient pu m’écrire ne savait où me prendre, mais je ne pouvais m’empêcher de trouver étrange le silence de Gustave lui-même. Il sortait beaucoup plus que moi ; il allait à Naples presque tous les jours, quoiqu’il eût donné notre adresse à la poste pour qu’on lui envoyât par exprès toute lettre des Etats-Unis. Or, quoi qu’on dise sur la prétendue muraille chinoise qui entoure politiquement le royaume des Deux-Siciles, les journaux étrangers abondent à Naples. Gustave n’en avait-il jamais ouvert un seul depuis notre arrivée ? C’est ce qu’il prétendait, quand je l’interrogeais.
– Te voilà ici, près de moi, Suzanne, me disait-il, qu’ai-je à m’occuper d’autre chose ? Pourquoi m’inquiéterais-je des lieux où tu n’es plus ? Ma patrie, c’est l’air qui t’entoure et que tu respires. Je ne vois rien au-delà : pour moi, ce qui n’est pas toi n’est rien.
Il mentait peut-être par omission, mon Gustave, mais son affirmation était vraie. Il m’aimait comme cela. J’en étais si heureuse, que l’engourdissement du bonheur me prenait. Je m’étonnais presque d’avoir gardé des regrets et des souvenirs. Je m’accusais de ne pas aimer aussi bien que Gustave. Je ne demandais plus rien depuis longtemps, lorsqu’un beau jour il m’apporta un numéro du Journal des Débats. Je me jetai dans ses bras comme s’il m’eût fait mon cadeau de noces. Cette double feuille, lourdement imprimée, me donna comme un éblouissement. Quand je touchai ce dur papier, mon cœur battit. C’était la France, pour moi, et je n’ai point de mère.
A la première ligne de ce journal, – papier gris, maculé d’encre, – était le mot : Paris. Il avait pour moi des rayons, ce mot ! Avais-je donc été si heureuse à Paris ? N’était-ce pas à Paris que j’avais tant souffert ? J’oubliais les larmes : je ne me souvenais que des sourires. Paris ! mon Paris adoré ! Je crois que j’approchai le vilain journal de mes lèvres.
Ce que je cherchai d’abord, ce fut l’article tribunaux, car la pensée de ma pauvre Eugénie ne m’avait pas quittée un seul instant. Mes sentiments ont tous cette ténacité. Je n’oublie rien, sauf parfois le mal. A l’article des tribunaux, je trouvai l’histoire d’un mari étranglé par sa femme, et l’histoire d’une vieille dame coupée en petits morceaux par son neveu : c’est le pain quotidien. Il y avait en outre l’anecdote facétieuse et célèbre d’un portier faisant mourir de chagrin un de ses locataires, officier de la grande armée. Il y avait enfin l’aventure du petit vagabond bien gentil qui est réclamé par un cordonnier généreux. Ces quatre motifs principaux, susceptibles de variations nombreuses, ont fait la fortune de la Gazette des Tribunaux. Nous sommes le peuple le plus spirituel de l’univers. Pas un mot de l’affaire d’Eugénie. Je respirai. Il me sembla qu’Eugénie était sauvée, puisque ce journal ne parlait point d’elle.
Je gardais vaguement mémoire du petit incident de l’hôtel de Nevers : le journal disparu. Si j’avais désiré si ardemment d’avoir un journal français, c’est que j’avais l’idée que tous les journaux français devaient parler d’Eugénie. Celui-là était, certes, pris au hasard ! Pourquoi n’aurait-il pas parlé d’Eugénie, si son affaire occupait Paris ? La presse est un écho si fidèle !
Je fus contente et rassurée. Je ne songeai même pas à demander d’autres nouvelles. N’est-ce pas peut-être que les gens heureux ne cherchent qu’un prétexte pour s’endormir dans leur bonheur ? Dès qu’ils l’ont, le prétexte, ils l’opposent victorieusement à leur conscience. Et le doute, déclaré ennemi, est chassé chaque fois qu’il se présente au seuil du cœur.
Pendant les absences de Gustave, j’écrivais. Je composais une sorte de journal que je comptais adresser à Eugénie. Le lendemain de ce jour où j’avais lu les Débats, je lui fis une véritable lettre que j’adressai à la prison de Saint-Lazare. Je la priais de me répondre poste restante à Naples. Gustave devait prendre ma lettre dans sa visite quotidienne aux bureaux de la poste.
Ce fait donne la mesure de ma confiance.
Gustave ne me cachait point les messages qu’il recevait de New-York. Il en venait assez souvent. Chaque lettre était numérotée, pour qu’on pût établir la note du sollicitor. Il y avait dans chaque lettre trois lignes ainsi conçues : « Cher monsieur, l’affaire suit régulièrement. J’ai pris bonne note de votre estimable du… Je m’en réfère pour le surplus à la mienne du… Saluts choisis. ». »
Ces odieuses lettres américaines se suivaient et se ressemblaient, sur papier bleu, vergé, enfermé dans de lourdes enveloppes carrées. Leur vue seule me donnait mal aux nerfs. L’Américain, Anglais perfectionné, trouve moyen de faire toute chose d’une manière plus riche, plus pesante, plus gauche, plus glaciale que l’Anglais lui-même.
Gustave me disait toujours : – Tu vois bien que l’affaire marche… Ce n’est qu’une question de temps… Mais il pâlissait. Ses yeux avaient je ne sais quelles lueurs sombres. Il me semblait que ses joues étaient plus creuses. Son joyeux appétit avait disparu. Nous nous asseyions tous deux à notre table pour voir défiler les mets qui s’en allaient en proie à notre bonne fille de Bari. C’est un proverbe menteur celui qui dit : On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche. On vit d’amour.
Notre brave servante Costanza avait probablement le cœur libre, car elle dévorait avec une conscience admirable tout ce qui était préparé pour nous. Rien ne se perdait.
Gustave, cependant, devenait triste. Je sentais naître en moi une humeur querelleuse. Pour un mot, je me retirais tout en larmes. C’était là un grand changement, car j’avais toujours été citée pour l’égalité de mon caractère. Costanza, l’heureuse fille, nous regardait en riant dans la barbe qu’elle avait, lorsque commençaient nos luttes intestines. Puis elle allait manger.
Mais les querelles ne sont rien. La chose terrible, c’est le raccommodement. On sait quel est le dénoûment ordinaire du dépit amoureux. Je craignais cela comme le feu. On eût dit, au contraire, que mon parrain se fâchait tout exprès pour arriver au raccommodement. C’était le soir, toujours, dans la tonnelle qui donnait sur la plage. Nous arrivions là, boudeurs ou courroucés, et je ne sais comment nos voix peu à peu s’adoucissaient, nos yeux devenaient humides ; Gustave glissait à genoux ; mes mains s’égaraient dans ses cheveux. Que me disait-il ? Sont-ce de vraies paroles ? Quand on veut les écrire, c’est comme si l’on essayait d’enfermer un rayon de soleil. C’est le cœur qui chante. Répéteriez-vous ce que dit la tourterelle au renouveau du printemps ? Cela ne se dit pas. Aurions-nous pu fixer la brise embaumée qui venait rafraîchir nos fronts ? Rayons, parfums, chansons d’amour, douces et fugitives choses ! Enthousiasme des sens, ivresse du cœur, belles flammes qui brillent un instant et ne laissent rien après elles, pas même des cendres !… Non, ce ne sont pas de vraies paroles. La langue humaine, à ces heures, grandit en s’épurant jusqu’à l’éloquence céleste. Je me souviens bien mieux de nos silences. Quand tout était dit, tout ce qui peut se dire, quand nos lèvres se fatiguaient de répéter ce mot qui est, lui seul, tout le langage des jeunes tendresses : Je t’aime ! je t’aime ! nous nous taisions. Le vent parlait pour nous, caressant la cime des platanes. La mer répondait, caressant l’or aplani des grèves. L’horizon souriait derrière son voile de pourpre. Sourires, caresses, calme délicieux, ravissements de ces contrées où revit le paradis, tout nous disait : bonheur. Il n’y avait qu’amour dans l’air et sur la terre. Tous ces murmures venaient comme de voluptueux baisers à notre oreille. Le sommeil apporte parfois de ces rêves où l’être entier semble se baigner en des langueurs divines. J’écoutais le souffle oppressé de Gustave. Combien de fois je sentis ses larmes brûlantes tomber goutte à goutte sur mes mains. Je vous le dis, c’était un supplice où passaient, comme d’ardentes lueurs, les joies devinées du ciel. Un matin, je dis à Gustave : – Tu es malheureux, et je souffre… Nous avons agi comme des enfants ou comme des fous… nous nous sommes fait une situation impossible… Je sens qu’ici je perdrais la raison : je veux fuir.
Je vis qu’il changeait de couleur et qu’il tremblait. Moi-même j’avais peine à parler. Mon cœur se révoltait contre ma raison. Je sentais que le moindre mot ferait chanceler ma résolution. Gustave n’en savait qu’un.
– Tu ne m’aimes pas, Suzanne, dit-il ; tu songes à me quitter !
Ma pensée n’avait pas été jusque-là, non. Je sentis mon cœur se déchirer, parce que l’idée de la séparation nécessaire me vint à ce moment, et me vint par Gustave lui-même.
– Ecoute, mon parrain, m’écriai-je, lui donnant ce nom pour me cramponner à quelque chose qui ne fût pas notre mortel amour, il faut avoir pitié de toi et de moi… Ces nouvelles d’Amérique peuvent tarder encore… Nous sommes à bout de courage… Il semble que la vie se retire de nous… Je ne peux plus, je ne veux plus continuer ce jeu cruel… – Ah !… dit-il avec un pâle sourire, tu t’aperçois donc bien que tu me fais mourir !… Et que je meurs avec toi, mon pauvre Gustave…
Je voulus lui prendre la main. Il la retira violemment.
– Tu ne m’aimes pas ! répéta-t-il, selon cet éternel radotage d’amour.
Je saisis de force la main qu’il me refusait, et je lui dis : L’heure où je me séparerai de toi, Gustave, sera la plus douloureuse de toutes celles qui composeront mon existence… Je n’y songe pas sans avoir d’avance l’âme meurtrie et navrée… Mais il le faut… ; je me sens capable de souffrir quelques jours encore… Je donne jusqu’à la fin du mois aux nouvelles d’Amérique pour venir… et j’espère qu’elles viendront… car Dieu est bon, et Dieu nous voit… Mais si, à la fin du mois, elles ne sont pas venues, je quitterai cette maison… – Et tu retourneras en France ? m’interrompit Gustave. – Non… Je ne veux pas rentrer en France… Les raisons qui m’en ont chassée subsistent toujours…
Je me souviens que le rouge lui monta au front quand je prononçai ces paroles. Mais je ne fis même pas effort pour deviner la cause de ce trouble subit. Je continuai :
– En Italie, comme chez nous, il y a des couvents où une femme peut se retirer temporairement… Je ferai choix d’une semblable retraite… et quand les pièces nécessaires à notre mariage seront arrivées…
Il arracha une seconde fois sa main d’entre les miennes et s’éloigna précipitamment. Ce jour-là, il me laissa m’asseoir à la table toute seule. Mais il revint le soir, les cheveux en désordre, les traits décomposés. Il se laissa tomber à mes genoux. Il m’adora comme une madone. Dieu sait que nous étions meilleurs amis que jamais ! Si bons amis, que ma résolution de fuir à la fin du mois me parut dès lors tout à fait insuffisante.
Je dus songer au moyen de rompre l’énervante monotonie de notre solitude. Nous n’avions rien vu encore des merveilles historiques ou naturelles accumulées aux environs de Naples. Je manifestai le désir de tout visiter. Gustave fut ravi. Dans ces excursions, ne devions-nous pas toujours être ensemble ? Dès le lendemain, nous quittâmes la maisonnette pour nous rendre au mont Vésuve et faire le tour du cratère.
Quand nous descendîmes de voiture à Resina pour prendre nos porteurs, je me souviens qu’il y avait devant nous une famille anglaise, composée du père, du fils et de trois jeunes demoiselles, haut montées sur jambes, qui ressemblaient de loin à nos hérons drapés dans des châles tartans à carreaux bleu de ciel et rose vif.
Qu’on ne m’accuse pas de poursuivre les Anglais : c’étaient bien plutôt les Anglais qui me poursuivaient. Je subissais du reste le sort commun. Les Anglais encombrent littéralement l’Italie. De Venise à Païenne, de Tarente à Milan, les oreilles du touriste sont incessamment offensées par leur prodigieux ramage.
Nos trois miss à longues jambes avaient ce pas viril et bondissant des vierges d’Albion. Il semblait que leurs larges pieds de palmipèdes eussent des semelles en caoutchouc. Elles allaient toutes trois à la file, coiffées de chapeaux de paille à rubans écossais où toutes les couleurs, bizarrement réunies, blasphémaient contre le bon goût avec tout le sans-gêne britannique. Chacune d’elles portait au cou un petit sac de voyage en cuir verni qui pendait à une chaîne d’argent. Elles avaient en outre à la main une palette à herboriser, et leur ceinture soutenait de mignons marteaux de géologues. La plus âgée pouvait avoir dix-huit ans. Elles emmanchaient à leurs corps disgracieux et fluets de charmantes têtes blondes, souriantes, pleines, ingénues.
A dix pas en arrière, venait le fils. Le fils portait encore le costume du premier âge : une veste ronde et une casquette. Il avait avec cela la taille d’un carabinier : il était si long et si effilé, ce jeune boy, que vous eussiez dit une ficelle.
A dix pas derrière le boy, venait le dad, – le père, chef souverain de cette intéressante famille. Le dad pouvait bien avoir cinquante-cinq ans. Son visage était rouge et rugueux comme la crête d’un dindon. On y remarquait un nez de forme tuberculeuse, accusant l’habitude invétérée de trop bien vivre. C’était tout : les yeux disparaissaient sous deux touffes de cils blancs et jaunes. La bouche, mignonne et délicate comme une bouche de fillette, se cachait entre deux forêts de favoris. Le dad était moins grand que sa postérité, mais il était plus large. Ses grosses épaules faisaient craquer une veste de nankin ouverte sur le devant pour laisser passer un ventre nettement dessiné, comme une moitié de sphère. Pour porter ce ventre, le dad avait deux petites jambes assez délicatement tournées.
Son fils et lui tenaient en main, comme les trois demoiselles, la palette à herboriser ; le sac de cuir verni et le marteau de géologue étaient à leur place. De plus, ils étaient munis chacun d’une paire de pistolets à trois coups, afin de se défendre contre les brigands qui infestent les grandes routes de l’Italie. C’était le dad qui réglait despotiquement l’enthousiasme de la famille. Il ne s’adressait jamais aux trois miss. Quand il jugeait à propos d’appeler l’attention générale sur un objet quelconque, il s’arrêtait, ôtait avec méthode ses lunettes de leur étui, les posait sur le nez bulbeux précédemment décrit, et disait en français : – Tony, véné voar ! Aussitôt Tony tendait son cou d’ibis blanc, orné d’une toute petite collerette à la Colin et répondait : – Yes, daddy !
Le dad, le boy et les trois miss rapportèrent de cette excursion une grande quantité d’herbages. Leurs sacs de cuir verni furent en outre remplis de fragments de lave, de terres et de petites pierres. C’était une bonne journée.
Gustave et moi, nous mangeâmes au retour, pour la première fois depuis bien longtemps. Je m’applaudis d’avoir inventé ces promenades.
Le jour suivant, nous partîmes de meilleure heure encore. Nous avions fait dessein de passer la journée dans les fouilles de Pompeï. Comme nous arrivions à Torre dell’Annunziata, nous vîmes venir à nous un fiacre de taille inusitée. Ce fiacre s’arrêta derrière notre voiture et s’ouvrit. Il en sortit les trois miss, ornées comme il est dit ci-dessus, le boy, puis le dad. Ils avaient le même accoutrement que la veille, sauf les pistolets et la palette à herboriser. Le dad avait une longue-vue en bandoulière. Il l’ouvrit et vint se camper sur la plage. Après avoir mis sa lunette au point, il la braqua sur le cap Misène et les îles, de l’autre côté du golfe. Puis il dit : « Tony ! véné voar ! » Le long jeune homme braqua la lunette à son tour et dit : « J’été étonné fotémenté ! » Les trois miss jetèrent aussitôt toutes ensemble un court et singulier aboiement. Mais on ne leur permit pas de regarder dans la lorgnette. Le dad la referma gravement et la remit en bandoulière.
Instruite par mon expérience de la veille, je persuadai Gustave de se séparer du dad et de ses enfants dès que nous fûmes descendus dans l’enceinte de la ville décédée. Je n’étais pas venue à Pompeï pour étudier les mœurs de la Grande-Bretagne. Je pus voir seulement qu’ils emmenaient un guide ou cicérone et qu’ils avaient tous les cinq à la main d’énormes calepins pour fixer sur le papier leurs impressions et leurs conquêtes historiques.
Ce sont de véritables savants que ces guides de Pompeï. Le nôtre possédait réellement des connaissances archéologiques fort distinguées. Grâce à lui, la ville morte ressuscita pour nous. Il y avait des instants où l’illusion était si frappante, que nous nous attendions presque à voir quelque sujet de l’empereur Vespasien, contemporain des deux Pline, de Tacite et de Juvénal, errer dans ces rues droites, où reste marquée encore la trace du dernier char qui la traversa, monter ou descendre le perron, passer dans les froids vestibules pour entrer dans l’atrium silencieux.
Nous allions, tantôt écoutant le cicérone, tantôt emportés par nos propres méditations. Nous n’apercevions plus la famille anglaise, mais, de temps en temps, l’écho des souterrains nous apportait le son lointain d’une voix creuse et rauque qui disait : – « Tony ! véné voar ! »
– Ce sont ces gens-là, nous dit notre guide, qui sont cause que les meubles et objets d’art ont été transportés au musée de Naples. Il aurait fallu une armée pour défendre contre leurs déprédations nos statuettes, nos urnes, nos amphores… Vous avez entendu parler de cet Anglais, surpris à Rome, au moment où il essayait de casser avec son marteau de poche un petit morceau de la Vénus Anadyomène… Celle histoire se répète journellement dans tous les musées d’Italie… – Mais, ne peut-on les punir ! m’écriai-je. – Quand on les prend sur le fait, me répondit le guide, ils se plaignent à leur ambassadeur, qui les fait relâcher… Dans ces cas-là, les journaux anglais disent que le pape est un coquin… Quelque orateur de la Chambre des Communes prononce un discours pour demander jusques à quand la grande prostituée s’asseoira sur les sept collines… Les Anglais aiment l’Italie si tendrement qu’ils finiront bien par la mettre dans leur poche…
Nous restâmes huit heures dans cette nécropole, que notre guide nous fit traverser dans tous les sens, depuis la villa de Diomèdes, située à l’extrémité sud-ouest, jusqu’à l’amphithéâtre, qui termine la ville du côté de Nocera ; mais vous trouverez partout la description de Pompeï, de ses temples, de sa basilique, de ses auberges, de ses boutiques, de ses gymnases et de ses tribunaux, bien autrement exacte que je ne pourrais vous la faire avec la meilleure volonté du monde.
Après Pompeï, ce fut le tour d’Herculanum ; puis nous visitâmes les îles. Le temps passait, rien ne venait des Etats-Unis. Tous les deux ou trois jours, nous trouvions une lettre du sollicitor, à la maison, mais c’était toujours la même lettre.
A mesure que la fin du mois avançait, je voyais que Gustave s’observait davantage, espérant peut-être me faire changer de résolution. Vous eussiez dit qu’il craignait maintenant le tête-à-tête autant et plus que moi. Il poussait aux voyages, aux excursions, aux distractions de toute sorte. Il n’eût pas mieux fait si notre campagne avait eu pour objet exclusif d’explorer à fond les environs de Naples. Il était gai, ou du moins il faisait tout son possible pour le paraître. Il avait l’esprit libre, au point de m’impatienter souvent par ses plaisanteries inopportunes. Ce n’était pas trop son caractère d’être plaisant hors de propos. Si j’avais réfléchi, j’aurais pris sans doute de la méfiance. Mais il s’agissait bien de méfiance ! J’étais tout uniment désolée. Je regrettais mes peines, mes terreurs, mes dangers. Depuis que j’avais le repos, il me paraissait que ma fièvre passée était le paradis. Comment Gustave s’était-il fait sage si vite ? Pourquoi tout ce brûlant amour de la première quinzaine s’était-il changé subitement en froide amitié ? Oh ! certes, je ne pouvais plus rien reprocher à mon parrain : ni larmes, ni rêveries, ni colères folles, ni retours passionnés. Il y avait calme plat dans notre union. Au retour de nos excursions, il me baisait la main avec un sourire tranquille et me disait : – « Ma Suzanne, cela ne vaut-il pas mieux que de souffrir ? » C’était pourtant moi qui avais inventé le remède ! Et voilà qu’il se targuait de la cure ! Oh ! non ! mille fois non, cela ne valait pas mieux.
Si je ne fis pas comme autrefois Gustave, si je n’entamai pas à mon tour les mille variations de ce thème : Tu ne m’aimes plus, c’est que j’avais ma fierté. Quel biais prendre ? J’avais exigé la sagesse, on était sage : quel prétexte de me plaindre ? Je préférai me fâcher sourdement et profondément. J’amassai en moi tout un trésor de ces puériles rancunes qui se massent, qui se bourrent dans un cœur comme la charge, composée de petits grains de poudre, – dans le canon d’un fusil, et qui font de même explosion au moindre choc. Je me disais : s’il a cessé de m’aimer, qu’il ne voie point saigner ma blessure ; si, au contraire, c’est un jeu cruel, prouvons-lui qu’il a compté sans ma patience et sans ma fermeté. Et je m’endurcissais. Je présentais mon front serein à son baiser du soir. Le matin, il me trouvait toujours gaie et prête à partir pour une campagne nouvelle.
Je suis bien sûre qu’il était absolument dans la même situation que moi, et que mes sourires le mettaient à la torture.
– A quoi bon le couvent, désormais ? me demandais-je parfois. Hélas ! pauvre Gustave ! c’était là précisément qu’il avait voulu en venir. Il n’avait d’autre but que de me suggérer cette bonne pensée : l’inutilité du couvent, et, par conséquent, de la séparation. Mais cette question, je ne la faisais qu’à moi-même. C’était mon secret, mon grand secret. J’aurais brisé mon cœur si je l’avais cru capable de me trahir. Et la réponse à cette question n’était point telle que la pouvait désirer mon parrain. C’était, en effet, ma rancune qui répondait. Et voici ce qu’elle disait, ma rancune :
– Il faut un dénoûment à cette comédie qui fera peut-être mon malheur, mais qui me laissera du moins le repos de ma conscience. J’ai annoncé mon départ, je ne reculerai pas… Si Gustave m’aime, il viendra me chercher au couvent… S’il a changé, pourquoi lui imposerai-je ma présence comme une gêne… Je ne veux pas être la femme de Gustave que si Gustave m’a gardé tout son amour…
Trois jours avant la fin du mois, je dis à Gustave : – Je vais sortir seule aujourd’hui.
Il s’attendait à cela, car il me demanda doucement : – Pourquoi faire, ma Suzanne ?
Je trouvai son calme offensant. Il pâlit bien un peu, mais pas assez. J’avais espéré qu’il changerait de couleur.
– Pour chercher un couvent et faire mes conditions, répondis-je.
Il tourna la tête et dit d’un ton léger : – Ah ! tu n’as donc pas renoncé à l’idée du couvent ?
Il jouait son rôle. Il avait son idée. Mais, grand Dieu ! que j’eus contre lui, en ce moment, un furieux mouvement de haine ! Si j’avais été homme, je l’aurais souffleté. Je me mis à chanter, tout comme une grisette en querelle avec son amoureux. Je pris mon écharpe et mon chapeau.
– Tu ne veux pas que je te conduise à Naples ? me demanda Gustave. – Il n’est pas besoin, répondis-je.
Et je sortis. Gustave courut après moi.
– Tu es fâchée !… murmura-t-il. – Par exemple ! m’écriai-je ; pourquoi donc serais-je fâchée ? – Tu ne m’as pas embrassé…
Je lui tendis mon front, et je tournai le dos lestement. Je sentais en marchant que son regard était sur moi.
J’allais exprès d’un pas vif et léger. Je ne me retournai pas une seule fois. Il y aurait un étrange livre à faire avec les petites méchancetés de l’amour. Car ce qui me soutenait, voulez-vous le savoir ? c’était la pensée que Gustave me suivait des yeux en pleurant. Je restai absente tout le jour. Je convins avec la supérieure de Sainte-Marie-de-la-Visitation, sous Capodimonte, d’entrer dans son couvent le samedi suivant. Nous étions au mercredi.
Au retour, je trouvai Gustave qui venait au devant de moi sur la route. Il s’informa tendrement de ce que j’avais fait : je lui répondis en peu de mots.
– Tu ne me demandes pas l’emploi de ma journée, Suzanne, me dit-il ensuite.
J’avais pris cette résolution de ne pas même lui donner la joie de voir mon dépit. Je répliquai avec douceur : – Tu ne m’en as pas laissé le temps, mon parrain… Qu’as-tu fait en mon absence ? – Tu ne devines pas, Suzanne ? – Non, je ne devine pas. – Ces derniers jours sont à moi ; tu me les as donnés ; tu n’as pas le droit de me les reprendre. Penses-tu donc que j’aie pu rester si longtemps sans te voir ?
Ceci rentrait dans le ton de nos anciens entretiens. Il y avait pour le moins deux semaines que Gustave ne m’avait parlé de la sorte.
Un moyen bien simple de provoquer une explication se présentait. Il suffisait, pour cela, de feindre l’étonnement ou de laisser tomber une parole de reproche. Je ne fis ni l’un ni l’autre. Je ne voulais pas d’explication. Mon cœur battait, c’est vrai, mais je réprimai les battements de mon cœur. Voyant que je ne parlais point, Gustave poursuivit tristement : – Je suis parti derrière toi, Suzanne… J’ai été, moi aussi, à Naples. – Ah ! fis-je avec indifférence.
Il baissa les yeux. Que j’aurais voulu me jeter à son cou ! Je ne l’avais jamais tant aimé qu’à cette heure où je le torturais à plaisir. Sa voix avait des larmes, tandis qu’il reprenait : Je sais la retraite que tu as choisie, Suzanne… Jusqu’au dernier moment, j’ai douté… j’ai espéré… – Qu’as-tu espéré, mon parrain ?
Nous arrivions à la maison. Il me prit la main. Les siennes étaient glacées.
– Suzanne, me dit-il, si je croyais que nous ne nous entendons plus, rien ne me forcerait à vivre… tu étais mon dernier espoir.
Je serrai sa main légèrement. Je n’étais pas encore assez vengée. Ce soir-là Gustave se retira le premier. Il était réellement malade. Dès que je fus seule dans ma chambre, je fondis en larmes. Il me faudrait des siècles d’existence pour oublier cette nuit, – nuit tranquille et claire, au dehors comme au dedans, belle nuit, bercée par le murmure de la mer, et dont aucun orage ne vint troubler le calme profond.
Il était dix heures du soir, quand je me jetai tout habillée sur mon lit. J’essayai d’abord de m’endormir. Les pleurs sont parfois somnifères ; mais ce sont les pleurs qui suivent les grandes batailles perdues, les pleurs de l’affaissement découragé. Ceux-là, en effet, endorment. Les miens brûlaient mes yeux comme un feu. C’était la fièvre qui jaillissait sous mes paupières. J’étouffais. Mille inquiétudes me couraient par le corps. A onze heures, je sautai en bas de mon lit. Je crois que je serais morte, si j’étais restée une minute de plus dans ce brasier. J’allai m’accouder à ma fenêtre.
Il y avait encore de la lumière aux croisées de Gustave, dans le pavillon, au bout du jardin. Je me souviens que je dis tout haut : – C’est la dernière nuit que je souffre ici !
Je n’avais pas du tout réfléchi à cela. Bien des gens me comprendront quand je dirai qu’il y a des paroles qui n’expriment pas la pensée actuelle, mais la nécessité même de la situation. La bouche les prononce avant que la conscience les ait dictées. Cela est si vrai qu’elles étonnent celui qui les prononce. On tressaille comme si une voix mystérieuse laissait tomber dans l’ombre un conseil, une menace ou un arrêt. C’était un arrêt. Je le sentis et je me pris à dire adieu dans mon cœur à tous les objets qui m’entouraient. Il n’y avait qu’un mois que j’étais là. Il me semblait que j’y avais passé la plus chère part de ma vie. Pauvre jardinet, où si souvent nous avions erré, poursuivant ces silencieuses causeries où deux cœurs se parlent sans le secours de la bouche muette ! Belle petite chambre, d’où j’apercevais, à travers mes rideaux, la lampe de mon Gustave ! Blanche couchette où tant de fois j’avais vu s’allumer, à l’autel de la Vierge, la riante rangée de cierges bénis éclairant tous ces visages amis qui devaient sourire à nos noces ! Horizons purs, brise parfumée, douce chanson de la mer ! N’y avait-il qu’un mois ? En un mois, peut-on si bien chérir une patrie ?…
Minuit sonna aux pendules de la maison. Le son des timbres me piquait le tympan. Je me pressais les tempes à deux mains. Quand la lampe de Gustave s’éteignit ce fut comme une mort. Il me sembla que j’étais plus seule et plus délaissée. Je tombai sur un siège. Un égarement sombre et silencieux me prenait. J’avais ce rêve et je le suivais avec une dévorante passion : Je me voyais sortir de ma chambre, longer le corridor, ouvrir ma porte et descendre les trois marches du petit perron. Où allais-je ainsi ? Je n’allais pas au hasard. Je savais où j’allais. Mon pas était ivre ; mais je suivais tout droit ma route. J’allais au pavillon de Gustave. Je frappais, il m’ouvrait, il reculait à ma vue. Il me prenait pour folle, et moi je lui souriais, disant : – Mon mari, je viens ici, moi, ta femme. Gustave étendait ses deux bras pour me saisir et m’emporter… Ce fut le réveil.
Au réveil, je me dis, au lieu de repousser la fiévreuse chimère : – Cela devrait être ainsi…, Puis j’eus le remords de la faute non commise. Je me méprisai moi-même. Je m’exhortai à fuir seule, dès cette nuit et sur l’heure. Puis encore, je me révoltai. Il y eut en moi une de ces luttes turbulentes qui finissent par le délire.
Je me levai. Je fis un pas vers la porte de ma chambre. Etait-ce pour fuir ? était-ce pour me rendre auprès de Gustave ? Je ne sais. Je sais que mon transport souriait à cette théâtrale vision d’une femme, qui était moi, et qui se présentait tout pâle, échevelée, demi-nue, demi-morte, à l’époux, en lui disant : Me voici.
Je franchis le corridor en chancelant ; comme dans le rêve ; je descendis les marches du perron en me tenant à la rampe de pierre. Je pris la première allée qui se trouva devant moi. L’allée conduisait droit à notre tonnelle. Je m’assis sur le banc. J’étais épuisée. J’ignore combien de temps je restai là toute seule. Mes idées se mêlaient, de plus en plus confuses. Je me souviens vaguement que je vis cette femme, – la femme de Gustave, – la comédienne, – ivre de rage comme à l’heure où elle avait voulu me tuer. Elle me parlait, et mes pieds lourds ne pouvaient fuir pour me soustraire à ses menaces. Elle me montrait d’un doigt railleur Gustave qui était de l’autre côté d’une rivière ; elle semblait me défier de l’atteindre. Puis, c’était Eugénie en deuil. Je lui voyais la figure blême et des cheveux blancs à l’entour. Ses lèvres remuaient lentement, sa parole était comme une lointaine harmonie où il n’y a point de mots distincts.
Vers deux heures du matin, j’entendis un pas irrégulier et lent dans les allées du jardin. Cela entra dans mon rêve : j’imaginai quelque chose de bizarre : le prince Maxime venait me chercher de la part d’Eugénie. Le pas approchait. Je vis une ombre à l’entrée du berceau et j’entendis un grand cri. Ce n’était pas le prince Maxime. Mon pauvre Gustave, agité comme moi, avait cherché vainement le sommeil. Comme moi, la fièvre le chassait hors de sa couche. Il voulut s’asseoir auprès de moi : tous les soirs c’était ainsi ; mais la maladive fantaisie qui était en moi venait de tourner. Je repoussai Gustave avec une sorte d’horreur. Je me mis droite et ferme sur mes pieds.
– Cette maison, dis-je d’un accent impérieux, n’est pas bonne pour nous. Je la hais. L’air que j’y respire m’empoisonne… Demain, au point du jour, je veux la quitter pour n’y rentrer jamais… – Vous êtes bien changée, Suzanne… murmura-t-il ; vous souffrez ?… – Qu’importe cela ! m’écriai-je, laissant éclater ma voix dans le grand silence qui nous entourait ; je ne souffrirai pas longtemps… trois jours… samedi, je serai libre ! – Si vous voulez être libre avant samedi, Suzanne, prononça mon parrain d’une voix brisée, je n’ai aucun droit sur vous.
Mon cœur allait au sien et m’entraînait. – Je résistais avec une farouche énergie.
J’ai longtemps hésité avant d’entrer dans ces détails, qui sont la vérité même et qui ressemblent à un caprice. J’irai jusqu’au bout.
Les dernières paroles de Gustave n’étaient rien autre chose qu’un cri de détresse suprême. Je le savais, je le sentais. Je les pris au pied de la lettre avec une mauvaise foi dont j’avais la pleine conscience.
– Tout est donc fini entre nous ! m’écriai je sèchement ; vous me proposez une rupture, Gustave, et je l’accepte.
Sur l’honneur, je serais morte, s’il avait dit : Soit. Mais il se jeta haletant à mes pieds.
– Suzanne ! Suzanne ! s’écria-t-il, éclairant d’un mot notre double maladie ; nous sommes fous !… je le jure que nous sommes fous !… Nous avons accepté un fardeau trop lourd !… Suzanne, tu m’aimes, mon cœur me le crie ! Suzanne, je voudrais mourir pour te prouver mon adoration… Suzanne, aie pitié de moi, aie pitié de toi !…
Il se traînait sur les genoux, car j’essayais de m’éloigner. Ma tête tournait. Je ne pourrais pas dire quelle bizarre volonté me soutenait. J’étais implacable moi-même. Je répondis avec une netteté d’expression qui m’étonna : – Vous avez raison, mon parrain : nous avons accepté une charge trop lourde… Mais vous vous trompez : je ne suis pas folle… C’est parce que le fardeau est trop pesant que je veux m’en délivrer… Je vous reverrai le jour où je serai votre femme, sinon, je ne vous reverrai jamais !
Je regagnai ma chambre en lui défendant de me suivre. Là, j’essayai de prier. Mais je ne pus que vous accuser, Seigneur !… Oh ! que je l’aimais, mon Dieu ! comme mon cœur s’usait en ces luttes navrantes, mon pauvre cœur qui était à lui sans partage ! Et combien de jours jeunes, ardents, propices au bonheur, dépense-t-on dans l’agonie d’une pareille nuit !
q