‹ Madame Gil BlasChapitre 53 sur 70 · Chapitre 12 Pœstum.

Chapitre 12 Pœstum.

Aux premiers rayons de l’aube, je m’endormis d’un sommeil lourd et plein de secousses. Je m’éveillai, la tête vide, l’esprit stupéfié. Le souvenir de ce qui s’était passé cette nuit m’entourait comme les vagues ressentiments d’un cauchemar. Je fus du temps avant d’essayer même d’y faire la lumière. Qu’avais-je fait ? Pourquoi tout cela ? Quelle raison donner à ces violences, à ces duretés, à tout ce faisceau d’actes de démence ? Gustave avait dit : Nous sommes fous. C’était la seule excuse possible.

L’engourdissement avait succédé à la fièvre. Je me regardais en dedans avec une sorte d’étonnement hébété. J’avais envie de me dire à moi-même : Tu mens ! Je me trouvais invraisemblable.

Il était l’heure du déjeuner. Que faire, après ce qui s’était passé ? Je descendis, le cœur tout tremblant. Gustave était là déjà. Il m’attendait. Nous échangeâmes un regard où il y avait des deux côtés tant de timidité et tant de honte, qu’un tiers n’eût certes pas pu s’empêcher de rire. Mais il n’y avait là que notre bonne servante de la terre de Bari. Dieu sait qu’elle ne cherchait jamais midi à quatorze heures. Elle riait rarement avant d’avoir l’estomac plein. Quand elle fut partie, au lieu de me mettre à ma place ordinaire, j’allai m’asseoir auprès de Gustave. Il eut peur. Il craignit quelque nouvelle scène d’une absurdité solennelle. Ces garçons, qui ne connaissent que les comédiennes, ne savent pas bien les vraies femmes.

Je baissai d’abord les yeux en souriant, et je lui tendis mon front comme un enfant qui veut le baiser de sa mère.

– Suzanne, mon ange chéri, murmura-t-il d’une voix qui déjà s’altérait, dois-je croire que tu vas me pardonner ? – Chut ! fis-je sans relever encore les yeux ; ne parlons pas de pardon… ceci ressemblerait à un reproche. – Moi te reprocher quelque chose, Suzanne !… – Chut ! chut ! l’interrompis-je de nouveau.

Puis je renversai ma tête à demi, relevant tout doucement mes paupières. Une larme roulait dans ses yeux. Mes yeux étaient mouillés. Je lui jetai les bras autour du cou, tout franchement. – Tu vas me quitter ?… balbutia-t-il croyant presque à un adieu. – Ecoute, mon parrain, l’interrompis-je, il n’y a eu cette nuit qu’un mot sage de prononcé ; c’est toi qui l’as dit : nous sommes fous… et nous avons la folie triste… On doit mourir de cette folie-là, vois-tu…

Gustave mit la main sur son cœur et murmura : – Oui… c’est vrai, Suzanne… je crois qu’on en peut mourir. – Eh bien ! mon parrain, repris-je, tâchant de faire ma gaîté contagieuse, je ne veux pas que tu meures… Et je n’ai pas encore envie de quitter ce monde… Nous nous aimons, n’est-ce pas ? c’est prouvé désormais… Nous avons eu le malheur de mettre en action ce mot qui est le superlatif du verbe aimer : nous nous aimons à la folie.

Au lieu de sourire, il baissa les yeux.

– Ah ! m’écriai-je, si tu ne veux pas te dérider, je me fâche !

– Je te regardais cette nuit, Suzanne, dit-il, en extase. Comme tu étais belle dans ta cruauté !… Et voilà que ce matin, le sourire te fait cent fois plus belle encore…

J’éclatai de rire, moitié naturellement, moitié de parti pris.

– C’est décourageant, n’est-ce pas ? m’écriai-je. Je suis belle un peu plus chaque jour… Eh bien ! mon parrain, chaque jour aussi tu me sembles plus beau, meilleur, plus aimable… Dieu veuille que cela continue, de ton côté comme du mien, quand nous serons mariés… En attendant, le simple bon sens nous ordonne de nous séparer… – Aujourd’hui ?… – Du tout !… Crois-tu que je vais renoncer à mes derniers jours de bonheur ?… – Ah ! Suzanne, que je t’aime !… – C’est comme moi, mon parrain… et c’est l’embarras… Nous nous aimons beaucoup trop… Mais cette affaire est réglée, et nous n’avons plus à nous occuper que de bien passer nos trois jours… Cette maison me fait peur… – Tu la détestes ? – Non pas ! – Tu l’as dit… – J’ai menti… comme lorsque j’ai dit que je ne t’aimais pas… Bien au contraire, je l’aime trop : je la fuis pour cela… Elle est pleine de nous et de notre amour… Or, notre amour est chose remise… Dieu seul sait le délai. – Cela ne peut tarder maintenant, Suzanne. – Le ciel t’entende !… Mais il faut trouver le moyen de vivre trois jours sans querelles, sans larmes, sans fièvre ni délire : je ne veux plus de tout cela !

Gustave me baisa la main en disant : – Ordonne, Suzanne… Tu sais si j’aime à t’obéir.

J’étais à la réplique : j’avais ma campagne toute tracée.

– Je me sens en train de courir, répondis-je ; rien n’est bon pour nous comme de voir du pays. Nous n’avons pas le temps d’aller bien loin, mais nous avons trop de temps pour rester aux environs de Naples… Partons pour Salerne ; de Salerne, nous irons visiter les ruines de Pœstum, qui sont la merveille de l’Italie du sud… Et nos trois jours seront passés. – Trop vite passés ! soupira Gustave.

Une demi-heure après, nos malles étaient faites.

Avant l’établissement des deux petits railways de Nocera et de Capoue, on ne voyageait pas comme on voulait dans les environs de Naples. Tout ce que nous pûmes faire ce jour-là, ce fut d’aller coucher à Salerne. Mais quelle différence, grand Dieu ! et quelle mauvaise idée nous avions eue de nous confiner dans une villa ! Ces retraites sont bonnes pour les heureux. L’amour s’y cache, avare, égoïste, et ne laissant rien échapper de ses joies au dehors. Ceux qui font la dure épreuve, infligée à Jacob dans la maison de Laban, ne sauraient trop rechercher le bruit, la foule, le mouvement. Tout cela, c’est le hochet qui distrait l’enfant dans ses peines. Ne dédaignez jamais le hochet, grands enfants de tout sexe et de tout âge.

A Salerne, notre voiturin nous enseigna l’hôtel della Vittoria où nous soupâmes à table d’hôte. Nous rîmes, nous causâmes, et quand vint l’heure du repos, nous nous quittâmes, l’esprit libre, après le baiser fraternel. Je ne fis qu’un somme jusqu’au matin, et il fallut que notre voiturin vînt m’éveiller.

La journée s’annonçait chaude. De légères vapeurs voltigeaient au-dessus de la mer dans le golfe de Salerne. Le soleil se levait derrière les collines d’Evoli, quand nous reprîmes place dans la carrozza. C’était une riante et douce matinée. La route courait entre la mer et les coteaux. Nous allions au milieu d’une longue procession de paysans qui apportaient au marché les produits de leurs cultures.

Notre voiturin se retournait de temps en temps pour nous faire de petits signes d’amicale approbation.

– Pietro, lui demandai-je, dans le besoin que j’avais de bavarder ; y a-t-il beaucoup de brigands sur cette route ?

Son visage se rembrunit tout à coup.

– Il ne faut pas plaisanter avec cela, signora, me répondit-il à voix basse.

Puis, ayant fait le signe de la croix dévotement, il ajouta : – Avec la protection de la Vierge et de saint Janvier, j’espère que nous ne ferons point de mauvaise rencontre.

J’eus comme un arrière-goût de ce frisson que j’avais éprouvé jadis dans la carriole du bon petit père Macé, du bourg de Campagnolles, quand il nous montrait de loin, dans les pénombres du crépuscule, les prétendus voleurs de grand chemin qui nous guettaient le long des haies. Mais ce frisson n’avait plus le même caractère. Il y avait dedans presque autant de désir que de crainte. Je peux bien l’avouer, puisqu’il est convenu que ma pauvre cervelle était, en ce temps-là, un peu à l’envers : je nourrissais la secrète envie de rencontrer un brigand, – ou deux, – ou même davantage, un beau brigand, bien tenu, avec une plume en branche de saule pleureur, un costume noir et rouge, s’il se pouvait, et une carabine de style.

J’avais cherché vainement à Naples, sur le port et dans les rues, le dernier des lazzaroni. J’avais trouvé le macaroni assez fade et les lazagnettes huileuses. Le seul atome de couleur locale que nous eussions aperçu, c’était un joueur de vezzo de l’Abruzze citérieure. Mais Paris en est plein, et l’on peut voir la peau de bouc de leurs chaussures chez tous les daguerréotypeurs du boulevard. L’espoir suprême de mes enfantillages poétiques, c’était le brigand. J’aurais volontiers donné quelque chose à Pietro, quand il se retourna pour nous dire : « Pour trois ducats, vous auriez eu l’escorte de deux gendarmes. » On avait donc besoin de gendarmes sur cette route de Pœstum !

Nous avions passé Ponte di Cagnano. Plus de paysans menant leurs petits attelages, plus de paysannes aux poses grecques. La route traversait des campagnes désertes. Aussi loin que pouvait se porter le regard, on ne voyait ni un homme ni une cabane. Le paysage était beau, mais triste. Tout à coup, le voiturin quitta la grande route pour prendre un chemin de traverse, laissant derrière lui le village de Battaglia, qui semble habité par des spectres. Sur nos têtes, un soleil chaud, mais demi-voilé par les terribles vapeurs de cette terre maudite, nageait lourdement dans un ciel de plomb. Tout autour de nous régnait un silence, lugubre comme la paix du cimetière. Le voiturin ne parlait plus. Il poussait ses chevaux, dont les flancs haletaient. Je me pressais contre Gustave. Un poids était sur nos poitrines.

Parmi toutes ces immenses tristesses de la nature, notre gaîté s’était noyée. Nos pensées avaient repris leur cours mélancolique. Nous songions tous les deux, sans nous le dire, à l’heure si prochaine de la séparation. Quand nous parlâmes enfin, notre voiturin ne pouvait pas nous entendre, car j’avais la tête sur l’épaule de Gustave et nos bouches se touchaient presque.

– La vie est si courte, murmura-t-il le premier, Suzanne, ma Suzanne chérie… que dureront désormais les jours de notre jeunesse ?… Ne regretterons-nous pas, quand nous aurons perdu ce beau temps d’être heureux ?

Les choses extérieures ont sur nous une étrange influence. J’étais en ce moment du même avis que Gustave. Ces jours perdus réapparaissaient comme un trésor sans prix, prodigué follement. J’aurais voulu retenir les heures. Il me semblait que demain déjà ce serait, non pas encore la vieillesse, mais cet âge où la virginité du cœur n’est plus.

– Ecoute, dis-je à Gustave, si je t’ai résisté, c’est pour toi-même, rien que pour toi. J’ai voulu te garder ta femme digne d’elle-même et digne de toi. Je ne parle pas ici au point de vue du monde ; j’ignore ce qu’il pense de moi… Ce n’est pas au monde, n’est-ce pas, mon Gustave, que tu iras demander la permission d’être sûr de ta femme, d’être confiant, d’être heureux ?… – Crois-tu donc qu’une preuve d’amour t’eût rendue moins pure à mes yeux ? me demanda Gustave.

– La plus grande preuve d’amour que l’on puisse donner, m’écriai-je, je te l’ai donnée !… Si ce n’était que de la vertu, je l’aurais sacrifiée, car ma vertu, c’est moi, et moi tout entière, je t’appartiens… Ce que je te dis ici, Gustave, ce ne sont pas de vaines paroles : c’est le fond même de mon cœur que je mets à nu devant le tien… Aux pieds de Dieu qui nous écoute, je t’en fais le serment, ce n’est ni le monde, ni la pudeur qui m’a retenue. C’est toi, c’est la tendresse sans bornes que j’ai pour toi… Me comprends-tu ?… Je crains que non, et je m’explique, autant qu’un tel sentiment peut être expliqué… Quand je regarde au dedans de ma conscience, avant de me voir, je te vois : tu es la meilleure part de mon être… J’ai la conviction profonde que je suis née tout exprès pour t’aimer et pour que tu m’aimes… Mais toi…

– Oh ! moi ! m’interrompit-il, j’interroge aussi mon cœur parfois, Suzanne, et j’y vois que tu es mon destin.

Mon bras entourait son cou. J’éprouvais un indicible plaisir à exprimer les subtilités de ma philosophie d’amour. Je les sentais. – Je les ai cherchées plus tard, à d’autres heures ; elles avaient fui. Et ce qui a fui encore, c’est la netteté magique de coup d’œil qui me montrait les nuances de ma conduite récente dans un ordre certain et supérieurement logique. Il y avait en moi, pour toute autre chose que le sujet même de notre entretien, une paresse d’esprit incroyable. Mais à l’égard de ce sujet, il y avait une lucidité si grande que je me jouais à l’aise parmi les fils ténus et capricieux de mes déductions. Je désespère de retrouver mon éloquence enthousiaste. Elle n’était pas à moi, je le pense. Elle était à ma jeunesse, fatiguée de luttes, mais enorgueillie par sa propre victoire, achetée si chèrement. Elle était aux circonstances : ma main qui jouait dans les doux cheveux de mon Gustave, la solitude ascétique de ces plaines de la mort, l’air morbide et fiévreux qui oppressait les poumons et faisait monter au cerveau je ne sais quel tiède transport.

– Pour ce qui est de toi, Gustave, mon bien-aimé, repris-je en attirant son front jusqu’à mes lèvres ; tu ne sais pas… L’homme ne sait jamais… Notre bonheur est un trésor que Dieu nous donne à garder… Ce trésor a des ailes… les fous et les prévaricateurs sont ceux qui ouvrent la porte par où le bonheur s’envole… Me comprends-tu maintenant ?

– Je comprends que tu te trompes, Suzanne.

Ma main caressante lui ferma la bouche.

– Mon Dieu ! continuai je, au pis-aller, qu’eussé-je craint pour moi ? La souffrance ? la mort ?… Je l’ai vue de près, la mort, et je n’ai pas eu peur… Je sais souffrir… Mais toi… Et ne crois pas qu’il me plaise de te rabaisser, mon Gustave ! Je t’aime ainsi… Mais toi, disais-je, tu es un homme… Il ne faut à l’homme victorieux qu’un prétexte pour changer… Je n’ai pas voulu te donner ce prétexte… Je sors du combat, meurtrie, mais contente, parce que j’ai la conscience de t’avoir sauvé !

Je le voyais sourire.

– Avocat charmant ! murmura-t-il ; délicieux sophiste !…

J’ôtai mon bras qui entourait son cou.

– Allons, dis-je, tu n’as pas voulu me comprendre ; j’ai perdu ma peine !

Le trait distinctif de ma situation morale en ce moment, c’était une profonde sécurité. C’était davantage encore. Il faut risquer l’aveu, dût-il me perdre dans l’esprit de la moitié de mes lecteurs. C’était… eh bien ! oui, c’était un sentiment de fatuité grave et importante ; c’était le sentiment d’une considérable supériorité. Je n’aimais pas moins Gustave ; mais je m’étonnais de l’avoir redouté. Il me semblait que j’étais au-dessus de ses atteintes. Que Dieu vous garde, chère lectrice, de ces forfanteries. C’est là le grand écueil. La femme n’est bien défendue que par ses craintes. Dieu les a mises, ces craintes, dans le cœur féminin, comme autant de vigilantes sentinelles.

Notre voiturin se retourna tout à coup sur son siège et prononça solennellement ces mots :

– Voici la ville.

Nous tournâmes les yeux vivement. Au sommet d’une chaîne de collines qui courent vers le sud-est, nous vîmes un groupe de maisons d’un gris blanchâtre.

– Plus bas, nous dit Pietro, habitué sans doute à ces méprises. Nous obéîmes. Du centre de la plaine, un prodigieux décor sortit pour nous de la brume comme un mirage. C’était fantastique et grand comme un de ces tableaux où l’Anglais Martins devine les palais de Nabuchodonosor, ou la salle à ciel ouvert qui vit le dernier festin de Sardanapale. C’était Pœstum, la colonie de Sybaris, la ville étrusque, phénicienne et romaine. Pœstum, où étaient ces belles cultures de roses qui parfumaient le palais de Lucullus. Le souffle s’arrête, l’esprit s’étonne à la vue de cette immobilité victorieuse de trente siècles. Il semble, à travers le voile des émanations terrestres, que la mer lointaine est morte aussi, tant on la voit inerte et endormie. Le soleil a l’air d’éteindre sa flamme au-dessus de vos têtes. Il brûle, mais il est pâle comme ces rares figures de fiévreux que vous avez rencontrées le long de la route.

Nous laissâmes la carrozza et le voiturin à la porte d’une maison isolée, et nous prîmes un guide.

Ceci ne ressemblait guère à notre excursion de Pompeï. Notre guide était un fantôme qui, loin d’avoir la faconde bavarde des cicerone, ne pouvait pas prononcer quatre paroles de suite. Les ruines, du reste, étaient complètement désertes. Au moment où nous y entrâmes, quelques chèvres, demi-sauvages, broutaient l’herbe qui pendait à la frise d’une ordonnance grecque. Notre présence les chassa. Nous entendîmes un instant leurs bêlements courroucés, dans la direction de la montagne où elles se retiraient.

Puis ce fut le silence, un silence si morne qu’on en avait du froid dans l’âme. Tout se taisait jusqu’à la brise. Nul chant d’oiseau, nul cri d’insecte. Si quelque chose frappait l’oreille, c’était un sifflement court, un frôlement rapide et vif. On regardait. Un lézard vert aux mobiles taches d’or, ou bien encore un serpent, cauteleux et convulsif, se coulait entre les pierres tombées. Tels sont les derniers hôtes de cette molle cité, où les neveux des Sybarites vivaient et mouraient sur des lits de roses. Quand la voix essoufflée du guide s’élevait, on eût dit que sa parole tombait à terre. Point d’écho dans cette forêt de colonnes. L’atmosphère, pesante et chaude, y dormait.

Quand il fut arrivé à la ligne des murailles, du côté de la mer, il se retourna vers nous et tendit sa main livide, où Gustave déposa son offrande. Il inclina la tête silencieusement et reprit sa route au travers des ruines. Nous le vîmes longtemps, car il allait à pas lents. Il marchait, appuyé sur une sorte de crosse de pasteur. Un sayon déchiré tombait en biais sur ses jambes, entortillées dans des lambeaux. Sa tête avait une énorme chevelure sèche et grillée. Quand il s’arrêtait, courbé en deux, nous entendions une toux sourde et caverneuse. Il disparut enfin. Nous étions seuls…

Le soleil s’inclinait à l’horizon que nous errions encore parmi ces colonnes doriques, si fièrement alignées. C’était à nos yeux aussi grand, aussi écrasant de masse et de largeur que Pompeï est petit et mesquin, malgré le prestige des siècles écoulés. Nous nous tenions par la main. Bien rarement une parole tombait de nos bouches. Je ne sais pas si le charme était en nous ou hors de nous, mais une forte émotion nous serrait le cœur. Il me souvient que nous nous arrêtâmes recueillis et silencieux, au centre de ce vaste cloître qu’on nomme le temple de Neptune. Le ciel était sur nos têtes, car ces païens, bien inspirés, voulaient, pour éclairer leurs sacrifices, les splendeurs du jour et les éblouissements du soleil. Mais ce ciel me pesait sur le front comme un plomb fondu. A plusieurs reprises, il me sembla que je voyais vaciller ces colonnes, immobiles depuis trois mille ans. J’entendais qu’auprès de moi Gustave retenait son souffle. L’heure avançait. – Je suis lasse, dis-je, bien lasse… Il est temps de regagner notre carrozza.

Gustave, au lieu de me répondre, passa son bras derrière ma taille. Je pense que mon regard peignit de l’effroi, car il me dit : Que crains-tu de moi, Suzanne ?

Craindre ? Je ne saurais dire si la crainte était déjà venue. Mais je sentais en moi une extraordinaire faiblesse.

– Si tu es lasse, reprit Gustave, reposons-nous. – Non… non… fis-je en le repoussant doucement, il est tard… Nous avons une longue route à faire…

Il me baisa au front malgré moi. Cette fois, bien positivement, une vague terreur me traversa l’âme. Je mesurai avec effroi la profondeur de ce silence qui était autour de nous. J’eus conscience de cet abandon absolu, de cette solitude semblable à la mort. Je voulus fuir. Les colonnes, autour de moi, se balançaient et mêlaient leurs profils, bizarrement transformés. Je m’affaissai dans les bras de Gustave, qui, tout palpitant et la parole épaisse, me disait : – C’est ma dernière journée… Elle est à moi… toute à moi… je la veux.

Il me déposait en même temps, éperdue, sur la mousse, au pied des degrés du portique, et il s’agenouillait devant moi, l’œil ardent, la main tremblante, les cheveux noyés de sueur.

Je fermai les yeux d’abord et je me recueillis en moi-même. Ce fut un grand effort. J’avais néanmoins l’esprit présent, car je voyais la suprême imminence du danger. Une minute auparavant, j’étais sans défiance, je l’ai dit : j’étais entrée dans ces ruines avec la conscience fanfaronne de ma supériorité. Je dominais mon Gustave : c’était pour moi un fait avéré. Maintenant, j’allais tout d’un coup à l’excès contraire. Je me voyais vaincue.

L’idée de me défendre ne m’inspirait plus aucune sécurité, tant j’avais le sentiment exagéré de ma faiblesse actuelle. Etais-je déjà complice ? Je crois pouvoir affirmer que non. Mais toute vaillance avait disparu. Si j’excitais mon cœur à se révolter, c’était avec une mollesse désespérée. J’avais la faiblesse des larmes. Je pleurais ma chute au fond de mon âme, et je me disais : – Mon Dieu ! échouer si près du port ! C’était la dernière journée. Encore quelques heures et la vie austère d’un couvent m’aurait abritée contre mon Gustave et contre moi-même.

Il fut longtemps avant de parler. Il défaillait littéralement auprès de moi, défaillante.

– Suzanne, me dit-il enfin, est-ce que tu es bien malade ?

Ce n’était pas cela que j’attendais.

– Partons, répondis-je, je veux partir !

En prononçant ces mots, j’entr’ouvris les yeux, mais je ne sais plus si j’avais le sincère désir d’être obéie. Craindre, c’est presque tomber. Pleurer sa chute, c’est faillir. Qui pourrait expliquer l’étrange plaisir que j’éprouve à montrer ici les contradictions de mon cœur ? à détailler les mille symptômes de cette crise de mon âme ?

Pauvre Gustave agenouillé ! n’aurait-il pas suffi d’un mot prononcé fermement, d’un regard où se serait empreinte mon impérieuse volonté, pour te réduire à l’obéissance ? Je ne prononçai pas ce mot, et ce regard, je ne l’eus point. Que ce fût maladie ou que ce fût lâcheté, j’étais vaincue, puisque je n’acceptais point le combat.

Le coup d’œil que je glissai entre mes paupières entr’ouvertes me montra Gustave pâle et tout tremblant. S’il eût été ainsi au premier moment, je n’aurais même pas perdu mon courage. La réaction s’était faite en lui. Peut-être était-ce pitié. Réellement, je devais faire compassion, car, assise que j’étais, j’avais grand’peine à me soutenir. Il avait lâché mes mains. Il fallut ce coup d’œil, où il n’y avait, hélas ! aucune sévérité, pour lui donner le courage de les reprendre. On ne se voit pas soi-même. Je pense que ce regard exprimait à la fois la détresse de ma défaillance physique et l’angoisse de ma défaite morale. Et comment exprimer cela ? j’éprouvai une sorte de désappointement imbécile en voyant que Gustave recommençait les préliminaires du siège.

Gustave savait-il bien lui-même où nous allions ? Je crois qu’il avait en ce moment toute la timidité de Gaston. Son audace n’avait été qu’un éclair.

– M’envies-tu donc, prononça-t-il tout bas et d’un accent plein de trouble, les quelques instants qui me restent pour te montrer mon cœur ?… J’avais la journée entière pour cela, c’est vrai, ma Suzanne. Mais je t’aime tant… et je crains si fort de te déplaire !… Je n’ai pas osé. Et pourtant, continua-t-il en s’animant à mesure qu’il parlait, qu’ai-je à te dire que l’âme la plus chaste ne puisse entendre ?… Tu m’as parlé longtemps, ce matin, ma Suzanne… Je crois que ton cœur s’égarait en des subtilités qui ne sont pas dignes de ton amour… Mais je t’écoutais… mais j’étais ravi de t’entendre… mais je me sentais converti, malgré ma conscience et ma raison… Est-ce que ma volonté peut différer de la tienne ?… Est-ce que je puis penser autrement que toi, jamais ?

Il se rapprochait. Ses lèvres jouaient avec mes mains.

– Ecoute-moi à ton tour, Suzanne, poursuivit-il ; je ne parlerai pas éloquemment comme toi… mais tout ce que je te dirai découlera de mon cœur… Oses-tu bien dire que la barrière qui est entre nous, c’est ton amour !

– Je me sens mieux, l’interrompis-je, – partons…, nous causerons en chemin.

Ses bras tombèrent le long de son corps. Je l’avais blessé. Il n’essaya plus de me retenir.

Je m’éveillais, moi. Je rentrais dans ma force. J’arrivais à cet état où toute violence m’eût révoltée. Il m’eût fallu un choc pour secouer l’engourdissement tout physique qui me restait. La soumission de Gustave m’attendrit comme si j’eusse été un enfant. Il m’aida dans l’effort que je fis pour me lever. C’était trop tôt. – Mon Dieu ! c’était trop tard ! Je ne pus pas. Et je ne sais pourquoi, en retombant, je dis : je t’aime ! il m’enlaça dans ses bras. Je le repoussai encore.

– Mais tu es ma femme, Suzanne ! s’écria-t-il ; mais il ne nous reste point de doute, et nous savons qu’aucun obstacle ne peut désormais nous séparer… Mais tu te fais mourir et tu me tues dans un supplice insensé… tu me méprises donc bien pour croire que mon amour s’éteindrait dans ton amour ! tu me places donc bien bas pour supposer que mon bonheur serait moins stable parce que tu aurais été plus confiante !… Suzanne, le bon Dieu entend nos voix qui s’élèvent de cette solitude… que faut-il te jurer ?… – Tais-toi !… murmurai-je, laisse-moi !…

Des éblouissements me passaient devant les yeux. Je chancelai, prête à tomber à la renverse. Il m’attira jusqu’à lui. C’était moi qui cherchais ses baisers. Nos paroles continuaient à démentir effrontément l’ardeur de nos pensées. Je répétais en balbutiant : – Laisse-moi !… laisse-moi !… Et ma bouche pâle frémissait de ne point sentir encore ses lèvres.

Lui me disait, ivre et ne sachant pas son ivresse : – Je ne te demande rien, Suzanne… rien que de rester avec moi !… Oh ! ne me quitte pas, je t’en supplie… nous vivrons comme le frère et la sœur… Est-il si malaisé de respecter ce qu’on aime ?… Je te placerai si haut sur l’autel de mon culte, que mes baisers resteront au-dessous de tes pieds… Suzanne ! aie pitié de moi… – Aie pitié de moi toi-même ! balbutiai-je en laissant aller ma tête contre la sienne.

Nos lèvres se rencontrèrent. Ce fut comme une foudre qui courut dans mes veines. Deux larmes de feu jaillirent sur ma joue.

Je saisis ses cheveux à pleines mains, et je lui dis, dans un baiser : – J’ai juré de n’y pas survivre… Gustave ! mon Gustave adoré, je veux bien mourir !

Ce sont là, n’est-ce pas, de vaines paroles que la passion arrache et qui n’ont point de sens. L’événement peut leur donner une signification funeste. Si Dieu n’avait pas veillé sur moi en ce moment, j’aurais été perdue bien autrement que le lecteur ne peut le penser, – perdue à ce point qu’il m’eût fallu mourir, en effet, si je n’avais voulu vivre déshonorée.

L’intervention de la Providence prit une forme qui touche au burlesque. Mais qu’importe le bruit qui nous éveille au moment de l’incendie ? Cri de chouette ou chant de cygne, qu’importe ? Le principal, c’est d’être éveillé à temps. Je ne mentirai pas pour si peu.

Je fus éveillée à temps. Et voici ce qui m’éveilla. Depuis quelques minutes, un bruit vague se faisait dans les ruines. Cela ressemblait assez aux coups de bec rapides et répétés, dont l’oiseau-pie frappe le bois des arbres pour y creuser sa demeure. Ce bruit semblait venir de fort loin, du côté de la porte de l’Est. Parfois, on pouvait l’entendre dans plusieurs directions à la fois. Je n’ai pas besoin d’avouer que j’y faisais peu d’attention. Quant à Gustave, il ne s’en inquiétait pas du tout. Le jour était encore très-clair. Nous ne songeâmes pas aux brigands. Il n’y a point de bêtes fauves dans ces parages. Le bruit, cependant, se rapprochait à mesure que notre entretien se poursuivait. Tout à coup, à l’instant précis où Gustave répondait à mes dernières paroles en m’enlevant dans ses bras, un pas retentissant sonna sous le portique, et une voix gutturale prononça solennellement cette invitation : « Tony ! véné voar ! »

Je me raidis comme un ressort, et je m’arrachai à l’étreinte de Gustave.

Le boy répondait en ce moment : « Yes, daddy ! » Et, presque aussitôt après, il acheva de remplir son devoir en ajoutant : « J’été étonné fotemente ! »

Les trois tartans rose vif et bleu céleste faisaient, à la file, de larges enjambées derrière les colonnes. Aucun des membres de la famille ne nous avait vus, cachés que nous étions par l’ombre du portique. Le dad s’arrêta sous le péristyle. Les trois miss et le boy vinrent se ranger autour de lui. Il ouvrit avec majesté son énorme Hand book et lut péniblement : « Pœstum, reste d’une colonie phénicienne… »

Mais que nous fait ce qu’il lut, ce brave homme ! J’étais sauvée ! dirai-je : de Gustave ou de moi-même ? Le dad, le boy et les trois miss m’avaient sauvée. Belle preuve de cette vérité chrétienne, à savoir : que les créations les plus biscornues ont leur utilité dans ce grand tout qui est l’univers !

Après la lecture faite par le dad, les membres de la famille, enflammés d’un saint zèle, se dispersèrent en brandissant leurs marteaux. Ah ! si les ruines tout entières avaient pu tenir dans les sacs de voyage en cuir verni !

Nous laissâmes ces bons insulaires s’acharner à la démolition de Pœstum, et nous regagnâmes la maison isolée au-dessous de Capaccio. J’étais brisée. Gustave me prêta le secours de son bras pendant la route ; mais nous ne prononçâmes pas une parole. Notre voiturin n’était plus seul. La berline qui avait amené les Anglais stationnait côte à côte avec sa carrozza. Une escorte de quatre gendarmes buvait devant la porte. Cette escorte n’était pas de trop. Quelle calamité si les bandits, attaquant au retour ces frénétiques archéologues, avaient dérobé les ruines de Pœstum !

Nous nous mîmes en route à la nuit tombante. Nous marchions à cinquante pas en avant de la berline. Nous arrivâmes à minuit à La Cava, où les auberges sont excellentes, et nous y passâmes le reste de la nuit. Gustave avait l’air d’un prisonnier qu’on emmène. Je faisais tout ce que je pouvais pour lui remonter le cœur. La crise était passée : j’étais heureuse. J’aurais embrassé le dad, s’il avait voulu.

Le lendemain, vers une heure après midi, nous étions à Naples. Gustave se fit conduire à la poste, avant de chercher un hôtel. Car nous avions encore une nuit d’hôtel à passer. Je n’entrais à la Visitation que le samedi matin. Gustave me laissa dans la voiture. Je le vis revenir, le sang au visage et le pas chancelant. Il agitait une lettre au-dessus de sa tête. Il sauta dans la voiture sans toucher le marchepied et me couvrit les mains de baisers.

– Et l’on dit que le vendredi est un jour de malheur, s’écria-t-il. Tout est fini, Suzanne ! J’ai la lettre ! j’ai les papiers ! tout est fini !

Cela venait tellement à point nommé que je doutais encore. Je voulus voir, je voulus toucher. C’était vrai. La lettre venait de New-York et contenait la pièce nécessaire à notre mariage.

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