‹ Madame Gil BlasChapitre 54 sur 70 · Chapitre 13 Mélodrame.

Chapitre 13 Mélodrame.

Qu’il me soit permis de rendre ici plein hommage à la prudence américaine de ce bon Alexander Jobson. Les sollicitors du Nouveau-Monde ne sont pas moins aimables que nos anciens procureurs. La lettre de ce digne Jobson nous coûta vingt-cinq louis. Elle était accompagnée d’un mandat de cent dollars, sur Gustave, à l’adresse du directeur de la poste de Naples, qui avait mission de ne livrer la lettre que contre le montant du mandat en espèces. Nous calculâmes que chaque missive du sollicitor (vous en connaissez la teneur et le style) nous revenait à huit dollars, ou quarante francs. Mais, bah ! ce n’était pas trop cher. La dernière valait des millions à elle seule. Il est vrai que nous n’avions pas des millions. Les cinq cents francs faisaient la meilleure part de ce qui nous restait. Mais, encore une fois, nous ne les regrettions guère. Il s’agissait bien de cela !

Et le couvent ! Il pouvait attendre ! La grande affaire, c’était de chercher un prêtre. Un prêtre pour nous marier tout de suite ; dès le lendemain, s’il se pouvait. Et c’était bien du retard ! Pourquoi pas ce jour-là même ?

Nous entrâmes à l’église voisine. Il est certain que nous avions la secrète espérance qu’on allait nous marier séance tenante. Le curé de Saint-Jean-le-Majeur nous promit le mariage religieux au bout de la neuvaine. En sortant, je dis à Gustave : – La sagesse ou le couvent ! Il me fit tous les serments que je voulus.

Nous dînâmes comme des bienheureux, et, pour commencer d’être sages, nous résolûmes d’aller passer notre soirée au théâtre. Il faut tuer le temps. Je fis donc toilette, pour la première fois depuis que nous avions quitté la France. Par un hasard que je fais remarquer à dessein au lecteur, je fis choix, entre mes belles robes, de celle que je portais à Paris le jour qui précéda mon enlèvement. Je l’avais quittée, cette robe, en rentrant chez moi après la méridienne passée dans le salon de maman marquise. Elle était restée depuis lors tout au fond de ma malle. Je ne l’avais touchée ni même regardée. C’était la robe que j’aimais le mieux. Elle était simple comme toutes mes toilettes de Paris, mais elle était de la bonne faiseuse, et m’allait à ravir. Quand je l’étendis sur le dos d’un fauteuil pour la passer, car j’étais moi-même ma femme de chambre, sa vue souleva en mon esprit un tourbillon de souvenirs. Ce mois qui venait de s’écouler me parut comme un rêve. Cette robe, c’était Paris et les souvenirs.

Il était convenu avec Gustave que je le sonnerais quand je serais prête. Je fus si longtemps qu’il vint frapper à la porte de ma chambre. Il me trouva pâle d’abord, puis il me dit je ne sais quoi qui me fit sourire et rougir. Il déclara ne m’avoir jamais vue si belle. Il me contempla, il admira ma taille, mes cheveux, mes yeux, comme s’il me voyait pour la première fois. Ma femme ! ma petite femme ! Nous allions compter chaque minute de toutes les heures de ces neuf jours. Nous avions maintenant le bonheur à échéance fixe. C’est long, neuf jours ! Oh ! bien long ! Mais comme cela passe !

Je donnai le signal du départ sous prétexte qu’il était l’heure. L’admiration de mon Gustave allait franchir les bornes. Nous sortîmes. Gustave était fou de joie. Il pensait que tout le monde lisait sur nos visages que nous allions nous marier dans neuf jours.

On ne jouait pas à San-Carlo. Il Fondo faisait relâche pour la répétition d’une œuvre du maestro national, Mercadante. Il nous restait le choix entre les Florentins, le Teatro-Nuovo, San-Carlino, la Fenice, Partenope et Saint-Ferdinand. Nous choisîmes Saint-Ferdinand, je ne saurais dire pourquoi. Saint-Ferdinand est un théâtre beaucoup plus grand que notre salle de la Porte-Saint-Martin ; mais le beau monde napolitain ne quitte guère pour lui les loges élégantes de Saint-Charles ou du Fondo. Polichinelle seul peut lutter parfois contre les splendeurs des deux théâtres à la mode. On jouait en ce temps, à Saint-Ferdinand, le mélodrame en dialecte napolitain, avec accompagnement de musique, et quelques traductions de vaudevilles français, quand l’inspection voulait bien le permettre. Nous prîmes une loge de deuxième rang, ce qui correspond en Italie à nos loges de balcon. Il n’y a point, en réalité, de balcon : la loge va jusque sur le devant. J’avais jeté, en passant, un coup d’œil sur l’affiche, mais sans lire le nom des acteurs. C’était sans intérêt pour moi : je n’en connaissais aucun. L’affiche, en pur dialecte napolitain, « les deux Epouses ou l’Embarras du Mari, par M. Michel Gioja, qui a déjà bien fait le comte Carmagnola. »

Dès que je fus assise, ou mieux, dès que j’eus respiré l’atmosphère de cette salle, je sentis que je n’étais pas dans mon état normal. Quelque chose me gêna ; un poids indéfinissable me serra la poitrine. Je me souviens parfaitement que cette impression fut si vive que mes regards effrayés firent le tour du théâtre, comme si je me fusse attendue à rencontrer l’œil menaçant d’un ennemi. Partout je vis des figures inconnues. Nous étions entrés, du reste, modestement et sans bruit ; personne ne faisait attention à nous. Cependant, je ne fus point soulagée.

Je glissai un coup d’œil rapide vers Gustave. Gustave était radieux. Qu’y avait-il donc en moi ? Etait-ce la suite des émotions que j’avais ressenties en m’habillant ? Etait-ce ma robe, tunique de Nessus ? L’effet de ma robe s’était produit. C’était un résultat absolument naturel : une petite tempête soulevée dans mes souvenirs. Cet effet ne pouvait que diminuer d’instant en instant. Et mon trouble augmentait. Il arrivait au malaise. C’allait être bientôt de l’angoisse. Déjà je songeais avec une indicible épouvante aux phénomènes bizarres et redoutables dont ma constitution était susceptible. Un voile de deuil s’étendait autour de moi. Tout au fond de mon effroi, j’entendais ce mot qui faisait frémir à la fois tous mes nerfs : catalepsie !

Ceux-là seuls qui ont souffert des maladies nerveuses savent la terreur que la crise inspire. Cette terreur existait en moi. Mes dents étaient serrées, avant que Gustave n’eût rien vu. Je n’aurais pas pu prononcer une parole. Je fus ainsi pendant une minute environ, puis je respirai fortement. Et Gustave me regarda.

– Qu’as-tu donc ? me demanda-t-il ; te voilà toute changée ! – Rien… rien… fis-je au hasard ; je n’ai rien.

Et je parvins à sourire. Gustave ne fut point rassuré.

– Veux-tu que nous sortions ? me demanda-t-il encore.

C’était le fond même de ma pensée, exprimé en paroles. Ce n’était pas un désir que j’avais de quitter ce lieu, c’était un besoin. Il me semblait déjà que j’allais y mourir.

Je ne pourrais rendre le caprice lugubre des sensations qui se succédaient en moi. Tout était deuil pour moi dans cette salle. Tout ! Il y avait autour de mes yeux comme un cercle d’obsédantes grimaces. Et toujours cette influence occulte qui me pesait comme une main glacée sur le cœur !

Accepter la proposition de Gustave, fuir, c’était le remède. Pourquoi donc restai-je clouée à mon fauteuil ?

Pourtant je sentais vaguement que ma crise prochaine, si je devais avoir une crise, ne procéderait point comme la première. J’avais actuellement l’intuition de ce fait que ma catalepsie n’était qu’un des innombrables modes d’une affection répandue dans tout mon organisme, comme le double réseau de nos vaisseaux sanguins et lymphatiques. J’étais sensible, en dehors de la sensibilité normale et humaine. Je sentais, comme autrefois j’avais vu, à travers l’espace, Gustave recevoir la lettre de Fontainebleau, et monter à cheval pour venir me rejoindre. Si les détails de cette portion de mon récit sont présents à l’esprit du lecteur, il se souviendra qu’une chose m’échappait dans mon étrange vision : c’était cet objet long et double que Gustave tenait à la main, et dont parfois il se servait pour activer la course de son cheval : – les deux épées. Eh bien ! à l’heure où nous en sommes, tout était pour moi dans la condition de ces deux épées. J’étais moins profondément affectée, moins malade : je voyais moins. C’était comme une sensation vague : j’entrevoyais. Et, pendant quelques minutes, ce fut une souffrance morale indicible.

Je voyais une grande haine, furieuse, implacable, sauvage, qui était là, non loin de moi, quelque part, et qui pesait horriblement sur moi. Je voyais encore une sorte de nuage s’épaissir entre Gustave et moi. C’était une sourde détresse qui me travaillait le cœur. J’avais envie de prendre Gustave entre mes bras pour l’empêcher de me fuir. Me résumant d’un mot : Je voyais la séparation, comme je voyais la haine.

Ces choses sont si près de la folie que je n’ose insister. Il faut pourtant bien spécifier qu’il n’y avait là rien de fantastique. Ces deux terreurs : la haine et la séparation, ne prenaient point une forme pour m’effrayer. Je n’avais pas devant les yeux deux fantômes allégoriques : l’absence en deuil, la haine coiffée de serpents. Non, et c’est encore plus malaisé à rendre ; ce que je voyais, c’était la notion même de la haine et de la séparation. Ma souffrance physique était réellement peu de chose. Mes éblouissements avaient cessé. Il ne me restait qu’une légère pression aux tempes et une faiblesse considérable dans les vertèbres du cou, qui trouvaient ma tête trop lourde.

Je note encore un symptôme. Il y avait des instants où la salle disparaissait pour moi : c’était rapide comme la pensée. Je voyais alors, dans la vague qui m’entourait, deux loges, l’une au rez-de-chaussée, l’autre au même étage que moi. L’une de ces loges était obscure. Sa grille se relevait à demi. L’autre était vide.

L’orchestre frappa son premier accord. Gustave me dit ; – Te voilà mieux… tes couleurs reviennent… Tu m’as fait peur !

Je répondis : – Est-ce que tu pourrais vivre sans moi, Gustave ?

Les basses de l’orchestre accompagnaient un rinforzando. Gustave ne m’entendit pas. Je le vis qui me souriait comme on fait au hasard, quand on n’a pas saisi une phrase de l’entretien. Je ne voulus pas répéter.

Le théâtre s’emplissait assez rapidement. Il vint du monde dans les loges voisines de la nôtre, à droite et à gauche. J’entendis que l’on disait en italien : – Ce premier acte fait de l’effet… c’est très-dramatique ! Il y avait donc eu un acte de joué. Je ne m’en doutais pas. On dit encore dans la loge de nos voisins : – Ce rôle muet de la femme dans sa bière fait frissonner. – Savez-vous le nom de l’actrice qui remplit ce rôle ? – C’est une étrangère…

L’orchestre jetait des notes plaintives et funèbres comme ces chants qui accompagnent les cérémonies de mort. Ce que j’éprouvais en ce moment, c’était une immense tristesse.

– Tenez ! fut-il dit auprès de moi, – la voilà qui regarde au rideau… je reconnais ses bagues.

Une main sortait, en effet, à demi, par un de ces deux trous percés à tous les rideaux de théâtre. Cette main pouvait être reconnaissable pour quiconque l’avait vue. Elle était chargée de bagues et assez belle en apparence. Je regardais cette main avec une avidité qui m’étonnait moi-même. Derrière la main, une prunelle brillait aux feux de la rampe. Dès que je l’eus aperçue, je ne regardai plus la main. La prunelle m’attirait comme une fascination. Je me figurais qu’elle était fixée sur moi. L’attraction avait un résultat physique. Je me penchais de côté malgré moi ; mon cou s’allongeait. Sans la balustrade, je serais tombée dans l’orchestre.

Et cependant, c’était de l’horreur que je ressentais. Pour la première fois, une pensée venait de me traverser l’âme. Pour la première fois, j’étais frappée de ce hasard étrange qui nous donnait la comédie de notre situation réelle : Les Deux Epouses ! Cette femme qui était là, derrière la toile, c’était la morte. Que pouvait être ce drame, sinon le second mariage d’un veuf, et la résurrection de cette morte ? On ne ressuscite pas dans la réalité de la vie.

Gustave avait là dans son portefeuille l’extrait mortuaire de la comédienne. Car c’était une comédienne !

Que de bizarres coïncidences !

Et parmi tout cela, mes veines eurent froid quand, faisant un retour sur moi-même, je trouvai dans mon cœur une joie égoïste et féroce qui avait pour cause cette certitude : elle est morte ! Oh ! oui, bien morte ! Ce n’était pas celle-là que je craignais ! C’était la fatalité. Il me semblait qu’Ida, ma rivale décédée, m’envoyait un mauvais sort, du fond de sa tombe lointaine Il me semblait que, derrière le rideau, une femme merveilleusement belle était debout, prête à me disputer le cœur de mon mari. C’était la morte du mélodrame, la morte qui devait ressusciter et revenir. – Je la verrai, me disais-je ; mais quand va-t-elle reparaître ?… Quand ils seront mariés… Il me faudra l’attendre longtemps… longtemps. Et je glissai vers mon Gustave un regard d’inexprimable jalousie.

– Elles sont partout les mêmes ! grommela-t-il en ce moment ; elles ont toutes la manie de montrer leurs diamants faux au parterre !

Puis il ajouta, après avoir lorgné : – Il y a six lignes de blanc de céruse sur cette patte !

Je ne puis dire le bien que me fit cette dédaigneuse moquerie. Je lui pris la main et je la pressai passionnément, parce qu’il dit cette patte !

L’orchestre exécutait un allégro vif et gaillard, pour annoncer sans doute que tout ne serait pas lugubre dans le second acte de la pièce. En Italie, ces introductions, plus que consciencieuses, sont de vrais programmes détaillés.

On arrivait au final. Mes yeux retournèrent malgré moi au trou de la toile. La main chargée de bagues n’y était plus, mais la prunelle… Ce fut comme un large cône de rayons, dont le sommet était à cette flamboyante prunelle. Je n’exagère point. Les rais lumineux partaient de là et venaient me frapper en plein visage. Je poussai un cri étouffé. Gustave, effrayé, me demanda encore : – Qu’as-tu donc ?

L’orchestre mugissait ses accords pour finir. La toile se leva lentement. Mes yeux avides cherchèrent. Il n’y avait sur la scène tendue de noir qu’un cercueil entouré de prêtres. La morte était-elle là-dedans ? J’étais littéralement terrifiée.

Un long murmure d’approbation accueillit le décor. Moi, je détournai vivement mon regard, qui tomba sur les deux loges qui me faisaient face. Celle du rez-de-chaussée était toujours vide. Plusieurs personnes entraient dans celle du premier étage : une vieille femme qui resta au fond, un homme à larges favoris gris, qui se mit sur le second rang et une jeune fille, presque un enfant, que l’on poussa sur le devant en lui faisant signe de lever la grille.

Elle obéit. Je n’avais pu voir son visage, parce qu’elle était voilée. Mais la grille, mal assujettie une première fois, retomba. La jeune fille avait relevé son voile dans l’intervalle.

Avant qu’on replaçât la grille, j’avais reconnu le visage pâle, triste, fier et admirablement beau de Marie, cette jeune fille que j’avais aperçue sur le bateau à vapeur, et qui ressemblait si étrangement au prince Maxime.

J’avais vu aussi les favoris de cet homme qui était derrière Marie et qui mettait maintenant son chapeau devant son visage, comme pour se garer de la lumière. C’était, j’en aurais fait serment, un de ces trois hommes à qui la nuit faisait peur, un de ces trois hommes devenus riches tout à coup l’année 1828. Mais lequel ?

Je me représentais autrement Brodard-Peyrusse, d’après les récits de ma pauvre Eugénie. Il avait une grande figure pâle, entourée de barbe noire. Il était très-beau. Il devait avoir conservé quelque apparence de jeunesse. Celui que je venais d’entrevoir était gros, court, carré ; il présentait un aspect de vigueur peu commune, mais c’était presque un vieillard. Ce ne pouvait être qu’Agost, l’ingénieur civil, ou Rondel, le propriétaire ariégeois. La vieille femme était sans doute la duègne du Mongibello.

Je n’eus du reste qu’une seconde pour examiner ces trois personnages. La grille fut relevée vivement et fixée, cette fois, avec solidité.

Toute distraction m’était bonne. Je me jetais avec une sorte d’ardeur enfiévrée dans cette voie de traverse qui m’éloignait de mes rêves et de mes terreurs. Je me demandais, comme la première fois, quelle pouvait être cette enfant si belle et dont les traits parlaient si haut de souffrance, lorsqu’un chant funéraire, entonné sur la scène, me replongea tout au fond de ma pensée en deuil.

– C’est très-bien fait, cela, disait auprès de moi Gustave avec le sang-froid d’un homme du métier. On prétend qu’ils sont esclaves dans ce pays-ci… chez nous, la censure ne permettrait pas cela.

Le décor était, en effet, magnifique et la mise en scène parfaitement entendue. Le théâtre s’était rempli pendant que j’avais les yeux tournés. C’était une foule, maintenant, qui remplissait la nef, dont les piliers et les murailles se cachaient derrière de larges voiles noirs. Ai-je oublié de le dire ? Le théâtre représentait une cathédrale. Malgré la légèreté de son titre, qui semblait annoncer un vaudeville, le mélodrame était sombre très-suffisamment. Rien ne manquait à cette basilique moyen âge, dont les arceaux prolongeaient au loin leurs mystérieuses perspectives. Cà et là, entre les piliers, on voyait de grands tombeaux avec des statues couchées. Au fond, l’autel se dressait avec ses tentures noires, semées de larmes d’argent, et sa haute croix blanche qui tranchait sur la nuit voisine. Les cierges brûlaient. L’encens fumait, le cercueil s’entourait d’une rangée de cierges. Les prêtres, en habits sacerdotaux, psalmodiaient. On était bien véritablement à l’église. On assistait à des funérailles.

Je suis bien forcée de dire un peu le sujet de ce drame, puisque la fantaisie du poète italien se mêlait de force à cette autre action, dont j’étais la héroïne et qui était ma vie. L’homme était un jeune seigneur de la cour d’un grand-duc quelconque, qui portait le chaperon à plumail et la longue épée. Au premier acte, que je n’avais pas vu, il devenait amoureux d’une des filles d’honneur de sa femme. Celle-ci, dévorée de jalousie, descendait au tombeau. C’était un rôle muet. On la voyait seulement sur son lit de parade. La fille d’honneur, placée d’un côté du lit, le courtisan de l’autre, échangeaient un signal d’amour par-dessus cette agonie. La fille d’honneur s’appelait Béatrice, la morte Léonora et le courtisan Bartolomeo. Leonora rendait le dernier soupir. Bartolomeo, pressé, faisait apporter le cercueil. On clouait la bière en scène. Immense succès de chair de poule et de frissonnements. Le second acte était l’enterrement de Leonora et le mariage de Bartolomeo avec Béatrice. L’effet de cet acte consistait dans une scène entre le père et le frère de la morte, pendant laquelle scène des ouvriers ôtaient les tentures de deuil pour suspendre aux piliers des guirlandes de fleurs. Le vieillard et le jeune homme parlaient de la morte, ils pleuraient ; ils ne voyaient rien. L’orgue, entonnant un chant de fête, les réveillait tout à coup, l’orgue qui venait de sangloter l’hymne des morts. Ils se retournaient tous deux. La basilique resplendissait sous son vêtement de fête. Toute trace du deuil avait disparu. Des gerbes de lumière éclairaient l’autel, dont les marches se jonchaient de feuilles de roses. Ils se regardaient, croyant rêver. Puis entrait le cortège : Béatrice avec la couronne de fleurs d’oranger, Bartolomeo couvert de paillettes d’or, et la cour, et le peuple. Le jeune homme et le vieillard essuyaient une larme furtive. Ils se touchaient la main dans l’ombre d’une colonne. Et leurs épées sortaient à demi du fourreau, prises à témoin d’un silencieux serment…

Gustave, mon pauvre Gustave, était tout entier à ses souvenirs de comédien. Tantôt il souriait avec pitié aux âneries du librettiste. Tantôt, saisi par ce que la donnée avait d’étrange et de grand, il s’écriait : Mais c’est que c’est beau !… Ma parole d’honneur, c’est très-beau !

Moi, j’écoutais et je regardais avec une sorte de calme engourdi, Mon esprit avait les faiblesses de la petite enfance. J’aurais voulu voir si la morte était bien vraiment dans le cercueil !

J’avais eu le cœur serré horriblement pendant qu’on soulevait la dalle, et que la bière, suspendue à quatre cordes, glissait avec lenteur dans l’ombre du caveau. Mes yeux ne pouvaient point se détacher de cette dalle où déjà était l’inscription (tant ces mélodrames italiens vont vite) :

ICI REPOSE

LEONORA, FEMME DE BARTOLOMEO.

Cette dalle était au second plan, à gauche : nous étions à droite. J’avais pu voir, de ma place, l’homme qui avait tracé au pinceau l’inscription sur la planche servant de dalle. Cela s’était fait à l’entrée de la coulisse. L’illusion devait donc exister pour moi moins que pour personne. Cependant, cette prétendue tombe qui venait de se refermer m’impressionnait comme si c’eût été un véritable sépulcre. Et comme, avec cela, j’avais sur les choses de la scène des notions assez exactes pour savoir que la morte reviendrait faire le dénoûment, je guettais avec un puéril entêtement l’instant où cette dalle serait soulevée pour donner passage au spectre. Cet œil flamboyant, dont les rayons avaient blessé ma paupière par le trou de la toile, devait être là-dessous. Un seul moment de réflexion m’aurait dit que les mortes, au théâtre, sont tranquillement assises au foyer et non point couchées dans les tombes. Mais mon esprit n’avait pas toutes ces cases. Je n’étais raisonnable que partiellement.

Tout à coup, à côté de cette dalle qui me fascinait, je vis une ombre : une grande femme, vêtue bizarrement et portant sur son visage un masque de velours noir. Elle était demi-cachée par l’avance de la coulisse. Sa main s’appuya au portant voisin. – C’était la patte chargée de bagues. Tout aussitôt, il me sembla que des trous de son masque des étincelles jaillissaient en gerbes.

– Tiens ! tiens ! me dit Gustave, qui l’apercevait, lui aussi : ce n’est pas mal fait, cette machine-là !… Elle va reparaître dès le troisième acte… masquée… Ca doit faire un rude effet !

Il avait ce langage dès qu’il redevenait comédien. Je ne m’inquiétais guère de ce qu’il disait. Mon âme était dans mes yeux, qui faisaient des efforts insensés pour percer le velours du masque. J’aurais juré que c’était chose possible. Je renonce à dire ce que j’éprouvais dans ce travail où chaque fibre de moi-même était laborieusement tendue. Il était évident pour moi que la morte nous regardait, et qu’elle ne regardait que nous. Seulement, je sentais son regard glisser sur moi pour s’attacher à Gustave. Et cela me blessait bien plus profondément que si l’attaque eût été pour moi. Cette femme était ma rivale, je le savais. Elle ne devait pas être aimée, je le sentais. Elle avait pouvoir de me faire du mal, je l’aurais affirmé. Ces deux visions qui m’opprimaient naguère, elle les réunissait en elle : elle était la haine et la séparation. Je tenais mes deux mains sur mon cœur et j’appuyais de toutes mes forces. Ma douleur était là. Mon cœur se contractait sous le regard de cette femme.

Le système d’éclairage avait complètement changé depuis le commencement de l’acte, sans cela, j’aurais vu, du moins, sa taille et sa tournure. Lors de l’enterrement, le foyer de lumière venait du cercueil ; les coulisses du premier plan étaient brillamment illuminées. Maintenant, la lumière partait du fond, où resplendissait l’autel : les premiers plans restaient dans l’ombre. Au moment où parut le cortège brillant, qui accompagnait les mariés, la morte disparut. Mais le poids dont elle pesait sur moi resta tout entier. Elle ne devait pas être loin. Elle devait s’occuper de moi. Je me mis à chercher partout où elle devait être, dans les autres coulisses, perdue dans la foule des figurants, qui composaient le cortège. Je ne la vis nulle part. Mais tout à coup une douleur plus vive me déchira le cœur. Le théâtre où j’avais les yeux se voila pour moi, et je vis, – oui, je vis la morte assise à une table et écrivant. Elle me tournait le dos.

La racine de mes cheveux s’endolorit, et j’y portai la main, croyant qu’ils se dressaient sur mon crâne.

– C’est ma foi bien ! disait Gustave ; ça ferait courir toute la badauderie de Paris !

Juste à ce moment, mes nerfs, tendus jusqu’au spasme, se relâchèrent en une sensation de repos général. Ce fut comme si un élément nouveau et favorable entrait subitement dans ma vie. Rien ne m’avait annoncé cela. Il y eut choc, tant l’impression fut soudaine.

Gustave me regarda et me dit pour la troisième fois : – Mais qu’as-tu donc !… voilà que tu ris, à présent… ces deux hommes qui dégainent à demi dans l’ombre sont pourtant superbes !… je ne plaisante pas… Je parierais pour soixante représentations à deux mille cinq cents de moyenne avec une bêtise comme ça !…

Je m’occupais bien des deux hommes qui dégainaient dans l’ombre. Mon cœur nageait dans une inquiétude pleine de joie. Il y avait là pour moi un défenseur, un appui, un ami pour le moins. Je regardais encore le théâtre que déjà je savais d’où me venait ce choc favorable, grâce auquel je sortais de mon abattement. Il venait de la loge du premier rang, située au-dessous de celle où Marie, ma belle protégée, se cachait maintenant derrière la grille. Je regardai en retenant malgré moi mon souffle. Cette loge du bas était fort obscure, à cause de la saillie de l’étage supérieur. Mais j’y distinguai confusément un homme – tout seul, – qui s’asseyait, au fond, en essuyant les verres de sa jumelle. Mon cœur battit comme si cet homme eût pu être Gustave lui-même. Quel homme au monde pouvais-je mettre, cependant, sur le même rang que Gustave ? Je n’avais pas de père, je n’avais pas de frère : je n’avais pas d’autre ami que Gustave. Aucun nom ne me vint à l’esprit d’abord ; puis, quand un vague soupçon voulut naître, je le repoussai. J’aspirais à l’inconnu. L’idée d’un frère me venait. Que j’eusse aimé à m’appuyer sur l’affection désintéressée d’un frère ! Tout me semblait possible, tant le milieu où je nageais depuis une heure déjà, comme en un sommeil plein de songes, sortait lui-même des limites raisonnables.

Gustave me toucha le bras.

– Mais vois donc ! s’écria-t-il, au lieu de regarder une loge vide.

Je tressaillis et je baissai les yeux comme un enfant surpris en faute.

– Je ne t’ai jamais vue ainsi, Suzanne ! murmura-t-il.

Je ne sais pourquoi je balbutiai : – Je suis fâchée d’être venue ici.

Il souriait encore, mais la pensée que j’avais depuis si longtemps déjà, traversa tout à coup son cerveau. Il songea au rapport qui existait entre nous et les héros du drame. Je le vis changer de couleur. Il prononça très-bas : – Ce n’est pas la même chose…

Je crois que cela voulait dire dans sa pensée : – « Nous ne sommes pas comme ces deux-là qui s’agenouillent là-bas devant l’autel… Nous n’avons rien à nous reprocher… Nous n’avons point fait de mal. » Mais sa joie n’était plus. Son malaise égalait presque le mien. Moi, j’étais dans un courant de rêverie tout autre.

– On sait bien que les morts ne reviennent pas ! répondis-je avec ce frisson des peureux qui cherchent à se rassurer eux-mêmes.

Il ne parla plus.

Vous n’eussiez entendu dans la salle que le murmure des respirations oppressées. C’était le moment de l’échange des anneaux. L’orgue chantait une mélodie suave et mélancolique. Le prêtre descendit de l’autel et vint vers la balustrade. Les mariés étaient sous le poêle. Dans la salle, le murmure grandit et les têtes ondulèrent. C’étaient deux hommes qui tenaient le poêle suspendu au-dessus du front des époux, – deux hommes en deuil, – les deux mêmes qui, tout à l’heure, portaient les cordons de cet autre poêle, étendu sur le cercueil de la trépassée, le père et le frère de la morte. L’orchestre couvrit par de grands accords mineurs la douce chanson de l’orgue. La toile baissa, tandis que Bartolomeo tirait son épée, et que Béatrice tombait, évanouie, entre les bras de ses compagnes.

Aussitôt, la salle s’emplit de tapage. Le public napolitain, plus expansif encore que le nôtre, ne sait rien faire sans bruit. Les chaises se débandèrent ; on se mit en rond dans les belles loges ; on fit bombance de lazagnettes et de pastèques dans les loges du cinquième rang, où l’on a douze places pour un ducat. Le drame avait beaucoup de succès. Les deux hommes en deuil faisaient fureur. On attendait avec bien de l’impatience le retour de la morte.

– Tiens, Suzanne, me dit Gustave, j’ai du noir dans l’âme depuis quelques minutes… Je ne me plais pas ici… Sortons, je t’en prie.

J’avais aussi du noir dans l’âme, hélas ! je ne me plaisais pas en ce lieu. Mais l’idée de fuir me révolta. Cette seconde conscience que l’état magnétique faisait surgir en moi, m’avait dit : ta destinée se joue ici. Je voulais être là pour entendre mon arrêt.

Chose inexplicable, la pensée qui m’attirait vers cette loge sombre où se cachait encore ce mystérieux protecteur, impliquait la confiance. A celui-là j’aurais tout dit, comme au confesseur, comme au médecin, comme au père. Lui donnais-je donc un nom, désormais ? L’avais-je deviné ? Je puis affirmer que non. Il existait pour moi seulement au même titre que ces deux fantômes hostiles : la haine et la séparation. Il ne personnifiait pas la joie, combattant ces deux tristesses. Je le voyais comme une consolation austère et comme un refuge. Je répondis à Gustave :

– Pourquoi ne pas rester jusqu’à la fin ? – As-tu donc reconnu quelqu’un dans cette loge ? me demanda-t-il en montrant du doigt, avec une visible intention d’insulter, la loge où était mon inconnu.

Celui-ci se penchait en avant. Il avait braqué sa jumelle. Sa jumelle était sur nous. J’en voyais briller les verres. Une autre lueur qui parut derrière le grillage de la loge supérieure m’annonça qu’on nous lorgnait aussi de ce côté. Mais je ne pouvais voir si c’était ma belle petite Marie, ou l’hercule aux favoris grisonnants.

– Je n’ai reconnu personne, répondis-je encore. – Ne veux-tu pas au moins prendre l’air un peu pendant l’entr’acte ?… faire un tour au foyer ? – Non, répliquai-je, je suis lasse… je préfère rester où je suis.

Gustave se leva. Il paraissait très-mécontent. Il dit à voix basse : – Est-ce que tu as peur de rencontrer quelqu’un dans les couloirs ? – De nous deux, repartis-je très-vivement, ce n’est pas moi qui ai peur de retrouver ici des connaissances.

Il me regarda étonné. Il cherchait encore le sens de ces paroles, lorsque je vis l’inconnu de la loge du rez-de-chaussée se lever à son tour. Il ferma sa jumelle, et la remit dans son étui.

– Il va sortir ! dit en moi mon autre conscience.

La porte de la loge s’ouvrit, laissant passer la lumière du couloir voisin. Je pus voir, de dos, un homme habillé de noir, dont la tournure noble me frappa. C’était LUI. Je le savais maintenant. Je ne voulais point m’avouer que je le savais. La voix me disait : « – Il va venir… » Et j’eus un frisson léger en pensant à Gustave. « – Il vient… il vient ! me disait la voix. »

La porte de notre loge s’ouvrit. Une vieille femme, douée d’une de ces tournures hétéroclites qu’on trouve seulement dans les profondeurs de ces pays ignorés où l’on arrive par la porte basse ornée de l’inscription fameuse : Entrée de MM. les artistes, – une bohémienne de coulisses, une utilité, enfin, entra en faisant la révérence, et demanda : – Monsieur est-il monsieur Gustave Lodin ?

Le premier mouvement de Gustave ne fut que la surprise. Mon cœur, à moi, sautait déjà dans ma poitrine.

– Oui, répondis-je, prenant la parole avant Gustave.

Car j’avais incroyablement hâte. L’utilité me fit la révérence avec un sourire édenté. Gustave dit brusquement : – Que me voulez-vous ?

Troisième révérence. Après quoi l’utilité tira de sa poche une lettre de méchante figure qu’elle lui remit en me souriant.

– Tu la connais donc ! m’écriai-je, suffoquée, dès que l’utilité eût quitté notre loge.

C’était la lettre écrite par la femme masquée qui jouait le rôle de la morte.

Gustave semblait frappé de la foudre. Il regardait la lettre. Il la tenait à deux mains. Ses deux mains tremblaient. Ses mâchoires claquaient.

– Qui ?… fit-il pourtant d’une voix éteinte.

Et moi, impitoyable :

– La femme qui a ces pattes chargées de faux diamants ?

Gustave me jeta un regard dont je ne compris point l’indicible détresse. Il ne me répondit pas. Il n’ouvrit pas la lettre. Il mit ses poings fermés sur ses oreilles comme pour chasser un horrible bourdonnement. Je vis la sueur couler le long de ses tempes.

– Mais tu l’aimes donc ? m’écriai-je.

Et je sentais l’autre venir : l’inconnu de la loge du rez-de-chaussée. Gustave, c’était mon amour ; l’autre… c’était mon maître !

J’aurais donné ma vie pour retenir Gustave, et je voulais que Gustave sortît. Quand il s’élança enfin vers la porte, ivre et fou, comme un furieux, comme un délirant, j’étendis mes bras pour le retenir et je poussai un cri étranglé. J’entendis ses pas chancelants dans le corridor. Il essayait de courir. Je me levai toute droite, puis je retombai vaincue.

Le prince Maxime était debout et les bras croisés, à l’entrée de ma loge. Gustave avait dû le frôler en passant.

q

Page 1