Chapitre 14 Le prince Maxime.
C’était une de ces riches tailles qui rehaussent tous les costumes : même l’habit noir. Je n’en ai pas vu beaucoup. Je n’en ai jamais vu d’aussi absolument nobles et aisées que celle du prince Maxime.
Il avait, ce soir-là comme toujours, un habit noir tenu par un seul bouton, tout en haut du revers, et fermé sur une cravate blanche. Il était ganté de blanc et portait un pantalon de casimir noir. Il n’avait point de décoration. Il était tête nue. Sauf une fine moustache noire, qui était sa coquetterie, il ne portait point de barbe.
Le quinquet, suspendu au-dessus de la porte de notre loge, dans le corridor, mettait d’aplomb sa lumière sur son grand front, qui semblait éclairé davantage par les reflets de ses magnifiques cheveux noirs. Je voyais dans leurs moindres détails les délicatesses, charmantes de ces traits si mâles et en même temps si fins ; sa bouche sérieuse, dont j’avais admiré plus d’une fois le séduisant sourire, son nez aquilin, à la courbe chevaleresque, ses yeux chatoyants, et profonds. Je voyais tout cela en détail, minutieusement, comme je l’écris à cette heure.
Et Gustave venait de partir ! Et mon cri d’angoisse ne l’avait pas arrêté ! Et je ne savais pas ce que c’était que cette lettre, dont la vue seule avait produit sur Gustave l’effet d’une tête de Méduse ! Regarde-t-on, en ces moments suprêmes, avec une frivole attention, les traits d’un homme, d’un étranger, d’un indifférent ? Moi, je le fis, et pendant la demi-minute que dura l’immobilité de Maxime, je pris de toute sa personne une notion si exacte que j’aurais pu le dessiner ressemblant de mémoire. Mon esprit vacillait entre les angoisses qui étaient bien à moi et un calme qui ne m’appartenait point.
Au bout de la demi-minute, je piquai mon regard sur le sien avec la violence que met le fer à se précipiter vers l’aimant. J’éprouvai à cela un grand repos et une jouissance singulière. En même temps, et graduellement, je commençai à craindre cet homme comme s’il eût été mon juge.
La pensée de Gustave ne me quitta point, à proprement parler. Elle était là, bien près de moi ; elle cherchait à rentrer dans mon esprit. Entre elle et moi il y avait un voile. Et tandis que mes yeux se fixaient ainsi avidement sur les yeux de Maxime, je cherchais les rayons de sa prunelle. Sa prunelle n’avait plus de rayons, ou plutôt mon rayon visuel s’absorbait si pleinement dans le sien, que sa prunelle m’apparaissait comme un trou noir et mat, derrière lequel était son âme invisible.
Je sentais parfaitement que c’était lui qui me défendait de m’occuper de Gustave. Ma volonté était de lui résister, au moins, à cet égard. Ma volonté était vaincue.
Du reste, ce désir de résister, outre qu’il était inutile, ne m’empêchait pas de sentir le bienfait de la domination du prince. Je me reposais malgré moi, mais je me reposais.
Au bout de cette demi-minute, qui me sembla longue comme une heure, le prince s’avança vers moi :
– J’avais peur de me tromper, prononça-t-il très-bas, et comme s’il eût voulu excuser l’étrangeté de sa conduite.
Tout son visage avait changé d’expression. Il ne me regardait plus de la même manière. Je voyais maintenant sa prunelle distinctement. La main de sa volonté se retirait de moi. Le premier instinct de ma liberté ne me ramena point vers Gustave. Donc, je n’étais pas libre absolument.
– Eugénie ! prince ! donnez-moi vite des nouvelles de ma pauvre Eugénie !
Son regard exprima un véritable étonnement. Je vis qu’il fronçait le sourcil. Puis une réflexion passa sur mon front. Il s’assit sans mot dire à la place occupée naguère par Gustave.
– Je n’ai pas le droit de vous interroger, dit-il. Mais vous avez été longtemps bonne et dévouée… Il y a ici une énigme dont je veux connaître le mot. – Suis-je donc accusée ! m’écriai-je. – Oui… vous êtes accusée… parce que vous avez fait beaucoup de mal. – Est-ce à Eugénie que j’ai fait beaucoup de mal ?
Au lieu de me répondre, le prince interrogea. Son ton était très-froid, mais non pas sévère.
– Etes-vous mariée ? me demanda-t-il. – Pas encore, répliquai-je. – Ah !… fit-il.
Je fus blessée de cette exclamation. Il me ferma une seconde fois la bouche.
– Vous êtes bien sûre d’aimer ce jeune homme ? interrogea-t-il encore. – Cet amour est toute ma vie. – C’est pour vous rapprocher de lui que vous avez quitté la France ?
Mon regard dut exprimer une profonde stupéfaction, car il s’écria d’un ton d’impatience :
– Je ne sais rien… et ce n’est pas pour vous que je suis ici… Je vous prie de me répondre.
Certes, je ne sache point de raison humaine qui eût pu me faire accepter pareil interrogatoire. A tout autre que le prince Maxime, j’aurais opposé un méprisant silence. A lui, je répliquai tout bas, avec un reproche timide et mêlé de soumission :
– Est-ce bien vous qui me reprochez cela ?
Son regard m’enveloppa tout entière.
– Je vous dis de parler ! fit-il, comme s’il renonçait à un effort impuissant ; je ne puis voir en vous !
Le sens de cette phrase bizarre fut non-seulement compréhensible pour moi, mais il me sembla tout simple. J’étais en communication avec la pensée de Maxime. Je le voyais mieux qu’il ne me voyait.
– Je suis partie, repris-je d’un ton plus ferme, parce que votre lettre m’ordonnait de partir. – Ma lettre ! répéta-t-il en reculant son siège ; ma lettre vous ordonnait de partir ! – En termes exprès ! – Lequel de nous deux rêve ?… murmura-t-il en passant la main sur son front. – Ce n’est pas moi, répondis-je avec assurance.
Il me regarda en face.
– Avez-vous vu que j’agissais sur vous, tout à l’heure ? me demanda-t-il en changeant de ton brusquement. – Oui, répliquai-je. – Avez-vous résisté ? – Faiblement… et seulement parce que ma pensée voulait aller ailleurs. – L’impression produite a-t-elle été favorable ? – Je ne sais… vous avez engourdi en moi une douleur et vous en éveillez maintenant une autre.
Il essuya son front, où perlaient des gouttelettes de sueur.
– Vous êtes une étrange créature ! prononça-t-il lentement ; c’est donc sans le vouloir que vous réagissez sur moi ? – Oui, repartis-je, c’est sans le vouloir.
Il baissa les yeux et garda le silence.
– Voilà déjà deux fois que j’ai peur de vous aimer ; dit-il, comme malgré lui.
Je souris. Ma gaîté était vraie.
– Vous êtes prince, fis-je légèrement, et j’ai été bergère. – Mais, poursuivit-il, je ne vous aime pas… – Tant mieux pour vous ! – Ou plutôt, je me sens entraîné à prendre pour vous l’amitié d’un frère… ou d’un père. – A la bonne heure !… d’un frère, si vous le voulez bien… Vous seriez un trop jeune père.
Je ne saurais trop le répéter : ma pensée suivait si absolument la sienne, que l’impression produite par le nom d’Eugénie se voilait. La curiosité même, excitée et non satisfaite, se taisait. Il reprit :
– Vous souvenez-vous bien de ma lettre ? – Je m’en souviens très-parfaitement, répondis-je. – Vous ne connaissez personne autre du nom de Maxime ? – Personne…
Après avoir réfléchi un instant, j’ajoutai : – Et d’ailleurs, qu’importe, puisque votre lettre n’est pas signée ?
Sa figure s’éclaira si subitement, que je redevins curieuse, d’autant plus que j’avais comme un contre-coup de sa joie.
– N’aviez-vous plus souvenir, demandai-je, de m’avoir adressé une lettre sans signature ?
C’était vraiment un regard de père qu’il fixait sur moi.
– Vous connaissiez donc mon écriture, Suzanne, me dit-il, m’appelant pour la première fois par mon nom, si vous avez pu deviner que cette lettre, non signée, était de moi ?
Un doute me traversa l’esprit. Ce fait que j’avais pour si certain naguère, me parut soudain très-discutable. Je répondis franchement : – Je connais votre écriture… – Comment cela ? fit Maxime. – : Il importe peu… vous aviez fait écrire par une autre cette lettre que vous m’avez adressée… – Et dites-moi, je vous prie, m’interrompit-il vivement, pourquoi vous m’avez attribué une lettre non signée de moi et tracée d’une autre main que la mienne ? – Madame la comtesse de Champmas… commençai-je. – Ma sœur vous a dit que cette lettre était de moi !… – Madame la comtesse m’a dit que vous m’aviez écrit une lettre… et je n’en avais reçu qu’une… – Et ma sœur n’a rien ajouté ? – Si fait… Madame la comtesse ajouta, je crois répéter ses propres paroles : Notre pauvre Eugénie n’a plus d’espoir qu’en vous. – Et vous êtes partie malgré cela ! s’écria Maxime, en proie à une véritable agitation. – Je suis partie à cause de cela, répliquai-je. – Mais, dit-il en se redressant et en m’interrogeant sévèrement du regard, qu’y avait-il donc dans cette lettre ?
Je me recueillis, sûre que j’étais à peu près d’en retrouver fidèlement les termes. Mais, pendant que je cherchais, une idée me traversa l’esprit.
– J’ai ma robe ! m’écriai-je.
La robe que je portais précisément ce jour-là à Paris, et que je n’avais pas mise depuis lors. La lettre anonyme devait y être. Je fouillai précipitamment dans ma poche. Je sentis la lettre aussitôt sous mon porte-monnaie.
– Voici la meilleure réponse ! m’écriai-je avec triomphe, en la tirant de ma poche. – C’est pourtant bien ma lettre ! fit Maxime comme s’il eût perdu son meilleur espoir : je n’y comprends plus rien !
Moi, je regardais le papier que je tenais à la main et je restais tout ébahie. J’étais comme un enfant aux représentations de Robert Boudin. Quel adroit prestidigitateur avait produit ce tour d’escamotage ?
Ce n’était pas du tout ma lettre, ma lettre anonyme. C’était une enveloppe carrée de papier anglais aux reflets bleuâtres, où la main de Maxime avait tracé mon nom et l’adresse de maman marquise. Et cette enveloppe n’avait même pas été décachetée. Je montrai au prince le cachet à ses armes qui n’était pas brisé.
Son regard m’interrogea. Je répondis : – J’avais pour femme de chambre, là-bas, une jeune fille que je soupçonne. Cette lettre aura été glissée dans ma poche quand j’avais déjà quitté ma robe. – Et l’autre ?… fit le prince qui rougit de plaisir. – L’autre m’adjurait de quitter Paris, si je voulais sauver ma pauvre Eugénie.
Maxime me saisit les deux mains. Je crus voir une larme dans ses yeux.
– Lisez, me dit-il.
Je déchirai l’enveloppe. La lettre était ainsi conçue :
« Mademoiselle, vous êtes entourée de pièges. Les ennemis de madame Mutel sont implacables par nature et ne peuvent d’ailleurs pardonner. La destinée les pousse : il faut qu’ils frappent. Soyez prudente comme vous êtes dévouée, car le fol amour d’un pauvre enfant pourrait ajouter encore aux dangers qui vous menacent ! Ne croyez rien des vagues bruits qui arriveront sans doute jusqu’à vous. Défiez-vous de tous, même des dévoués, car ils pourraient être trompés sinon séduits. N’ajoutez foi qu’aux communications qui vous viendront de ma sœur ou de moi. Je travaille. Si je n’avais une tâche encore plus sainte, toutes mes heures seraient consacrées à celle-ci, car j’ai contracté une dette de reconnaissance et je la veux payer. Des circonstances s’opposent à ce que je vous voie chez la marquise du Meilhan, ma tante. Vous ne pouvez, pour le moment, venir chez ma sœur ; et cependant, j’aurais besoin de vous voir. Je sais que vous avez rendu visite à madame la baronne d’Avray avec une autre personne. Vous répugnerait-il d’y retourner seule ? Je m’y trouverai demain, de trois à quatre heures. Il y a des choses qu’on ne peut confier au papier… »
Celle lettre était signée très-lisiblement : MAXIME. Elle était venue par la poste. Le timbre donnait une date, à son envoi. J’aurais dû la recevoir le même jour que la lettre anonyme.
J’ai souvent réfléchi à cela depuis. Je pense que cette fatale méprise eut lieu tout simplement par une étourderie de Suzon. Elle me trahissait, c’est vrai, mais, pouvait-elle savoir le contenu de cette lettre ? Nous saurons bientôt de quelles grandes affaires s’occupait mademoiselle Suzon sur les derniers temps de mon séjour à l’hôtel du Meilhan. Ces grandes affaires avaient bien de quoi la rendre folle. Après avoir gardé la lettre un jour, deux jours dans sa poche, elle n’avait plus osé me la remettre en main. Elle l’avait glissée dans ma robe quand j’avais changé de costume. Qui ne connaît cela ?
Je froissai la lettre. J’avais la tête en feu. Je mis mes deux poings fermés à mes tempes.
– Si j’avais été à ce rendez-vous, demandai-je entre mes dents serrées, que serait-il arrivé ? – Rien, peut-être, me répondit Maxime. – Eugénie aurait-elle été sauvée ? – Dieu le sait. – C’est Gaston qui est la cause de tout cela ! m’écriai-je avec une soudaine colère.
Le prince prononça lentement : – Gaston est un pauvre enfant dont vous êtes le malheur !
Puis, comme je baissais la tête, n’ayant pas la force de me révolter contre l’injustice de ce reproche, il ajouta : – Je ne vous accuse pas, Suzanne… Je dis ce qui est vrai… Votre conduite envers la famille du Meilhan m’est connue : je la trouve belle et bonne… – Je ne les reverrai jamais ! l’interrompis-je, et je les aimerai toujours !
Maxime gardait ma main dans les siennes.
– Suzanne, me dit-il, – une de mes plus chères illusions serait morte si j’avais été obligé de vous condamner… Le hasard a tout fait, je vois bien cela… Le hasard ne nous est pas favorable… Autant que cela est possible à la faiblesse humaine… je promets désormais de ne rien donner au hasard… Les menées de nos adversaires n’auraient point réussi à vous faire déserter votre poste, si le fol amour de Gaston, complice de l’égoïste empressement d’un autre… – Quel autre ? demandai-je en relevant la tête, car je sentais qu’on allait attaquer Gustave.
J’aurais mieux aimé une réponse dure ou même offensante, que le sourire légèrement dédaigneux qui glissa sur les lèvres de Maxime.
– Vous l’aimez, murmura-t-il, vous devez l’excuser. – Et qu’a-t-il besoin d’excuses ! m’écriai-je révoltée à ce coup, que lui importent toutes ces choses !…
L’œil du prince se fixa sur moi. Je balbutiai des paroles confuses. Mon énergie d’un instant s’affaissa. Il me demanda d’un ton très-doux, où il y avait de la pitié : – Avez-vous reçu quelques lettres de France, depuis que vous êtes à Naples ? – Aucune, répondis-je.
Le nom de Gustave vint encore à ma pensée, et je sentis que des larmes voulaient jaillir de mes yeux. Gustave avait-il intercepté ma correspondance ?
Le prince reprit, parlant de lui sans le nommer : – Il était déjà trop tard, Suzanne… ces nouvelles qui vous venaient de France n’eussent fait que vous attrister. – Ces nouvelles !… répétai-je machinalement. – Il a élevé une barrière tout autour de vous, afin de jouir de votre calme et d’être heureux de votre bonheur… Cela n’est pas un grand crime. – On m’a donc écrit de France ? – Plusieurs fois – Et qui m’a écrit ? – Moi, deux lettres… Madame Mutel… – Oh ! sanglotai-je du fond de mon cœur déchiré, mais que doit donc penser de moi Eugénie ? – Eugénie vous aime comme si vous étiez sa fille, répondit le prince avec une profonde émotion ; celle-là est une âme chrétienne… une grande âme ! – Mais vous ne savez pas ! m’écriai-je, je lui ai écrit… folle et misérable que je suis !… Je lui parlais de moi… de mes espoirs. – Vos lettres sont à son chevet, Suzanne… Elle les baise après les avoir relues… Il y a bien des pleurs sur l’écriture, déjà presque effacée… Le jour de sa condamnation…
Il s’interrompit à ce mot pour m’empêcher de tomber à la renverse. Tout mon corps se crispa. Il n’y eut pas en moi un muscle qui ne se tordît sous l’étreinte d’une intolérable douleur. Je crus devenir folle ou mourir. Toute ma tête était pleine de celle idée : c’est toi, c’est toi qui lui as suscité ce martyre ! C’était comme un son de cloche dans mon cerveau : c’est toi ! c’est toi ! Je la voyais, ce matin où je l’avais forcée de monter en voiture pour chercher la maison mystérieuse où j’avais fait mon premier accouchement. Je l’entendais qui me disait :
– Cela me portera malheur ! Et je n’avais pas eu compassion ! Je l’avais entraînée de force jusqu’à l’abîme où je n’étais même pas tombée avec elle !
– Je l’ai donc tuée ! je l’ai donc tuée !… répétai-je parmi mes sanglots.
Maxime m’ordonna de le regarder. J’obéis au travers de mes larmes. Je vis rayonner son œil. Sa volonté entra en moi comme un flux. Et je me redressai pour l’entendre me dire : – Nous la ressusciterons !
J’avais en moi toute sa force virile. Je pris sa main à mon tour et je la serrai d’un geste mâle en disant, comme on prononce un serment : – Oui… fût-ce au prix de ma vie !
· · ·
L’entr’acte continuait, bruyant et tumultueux. Le tapage, qui était partout, empêchait nos voisins de nous entendre.
Il y avait en moi un effort involontaire, sourd et constant, qui m’entraînait vers la pensée de Gustave. Mais cet effort trouvait constamment devant soi une barrière infranchissable. J’affirme que je ne pus arriver à formuler en moi-même une réflexion qui eût trait à ce sujet, pendant tout le temps que dura l’entretien. Cela me donnait de la gêne et de l’inquiétude, mais je n’aurais point su dire l’objet de ces vagues angoisses. Gustave lui-même avait passé tout à l’heure dans notre entretien ; il avait excité en moi une émotion d’une certaine espèce, mais l’idée de jalousie et l’idée d’absence ne s’étaient point réveillées.
– Je veux tout savoir, dis-je à Maxime ; apprenez-moi ce qui s’est passé à Paris… Ne m’épargnez pas… racontez-moi tout ! – Vous n’avez donc pas ouvert un journal ? commençait-il. – Un seul, si fait… On n’y parlait point d’Eugénie.
Le même sourire qui m’avait offensé naguère reparut sur ses lèvres. Ce sourire ne venait au prince qu’avec la pensée de Gustave. Point n’était besoin de paroles pour me faire comprendre cela.
– Vous n’êtes pas généreux !… murmurai-je.
Il salua et reprit son air de grave courtoisie. Voici ce qu’il me raconta :
– Le temps et le lieu me défendent, dit-il, d’entrer dans de bien longs détails. J’ai fait ce que j’ai pu pour madame Mutel, qui a sauvé l’honneur de ma sœur ; j’en ferais autant pour vous, à l’occasion, Suzanne… J’eusse fait davantage, si d’autres intérêts ne m’eussent réclamé bien impérieusement. J’ai la conviction qu’Eugénie Mutel n’est pas coupable… – Oh ! merci ! m’écriai-je ! – Cette conviction, continua-t-il, n’est basée sur aucune preuve que je puisse exhiber, sur aucun raisonnement que je puisse transmettre. Je l’ai, voilà tout. Je connais Eugénie Mutel depuis mon enfance. Il n’est pas possible qu’elle ait commis le crime qu’on lui impute. Je connais ses ennemis depuis bien longtemps aussi : ils sont capables de tout… – De tout ! répétai-je comme malgré moi. – Ne m’interrompez plus, Suzanne… Le jour approche où vous me connaîtrez complètement… Je porte en moi une maladie qui a déjà tué tous mes espoirs et tous mes pauvres bonheurs… C’est le mal du siècle : il s’appelle le doute… Sans le doute, avec quelle passion je serais mort sous ce drapeau chevaleresque qui flottait là-bas sur les décombres du Roncier !… Je les aimais, Suzanne : j’aimais le marquis Théodore, j’aimais Georges, mon rival et mon frère… Mais je ne croyais déjà plus aux rois… Je ne pus me résoudre à combattre pour un fantôme… Vous souvenez-vous ? Ce n’était pas naturel. Un homme comme moi ne fait pas ces folies. Vous souvenez-vous de notre rencontre au pavillon ?… Il me fallait une passion : mon cœur vide avait soif d’amour… J’avais l’âme en deuil d’un souvenir humiliant et charmant… mon premier amour, mon seul amour, celle que j’eusse faite, si l’on eût voulu me laisser libre, la plus sainte et la plus noble des femmes… celle que mon abandon a rejetée tout au fond de ses ténèbres…
Il baissa les yeux. Sa voix s’altérait. Je savais qu’il parlait de Marie-Caroline Renaud, la somnambule, mais je ne le disais point. Il m’avait défendu de l’interrompre.
– Suzanne ! reprit-il tout à coup sans relever les yeux, pensez-vous que mon doute s’arrête à moi-même ?… Non ! il empoisonne tout, même le sanctuaire de ma conscience !… Je hais ces hommes qui ont juré la perte d’Eugénie ; je les hais jusqu’à la mort… jusqu’au crime peut-être… Et quand je regarde au-dedans de moi-même, je me demande avec fatigue si c’est la reconnaissance que j’acquitte ou la fièvre de ma haine que je sers… Cela importe peu, direz-vous. A elle, non ; à moi, si fait. Ne voyez-vous pas que ce doute est comme un vautour ?… et qu’il n’y a presque plus rien entre sa serre et mon cœur ?… Vous vous souvenez. Je tâchais de me refaire enfant, pour que mes croyances d’enfant pussent renaître. Zoé avait été ma fiancée, elle aimait un proscrit. C’était là des conditions romanesques qui m’attiraient et qui m’enchantaient. Je crus un instant que j’allais revivre et aimer… – Quoi ! m’écriai-je, vous ne l’aimiez donc pas ? – Je fus heureux de cette comédie pendant quelques semaines… Oh ! si fait ! je crois que je l’aimais… Ce mot, qui nous joue sans cesse et qui est éternellement notre jouet, n’a-t-il pas des millions de significations ?… Chère Zoé ! Pauvre petite sœur ! Je voudrais la faire victorieuse dans la lutte où tout son bonheur est engagé !… Mais ici, même question, Suzanne ! Est-ce générosité, cela ? Est-ce bonté de cœur ? Les ennemis de Zoé, chose étrange, sont les ennemis d’Eugénie Mutel… Ce sont mes ennemis… – Et les amis de madame la baronne d’Avray, dis-je.
Il me regarda. Sa parole devint froide.
– Vous ne dites pas cela au hasard, Suzanne ? poursuivit-il en baissant la voix ; vous ne pouvez pas connaître cette femme aussi bien que moi… et cependant vous devez la connaître… Elle est de celles qu’on juge sévèrement parce qu’on les sent à la fois fortes et implacables… Nous reparlerons d’Irène. – Et nous reparlerons de vos trois ennemis. – Trois !… répéta-t-il en tressaillant de la tête aux pieds. – Brodard-Peyrusse, Agost et Rondel, prononçai-je en espaçant chacun de ces noms.
Je crus qu’il allait bondir. Il devint seulement très-pâle.
– Il y a donc ici-bas une vérité ! murmura-t-il. – Tout est vérité, m’écriai-je, dans le domaine de la religion et de la conscience !
Sa lèvre se plissa en un sourire amer.
– Suzanne, me dit-il avec douceur, je savais que vous prononceriez ces trois noms… Je venais vers vous à coup sûr… Je crois en Dieu ardemment aux heures où la rouille cesse de me ronger le cœur. J’ai les bons souvenirs de ma jeunesse chrétienne… Mais il y a quelque chose de plus évident pour moi que Dieu même : c’est l’homme… non pas l’homme tel que nous le voyons végéter et se vautrer dans la fange de cette ignorance honteuse qui s’appelle la civilisation, – mais l’homme étreignant corps à corps son impuissance originelle… l’homme créateur et maître du sixième sens… le géant qui jette, à la force de sa main, Ossa sur Pélion, pour escalader le ciel !… Suzanne, il est écrit, car c’est un grand mot souverainement vrai que cette formule mahométane, il est écrit que votre existence côtoiera la mienne… Nous avons le temps. Avant que nous pénétrions ensemble au vif de ces mystères, au-delà desquels est la vengeance et le sang, il faut qu’entre nous deux une barrière se brise. Elle se brisera. Elle est en train de se briser.
Il s’arrêta. Je ne voyais point ses yeux parce qu’il tenait ses paupières obstinément baissées. Je ne puis dire que j’eusse la compréhension claire de ces paroles, qui sonnaient à mon oreille comme une vague prophétie. Mais mon cœur se serra. Un frémissement douloureux se promena de veine en veine par tout mon corps. J’eus cette souffrance que donne une terrible menace, entendue par hasard au travers d’une cloison. Je dois le répéter encore : mes pensées ne venaient que une à une et au gré de Maxime ; cela très-rigoureusement. Je ne prononçai point le nom de Gustave, bien que son souvenir fût autour de moi, cherchant, si l’on peut ainsi s’exprimer, une porte par où s’élancer en moi.
Avant que Maxime reprît la parole, il y eut dans la salle ce mouvement sourd et général qui accompagne le lever du rideau. Maxime se leva et gagna le fond de notre loge en me faisant signe de le suivre. J’obéis. De l’endroit où je me retirai ainsi, je voyais encore la majeure partie de la scène. J’étais, de même que Maxime, à l’abri des regards curieux des spectateurs.
– Je savais que vous connaissiez ces trois hommes, reprit-il après un silence ; vous m’étiez désignée comme un livre vivant où je trouverais, en le feuilletant, la clef de plus d’un mystère… Mais l’heure n’est pas venue : il faut à ces révélations le silence et la solitude. Je vous le dis encore une fois : nous avons le temps. J’ai pris le chemin le plus long pour arriver à l’histoire de la pauvre Eugénie. Je l’ai fait à dessein. Il faut que, dès aujourd’hui, vous sachiez qui je suis. Vous ne me connaissez pas, Suzanne. Je reste pour vous le héros de vos imaginations d’enfant, le sauveur de Georges, l’homme à la valse, exécutée au clair de la lune… Ecoutez-moi. Ce fut à l’époque où j’essayais de me tromper moi-même en cultivant comme une plante de serre chaude mon prétendu amour pour mademoiselle du Meilhan, que les premières idées de liberté me traversèrent l’esprit. Il me sembla qu’un rayon de foudre passait dans mon être et l’électrisait : corps et cœur. Oh ! je crus bien que c’était la vérité, Suzanne ! Je redevins jeune et j’eus les splendides enthousiasmes de l’enfant. Cela fit taire en moi un remords. Ces fous qui me reprochaient d’avoir déserté le drapeau blanc irritaient, sans le savoir, la blessure de mon âme. C’était le drapeau de mon sang, sinon celui de ma foi. Ceux qui mouraient à l’ombre de ses plis étaient mes frères. Je fus sauvé d’un remords ; je me dis avec un puéril orgueil : tu n’es pas le soldat d’un roi, tu es le soldat de l’humanité. Je m’éveillai. Je me mis à regarder de près cet autre roi qui m’était inconnu : le peuple. A première vue, je le trouvai beau. Il m’apparut comme Atlas, gigantesque cariatide, supportant le monde. Et quand mon regard, dépassant la tête courbée de l’esclave, arriva jusqu’aux maîtres, je trouvai l’esclave plus beau encore, tant était repoussante la laideur des tyrans ! Maintenant, Suzanne, que je ne crois pas plus au peuple qu’aux rois, je puis bien vous le dire, je regrette de n’avoir pas pu donner ma vie au peuple, en ce temps de ma belle et ardente foi. C’eût été une bien heureuse mort. Ceux qui meurent ainsi ne méritent pas d’être récompensés là-haut, car ils ont eu leur bonheur dès ce monde. Je quittai la Vendée. Je fis un plongeon, moi, fils de duc, moi, prince, moi, pair de France, jusqu’au fond de ces eaux troubles où s’agitent les mécontentements populaires. Ce fut ici le tort que j’eus. Le peuple n’est pas là. Il y a des avocats, des médecins, des artistes, des archanges déchus, des gens qui ont parfois du cœur et très-souvent du talent ; mais il n’y a pas le peuple. Le peuple est où l’on travaille et où l’on meurt. Le peuple est à l’atelier ou à la bataille.
Un prêtre me dit : « – C’est nous qui l’avons le peuple ! » Je descendis dans les caveaux de Saint-Sulpice, où un apôtre à la parole éloquente et bizarre promettait les joies du ciel aux souffrances de la terre. J’eus peur d’être fou, tant je fus près de la conversion. Il fallut, pour me guérir, trois conversations avec un rédacteur de l’Univers. J’étais entré chez cet homme avec le dessein de mourir missionnaire de la foi catholique ; j’en sortis avec la détermination de vivre païen. Jésus est toujours attaché sur la croix, non plus au Calvaire, mais dans le cœur impie de ces pharisiens. Il y avait alors un mot qui courait : phalanstère. Je donnai de l’argent à des pygmées qui se faisaient forts de réaliser le rêve d’un colosse. Ces pygmées avaient un gigantesque appétit. Mon phalanstère fut mangé gaîment par des géomètres et des algébristes, contempteurs éclairés du capital. Ils en ont digéré bien d’autres !… Vous vous étonnez, Suzanne, de ces paroles qui vous semblent inutiles et de ces rires amers qui déguisent ma tristesse mortelle. Je suis en Italie pour mettre sur le trône un peuple à la place d’un roi…
– Quoi ! vous conspirez !… commençai-je.
Il me ferma la bouche d’un geste.
– Je ne sais plus… murmura-t-il ; j’ai honte et j’ai dégoût… J’ai vu le roi ; j’ai vu le peuple ; un vieillard qui radote, un enfant qui balbutie… Mais ne nous occupons pas de cela. Comme s’il fallait que ma vocation n’eût que petits prétextes et pauvres origines, je rencontrai à Paris ces trois hommes : Brodard-Peyrusse, Agost et Rondel. Je les vis monter. Leur succès raviva ma haine prête à s’éteindre contre une société qui me semblait être leur complice. Je conspirai. Ce n’était pas ambition, Suzanne. Je ne sais pas s’il est une chose que le roi Louis-Philippe voulût me refuser. Il aime les gens comme moi. Les gens comme moi feront sa perte. Il craint le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Antoine ; ni l’un ni l’autre ne causera sa mort… Ce sera le caprice, la fantaisie, la boutade, ce sera le doute qui prendra les Tuileries. Et le doute sera bien embarrassé, le lendemain de sa victoire !… Nous y voilà donc, puisque je parle en prophète ! Nous touchons à ma vie nouvelle. Je ne sais pas si vous avez remarqué cela, Suzanne, chaque homme vit entre deux principes qui, presque toujours, se personnifient. Le bien a un nom ; le mal un autre nom. Je suis un grand : mon bon ange et mon mauvais génie n’appartiennent pas à la même classe que moi. Tout ce que j’ai éprouvé d’heureux m’est venu par cette pauvre femme que Dieu m’avait choisie : Marie-Caroline Renaud, mon premier amour, mon suprême regret. Ai-je besoin de vous dire, Suzanne, que notre destinée humaine est une raillerie et que les barrières établies par le monde se renversent d’un souffle ? Voyez Irène ! Encore Irène n’est-elle que la femme d’un gentillâtre campagnard ! Sa sœur, – je sais que vous n’ignorez rien, – sa sœur était plus belle ; sa sœur avait le cœur plus haut, – et sa sœur eût été princesse. Le monde eût baisé dans la poussière la trace des pas de sa sœur. Tout ce que j’ai éprouvé de douloureux m’est venu par ce Brodard-Peyrusse. Le sentiment le plus poignant que j’aie subi en ma vie, c’est l’humiliation de l’avoir eu pour rival. C’est ici l’abaissement de mon existence tout entière. Comble de la honte ! quand j’évoque l’image de Marie-Caroline, ma reine, – ma femme, – il y a derrière le blanc fantôme une grimace de Caliban ! Cet homme a souillé tout, jusqu’à mes souvenirs ! C’est mon amour et c’est ma haine qui m’ont fait magnétiseur. Et du premier coup, joie céleste et sans mélange, celle-là ! Le magnétisme m’a crié : tu n’es pas seul au monde ! Marie-Caroline n’est pas morte tout entière ! Tu as une fille !
– Brava ! brava !… cria en ce moment le parterre.
Je tournai la tête involontairement. Le père et le frère de la morte étaient auprès de Bartolomeo, le poignard à la main. Ils le forçaient à signer un écrit. Mais je ne savais plus. Je n’avais pas suivi le drame. Je passai mes mains sur mon front, où la pensée n’arrivait qu’à travers d’incroyables efforts.
– Vous avez tort de peser ainsi sur moi, dis-je au prince ; votre volonté m’opprime et m’aveugle… J’ai quelque chose à vous dire et je ne puis.
Il me regarda. Sa prunelle, au lieu de rester sombre, lança une gerbe de rayons. Je me sentis libre, et aussitôt je m’écriai : – Votre fille est là, près de vous !
Il tressaillit, mais faiblement, et ne parut point surpris, comme je m’y attendais. Son regard eut une expression timide et presque cauteleuse, tandis qu’il faisait rapidement la revue des loges situées vis-à-vis de nous. Je tournais le dos à la salle, et j’éprouvais une sorte de plaisir enfantin à le voir chercher sans trouver.
– Où donc est-elle ? murmura-t-il enfin. – Je l’ai bien reconnue, allez ! répondis-je en me retournant ; elle est belle et vous ressemble trait pour trait…
Disant cela, mon doigt s’étendait déjà pour montrer la loge où Marie était, derrière la grille relevée. Mais mon doigt retomba et ma bouche resta béante. La grille de la loge était baissée. Il n’y avait plus là ni Marie, ni l’homme aux favoris grisonnants, ni la duègne. A la place même où s’asseyait naguère Marie, un homme était debout. L’aspect de cet homme me glaça. Il avait une grande taille un peu voûtée, et devait être d’une excessive maigreur, car sa redingote noire, boutonnée jusqu’au cou, ballottait sur ses côtes. Les traits de son visage étaient réguliers et beaux, mais très-pâles. La peau de ses joues rentrait dans ses mâchoires. D’où j’étais, l’orbite de son œil ressemblait à une cavité profonde et toute noire. Au moment où mon geste le désignait à Maxime, il nous fit un grave salut. Je ne pus retenir un cri. Ce qui me l’arrachait, c’était la surprise de ne plus voir Marie. Maxime se méprit et me dit – C’est mon cousin, le vicomte Etienne du Rocray. – Etienne du Rocray !… répétai-je, croyant rêver.
C’était là en effet un nom profondément gravé dans ma mémoire, comme tous ceux que j’avais lus dans le Confidentiel du placeur Fontanet. C’était le nom de ce pauvre fou, poursuivi par le mal héréditaire, qui avait ordonné à sa femme d’accoucher à heure fixe, sous peine de mort. Les détails si étranges et si dramatiques de cette histoire me revenaient tout à la fois : les deux échappés de collège, visitant la maison de Charenton, la soirée passée à l’Opéra, le double départ de Célestin d’Anod pour le Midi, et Etienne du Rocray pour le Beauvoisis, après la promesse faite par Célestin et signée de son sang. Puis, ce ménage sombre dans le vieux château, entouré de halliers ; puis cette nuit terrible, la nuit des couches ; puis le rasoir ouvert sur la pile de vieux livres de médecine, les pas du cheval de Célestin dans la nuit et le sanglant dénoûment.
Cet homme qui était devant nous avait parfaitement la figure que mon imagination donnait à M. du Rocray, – une belle tête livide, un front ravagé sur lequel semblait être la main lourde de la fatalité. Mais il y avait maintenant des années que M. du Rocray était mort et que sa veuve avait épousé en secondes noces M. le baron Célestin d’Anod.
– Vous avez pu le voir, continuait Maxime, chez madame la marquise du Meilhan, qui est aussi sa parente. C’est un malheureux jeune homme. – Un jeune homme !… balbutiai-je. – Le chagrin le vieillit… mais, en réalité, il n’a guère plus de vingt-huit à trente ans.
La vérité me sauta aux yeux. 1813-1841. C’était bien vingt-huit ans qu’il devait avoir. C’était le fils né dans cette lugubre nuit !
– Nous logeons dans le même hôtel, ajouta Maxime. Puis il reprit, avec la volonté de m’isoler. – Mais où donc avez-vous vu ma fille ?
Je répondis avec dépit : – Si vous ne m’aviez pas tenue enchaînée… je vous l’aurais montrée il y a longtemps… – Avec qui ?
Je lui fis le portrait des deux personnes qui accompagnaient Marie.
– Agost… murmura-t-il, et la Gastier !
Mais tout cela était dit d’un ton calme. Comme je m’en étonnais vivement et tout haut, il me répondit :
– Agost est ici un personnage considérable. Il fait l’emprunt, et il est sur le point d’obtenir la concession du réseau des chemins de fer napolitains… J’ai l’ambassadeur de France, M. le marquis d’Avonzac, qui est notre cousin… Mais l’ambassadeur lui-même ne peut rien ouvertement contre Agost… Je suis content : s’il a pris la fuite à ma vue, c’est qu’il me craint. – Il pourrait quitter Naples… dis-je. – Partout ailleurs qu’à Naples, je le tiendrai !
Je restais fort étonnée de sa tranquillité dans un sujet qui touchait de si près à sa tendre affection. Il répéta par deux fois : – Nous avons le temps !… nous avons le temps !…
Puis il reprit : – La vie s’arrange ainsi souvent… Au moment où j’entrais avec ardeur dans ma voie nouvelle, le malheur de la comtesse, ma sœur, vint à la traverse… et ce qui sembla devoir m’arrêter donna une direction plus sûre à mes efforts… Je vous retrouvai, Suzanne… Dans cette terrible soirée, j’eus conscience de ce fait que ma volonté agissait énergiquement sur vous. – Je me souviens, moi aussi, murmurai-je ; je m’étonnais de l’étrange courage qui était en moi… – Ne vous rabaissez pas !… ce courage était bien à vous… C’était surtout la pauvre Florence que je soutenais de toute ma force… Mais ne nous arrêtons plus… Les malheurs qui suivirent me rapprochèrent une seconde fois de madame Mutel… A part même le service inappréciable qu’elle a rendu à madame la comtesse de Champmas-d’Argail, j’ai plusieurs motifs de la protéger. Elle appartient à une famille de vieux et fidèles vassaux qui nous ont aimés de père en fils… Son cousin, le capitaine François Mutel, a été mon écuyer, quand j’étais chevalier errant. J’ai quelque crédit là-bas. Je ne sais si l’on m’aime, mais il est certain qu’on me craint. Au premier abord, servir Eugénie Mutel me parut une entreprise facile : j’avais affaire à un membre du parquet tout jeune et très-ambitieux. – Vous trouvâtes M. de Gérin inébranlable… – Je trouvai M. de Gérin marié… Vous avez vu sa femme à l’hôtel du Meilhan : ma sœur me l’a dit… Je n’ai pas besoin d’entrer dans les détails. Je me dis : M. de Gérin sera destitué ! Cela est amusant et beau dans les livres, de voir certains personnages, armés d’un mystérieux pouvoir, agir comme s’ils étaient la loi elle-même et briser, francs-juges de nos civilisations modernes, tous les idoles aux pieds d’argile. Mais cela ne se trouve que dans les livres amusants. S’il est une force redoutable en ce monde, c’est la ténébreuse alliance des méchants. On ne sait pas comment ils se tiennent, mais ils se tiennent. S’il vous plait d’en attaquer face à face, vous voyez, autour de vous, se dresser aussitôt une armée. Ceux que nous appelons les bons n’ont garde de se liguer ainsi. Il y a une raison à cela. Le mal doit durer autant que le monde mortel. Or, si les gens de bien formaient la croisade, le mal, vaincu, disparaîtrait en enfer. M. de Gérin ne fut pas destitué. Je trouvai inopinément devant moi des généraux, des financiers, des ministres ! Un jeune pair de France, mon collègue, presque mon ami, me demanda un soir, au sortir de la Chambre, si la comtesse, ma sœur, était bien remise des suites de cette indisposition que madame Mutel avait soignée. Celui-là est mort, Suzanne. Celui-là était un gentilhomme. On le tenait par le préjugé de l’épée. Mais les autres, mais cette foule, mais ce monstre qui rampait dans l’ombre, et dont j’essayais en vain de compter les mille têtes !… Quelles armes employer ? Comment attaquer ? comment se défendre ? Il ne s’agit pas de moi, vous comprenez bien. Moi, je ne risque rien, puisque je brave tout. Mais une chose m’épouvanta ! ma sœur était menacée. Vous vous êtes peut-être étonnée, Suzanne, du rôle que j’ai joué dans ce drame de famille. Mon père n’aurait pas fait comme moi. Nos aïeux entendaient autrement l’honneur. Se trompaient-ils ou me trompé-je ? Ils croyaient, et c’était une noble idole que cette fleur mystique, gardée dans le reliquaire des grandes maisons : l’honneur ! C’était aussi une égide, car chaque race de gentilshommes aurait pu mettre sur son écu, comme Pierre de Dreux, le fier duc de Bretagne : « Plutôt mille morts qu’une tache ! » Mais les choses ont changé, mais les niveaux se sont abaissés, mais nous nous sommes baignés, volontairement ou non, dans ce flux des générations nouvelles. Nous n’étions que deux, Florence et moi. J’étais l’aîné. C’était moi qui la protégeais toujours, du temps de mon enfance. Je n’ai jamais su voir ses larmes. Quand elle me dit, toute pâle et mourante, ma pauvre sœur chérie, quand elle me dit : « Je suis coupable, tue-moi ou sauve-moi, » je la pris dans mes bras et je pleurai comme elle… Vos yeux sont mouillés, Suzanne. Merci ! Eh bien ! cette sœur que j’avais sauvée au prix du bonheur et peut-être de la vie d’une créature humaine, je m’aperçus tout à coup qu’on voulait me frapper en elle, et que j’allais être sa perte, après avoir été son rédempteur. M. le comte Champmas-d’Argail est presque aveugle. Il était mon oncle avant d’être mon beau-frère. Il use de moi volontiers. Un matin, il me dit : – Je n’ai pas mon secrétaire ; aidez-moi à dépouiller ma correspondance. La première lettre que j’ouvris portait :
« La femme Eugénie Mutel, accusée d’infanticide, secondée par la fille Suzanne, dite madame Lodin, laquelle fut présentée chez vous par la baronne d’Avray comme une demoiselle noble de province, sa parente, a accouché votre femme dans la soirée du dimanche, 12 avril 1840, à votre barbe et presque sous vos yeux. Souvenez-vous des propositions inopinées que vous fit le prince Maxime, de la part du Gouvernement, pour vous empêcher de franchir ce seuil, derrière lequel était la preuve vivante de l’adultère. Souvenez-vous du buse brisé. L’enfant existe ; il est à Rambouillet ; il ressemble à M. le vicomte de ***. L’aventure est connue et fait fortune à Paris.
Je gardais le silence. J’étais atterré. La sueur froide inondait mon front.
– Neveu, me dit le vieux comte, est-ce que tu prends aussi la vue basse ? Je vais sonner mon valet de chambre pour me lire cette lettre.
M. de Champmas-d’Argail avançait déjà vers le cordon de la sonnette sa main décharnée et tremblante. Vous le connaissez, Suzanne. Son aspect est celui d’un agonisant. Vous devinez quelle répugnance doit serrer le cœur quand on se détermine à tromper cet homme. Je n’ai jamais souffert en ma vie comme à cette heure, rappelée par la lettre, à cette heure où, pour lui barrer le chemin, je fus obligé de jouer la comédie. Il fallait bien, cependant, le tromper encore. A ces heures, on a de subites inspirations. J’avais appris, le soir précédent, la mort d’un de mes cousins, le frère aîné de ce d’Avonzac, qui est maintenant ambassadeur de France à Naples. Je froissai la lettre et la jetai au feu en disant :
– Je n’ai pu me défendre d’un instant d’émotion, monsieur… Notre cousin d’Avonzac était un galant homme. – Heu !… heu !… fit le vieux comte, il avait bien ses petits défauts… Mais pourquoi brûler la lettre de faire part, neveu ? – C’est vrai, dis-je en me penchant comme pour la retirer, j’avais de l’affection pour M. d’Avonzac, monsieur. – Laisse, laisse, fit-il, je n’aime pas garder ces billets mortuaires.
Dans le reste de la correspondance, il n’y avait rien qui nous concernât.
Je sortis de l’hôtel de Champmas la tête en feu. Jusqu’alors, la horde, ameutée contre Eugénie Mutel, ne nous avait pas attaqués. Elle n’avait fait que se défendre. Je savais que cette modération était de la crainte. Il ne s’agissait pas seulement, en effet, entre Brodard-Peyrusse, ses associés et moi, de l’affaire d’Eugénie. Il y avait des griefs plus anciens, des griefs qui me touchaient de plus près. Loin de me donner à reculer, leur lâche attaque m’endurcit. Je leur déclarai guerre à mort dans mon cœur.
Le plus pressé était de leur arracher leur victime. J’obtins la permission de voir Eugénie, et je lui demandai si elle pouvait compter sur vous. Elle me dit qu’elle était sûre de vous comme d’elle-même. C’était donc, pour le moins, un témoignage qui ne pouvait nous manquer. Or, il ne me fallait qu’un témoignage, un prétexte. J’avais fait dessein de séduire le jury.
Le prince Maxime fit une pause. Il y avait en lui une extrême fatigue.
Moi, j’écoutais, depuis quelques secondes, avec un redoublement d’attention. L’angoisse, éprouvée une première fois, lorsque j’avais appris le malheur d’Eugénie, me revenait plus vive. Elle avait dit, en parlant de moi : Je compte sur elle comme sur moi-même ! Et le jour où elle avait eu besoin de moi, je n’avais pas répondu à son appel…
– Au nom de Dieu, prince, poursuivez ! m’écriai-je.
Il répéta lentement et comme à regret :
– Je fis dessein de corrompre le jury… Ne me jugez pas sévèrement, Suzanne…
– Mais je vous approuve ! l’interrompis-je vivement, – n’est-il pas bien de séduire les juges eux-mêmes, quand il s’agit de sauver l’innocent ?
Il secoua la tête en souriant tristement, et murmura :
– Vous êtes une femme… je ne blâmerais peut-être pas une femme qui eût fait cela… Mais je suis un homme… mais j’ai cru parfois que j’étais un philosophe… Tuer une conscience, c’est le meurtre ! Et parce que Dieu m’a donné quelques poignées d’or de plus qu’aux autres, continua-t-il en s’animant, ai-je le droit d’acheter l’âme de mon semblable ? Non, non, ce n’est pas moi qui dirai : j’ai bien fait. Je ne me vante pas, je m’accuse.
Sur les douze jurés, je choisis les deux plus probes, les deux plus intelligents. Je ne voulus point leur parler par ambassadeurs. J’allai les trouver moi-même. Je leur dis : « Je suis le prince Maxime de ***, pair de France. Je confesserais sur le bûcher que la femme Mutel est innocente. Telle ne sera pas votre conviction après les débats. Les apparences l’accusent. Une réunion de vraisemblances terribles fera naître en vous une certitude contraire à la mienne… » Chacun d’eux m’écouta en silence, ne sachant pas où j’en voulais venir. Quand je m’expliquai, chacun d’eux me ferma la bouche avec indignation. Mais ni l’un ni l’autre n’était riche. Je savais même que l’un d’eux, commerçant, était menacé d’une faillite prochaine. La fille de l’autre ne pouvait épouser, faute d’une dot suffisante, l’homme qu’elle aimait. Je vous le dis, Suzanne, je commis un acte lâche, que la sainteté de mon but ne peut pas excuser. J’abusai de la richesse qui est ma force, contre la pénurie qui était leur faiblesse. Le négociant ne fit point faillite. L’autre juré vit les noces de sa fille. Mais Dieu me punit. Madame Mutel fut condamnée.
Il fallait, en effet, contre tant de témoins à charge, un témoignage qui fût, comme je l’ai dit, un prétexte à l’action de mes deux affidés sur le jury. Le résultat n’était pas douteux. Les deux hommes devaient entraîner leurs collègues ; eux-mêmes en avaient la conviction. Ils avaient fait leur lit dans les autres affaires. L’opinion du jury leur appartenait. Ce qui manqua, ce fut le prétexte. Vous étiez partie, Suzanne : le témoin à décharge ne vint pas…
Maxime s’arrêta, parce que je fondais en larmes. Ce fut moi qui le pressai de poursuivre.
– Ne me cachez rien, je vous en prie, lui dis-je.
– Je vous avais écrit cette lettre, Suzanne, reprit Maxime, au moment où je me croyais sûr de mes deux hommes. Craignant vaguement un malentendu, j’avais envoyé ma sœur à l’hôtel du Meilhan ; je lui avais recommandé de vous parler à tout prix et de vous dire : Eugénie n’a plus d’espoir qu’en vous… – Madame la comtesse s’acquitta de sa commission, balbutiai-je à travers mes larmes. – Suzanne, me dit le prince, en me prenant la main ; il y a dans tout ceci un grand malheur, mais il n’y a point faute de votre part, puisque le hasard a tout fait. – Mais qu’a-t-elle dit ? m’écriai-je ; qu’a-t-elle pensé de moi ? – D’abord, me répondit Maxime, il faut que vous sachiez une chose : Eugénie n’avait aucune idée des moyens employés par moi pour la sauver… J’ignore si elle s’y fût opposée ; les femmes n’ont pas complètement conscience de certains crimes d’un ordre tout moral… Mais j’avais voulu lui épargner jusqu’au doute. Elle croyait seulement que votre témoignage suffirait à la sauver. – Mais alors, elle doit me regarder comme son assassin ! – Elle vous regarde comme sa sœur et sa meilleure amie… Dans un premier moment de colère, je vous ai accusée, moi, Suzanne, accusée sévèrement… C’est Eugénie qui vous a défendue. Ne la jugez pas, m’a-t-elle dit : je connais son cœur ! – Oh ! fis-je, étouffée par les sanglots ; ma sœur en effet !… Eugénie ! ma pauvre chère Eugénie !…
Maxime ne parlait plus. Dans le silence, une voix lugubre frappa tout à coup mon oreille. Elle venait de la scène. Elle disait :
« Pensez-vous échapper à la voix des souvenirs ?… Qui vous a enseigné que la tombe fût une barrière infranchissable ?… Béatrice ! Bartolomeo ! Je m’appelle le remords ! Sans cesse attachée à vos pas, je vous suivrai la nuit comme le jour… Si vous souffrez, je serai là pour envenimer vos peines… Si vous êtes heureux, je serai là encore pour empoisonner votre joie ! »
Malgré moi, je m’étais retournée ! C’était la première fois que la femme masquée parlait. Elle parlait l’italien avec un accent étranger, mais cette imprécation fut dite très-dramatiquement. Aux derniers mots, elle disparut dans un nuage. J’avais eu le temps de voir ces deux lumières qui flamboyaient dans les trous de son masque. Sa voix m’avait blessée comme l’aspect d’un ennemi. Je ne saurais dire quel acte de la pièce c’était. Sans nul doute, la toile avait dû se baisser et se relever, mais je ne m’en étais pas aperçue.
Soit que Maxime, distrait, eût cessé un instant de me tenir sous sa volonté, soit que le choc fût aussi par trop violent, la vue de cette femme, qui personnifiait pour moi l’absence de Gustave, rompit le charme. Le souvenir de Gustave fit irruption en moi. Où était-il ? que faisait-il ? depuis combien de temps m’avait-il quittée ? Courait-il un danger ? Ne pouvais-je m’élancer après lui et le joindre ? Allait-il revenir ? Toutes ces choses que j’aurais dû dire lors de son départ se pressèrent à la fois sur mes lèvres. Gustave ! Gustave ! Je prononçai vingt fois ce nom.
Maxime, au lieu de me répondre, se leva et lorgna la scène. C’était dans la salle, moi, que je cherchais mon Gustave.
– Je veux rentrer à l’hôtel, m’écriai-je. Maxime se rasseyait comme je disais cela. Le sourire qui était sur ses lèvres me sembla plus dédaigneux que jamais, et surtout plus cruel.
– M. Gustave n’est pas à l’hôtel, murmura-t-il. – Mais où donc peut-il être ? demandai-je ; le savez-vous ? – Je le sais.
Il me regardait. Ce trou noir se creusait à la place de sa prunelle. Ma pensée se prit à chanceler. Je l’entendis pourtant qui me disait : – Désormais, M. Gustave reviendra bientôt…
Cela avait pour moi un sens étrange. C’était comme s’il m’eût dit : – Tu vas le revoir, ton Gustave… mais ce sera la dernière fois !
Je gardais en moi une vague inquiétude qui allait diminuant et se voilant. Maxime reprit, comme si aucun incident ne fût venu à la traverse de notre entretien :
– Je ne vous dirai pas aujourd’hui, Suzanne, les autres motifs de mon voyage… J’ai bien des choses à faire en Italie… Plus tard, nous parlerons de ma fille, pauvre ange chéri qui ne connaît pas encore son père… Désormais, nos instants sont comptés… J’aurais voulu vous entretenir de Gaston et des dangers de plusieurs sortes qui menacent la famille du Meilhan… Mais j’ai besoin de savoir ce que vous alliez faire chez madame la baronne d’Avray avec Zoé.
Je répondis brièvement à cette question. Le prince comprit à demi-mot. Il n’ignorait rien de ce qui s’était passé entre Georges et Irène, au pays de Mauges.
– Georges sera un homme riche ! dit il comme en se parlant à lui-même.
Il ajouta en souriant – Il ne pourrait plus boucler la ceinture qu’il avait au Roncier !… Georges est un garçon de cœur… Ce sont les gens de cœur comme Georges qui m’ont appris à me défier de l’héroïsme ! – Pensez-vous donc, demandai-je, qu’il n’épouse pas mademoiselle du Meilhan ? – Il l’épousera si je veux, me répondit Maxime, et je le voudrai tant que Georges ne sera pas tout à fait indigne d’elle.
Il sembla prêter tout à coup l’oreille à un bruit lointain. Sa figure, qui s’était rembrunie, se rasséréna.
– Et que vous dit madame la baronne d’Avray dans cette entrevue ? interrogea-t-il encore. – Elle menaça, répliquai-je. – Et quelles furent ses menaces ? – Les menaces qui effraient les enfants, répondis-je, feraient sourire les hommes. J’ai déjà remarqué souvent que la belle Irène produit beaucoup avec de petits moyens… Elle s’adresse volontiers aux enfants… Zoé est une enfant… Le vieux baron d’Avray était presque en enfance… Elle a épousé ce dernier à l’aide d’un exemple d’écriture… Elle domine Zoé par quelque chose de plus puéril encore.
Maxime m’écoutait avec une extrême attention.
– Vous voyez juste et profond, Suzanne ! murmura-t-il. Quand le moment de combattre sera venu, je ne veux pas d’autre auxiliaire que vous… Avez-vous quelque raison de me taire le secret qui est entre Irène et mademoiselle du Meilhan ? – Aucune… Mademoiselle du Meilhan est la pureté même… Le secret, le voici : Au temps où mademoiselle Irène était institutrice, et M. Léon, son prétendu frère, professeur au château, Irène, sous prétexte de plaisanter, fit écrire à Zoé une lettre… quelque chose comme les fades sottises des jeux innocents… Irène a gardé la lettre… – Elle garde tout ! fit le prince.
Il réfléchit, puis il ajouta : – Irène est tout entière là-dedans !… Vous l’avez dit, Suzanne : elle fait beaucoup avec presque rien… Elle est habile tout naturellement… Elle serait bien forte, si elle avait du cœur !
C’était ma propre pensée que Maxime exprimait là. Il reprit : – Mais pourquoi avez-vous dit : « Son prétendu frère », en parlant de M. Léon ? – Parce que M. Léon n’était que son premier amant.
Les paupières de Maxime se fermèrent à demi. Il me regarda ainsi un instant à travers la frange de ses cils.
– Vous, savez donc tout, Suzanne ? prononça-t-il à voix basse. – Je sais des choses qui me pèsent, répondis-je comme malgré moi.
– Et vous voudriez me les confier ?
– Oui, je voudrais vous les confier.
Ce besoin était réel en moi. Il me semblait que je me débarrasserais d’un écrasant fardeau si Maxime voulait recevoir ma confession. Bien entendu, il ne s’agissait que de cet épisode de ma vie, qui commençait à la lecture du Confidentiel, et qui se terminait aux aveux de la pauvre Eugénie ! Cela seul regardait le prince Maxime, puisque cela seul se rapportait à Caroline Renaud.
Il écouta encore. Je ne sais pas ce qu’il écoutait.
– Qui donc vous a dit que Léon était le premier amant d’Irène et qu’Irène était la sœur de la Renaud ?
Il prononça ce nom comme je le dis, « la Renaud. » Il avait accepté son amour pour cette femme telle qu’elle était. Je répondis :
– C’est le hasard. – Quel genre de hasard ? – J’ai lu un livre manuscrit, prononçai-je lentement, qui racontait une longue et terrible histoire… une histoire lugubre… un assassinat dans une tombe… C’était l’histoire de trois hommes devenus riches tout à coup en 1828… – L’histoire de Brodard-Peyrusse, d’Agost et de Rondel, m’interrompit Maxime, qui était devenu pâle. – Vous l’avez dit… – Mais qui avait pu écrire cette histoire ? – Un pauvre vieillard qui essayait de faire de l’or avec des secrets volés. – Je ne comprends pas, Suzanne. – Un homme qui avait passé de longs jours à guetter, à fureter, à espionner par les portes entrebâillées et par les trous des serrures… un homme qui avait compilé les secrets de cent familles dans un cahier poudreux qu’il pensait être un livre d’or… un homme qui avait mis à la fin du procès-verbal de certaine nuit sinistre qui couvrit, au château de vos cousins du Rocray, une naissance et une mort, cette mention : « Le jeune vicomte du Rocray, fils de la victime, a l’âge d’homme : que donnerait-il à celui qui viendrait lui révéler comment madame la vicomtesse du Rocray, sa mère, était devenue la baronne d’Anod ? Et que donneraient le baron et la baronne d’Anod à celui qui les menacerait de raconter au jeune vicomte du Rocray le mystère de cette nuit ?… »
Maxime avait comprimé une exclamation de surprise. Mais ce n’était pas cette histoire qui l’intéressait.
– Suzanne, me dit-il, à la fin de l’autre histoire, y avait-il aussi une mention ? – A la fin de l’histoire des trois hommes qui ont peur la nuit ?… Une mention double et formulée comme celle que je viens de vous répéter. – En avez-vous mémoire, Suzanne ? – Ces choses-là ne s’oublient point. – Que disait-elle, cette mention ? – Elle disait : « Le docteur Brodard-Peyrusse, l’ingénieur civil Agost, Rondel le propriétaire, sont millionnaires tous les trois ; que donneraient-ils à celui qui viendrait les menacer de tout révéler au prince Maxime ? – Le prince Maxime est millionnaire aussi, que donnerait-il à celui qui soulèverait pour lui le suaire de Marie-Caroline Renaud, sa maîtresse ?… » J’eus frayeur, tant le visage du prince se décomposa terriblement. Il se retint à la cloison de la loge. Je crus que, malgré cela, il allait tomber à la renverse. Ce sont de grandes passions que ces amours qui s’égarent. Je compris à ce moment les bizarreries de cette âme blessée à mort, je compris les glaciales froideurs de ce masque qui était comme le vêtement de deuil de ce veuvage. Et je compris encore autre chose : Malheur aux trois assassins ! Ils avaient raison de trembler la nuit, mais il leur fallait aussi trembler le jour ! La vengeance de Maxime était autour d’eux, comme la foudre est dans l’air, au moment de l’orage.
Moi, je ne demandais qu’à lutter. Je rongeais le mors, comme le coursier, impatient de batailles. J’attendais avec une avidité singulière l’ordre de commencer mon récit. Toute cette fantasmagorie des ruines de Morevault était positivement devant moi. Maxime prononça d’une voix très-faible : – Je voulais encore attendre… mais cela ne se peut… Le sort en est jeté : parlez, Suzanne ! Au moment même où j’ouvrais la bouche, il se reprit et dit : – Arrêtez !
Il écoutait pour la troisième fois ce bruit qui ne venait point à mon oreille. Son regard, qui se reporta sur moi, exprima soudainement la compassion.
– Vous êtes forte, Suzanne, murmura-t-il, soyez courageuse !
Je ne pus décrire la navrante angoisse qui se glissa tout à coup dans mon cœur. Je ne savais rien, je ne devinais rien ; c’était un de ces pressentiments obscurs, dont le vague même a quelque chose d’affreux. Je sentais que mon âme allait être broyée, voilà tout. Et je me ramassais sur moi-même, instinctivement, comme si j’eusse craint la chute du plafond qui était au-dessus de ma tête.
– Soyez forte ! répéta Maxime, dont le regard essaya de m’électriser.
Je ne répondis que par un gémissement. Je venais de reconnaître le pas de Gustave dans l’escalier. Qu’allait-il se passer, mon Dieu ! Un combat était-il possible entre ces deux hommes ? Non ! assurément non ! Mais qu’allait-il se passer ?
Gustave poussa violemment la porte de la loge et entra. Il avait les traits bouleversés. Ses cheveux étaient en désordre. Ceux qui ne l’eussent point connu l’auraient cru ivre. Son regard ne se dirigea pas vers moi tout d’abord. Son regard alla choquer celui du prince Maxime, qui le salua d’un air froid, mais sans hauteur. Dans les yeux de Gustave, je lisais de la colère, point d’étonnement. Il savait que Maxime était là : cela fut évident pour moi dès l’abord.
– Où étais-tu, Gustave ? m’écriai-je ; où as-tu été si longtemps ?
Je vis sur les lèvres de Maxime ce sourire qui, plusieurs fois déjà, m’avait blessée.
– Avez-vous donc trouvé le temps long ? balbutia Gustave.
Cette colère jalouse me fit du bien, tant ma terreur allait au-delà. Ma terreur, hélas ! ne me trompait point. Gustave ne répondit pas au salut du prince Maxime. Il me dit en essayant de sourire : – Allons, Suzanne, il est temps de nous retirer.
Je ne sais pourquoi cet effort qu’il fit pour sourire me déchira le cœur. Dieu m’est témoin cependant que je ne devinais rien encore. Je me préparais à obéir, lorsque la voix de Maxime me frappa comme un coup de massue. Maxime disait : – Je m’y oppose !
De quel droit ?
C’était Gustave qui aurait dû faire cette question. Il ne la fit pas. Il répéta seulement : – Retirons-nous, Suzanne !
Le prince avait croisé ses bras sur sa poitrine.
– Vous ne m’avez donc pas entendu, monsieur ? prononça-t-il en contenant sa voix.
Gustave ferma les poings avec rage. Il fit un mouvement comme pour s’élancer. Maxime restait immobile. Une seconde fois leurs regards se heurtèrent. Ce fut Gustave qui baissa les yeux. Cela m’irrita contre le prince, et je lui dis : – Dès que vous vous mettez contre lui, vous n’êtes plus rien pour moi… Si vous le haïssez, je vous hais !
Pour le coup, il y eut du mépris dans le sourire de Maxime, pendant qu’il répondait : – Je n’ai point de haine contre M. Gustave Lodin. – Il n’est pas noble comme vous, m’écriai-je ; il n’est pas riche comme vous… mais je l’aime ! – Tant pis pour vous, Suzanne ! prononça sèchement le prince. – Si j’étais homme… commençai-je exaspérée.
Je m’arrêtai, sentant que j’accusais cruellement Gustave. Il y avait dans ses yeux une stupeur insensée. Il s’occupait à rejeter sans cesse en arrière ses cheveux, lourds de sueur, qui lui retombaient sur le visage. Le prince s’empara impitoyablement de ma phrase inachevée.
– Il est homme ! dit-il ; je crois même qu’il est brave… Voyez s’il bouge !
Des flux de sang venaient aux joues de Gustave, puis de livides pâleurs. L’écume blanchissait les coins de ses lèvres.
– Sortons ! m’écriai-je en marchant sur Maxime, toujours immobile à la même place : tu ne sais pas, mon Gustave… cet homme a le pouvoir de paralyser le courage dans les cœurs !… Mais il ne peut plus rien contre moi… Je le défie et je le brave. Viens, Gustave, suis-moi ! – Restez ! m’ordonna rudement Maxime. – Oh ! râla Gustave, je te tuerai !
Puis il ajouta, prenant la main que je lui tendais et comme s’il eût besoin d’excuse pour transgresser l’ordre insolent du prince :
– C’est ma femme… je l’emmène ! – Restez ! répéta Maxime impérieusement.
Une force inconnue tenait Gustave cloué sur place. Je ne pouvais l’entraîner. Je sentais dans sa main les convulsions de tout son être.
Le prince prit le ton d’un juge qui prononce un arrêt, et dit : – Elle n’est pas votre femme… – Tu mens ! grinça Gustave entre ses dents serrées.
Le prince, impassible, ajouta : – Elle ne peut pas être votre femme !
Les lèvres de Gustave s’agitèrent pour prononcer encore ce mot : tu mens ! mais le son s’arrêta dans sa gorge. J’avais la conviction que son inertie venait de quelque pression diabolique opérée sur lui par Maxime. Ne l’avais-je pas vu l’épée à la main contre Gaston ? Comment expliquer autrement que par l’effet d’une influence occulte l’apparente lâcheté qu’il montrait en ce moment ?
Je marchai sur le prince, indignée, exaspérée. J’étais comme une lionne ; je sentais en moi ma force décuplée par le courroux.
– Ce que vous faites est lâche ! m’écriai je, – ce que vous faites est infâme !… vous voulez me tuer dans celui que j’aime !…
Dans le regard de Maxime, il y avait de l’admiration et de la pitié. Il secoua la tête lentement et dit à voix basse :
– Ce n’est pas moi qui veux cela… – Et qui donc ? m’écriai-je encore.
Une voix me répondit de la scène, et je crois que jamais coup de foudre ne terrassa si violemment un être humain. C’était la voix de Léonora, la morte !
Elle disait : « – C’est moi… moi !… tu me reconnais ! »
Je reculai. Sans savoir pourquoi encore, j’étais déjà terrassée. Maxime me montra du doigt la scène. Une invincible répugnance tenait mes yeux cloués au sol. Je les tournai cependant vers Gustave à la dérobée. De longs murmures couraient parmi les spectateurs. Gustave avait son mouchoir sur sa bouche. Il le mordait. Son mouchoir était teint de sang. Maxime me dit, montrant toujours la scène : – Regardez ! – Non… non… non… râla par trois fois Gustave.
Je voulus voir. Béatrice, dont je reconnaissais la voix, criait en ce moment : Grâce ! grâce !
Voilà ce que je vis : C’était un grand salon, qui n’avait que deux portes, où pendaient de hautes et sombres draperies. A la première, le frère de la morte veillait ; à la seconde, c’était son père. Tous deux avaient l’épée nue à la main. La morte avait encore son masque sur le visage. Son genou pesait sur la poitrine de Béatrice renversée.
Au moment même où je me tournais vers la scène, elle arracha son masque en traduisant ce mot fameux dans notre répertoire moderne : « – Regarde et meurs ! » Je poussai un grand cri, couvert par les bravos de la salle. Gustave s’affaissa sur lui-même avec un sourd gémissement.
Moi, je ne tombai point encore. La morte, au lieu de frapper Béatrice, semblait me menacer de loin de son poignard. Ses yeux me brûlaient le cœur. La morte, c’était Ida, la comédienne… la femme de Gustave !… Maxime m’emporta dans ses bras.
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