Chapitre 1 La famille du Rocray.
C’était une de ces belles journées qui devancent le printemps napolitain. L’air était tiède et d’une limpidité si grande, que les lointains de la mer Tyrrhénienne semblaient continuer la ligne de l’horizon jusque dans le ciel.
J’ouvris les yeux et je reconnus ce paysage qui était devant moi : le golfe de Naples, le Vésuve, les îles, la mer où courait un paquebot échevelant les longs anneaux de sa fumée.
C’était un délicieux jardin qui était autour de moi. La brise m’apportait des senteurs embaumées. J’étais dans un hamac de soie qui oscillait doucement, doucement, suspendu aux branches de deux cytises énormes. J’entendais deux voix rieuses et douces, non loin de moi dans les sentiers ombreux : deux voix d’enfants qui couraient en se jouant. Mon état physique était une sorte d’engourdissement rempli de bien-être.
Les deux enfants se poursuivaient. C’étaient deux jeunes filles. J’entendis qu’elles s’appelaient l’une l’autre : – Marie ! – Etiennette !
– Viens donc, Tiennette, viens donc ! dit Marie, cachée derrière les grands myrtes qui bordaient les bosquets voisins ; voici le hamac arrêté… Viens bercer Suzanne !
Elles savaient mon nom ! – Elles parlaient de moi familièrement, comme d’une sœur.
– J’arriverai la première ! répondit Etiennette, qui bondit, plus légère qu’une jeune biche, par dessus les cactus rampants.
C’était une blonde aux traits fins, délicats, charmants de gaîté douce et de gentille mignardise. Elle était coiffée à la Ninon. Ses cheveux cendrés, séparés en mille boucles légères, jouaient sur ses tempes roses que marbrait imperceptiblement un réseau de veines bleues. Elle me parut avoir quatorze ans. Elle riait de tout son cœur, essayant d’arriver à moi la première. Marie venait de l’autre côté, moins vive et plus sérieuse. C’était bien ma belle Marie avec son front de reine, sous ses grands cheveux noirs.
Elles arrivèrent en même temps auprès de moi, et se mirent à balancer mon hamac tout doucement. Ces lentes oscillations me berçaient et donnaient un vent frais aux ardeurs de mon front.
– Comme elle est jolie ! dit Tiennette.
– Elle est bien meilleure encore, répondit Marie.
Je sentis deux lèvres fraîches sur ma main. C’était ma belle petite Marie qui me baisait le bout des doigts. Je ne peux dire comme je l’aimais déjà. Etiennette reprit : – Maman dit qu’elle restera toujours avec nous. – Si elle s’en allait, repartit Marie, j’irais avec elle.
Ces paroles enfantines me berçaient mieux encore que le va-et-vient du hamac. J’entr’ouvris mes yeux chargés de sommeil. Elles poussèrent en même temps toutes deux un cri de joie et d’effroi.
– Elle s’éveille ! elle s’éveille !
Vous eussiez dit deux oiseaux qui s’envolent. La mousseline de leurs robes blanches se perdit dans la verdure des orangers.
J’essayai de me tenir éveillée. Mais le sommeil me dompta. Je m’endormis de nouveau en me demandant : – Où suis-je ? Y a-t-il longtemps que je suis dans cet asile ?…
Ce sommeil dut se continuer tout le jour. Il faisait nuit quand je m’éveillai : une de ces belles nuits éclatantes et splendides que tous les poètes ont chantées. J’étais seule dans une vaste salle qui donnait par trois arcades ouvertes sur une terrasse couverte d’arbustes. La lune projetait jusqu’à moi l’ombre allongée des statues antiques qui décoraient la terrasse. L’air était frais et embaumé.
Des valets vinrent, apportant des flambeaux ; puis plusieurs personnes entrèrent.
C’était d’abord deux beaux vieillards qui semblaient avoir à peu près le même âge : aux environs de soixante ans. La femme avait dû être une beauté : sa taille gardait encore une certaine grâce, et sa physionomie était parfaitement distinguée. Elle avait des cheveux blancs fort doux et épais, bouclés avec coquetterie. Le mari avait aussi des cheveux blancs. Il était grand ; sa taille avait beaucoup de noblesse. Sa tête intelligente et résolue se portait haut.
Derrière eux, venait une très-jolie femme à l’air riant, qui tenait par la main ma blonde Etiennette. C’était sa mère, sans doute. Elle pouvait avoir trente-trois ou trente-quatre ans. Quelques cheveux gris se mêlaient aux gracieux anneaux de sa coiffure blonde. Elle ressemblait étonnamment à l’homme qui venait derrière elle, donnant le bras à Marie, toute sage et toute sérieuse. L’aspect de cet homme me fit une très-grande impression. C’était celui que j’avais vu au théâtre dans la loge laissée vide par Agost. Le trouble que j’éprouvais à sa vue venait un peu de là, mais il avait d’autres motifs. Cet homme était la vivante clef d’un mystère de mort. Il s’appelait Etienne du Rocray ; je le savais, Maxime me l’avait dit.
A son tour, ce nom me disait ceux de toutes les personnes qui entraient.
Le vieillard était Célestin d’Anod, – le collégien qui, quarante ans auparavant, avait accompagné le père de celui-ci, l’autre Etienne du Rocray, dans la visite à la maison des fous de Charenton. La vieille dame était sa femme, la veuve du vicomte du Rocray. Etait-ce dans cette nuit terrible du 13 janvier 1813 que ses beaux cheveux avaient ainsi blanchis ?
La femme de trente ans était le premier fruit de ce mariage silencieux et triste, c’était la pauvre enfant dont les sourires partagés n’avaient pu rapprocher deux cœurs qui n’étaient pas faits l’un pour l’autre. La jolie Tiennette était la fille de celle-ci. Sans avoir aucune raison pour cela, je pensais qu’Etiennette n’avait plus de père. Madame de Failly (c’était le nom de sa mère), devait être veuve.
Enfin, le dernier venu, Etienne, vicomte du Rocray, avait respiré l’air de la vie à l’heure même où son père expirait. Toute sa personne disait énergiquement qu’il fléchissait sous le fatal héritage de sa race. Il devait avoir été fou : c’était écrit sur son front large, mais légèrement fuyant où foisonnaient les masses d’une de ces exubérantes chevelures qui croissent souvent, dit-on, au-dessus des cerveaux lunatiques.
J’eus peur et horreur. Un frisson que je n’avais pas en reprenant conscience de ma propre misère me parcourut les veines. Je me mis cependant à prêter l’oreille, pensant bien que j’allais surprendre de funestes secrets.
– Mère, disait Tiennette, le bleu te va bien… tu étais si belle, l’an passé, avec cette guirlande de myosotis dans tes cheveux… J’ai vu des verveines bleues, rue de Tolède, chez la fleuriste de la cour… Je veux qu’on t’en fasse une couronne.
La pauvre enfant ne savait pas… J’écoutai les deux vieillards. C’était madame la baronne d’Anod qui parlait.
– Nous pouvons très-bien, disait-elle, mettre les tables à jeu dans la galerie de Diane… L’orchestre sera dans le petit boudoir où sont les peintures du Calabrese… On dansera dans les deux salons à droite et à gauche. La grande galerie sera pour le raout des gens sages.
M. le vicomte d’Anod répondit : – Je veux ouvrir le bal avec vous, Victoire… Souriez tant qu’il vous plaira, mais ne me refusez pas… On ne vieillit point, tant qu’on s’aime… et qu’avons-nous de plus que ces jeunes gens, sinon trente années de bonheur ?
La baronne sourit, en effet, et tendit son front qui avait comme une couronne de belle sérénité.
– Alors, ma jolie petite cousine, disait à son tour le pâle vicomte, – l’homme de la fatalité, – vous n’avez pas confiance en mon talent de danseur ?… Eh bien ! vous vous trompez… demandez à ma filleule !… – Mon oncle polke à ravir, répondit Etiennette.
Il polkait, – à ravir ! ce fantôme de ballade allemande !
Il n’y avait donc là que des gens joyeux : un bonheur calme à ce point que je commençai à le trouver un peu bourgeois.
Ils vinrent auprès de moi et m’examinèrent. Je ne saurais dire pourquoi je feignis de dormir encore. Ce n’était pas curiosité, du tout : c’était embarras. Je désirais les connaître un peu mieux avant d’entamer la cérémonie de ma présentation. Le moment où il me faudrait parler m’effrayait. Ils s’assirent en cercle à quelques pas de mon canapé, après que la baronne d’Anod eut dit : – Singulière destinée, en vérité, que celle de cette pauvre jeune fille !
Maxime leur avait donc dit qui j’étais. Etiennette et Marie se rapprochèrent, causant de leurs toilettes de bal.
Le palais où nous étions, car c’était un palais : le palais Cappelli, avait été loué par le prince. Le prince avait prié la famille d’Anod, comme on demande un service, d’en habiter une partie. Le prince avait quelque chose à cacher. Je compris qu’il s’abritait derrière cette famille déjà connue à Naples, – pourquoi ? On était en train de le dire : je n’eus qu’à écouter.
– Célestin, demandait justement la baronne, avez-vous été à l’ambassade ? – J’ai causé une grande demi-heure avec M. le marquis d’Avonzac, répondit M. d’Anod.
Madame de Failly et le vicomte du Rocray serrèrent le cercle. On parla plus bas pour n’être pas entendu des deux jeunes filles. Le baron poursuivit : – Ce M. Agost a du crédit à Naples… beaucoup de crédit… Il a fait parvenir ses plaintes en haut lieu… Mais ce n’est pas de cette affaire que l’ambassadeur m’a paru le plus préoccupé… Notre cher Maxime a des idées un peu exagérées, politiquement parlant… et la police napolitaine est ombrageuse. – L’accuserait-on de conspirer ? s’écria madame de Failly. – M. d’Avonzac est tout à lui et ne l’accuse de rien… mais il est certain qu’on éclaire ses démarches… et que sa présence excite les défiances du gouvernement. – Maxime est un preux de la Table-Ronde ! dit le vicomte du Rocray, qui me parut en ce moment l’homme le plus sage de la terre ; – pour peu qu’on lui tende un piège, il y tombera ! – Quel piège peut-on lui tendre, mon frère ? demanda madame de Failly.
Evidemment tous les membres de cette famille portaient à Maxime une affection fraternelle. Ce fut M. d’Anod qui répondit : – Ma chère fille, les gouvernements sont comme nous ; quand ils se sentent attaqués, ils se défendent de leur mieux… et de même que les hommes passent pour lâches lorsqu’ils ne se défendent pas, de même les gouvernements tombent dans le mépris s’ils ont l’air de reculer devant la révolte… Chacun connaît la foi politique du prince, notre cousin… Le gouvernement de Naples le regarde comme un ennemi… et je crois qu’il y a des gens intéressés à augmenter les terreurs du gouvernement.
Il se tut. Un sentiment de tristesse était maintenant sur tous les visages. La baronne mit la main sur le bras de son mari et dit : – Mon ami, vous avez appris quelque chose… Vous ne voulez pas nous le dire… Si c’est un secret, vous faites bien… – Je ne puis pas avoir de secret pour vous, Victoire, répondit M. d’Anod ; et nos chers enfants ne savent-ils pas toutes nos pensées ?
Disant cela, il se tourna vers madame de Failly et le vicomte du Rocray. Ceux-ci lui prirent les mains avec une égale effusion. – J’hésite, reprit M. d’Anod, parce que je sais combien chacun ici aime notre Maxime. – Vous nous faites trembler, mon ami ! interrompit la baronne ; parlez, je vous en prie ! Je vous dirai donc ce que je sais… ce que m’a appris M. d’Avonzac… lui-même est bien éloigné de tout savoir… La présence du prince Maxime à Naples est une gêne pour l’ambassade française : il y a froideur. Les ministres du roi Ferdinand regardent le prince Maxime comme la vivante incarnation des idées nouvelles ; ils l’observent ; ils ont peur de lui, et pourraient bien lui porter quelqu’une de ces bottes napolitaines que l’escrime loyale regarde comme des coups d’assassin. – Un meurtre !… fit le reste de la famille avec effroi. – Non pas… le meurtre viendrait d’un autre côté… Mais M. d’Avonzac m’a dit : Rappelez à notre ami Maxime que la police de Naples possède le plus beau personnel de conspirateurs qui soit dans l’univers entier.
Je vis que ces dames étaient presque rassurées. Le vicomte du Rocray demanda. – Père, qu’entendez-vous par ces paroles : le meurtre viendrait d’un autre côté ?
– Je m’étais rendu chez M. d’Avonzac, répondit le vicomte d’Anod, parce que les absences de Maxime m’effrayaient et que je voulais réclamer pour lui la protection de l’ambassade… M. d’Avonzac est son parent comme nous ; M. d’Avonzac l’aime comme nous l’aimons : il est prêt à tout faire… Mais il ne peut rien contre le principal ennemi de Maxime.
Je compris que celui-là, dont on ne disait point le nom, peut-être à cause de Marie, était l’ingénieur Agost.
M. d’Anod continuait : – Cet homme est protégé à la fois par le gouvernement français et par le gouvernement napolitain… La croyance personnelle de l’ambassadeur est que cet homme peut tuer. – L’ambassadeur m’a dit : Je veille de mon mieux, mais Maxime se met tous les jours quelque nouvelle affaire sur les bras… Voilà deux jeunes filles qu’il enlève en une semaine !… Que répondre ? Maxime ne m’avait pas chargé de raconter ses secrets à l’ambassadeur ? J’ai répliqué seulement : Ces deux jeunes filles sont sous mon toit, auprès de madame la baronne, ma femme… Ma foi, l’ambassadeur avait bonne envie de savoir. Il a grommelé : Toujours des romans ! toujours des romans !… Puis, s’interrompant brusquement, il m’a dit : Baron, les romans qui s’abritent sous votre toit ne peuvent être que des pages détachées de la Morale en action… J’ai rendez-vous au ministère d’Etat, et je suis obligé de vous quitter. Un dernier mot : Je crois pouvoir vous affirmer que l’homme à qui Maxime a enlevé sa fille s’est abouché avec l’homme à qui le même terrible Maxime a enlevé sa femme…
– Gustave ! m’écriai-je dans mon cœur. Et mon attention redoubla.
– Le premier a de l’or, poursuivait M. d’Anod, rapportant les paroles de l’ambassadeur : le second est jeune, ardent, amoureux… Je crains que le gouvernement n’ait pas même besoin du secours de sa police !
Ma poitrine se serra. Gustave ligué avec Agost !… Cette idée s’empara de moi au point que je cessai pour un moment d’entendre la conversation de la famille d’Anod. Un mot m’éveilla brusquement. Le vieux baron disait : – Il s’appelle, je crois, Gustave.
Je fus immédiatement tout oreilles. Mais tout était dit sur Gustave, et le baron poursuivait : – Vous savez que l’appartement de Maxime a une sortie sur la vico Albanese… Il rentre par là souvent le soir, accompagné de son valet Gennaro… Je n’ai pas confiance en ce Gennaro… On l’a vu parler secrètement à des hommes de sinistre mine qui rôdaient dans le vico Albanese…
Il baissait la voix en parlant ainsi. Je fis un mouvement pour soulever ma tête et mieux écouter. Je ne sais si les deux filles me guettaient. Etiennette s’écria : – La voici éveillée !
Marie était déjà près de moi. Il me répugna de feindre encore. Je pris la main de cette belle petite Marie qui me regardait en souriant, et je la serrai contre mon cœur. Toute la famille m’entourait déjà. Je n’eus pas besoin, en vérité, de jouer la comédie pour paraître interdite. Mon embarras était réel. Il avait plus d’une cause. Madame d’Anod vint à moi la première et m’embrassa.
– Comment vous trouvez-vous, ma chère enfant ? me demanda-t-elle. – Je ne sais… balbutiai-je. – N’ayez pas peur de nous… nous sommes vos amis… Maxime nous a prévenus que votre réveil vous laisserait une grande lassitude.
Madame de Failly vint m’embrasser à son tour. – Regardez-moi comme si j’étais votre sœur aînée, me dit-elle. – Et nous vos petites sœurs ! s’écrièrent à la fois Etiennette et Marie.
Je sentais que mes yeux voulaient se mouiller, car j’étais réellement attendrie. Mais la prunelle vague du vicomte Etienne du Rocray était sur moi. Elle me faisait mal.
Le baron s’approcha et prit place auprès de moi sur le canapé. Il me dit avec un accent de bonté qui ne me parut pas exempt de trouble : – Mademoiselle Suzanne, nous savons votre histoire… Vous avez été éprouvée cruellement… Nous vous aimons pour cela… Ici, vous allez trouver une famille.
Je rendis grâce en termes confus.
– Donnez-moi votre place, mon ami, dit doucement la baronne.
Il me sembla que M. d’Anod mettait un certain empressement à obéir. La baronne s’assit. Les deux jeunes filles prirent des coussins à mes pieds. Le vieux baron emmena le vicomte Etienne. Alors, je pus pleurer. Je pris la main de la baronne et je la portai à mes lèvres. – Madame, lui dis-je parmi mes larmes qui coulaient abondamment, c’en est fini pour moi. Je puis vous parler ainsi, puisque vous savez mon malheur. Que ferais-je désormais dans le monde ? Il n’y a plus pour moi qu’un asile, c’est la maison de Dieu.
– Oh ! fit la jolie Etiennette. Et Marie s’écria : – Ma tante, dis-lui que tu ne veux pas !
Elle me couvrait de ses yeux étincelants. C’était Maxime lui-même qui me regardait.
La baronne eut un bon sourire.
– Je ne peux pas lui dire que je ne veux pas, ma mignonne… Je n’aurai des droits sur elle que quand elle nous aimera. – Je vous aime déjà ! murmurai-je ; – mais ma destinée est accomplie.
Marie se leva. – Mon père ne voudra pas ! me dit-elle résolument.
La baronne lui imposa silence avec sévérité. Moi, je l’attirai sur mon cœur. Elle jeta ses bras autour de mon cou et m’embrassa dix fois de suite. Puis elle se recula toute confuse. Cette bizarre enfant se posait devant moi comme une énigme. Je puis le dire déjà : la tendresse que je sentais naître en moi pour elle ressemblait à une passion.
– Suzanne réfléchira, reprit la baronne avec sa douce voix. Suzanne nous connaîtra… Suzanne verra ensuite si elle veut nous quitter.
Madame de Failly revint avec une écharpe de mousseline qu’elle drapa sur mes épaules demi nues. La soirée se faisait fraîche.
– Voulez-vous que je vous embrasse ? me dit-elle. – De tout mon cœur, madame, répondis-je ; Dieu est bon… je n’espérais pas être ainsi consolée.
Cette pluie de baisers me donnait une émotion heureuse.
– Le seigneur prince ! annonça un domestique italien à la porte qui donnait sur les appartements intérieurs du palais. – Mon père ! s’écria Marie qui s’élança comme une folle.
Je la vis, l’instant d’après, pendu au cou de Maxime.
Madame de Failly était allée prendre le prince par la main. Il venait à moi, entraîné par elle et par Marie. Il était très-changé, – surtout très-soucieux. Je ne fus pas émue comme je l’aurais pensé. Mais je fus gênée. De là vint que je dis : – Monsieur, je vous prie de recevoir mes remercîments pour la gracieuse hospitalité qu’on m’a donnée ici… Je n’en veux point abuser… Mon intention est de retourner en France sur-le-champ ; j’y ai des intérêts que mon absence peut mettre en danger. – Vous ferez ce que vous voudrez, Suzanne, me dit-il avec fatigue et en touchant ma main de ses lèvres ; dès que votre santé le permet, vous êtes libre.
Je m’étais attendue à une résistance de sa part. L’indifférence qu’il me montrait me fit plaisir.
Ma belle Marie, dont je commençais seulement à entrevoir le caractère étrange, lâcha sa main, qu’elle tenait. Elle vint mettre sa tête contre mon épaule. – M’emmèneras-tu ? murmura-t-elle à mon oreille.
Je la regardai, bien surprise. Ses beaux yeux grands d’un bleu sombre étaient humides. – Oh ! me dit-elle tout bas, voilà quinze jours que je suis auprès de toi… Tu as été bien malade… J’ai passé trois nuits de suite à ton chevet… Je te regardais : Il me semblait que je t’avais vue quand j’étais toute petite. Et d’ailleurs, s’interrompit-elle brusquement, ma mère m’a dit de te bien aimer !
Sa mère ? Notez que ma tête était bien faible et que la moindre secousse brouillait ma pauvre pensée comme une eau trouble. Sa mère ! Marie-Caroline Renaud ! la somnambule, morte depuis 1828. Je me retournai. On me parlait. Le vicomte Etienne du Rocray m’offrait la main pour gagner la salle à manger. Je dis, sans trop savoir que je pensais, tout haut : – Y a-t-il donc quinze jours que je suis dans cette maison ? – Il y a aujourd’hui trois semaines, mademoiselle Suzanne, me répondit le pâle jeune homme de sa voix douce et timide comme celle d’une femme. Je pris sa main qu’il m’offrait.
Comme nous traversions une galerie, moins éclairée que le salon, je sentis que cette main serrait la mienne en tremblant. Il se pencha en même temps vers moi, et sa voix toute haletante me dit à l’oreille ; – Mademoiselle Suzanne… Dans deux ans, j’aurai trente ans… et je serai fou… Sans cela, je vous dirais que je vous aime !
· · ·
Il était nuit depuis plusieurs heures. Le souper avait été triste, quoique tout le monde eût essayé d’y mettre de la gaîté. Maxime s’était retiré de bonne heure, en me disant qu’il avait à me parler le lendemain matin. Après le souper, le vicomte Etienne avait chanté en s’accompagnant lui-même au piano. Cet homme était le plus grand artiste qu’il m’ait été donné d’entendre. Sous ses doigts, le piano avait ces vibrations déchirantes que Chopin arrachait aux cordes de métal en leur donnant sa vie et son âme.
Tout le monde vînt m’embrasser. Ma belle petite Marie me dit dans son baiser plus long : – Comme il chante bien, n’est-ce pas ? Puis elle me fit un petit signe de tête mystérieux que je ne compris point.
L’instant d’après, j’étais seule dans une chambre princière, tout entourée de délicieuses peintures. Avant de me coucher, je vis qu’elle formait un des angles du palais. Elle avait deux fenêtres sur cette ruelle que M. le baron d’Anod avait appelée Albanese.
On marchait à chaque instant et l’on parlait bas dans cette ruelle. Dans le jardin on marchait aussi. Je ne pouvais dormir. Je me levai, pieds nus. J’allai d’abord à une des fenêtres qui donnaient sur la ruelle. Je vis des hommes qui venaient, deux par deux, trois par trois, tous drapés dans des manteaux qui me cachaient leurs visages. Le réverbère qui était à l’angle les éclairait. La plupart, avant de s’engager dans la ruelle, jetaient des regards effrayés autour d’eux. Ils disparaissaient pour moi juste sous ma croisée. Les carreaux arrêtaient mon front et lui empêchaient de voir ce qu’ils devenaient. Ma curiosité n’y tint pas. J’ouvris tout doucement ma fenêtre et je me penchai en avant, sans bruit. J’étais dans l’ombre. La lune éclairait du côté du jardin. Je vis, précisément au dessous de moi, un homme, enveloppé comme les autres, dans un grand manteau sombre. Il faisait sentinelle. Ceux qui arrivaient lui disaient un mot à l’oreille et disparaissaient comme des ombres dans le mur du palais. Que voulait dire tout cela ?
Je tressaillis comme un coupable pris sur le fait, parce qu’on venait de parler dans la chambre derrière moi. On avait dit : – Suzanne ! Je n’osais pas me retourner. La voix reprit, une douce voix d’enfant : – Tu ne dors donc pas, Suzanne ?
C’était ma petite Marie qui prenait déjà ma main froide et qui la mettait sur ses lèvres.
– Recouche-toi, me dit-elle, je t’en prie, recouche-toi… te voilà qui trembles… Il ne faut pas avoir froid, la nuit, dans ce pays… Recouche-toi, Suzanne, si tu as envie de savoir, je te dirai tout.
– Prenez garde de faire du bruit ! m’écriai-je. – Oh ! que j’aime ta voix, Suzanne : me dit-elle ; – mais pourquoi me parler ainsi ? Est-ce que tu ne m’aimes pas ?
Elle venait de fermer la fenêtre avec une adresse de fée. Moi qui prêtais l’oreille, je n’avais rien entendu.
– Pourquoi ne vous aimerais-je pas, Marie ?… demandai-je. – Parce que tu dis vous… Mais, répète mon nom, je t’en prie, Suzanne… Il est plus doux, quand c’est toi qui le dis ! – Vous n’êtes plus une enfant, Marie, répondis-je, pour qu’on vous tutoie sans vous connaître… – Alors, tu ne veux pas que je te tutoie, moi, Suzanne ?
Elle était revenue près de moi. Elle me regardait avec une sorte d’anxiété.
– Ecoute, Marie, lui dis-je comme malgré moi, je ne sais pas pourquoi je t’aime tant !…
La joie la fit bondir. Elle monta sur mon lit d’un saut, et s’étendit dans la ruelle.
– Tu vois bien ! tu vois bien ! s’écria-t-elle, tu m’aimes, Suzanne !… c’est que ma mère le veut !
Je repris en baissant la voix : – Voici deux fois que tu me parles de ta mère, Marie… l’aimes-tu bien ? – Plus que toi ! répliqua-t-elle en séparant mes cheveux pour me baiser le haut du front. – Où est-elle ? – Avec Dieu.
Elle souriait en disant cela. Ma figure dut peindre la surprise, car elle ajouta :
– Voudrais-tu que je pleure ?… parce qu’elle est morte ?… Je pleurerais bien si je ne savais pas que, pour la rejoindre, il ne faut que mourir.
Ces étranges paroles n’étaient pas faites pour diminuer mon étonnement.
– Non, non, reprit-elle en secouant les belles boucles de sa chevelure ; je pleure quand mon père Maxime est triste… – Ton père Maxime ? répétai-je ; – as-tu donc un autre père ? – Trois autres, me répondit elle ; – mon père Rodolphe, mon père Agost et mon père Rondel.
Ce que j’éprouvais, c’était de la stupéfaction. – Et les aimes-tu, ceux-là, Marie ? demandai-je.
Elle se recula de moi, jusqu’à appuyer sa tête charmante contre la mousseline de mes rideaux.
– Ils ont été bien bons pour moi, répondit-elle après un silence ; mais ils détestent mon père Maxime… Et ma mère détourne la tête quand je lui parle d’eux. – Tu vois donc ta mère ?… m’écriai-je.
Elle me regarda d’un air étonné à son tour et me répondit :
– Puisque je ne pleure pas quand je parle d’elle…
Bien des énigmes vivantes s’étaient posées devant moi dans le cours de mon existence, mais cette délicieuse enfant était assurément la plus bizarre de toutes.
– Dès que je l’ai vu, reprit-elle, mon père Maxime, j’ai eu envie de me sauver pour aller avec lui… Un soir, en passant sous les balcons de mon père Agost, il me fit un signe. Je compris bien qu’il m’appelait. Dès que la nuit fut venue, je m’échappai par la petite porte du jardin… Mais je n’avais pas pensé à une chose : j’ignorais la demeure de mon père Maxime… Je me mis à courir par les rues, toute seule ; je n’avais pas peur… Quand je fus fatiguée, je m’assis sur un seuil et je m’endormis… C’est là que mon père Maxime m’a trouvée : j’avais pris pour oreiller la pierre qui était à la porte de sa maison.
Je me demandais, depuis le matin, comment Maxime avait réussi à l’enlever, gardée qu’elle était avec tant de soin.
– As-tu entendu, s’interrompit-elle, – comme mon oncle Etienne chante bien ? Et avant que j’eusse le temps de répondre : – Il est là… reprit-elle en souriant avec mélancolie ; – sous ta fenêtre… dans le jardin – Dans le jardin ! répétai-je, – à cette heure de la nuit ! – C’est son heure… Il y vient toutes les nuits… Il n’a jamais sommeil.
Je gardai le silence. Je ne savais en vérité comment poursuivre ce singulier entretien. Je devinais bien que ces gens qu’elle appelait ses trois pères l’avaient séquestrée, et qu’elle ignorait tout des choses de ce monde, même ce que les moins avancées des fillettes de son âge n’ignorent jamais. Ce que je cherchais en vain à comprendre, c’est l’intérêt que Brodard-Peyrusse, Agost et Rondel avaient eu à s’emparer d’elle d’abord, ensuite à l’isoler, comme il était évident pour moi qu’ils l’avaient fait. Elle mit sa tête auprès de la mienne sur l’oreiller, et d’un accent plein de caresses : – Il était bien inquiet, va, quand tu étais si malade… Il allait toujours après le médecin… Mais quand mon père Maxime rentrait, il prenait les fioles du médecin et il les jetait dans la ruelle par la fenêtre… Ensuite il se mettait devant toi et il te regardait fixement… Alors, tu respirais plus à l’aise… Et puis il passait ses deux mains, tour à tour, le long de ton corps, depuis la tête jusqu’au creux de l’estomac… Quelquefois, il laissait une de ses mains sur ton front… Mais je ne pouvais pas rester, parce que la tête me tournait… J’avais mal.
En parlant, elle avait imité, avec ses mains étendues, les passes magnétiques.
– Où avais-tu mal, Marie ? demandai-je. Elle me montra la base de sa poitrine.
– Là !… me dit-elle, et je voyais ma mère. – Comment la voyais-tu, la mère ? – Toujours couchée toute raide dans une cave… les yeux fixes… la figure pâle… – Sais-tu comme elle s’appelait ? – Non… mais tu me le diras. – Moi ! m’écriai-je. – Je sais que tu le sais !
Son doigt impérieux menaçait ma bouche pour m’empêcher de nier. Il y avait quelque chose de si extraordinaire en cette charmante créature, que l’idée de la folie m’était déjà venue. Mais je l’avais repoussée, riant et me disant : – A force de voir des fous, on en rêve !…
– Moi, poursuivit-elle avec calme, je suis condamnée par mon père. – Par le prince Maxime ?… – Etiennette me l’a dit, un jour qu’elle avait la face toute pâle et les yeux sanglants… Je suis condamnée, mon père est condamné… Sa grand’mère était une du Rocray : nous avons ce sang-là dans les veines !
Je ne puis dire l’impression que j’éprouvais à sentir contre ma joue l’haleine de cette pauvre enfant, qui parlait, avec le calme insouciant de l’ignorance, de ces horribles fatalités.
Je voulus changer la conversation.
– Tu m’avais promis de me dire un grand secret… murmurai-je. – Quel secret ?… – Ces gens qui étaient tout à l’heure dans la rue ? – Ils n’y sont plus. – Où sont-ils ? – Dans la stufa.
Ce mot désigne deux choses bien distinctes en Italie. C’est une serre. – Et c’est aussi, dans les palais qui ont un caractère et une histoire, l’ancienne salle de bains : l’étuve. Je demandai à Marie où était située cette stufa.
– Ici, au-dessous de nous, me répondit-elle. C’est une grande salle de marbre avec des colonnes… Mon père Maxime met dedans ses conspirateurs.
Elle ajouta, sans virgule ni point, selon sa méthode ordinaire – Sais-tu ce que c’est que des conspirateurs ? – Et toi, Marie ? – Moi, je ne le sais pas.
J’eus involontairement souvenir de ce temps où je demandais, moi aussi, au bon père Antoine, ce que c’était qu’un conspirateur, et je fus tentée de répondre comme Antoine m’avait répondu. Mais les définitions railleuses du vieux cocher auraient été de l’hébreu pour Marie. Elle prenait tout au sérieux. Je lui dis : – Les conspirateurs sont des gens qui se réunissent pour braver de grands dangers. – Il y a donc des gens qui recherchent le danger ? me demanda-t-elle.
Ma définition était absurde ; sa question était logique.
– Oui, répondis-je, parce qu’il y a, au bout du danger, de grands avantages.
– Alors, murmura-t-elle, mon père Maxime court un danger. – Oui, certes, répondis-je.
Elle baissa les yeux. Ce fut prompt comme l’éclair.
– Tant pis pour ceux qui voudront faire du mal à mon père Maxime ! s’écria-t-elle ; je suis bien sûre qu’il sera le plus fort ! – Dieu le veuille, Marie !
Il n’en fut que cela. Elle était rassurée. Je lui demandai : – Qui t’a dit que ces gens étaient des conspirateurs ? – C’est Gennaro, le valet de chambre de mon père, me répondit-elle sans hésiter.
– Ah !… fis-je, et il conspire aussi ? – Je t’en réponds !… Tu viens de le voir tout à l’heure sous ta fenêtre… en bas… contre la porte basse, la porte de la stufa. – Et ce Gennaro est l’homme qui reçoit les autres ? – Juste ! – Et comment t’a-t-il parlé de la conspiration ?
Marie rougit. Puis elle dit en hésitant un peu : – Crois-tu que mon père Agost n’a pas envie de me revoir ?… Gennaro m’a demandé si je voulais revenir près de lui. – Ah ! fis-je, ce Gennaro fait aussi les affaires de M. Agost !
Elle eut une charmante petite moue. Je l’ennuyais. Elle ne voyait jamais plus loin que la chose dite. Son père Agost voulait la revoir : c’était bien simple.
– Va ! reprit-elle, ils ont de beaux fusils tout neufs… et des baïonnettes… et de la poudre !
Encore un volcan sur lequel je dormais ! Et ce n’était pas au pauvre tyran Brunet que l’on s’attaquait ici ! On s’attaquait au gouvernement des Deux-Siciles, toujours prêt, toujours inquiet, toujours armé.
– Est-ce encore Gennaro qui t’a dit cela, Marie ? demandai-je. – Oh ! non, me répondit-elle, c’est moi qui l’ai vu. Puis, comme si elle m’eût proposé une charmante partie de plaisir : – Veux-tu voir aussi, toi, Suzanne ? – Voir quoi ?… les armes ? – Tout voir ! s’écria-t-elle en battant des mains ; moi qui n’y songeais pas !… Cela va bien te divertir !… voir les conspirateurs et les fusils ! et mon père Maxime qui est là comme un roi !
Il n’était plus question de sommeil. Elle était éveillée et alerte.
– Mais, dis-je, – si on allait nous surprendre ! – Puisque je te dis que j’y vais toutes les nuits… Il y a un chemin… je l’ai trouvé toute seule, une fois que je voulais descendre au jardin pour écouter ce que disait mon oncle Etienne, quand il se croit tout seul sous tes fenêtres… Au lieu d’arriver au jardin, j’arrivai dans la galerie supérieure de la stufa… et personne ne m’a jamais vue, va… Habille-toi, Suzanne !
Je sautai hors de mon lit et je passai une robe. Dès que je fus prête, Marie me prit par la main. Il n’y avait en elle aucune frayeur, aucune émotion. Elle était comme s’il se fût agi d’aller au bal. Nous sortîmes par une porte qui était à droite de mon lit et qui fermait de mon côté. Elle donnait dans le corridor qui correspondait avec les appartements de Maxime. Nous traversâmes le corridor, puis l’enfant poussa ma porte. Elle m’entraîna. Je l’entendis rire, parce qu’elle croyait que j’avais peur.
– Voici l’escalier, dit-elle au bout de quelques pas ; tiens-toi bien, il est rapide.
Je trouvai en tâtonnant la première marche. Ma main, qui cherchait un appui, rencontra la muraille polie et froide. Nous descendîmes une douzaine de marches, et nous commençâmes à ouïr des voix qui montaient. En même temps, une odeur de cigare vint me prendre à la gorge. Une lueur frappa la paroi, qui était de marbre. C’était une chambre très-petite, éclairée par une vague lumière qui entrait par une porte demi-ouverte. Au delà de cette porte, il y avait une grande clarté. Nous traversâmes la chambre qui aboutissait à une sorte de galerie ouverte, donnant sur une salle vaste qui semblait une copie agrandie de certains thermes de Pompeï. La galerie avait une balustrade de marbre. On pouvait voir au travers sans être vu. Marie était le public de ce théâtre. Elle avait apporté là un tabouret. Seulement, elle ignorait à peu près complètement la langue de Pétrarque. Elle ne se divertissait que par les oreilles et les yeux. Elle m’avoua elle-même que ce qui l’attirait, c’étaient les gestes désordonnés de tant d’hommes en colère.
– Regarde-moi cela ! me dit-elle avec triomphe.
Il y avait trois groupes de lumières : deux dans la salle, un sur l’estrade, tendue de noir et parfaitement dans le style des représentations dramatiques. Entre ces groupes lumineux, cinquante à soixante manteaux laissaient passer chacun un bras qui gesticulait et une cigarette allumée.
– Tiens ! tiens ! fit Marie ; ce n’est pas mon père Maxime qui est sur l’estrade !
Je n’avais pas encore porté mes regards sur l’estrade. Les derniers mots de Marie tournèrent mes yeux de ce côté. Je chancelai si fort que Marie fut obligée de m’entourer de ses bras. Un cri s’étouffa dans ma gorge. Marie avait sa main sur ma bouche et me disait : – Tais-toi ! tais-toi !…
Etait-ce un rêve, cependant ? Il n’y avait qu’un homme sur l’estrade : un homme pâle et triste, dont les yeux creux brûlaient la fièvre. Cet homme, – je le reconnaissais bien et je n’étais pas folle : – cet homme était Gustave !…
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