Chapitre 2 Bataille.
Il était huit heures du matin, et le soleil se jouait dans mes rideaux.
A peine étais-je levée et habillée que le prince se fit annoncer. Il tenait par la main sa belle petite Marie. Je ne sais ce qu’il lui avait dit pour bannir ses craintes, mais il n’y avait dans les yeux de l’enfant qu’insouciance et joie.
On voyait bien que Maxime n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Il était beaucoup plus défait que la veille. Il vint me baiser la main, tandis que Marie se jetait à mon cou.
– Elle m’a dit que vous l’aimiez, Suzanne, murmura-t-il ; tant mieux !… Elle a grand besoin d’être aimée !…
Il la regardait d’un air attendri. Quand elle eut fini de m’embrasser, il s’assit et l’attira dans ses bras. Puis il l’éloigna de lui pour la contempler longuement. Puis encore, il la baisa et lui dit : – Va jouer avec Etiennette. – Tu veux m’éloigner ! fit-elle – Pourquoi t’éloignerais-je ? – Pour aller te battre sans me dire adieu.
Il tressaillit et nous regarda tour à tour avec inquiétude. Il vit dans mes yeux que j’allais lui donner le mot de cette énigme.
– Marie, dit-il, je te promets d’aller t’embrasser avant de partir.
Elle bondit sur ses genoux, lui prit un baiser rapide et s’enfuit en courant. Maxime la suivait d’un douloureux regard.
– Je ne savais pas, dit-il, qu’il y avait là tant de bonheur !
Il sanglotait. Toute la vigueur de cette âme se fondait au feu de ce grand amour inconnu.
– Si vous l’aviez su, prince, lui dis-je, vous n’auriez pas donné votre vie, qui est son seul bien à elle, comme si c’était un enjeu frivole…
Il releva les yeux sur moi. – Saviez-vous, me demanda-t-il, que ma grand’mère Champmas était une du Rocray ? – Oui, prince. – Qui vous l’a dit ? – Marie.
Je lui racontai en quelques mots ce qui s’était passé la nuit précédente.
– Pauvre enfant ! pauvre enfant ! pensa-t-il tout haut.
Le nom de Gustave était sur mes lèvres, depuis que Marie était partie, mais je n’osais pas le prononcer. – Et vous allez, dis-je, cherchant une transition pour arriver à Gustave, – vous allez commencer la lutte aujourd’hui même ?
Il ne me répondit point. Je voyais qu’il se recueillait. Tout à coup, il secoua la tête vivement comme pour chasser une obsédante préoccupation. Ce fut avec une sorte de calme qu’il commença : – J’ai peu de temps à moi, Suzanne, mais j’espère que cela nous suffira, car chacun de nous sait d’avance beaucoup de choses que nous aurions dû mutuellement nous révéler. Ceci abrégera l’entretien. Ne parlons pas de mon entreprise politique : je ne vous en aurais pas même dit là-dessus autant que vous en savez. Ne parlons pas de ma fille : tout est dit, puisque vous l’aimez. Parlons de vous et de moi, – de vous, d’abord. Je vous ai mise dans une famille qui est la mienne. Vous y resterez tant que vous voudrez. Le mieux pour vous serait d’y rester toujours…
– Prince, l’interrompis-je, c’est du fond du cœur que je vous remercie de vos bontés… Mais, par grâce, ayez pitié de moi ! ne me laissez pas ignorer comment il se fait que j’aie vu Gustave parmi vos amis… Après la scène violente…
Il m’interrompit à son tour et me dit avec ce sourire sérieux qui faisait sa physionomie si belle : – Il y a eu entre M. Gustave Lodin et moi, des scènes plus violentes encore. – Et malgré cela ?… – A cause de cela, M. Gustave Lodin est mon ami. Votre ami ! m’écriai-je. – Pourquoi non ?… C’est un cœur honnête et bon… C’est une intelligence distinguée… Les hommes sont heureux, parfois, Suzanne, de trouver sur leur route quelque montagne à soulever… à supposer même que ce travail désordonné doive être inutile, l’homme s’y attelle avec une instinctive ardeur… Il est de ces cas où le plus pressé est de se sauver de soi-même… Quand M. Gustave Lodin m’a proposé son concours, ma première pensée a été de le repousser, car je songeais à vous, Suzanne… Mais j’ai réfléchi ; j’ai eu compassion, j’ai accepté. – Mais comment Gustave a-t-il pu vous offrir son concours ? – Ce serait long à raconter en détail… Les jours qui suivirent la catastrophe, j’appris que M. Lodin, mécontent du rôle que je m’étais attribué dans le dénouement de cette douloureuse aventure, me cherchait pour m’en punir. Je l’évitai autant que je le pus ; sans les intérêts que vous savez, je crois que j’aurais volontiers quitté Naples… Mais cela était impossible… M. Gustave Lodin me joignit un soir sous le péristyle du théâtre Saint-Charles, et là, devant cinquante personnes, il me fit subir le dernier des outrages.
Je ne pus retenir un geste de surprise. Ma surprise venait surtout de la froideur de Maxime.
– Par le dernier des outrages, poursuivit-il, j’entends un soufflet. – Un soufflet ! répétai-je ; à vous ! – Ces choses me semblent si petites à l’heure qu’il est, Suzanne, prononça doucement le prince, que je les mentionne seulement pour l’amour de vous… Un duel était nécessaire. Il eut lieu. M. Lodin étant l’offenseur je dus choisir les armes… Vous m’aviez dit, Suzanne, dans le récit que vous me fîtes de votre enlèvement, que M. Lodin ne savait pas bien se servir de l’épée : je choisis le pistolet. M. Lodin tira sur moi à quinze pas. Il avait de la colère. Il me manqua. Je fis semblant de le viser, car il n’eût point accepté de grâce. On rechargea les armes. Il me manqua trois fois, et trois fois je m’amusai à percer un pauvre peuplier qui était à trente pas derrière lui… Après le troisième feu, un de ses témoins lui parla à l’oreille. Je le vis s’élancer vers le peuplier où il trouva mes trois balles, logées à un demi-pouce l’une de l’autre… J’eus regret de cet enfantillage, mais il était trop tard… M. Gustave Lodin revint à moi. Il écumait la rage. – Pourquoi m’épargnes-tu ? me demanda-t-il en employant le tutoiement des gens ivres. Je lui répondis : – Parce que Suzanne vous aime et que Suzanne est la sœur de mon choix. Il laissa tomber son pistolet. Il saisit ma main. Il voulut la baiser, mais il n’eut pas le temps, et s’affaissa sur lui-même comme si la foudre l’eût frappé… Que faites-vous, Suzanne ?
Le savais-je ?… J’avais pris sa main, moi aussi, sa noble main, et je la pressais contre mes lèvres en murmurant : – Merci ! merci ! Que Dieu vous récompense !
– M. Gustave Lodin, reprit Maxime, vint me voir le lendemain… Nous parlâmes de vous, Suzanne… Je lui dis que l’avenir n’était pas fermé pour vous deux… Il m’annonça son intention de partir pour Posen, où, disait-il, une insurrection nationale se préparait. Je lui dis, et j’eus tort peut-être : L’Italie aussi va tenter de secouer ses chaînes… Il fut à nous… Maintenant, Suzanne, vous souvenez-vous que vous m’avez promis de me raconter ce que vous saviez de l’histoire de Marie-Caroline Renaud ? – Je suis prête, répondis-je, à remplir ma promesse.
Le rouge avait monté aux joues du prince. Cependant, il dit avec une sorte de joie :
– Vous vous en souvenez. Puis, il ajouta : – Vous alliez mourir, l’autre jour ; je le craignais… vous emportiez avec vous un secret qui était peut-être ma vengeance, peut-être aussi le salut de cette pauvre femme, votre plus chère amie, Eugénie Mutel. Ce secret, vous me l’aviez promis… Déjà, auparavant, dans le seul but de vous soulager de vos douleurs physiques et morales, j’avais usé de cet étrange pouvoir, de cette puissance magnétique que j’ai sur vous, pour vous procurer le sommeil. Ce sommeil, j’osai l’interroger. Alors vous me dites tout, Suzanne, tout ce que je voulais savoir, et vous me dites encore autre chose… Il y a en vous des secrets terribles qui peuvent donner la mort comme le plus violent des poisons. – Au nom de tout ce qui vous est cher en ce monde, Suzanne, ne vous laissez jamais magnétiser !
– Et si d’autres faisaient comme vous !… murmurai-je.
Maxime baissa la tête. – Me pardonnez-vous ? murmura-t-il. – Du fond du cœur, répondis-je. – Merci, Suzanne !… je le connais, le fond de ce cœur… celui que vous aimez est heureux, malgré sa misère… L’avenir appartient à Dieu… Merci, Suzanne ; j’ai vu votre âme face à face ; elle est belle comme votre visage ! J’espère que vous ne vous étonnerez plus désormais de ma conduite envers M. Gustave Lodin… – Quand vous l’avez épargné, balbutiai-je, vous m’aviez interrogée ?
Il approcha de ses lèvres ma main qu’il tenait dans les siennes.
– Et vous parlez de pardon ! m’écriai-je les larmes aux yeux. – Baisez ma joue, Suzanne, me dit-il avec ce beau sourire des résignés, – l’outrage sera guéri.
Je lui mis mes deux bras autour du cou, et ma bouche effleura la place qu’il désignait de son doigt tremblant. Il me pressa un instant contre son cœur et je l’entendis balbutier : – Suzanne ! ma petite sœur ! Suzanne ! ma fille chérie ! je vous aime presque autant que Marie, mon enfant adorée !…
C’était bien ainsi que je voulais être aimée de lui. Mon cœur débordait de joie.
Onze heures sonnèrent à la pendule.
– Le temps passe ! fit Maxime avec tristesse, il me reste tant de choses à vous dire, Suzanne !… Le pacte est fait entre nous, n’est-ce pas ? et vous m’obéirez ? – Oui, répondis je, je vous obéirai comme si vous étiez mon père ou mon maître. – Ecoutez-moi donc attentivement, Suzanne… Nous allons nous séparer pour un espace de temps que je ne puis préciser… – Vous quittez Naples ? m’écriai-je avec étonnement. – Non pas moi, mais vous. – Et quand donc ? – Aujourd’hui même… Pensez-vous donc que je veuille exposer la famille du Rocray et ma petite Marie aux chances d’une entreprise que la sagesse humaine doit juger folle et impossible ?… Je crois au triomphe, parce que je sais quelle brèche étroite suffit au passage d’une révolution… Mais je ne veux risquer que ma vie… – M. et madame d’Anod sont prévenus ? demandai-je. – Ils ont laissé dès longtemps le jour de leur départ à ma disposition… Leurs préparatifs sont faits. – Et nous allons ?… – A Paris… Avez-vous deviné, Suzanne, à quoi je faisais allusion quand je vous ai dit, tout à l’heure : il y a en vous des secrets qui peuvent tuer comme le poison le plus mortel ? – Oui, répliquai-je, vous faisiez allusion au drame de la famille du Rocray. – Songez, prononça lentement Maxime, que vous êtes au sein de cette famille même sur laquelle pèse une sombre menace… – Je puis la quitter, l’interrompis-je. – Et Marie ?… Serai-je tranquille si Marie est séparée de vous ? – Alors, que faire ? – Vous tenir sur vos gardes… vous faire de Marie elle-même une sentinelle attentive… et ne jamais dormir que dans votre chambre prudemment fermée…
– Père ! cria la douce voix de Marie dans le jardin, sous ma fenêtre, on t’attend pour déjeuner !
– Déjà ! fit Maxime ; après le repas, Suzanne, je tâcherai de vous parler encore… Mais, dès à présent, souvenez-vous bien de ceci : ne déclarez la guerre à madame la baronne d’Avray qu’à la dernière extrémité…
– Père ! père ! appela Marie dans le jardin.
Maxime m’offrit son bras en me disant : – Cette après-dînée, nous aurons encore une heure…
Mais les événements n’étaient pas plus à ses ordres qu’aux miens. Quand nous arrivâmes dans la salle à manger, toute la famille y était déjà réunie. Ces dames vinrent m’embrasser comme si j’eusse été de la famille. Le vieux baron d’Anod, dont l’aspect me parut au grand jour encore plus majestueux et plus doux, m’offrit la main pour me conduire à ma place. J’étais entre le vicomte Etienne et sa sœur. La baronne et son mari, à qui leurs cheveux tout blancs et je ne sais quelle parfaite entente de pensées donnaient une vague et mutuelle ressemblance, se trouvaient placés l’un auprès de l’autre, vis-à-vis de moi. Maxime était entre les deux jeunes filles.
– Vous voilà, Dieu merci, tout à fait rétablie, mademoiselle Suzanne, me dit M. d’Anod au travers de la table.
Comme je le remerciais de l’intérêt qu’il voulait bien me porter, madame de Failly me poussa du coude et me dit tout bas : – Pour une convalescente, nous avons fait des imprudences, cette nuit !
Je regardai aussitôt Marie. Marie était en contemplation devant son père, qui mangeait je ne sais quoi du bout des dents. Le vicomte Etienne ne parlait pas, mais j’entendais sa respiration agitée. Plusieurs fois il se pencha vers moi comme s’il eût voulu me dire quelque chose à l’oreille, mais il resta muet.
– Avez-vous bien joué, enfants ? demanda Maxime.
Etiennette se pinça les lèvres. Marie caressait entre ses mains la main de son père. Maxime reprit brusquement : – C’est la dernière fois que vous jouerez dans ce jardin-là.
Le bruit des fourchettes cessa comme par enchantement. Toutes les bouches restèrent béantes.
– Eh bien ! dit Maxime en essayant de sourire, – est-ce que vous êtes fâchés de revoir la France ?
Je sentais sur moi, à droite et à gauche, les regards de madame de Failly et de son frère.
Le baron d’Anod dit aux domestiques qui servaient : – Allez déjeuner, mes amis.
Quand ils eurent quitté la salle à manger : – Qu’y a-t-il donc, mon cousin ? demanda la baronne.
Maxime prenait dans sa poche une poignée de papiers, parmi lesquels il semblait faire son choix.
– Avez-vous su, cousin, reprit M. d’Anod, que M. le marquis d’Avonzac a envoyé trois ordonnances au Palais, ce matin, pour vous demander une entrevue ? – Je l’ai su, mon cousin, répondit Maxime. – La troisième fois, il y avait une lettre. – La voici, dit le prince.
En même temps il alluma une bougie-allumette de son briquet de fumeur, et mit le feu au papier qu’il tenait à la main.
– Je ne veux pas compromettre le cher cousin d’Avonzac, dit-il en souriant ; un ambassadeur ! Ce serait presqu’un cas de guerre !… Baron, reprit-il en remettant une large feuille à Marie qui se leva aussitôt pour la porter, voici vos passeports… J’en use avec vous comme je le ferais avec mon père.
Je vis toutes les figures s’allonger et pâlir. – C’est donc prochain ?… murmura la baronne. – Il faut que dans deux heures, répondit Maxime, vous soyez à bord du paquebot, qui doit partir à la marée. – Comment ! aujourd’hui ! s’écria-t-on de toutes parts. – Mon cousin, dit gravement Etienne à Maxime, du chef de la maison d’Anjou à laquelle vous appartenez deux fois par les Champmas-d’Ailly et par les Courtenay-Bourbon-Vaudoncourt, vous avez des droits incontestables au trône de Naples… Je regrette que mes engagements personnels avec la branche de Bourbon ne me permettent pas de soutenir votre cause les armes à la main.
Maxime s’inclina. Le vicomte Etienne ajouta, pour moi seulement : – Il est heureux, celui qui peut dire à la femme aimée : Sois reine !
Personne ne fit au prince la moindre représentation.
– Emmenez Marie, dit-il ; j’ai encore à parler à Suzanne.
Comme il achevait, une longue et sourde rumeur se fit entendre au dehors. Puis, trois feux de peloton, dans l’intervalle desquels on pouvait saisir des détonations isolées, arrivèrent de la ville haute.
Maxime me repoussa et devint livide. Il arracha sa montre de son gousset. – Trahison ! murmura-t-il ; il s’en faut de deux heures !…
La sombre figure de Gennaro parut à la porte. – Où se bat-on ? demanda le prince d’une voix étranglée. – A la porte de Capoue, répondit le valet, au Monte-Oliveto et dans la rue des Tribunaux. – Mon cheval ! cria le prince.
Une décharge plus voisine fit trembler les vitres du palais. Maxime passa au travers de toutes les femmes qui cherchaient à l’arrêter et qui pleuraient. Ce fut à moi seule qu’il dit adieu. Nous nous précipitâmes aux fenêtres. Nous le vîmes se mettre en selle d’un bond et franchir le portail au galop.
· · ·
Nous étions encore rassemblés au salon, lorsqu’un envoyé de M. le marquis d’Avonzac vint nous donner avis de partir sur-le-champ. C’était un message verbal. Aux questions de M. d’Anod, l’envoyé ne sut répondre autre chose que ceci : – Dans une heure, il sera peut-être trop tard !
Tout était prêt : une partie des bagages était déjà en route pour le port. Le prince avait fait retenir d’avance la cabine. Le palais appartenait au prince, les domestiques aussi. Nous n’avions qu’à monter en voiture. M. d’Anod donna le signal du départ.
Le portail du palais s’ouvrait sur la Strada di Chiaja. Dans toute la longueur de cette rue, les boutiques étaient fermées. On n’y voyait pas une âme, sauf quelques petits postes, composés de quatre gardes-suisses et d’un caporal, qui stationnaient aux embouchures de toutes les ruelles. A cent pas du palais, nous croisâmes une patrouille de cavallegieri qui chevauchaient le pistolet au poing. Toutes les fenêtres des maisons étaient closes. L’officier qui commandait les chevau-légers vint mettre lui-même la tête à la portière des deux voitures.
Nul mouvement dans le port, au milieu duquel le Mongibello tout seul faisait un peu de bruit et de fumée. Nous ne trouvâmes personne pour prendre nos bagages. L’innombrable et officieuse armée des facchini était ailleurs. Il fallut que les gens du paquebot vinssent eux-mêmes pour embarquer les quelques malles que nous emportions avec nous. Il était environ trois heures et demie quand nous montâmes à bord. Le bon de l’eau était à quatre heures. On chauffait.
Je regardais les hautes murailles du Castello-Nuovo. Je voyais sur les remparts des officiers qui examinaient la ville avec leurs longues-vues. Presque toutes les lunettes étaient braquées sur la portion orientale de Naples. C’est la vieille ville : la ville populaire. Le capitaine du Mongibello, qui était un Anglais, se promenait à petits pas devant la roue du gouvernail, le chapeau derrière les oreilles et les mains croisées sur les reins. Il nous avait regardés sans nous saluer, comme c’est la coutume des gentlemen. Il tenait une longue-vue sous son aisselle. Je vis tout à coup le vicomte Etienne s’affaisser dans les bras de M. d’Anod. Il avait les yeux blancs et ses jambes tremblaient. La baronne, dont le visage exprimait un mortel chagrin, fit signe aux deux jeunes filles, qui la suivirent dans la cabine. Il ne restait que madame de Failly et moi. Madame de Failly me dit : – Donnez-moi le bras, je vous prie, Suzanne. Elle chancelait. Je la conduisis jusqu’au banc où elle s’assit. Le vicomte Etienne était tout près de nous. Je voyais la sueur qui baignait abondamment son front pâle. Le vieux baron le pressait contre son cœur avec la tendresse caressante d’une mère.
– Voyez, me dit madame de Failly, – comme ils s’aiment !… Quand Etienne souffre… et il souffre souvent, – il ne veut pas d’autres soins que ceux du père.
Elle envoya un signe de tête ému et reconnaissant au vieillard, qui aidait le vicomte à s’asseoir. Je contemplais ce tableau. C’était assez remarquable pour me faire oublier un instant mes préoccupations. Quand les yeux du pauvre malade se portèrent sur son beau-père, il eut une larme. – Merci, père, lui dit-il tout bas. Et il serra sa main contre son cœur.
Quand ces gens se caressaient, il y avait toujours en moi quelque chose qui ressemblait à de l’angoisse. Et pourtant, madame de Failly avait raison : ils s’aimaient bien. Je ne vis jamais tendresse plus douce, plus maternelle, peut-on dire, que celle de ce vieillard. Un vrai père n’eût pas été plus affectueux.
Comme quatre heures moins le quart sonnaient à l’horloge du port militaire, un coup de canon retentit dans la direction de la haute ville. Cette détonation fut comme un signal. Cinq ou six décharges de mousqueterie se firent entendre à la fois, tandis que la canonnade prenait un cours régulier. Au bout d’une minute, la fumée qui s’élevait au-dessus des divers champs de bataille nous les désigna distinctement. On se battait au Mercatello, où était l’artillerie, on se battait à la porte de Capoue, dans la rue des Tribunaux, à l’Annunziata, à Saint-Jean-le-Majeur et tout près de nous, entre la Strada di Porto et Santa-Maria-del-Carmine. Le vicomte Etienne était debout maintenant. Son corps avait des frémissements par intervalles. Il tenait les yeux fermés. La baronne venait de remonter sur le pont avec Etiennette et Marie. Elle avait ses mains dans celles de son mari. Je regardais Marie qui semblait frappée de stupeur. Elle s’approcha tout à-coup du vicomte Etienne. – Mon oncle, lui dit-elle tout bas, je suis sûre que tu es bien brave… Prenons cette barque et allons défendre mon père Maxime !
Etienne la repoussa doucement de la main sans ouvrir les yeux. – Alors, dit-elle, pourquoi as-tu cela ? Elle venait de soulever la jaquette du vicomte sous laquelle étaient deux pistolets de combat.
Plusieurs escadrons de cavalerie passaient au galop devant le théâtre del Fondo. Nous entendions rouler la grosse artillerie. Et les décharges se succédaient sans interruption. Cela dura jusqu’au moment où quatre heures sonnèrent. Alors il me sembla que les points d’attaque se rapprochaient l’un de l’autre et que la bataille, disséminée d’abord, tendait à se concentrer. Le feu de la porte de Capoue était éteint. On ne tirait plus le canon rue de Tolède. Mais la fusillade devenait de plus en plus vive dans le quartier de l’Université. Le capitaine anglais avait pris son porte-voix de parade et commandait le démarrage.
Le Mongibello tourna sur lui-même, balançant les vantaux de ses grandes roues. Il gagna au sud, se rapprochant de la ville pour franchir plus commodément la passe. Le temps était chaud et très-calme. Aucun des navires du port ne songeait à mettre à la voile. Une barque qui semblait être la yole d’un navire marchand, stationnait en dedans de la pointe du Salut et portait deux hommes d’équipage. Comme le Mongibello arrivait en face de ces ruelles qui montent de la strada del Piliero à la strada di Porto, nous vîmes qu’il y avait du monde dans ces ruelles : toute une armée de pêcheurs et de facchini y essayait des barricades. Presque tous étaient sans armes. Ils riaient, ils bavardaient, ils criaient. Dans la dernière, nous pûmes apercevoir un petit corps d’insurgés soutenant un feu très-vif de mousqueterie. Deux ou trois balles même ricochèrent sur l’eau tranquille du port, à droite et à gauche du paquebot. Un grand bruit se fit derrière nous. C’était un bataillon de la garde suisse qui débouchait à l’angle du théâtre et qui arrivait tambour battant, escorté aussi de pêcheurs, de facchini, d’enfants et de femmes. Ce peuple criait : Viva il Borbone ! L’autre peuple, là-bas, criait : Viva la Costituzione !
Les pêcheurs, les facchini, les enfants et les femmes qui suivaient le détachement suisse débordèrent dans la rue del Piliero, qui est une sorte de quai. Beaucoup d’entre eux s’engagèrent dans les ruelles voisines pour causer avec les émeutiers, qui faisaient semblant de remuer les pavés de lave. C’étaient partout des clameurs, des rires et une extravagante profusion de gestes. Un seul homme, au lieu de tourner à gauche, s’avança lentement vers la chaîne du port, la cigarette aux lèvres et les mains dans ses poches. Je le remarquai tout de suite. Ce ne pouvait être un insurgé, car il passa en se dandinant devant le front de bataille des Suisses. Ce n’était pas un pêcheur ; il ne ressemblait nullement à un portefaix. Il n’avait rien de commun avec la bande babillarde qui venait de s’éparpiller sous nos yeux. Que venait-il faire en ce lieu ? La place pouvait être dangereuse d’un moment à l’autre, car le petit corps d’insurgés reculait sans cesse et approchait de la rue del Piliero. J’essayais de voir le visage de cet homme dont la tournure me frappait autant que son costume. Il était grand et bien découplé. Il portait une jaquette de toile grise sur un pantalon de même couleur. Sa casquette ronde comme celle des midshipmen anglais, avait une visière de toile qui pendait, percée de deux trous comme un masque. On porte ces coiffures dans la partie sud des Calabrese pour se garder le visage contre le sirocco. Il me semblait que j’avais vu quelque part ce grand corps et cette barbe.
Les Suisses ne faisaient aucune attention à lui. Il vint s’adosser à l’une des bornes qui soutenaient la chaîne du quai. Je crus le voir adresser un signe aux fenêtres de la maison située en face de lui. Mon regard suivit cette direction. J’aperçus, derrière un rideau à demi fermé, une silhouette d’homme. Je distinguais mal ; mais j’aurais juré que ces deux touffes de barbe grise appartenaient à l’ingénieur Agost. Je cherchai des yeux Marie pour l’appeler. Elle était très-loin de moi. Elle se penchait avidement sur le bordage, suivant de l’œil la retraite des insurgés.
Le Mongibello allait dépasser, dans sa course lente, la dernière des ruelles qui remontent à la strada di Porto, lorsque le groupe des combattants arriva au bout de cette ruelle. Il se fit un mouvement dans le peuple. Les maisons vomirent incontinent une foule. Plus de rires ni de clameurs folles. – Un grand cri, menaçant et sinistre. Un groupe compacte, composé de mille têtes pour le moins, séparait maintenant les insurgés en retraite de ceux qui les poursuivaient. Le bataillon suisse porta les armes. Le Mongibello venait de dépasser la ruelle. Nous ne pouvions plus voir. Mais nous devinions bien que les malheureux insurgés allaient être accueillis par une décharge meurtrière. En effet, l’officier suisse commanda : en joue !… La barque qui stationnait sous la pointe du Salut se mit à glisser lentement le long de la rue del Piliero. En même temps, un beau petit sloop anglais commença sa manœuvre d’appareillage. – Feu ! commanda l’officier suisse.
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Ils étaient encore dix-huit : je les comptai. Il y en avait beaucoup de blessés. J’en vis tomber deux à la décharge des Suisses. Douze se jetèrent en tirailleurs le long des maisons. Quatre demeurèrent autour d’un brancard où était Maxime. Maxime avait le bras droit emmailloté ; un linge taché de rouge lui entourait le front. Mais il n’était point couché sur son brancard : il s’y tenait droit. Et l’on voyait bien qu’il commandait encore. Ce fut un cri déchirant sur le pont du paquebot.
– Mon père ! dit Marie qui se débattait dans les bras de M. d’Anod.
Elle voulait s’élancer par-dessus le bord. Moi, je tendais mes mains frémissantes, et je disais en pleurant : – Gustave ! Gustave !
Car il était là, mon Gustave, blessé aussi, mais debout. Hélas ! depuis que nous avions quitté le palais, un désir me poursuivait, un désir ardent et que nul effort de ma raison ne pouvait chasser. Je me disais : – Si je pouvais l’entrevoir, ne fût-ce qu’un instant avant le départ ! Hélas ! Dieu cruel exauçait mon souhait. Je le voyais ! Je ne sais comment je ne devins pas folle quand, pour la seconde fois, les fusils de la garde suisse s’abaissèrent.
– Feu ! dit encore l’officier.
Je fermai les yeux. La détonation qui suivit m’écrasa le cœur. Je rouvris les yeux parce que j’entendis une voix impérieuse et haute qui commandait à bord. : – Stop ! Ce n’était pas le capitaine anglais. C’était le vicomte Etienne du Rocray, qui semblait grandi d’une coudée.
Le capitaine s’était élancé vers lui, car les mécaniciens avaient suivi son commandement. Vous eussiez dit un boule-dogue hérissé. – Je crus que son choc allait briser ce frêle jeune homme dont je connaissais la faiblesse. Mais il arrêta le capitaine à bout de bras, lui disant : – J’ai l’honneur d’être lieutenant de vaisseau, monsieur : ne craignez rien. Puis il commanda de nouveau. – Scie !
L’Anglais se mit à ricaner dans sa cravate. Ce n’était pas un dogue méchant. – Je vous prie, dit-il, touchez-moi le bras, pour que je puisse jurer qu’il y a eu violence. Le vicomte lui mit la main sur l’épaule. Aussitôt, le capitaine tourna le dos et reprit sa promenade en disant : – Sam, et vous, monsieur Bergeret, vous avez vu !… Il y a eu violence.
Comment rendre la rapidité prodigieuse avec laquelle tous ces événements s’entassaient. La scène entière, depuis le moment où les insurgés débouchèrent de la ruelle, jusqu’à la sanglante catastrophe qui fut son dénoûment, ne dura certes pas une minute. Voici ce qui avait motivé l’intervention du vicomte Etienne : quand je rouvris les yeux, après la seconde décharge, je vis que les choses avaient complètement changé de face. Les tirailleurs, abrités dans l’angle de la seconde rue, avaient forcé les Suisses à se replier. Profitant de cette diversion, Gustave et ses trois compagnons, portant la civière où était Maxime, avaient traversé la strada del Piliero dans toute sa largeur et franchi la chaîne. La barque s’approchait d’eux rapidement. Maxime s’opposait énergiquement ; mais la volonté de ses libérateurs était la plus forte. Gustave allait le sauver malgré lui.
Oh ! comme je priais pour toi, mon Gustave ! Et que j’ai vu longtemps, chaque fois que je fermais les yeux, ta figure si calme au milieu de cet atroce danger. Marie était à genoux au milieu de la famille du Rocray, qui attendait retenant son souffle et les mains jointes.
– Cinq cents louis ! cria le vicomte Etienne de sa voix éclatante, – à qui conduira le canot au secours de ces hommes ! Le Mongibello ne pouvait approcher davantage.
– Que personne ne bouge ! ordonna l’Anglais.
Mais il s’approcha du baron, dont les doigts délicats craquèrent sous la pression de sa lourde main, et il lui dit : – Vous êtes un vrai gentleman !
En ce moment, je vis l’homme à la jaquette de toile qui montait sur sa borne. Quel que fût le métier de cet homme, il gagnait bien son argent, car les balles suisses pleuvaient littéralement autour de lui. Dans la nouvelle position qu’il occupait, il dominait la barque et le brancard sur lequel Maxime était maintenant étendu. Il sembla interroger du regard la fenêtre derrière les rideaux de laquelle j’avais vu les deux touffes de barbe grise. La fenêtre s’entr’ouvrit. Une main passa qui fit un geste. A l’instant où mon Gustave et ses trois compagnons s’apprêtaient à descendre le brancard dans la barque, l’homme à la jaquette grise fit du bras droit un geste violent. Une étincelle sembla glisser dans l’air. Maxime poussa un cri faible auquel répondit un grand cri de la pauvre Marie. Je m’étais élancée d’un bond jusqu’au plat bord. Je voyais trembler, au milieu de la poitrine de Maxime le couteau catalan qui, décoché avec une merveilleuse adresse, avait passé entre Gustave et son voisin pour venir se planter sous le sein droit du prince. Le prince avait les yeux fermés. Il ne bougeait plus. Je sentis quelque chose de froid sur ma joue. Une détonation qui eut lieu juste dans mon oreille me jeta violemment de côté. C’était Marie qui avait arraché un des pistolets d’Etienne, qui l’avait braqué sur mon épaule et qui venait de presser la détente. La balle frappa l’homme à la jaquette grise à la tempe gauche. La cordelette qui tenait sa visière fut coupée comme avec un rasoir. La visière tomba. Le Calabrais Gennaro nous montra son visage de bronze. Il resta au moins quatre ou cinq secondes sur la borne, droit comme une statue et dans un état de complète immobilité. Puis, il fut précipité en avant, la tête emportant le corps, et se broya le crâne contre l’as de pique en fonte qui terminait la borne voisine.
Les dragons qui descendaient de la strada di Porto avaient réussi à disperser le peuple. Ils se ruèrent dans la rue del Piliero, la carabine au poing. Nos tirailleurs se trouvèrent entre deux feux. Ils se mirent dos à dos et brûlèrent leur dernière cartouche. Quand je tombai sur le corps inanimé de la pauvre Marie, qui avait encore le pistolet à la main, Suisses et dragons entouraient déjà le brancard de Maxime. Gustave, un genou en terre, se défendait encore. – Mon dernier regard le chercha parmi les éclairs de deux sabres, brandis au-dessus de sa tête.
La voix de l’Anglais tonna dans son cornet. Le Mongibello, forçant de vapeur, rangea la jetée du Môle et se dirigea vers Ischia en soulevant des montagnes d’écume.
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