‹ Madame Gil BlasChapitre 58 sur 70 · Chapitre 3 L’hôtel du Rocray

Chapitre 3 L’hôtel du Rocray

On appela cette bataille l’échauffourée de Naples.

A notre arrivée à Paris, nous trouvâmes une lettre de M. le marquis d’Avonzac et une lettre de Gustave. La lettre du marquis cherchait à nous tranquilliser vaguement. La lettre de Gustave nous disait que Maxime était soigné dans une des maisons du duc ***, et qu’il serait transféré, après sa guérison, au château du Pizzo, sur les côtes de Calabre. Les autres survivants, au nombre de onze, étaient moins galamment traités, mais n’avaient point à se plaindre. Gustave était avec quatre de ses compagnons à la prison de Salerne. Il n’y avait pas un mot d’amour dans la lettre de Gustave. En revanche, on y trouvait quelques phrases qui semblaient dictées par Maxime lui-même. « M***, me disait Gustave, m’a chargé de vous faire parvenir quelques recommandations. Votre premier devoir envers lui est de veiller sur la jeune Marie. Restez, autant que faire se pourra, dans la maison où elle est. Quitter trop tôt cette famille, ce serait presque déserter une tutelle. Il est bon, du reste, de vous faire oublier de certaines gens. La maison du baron est comme une retraite où nul n’ira vous chercher. Evitez de vous rapprocher des du Meilhan. Vous ne pourriez leur être utile en ce moment, et ils pourraient vous être nuisibles, sans le vouloir. Souvenez-vous de ceci : tant que M*** vivra, il y aura toujours une main qui les préservera de la ruine. N’oubliez point ce que M*** vous a dit au sujet de madame la baronne d’Avray. Tôt ou tard, vous vous trouverez toutes les deux en présence. Soyez prudente. Songez que la nature même des choses peut vous faire d’elle une alliée. Enfin, et ceci est le principal, ne cherchez, sous aucun prétexte, à voir Eugénie Mutel. Ce serait engager mal à propos la bataille. Si le prince n’était pas libre encore quand le temps sera venu, il vous adresserait lui-même ses instructions… »

Cette lettre était arrivée à mon adresse, sous le couvert de M. le marquis d’Avonzac.

Mon Gustave ne m’y parlait point d’amour. Mais, derrière son silence, je devinais l’amour, mieux que si le mot eût été écrit cent fois dans sa lettre.

Ce fut à Paris surtout que me prirent les grandes tristesses ; car mon esprit, durant la traversée, restait sous l’impression des événements plus récents. J’habitais une vaste chambre isolée, dans un vieil hôtel du Marais qui appartenait aux du Rocray. J’étais souvent seule. Marie avait de longs accès de mélancolie où elle repoussait toute société, même la mienne. Dans ces heures de solitude, je revenais sur mes pas, je rappelais à moi le passé, j’éprouvais une sorte de volupté amère à me replonger dans le milieu même où j’avais été si violemment frappée. J’échouerais si je voulais peindre le comble de ma lassitude morale.

Quand je quittais ma solitude pour rejoindre la famille d’Anod, j’éprouvais toujours ce singulier sentiment dont j’ai essayé plusieurs fois de décrire la double physionomie : une terreur vague, une sorte d’horripilation intime produite par la connaissance que j’avais ou que je croyais avoir d’un funeste mystère. – Je ne voyais pas une seule fois ces deux vieillards, à l’aspect si vénérable et si doux, le baron et la baronne, sans avoir aussitôt sous les yeux la page redoutable détachée du Confidentiel. Mais aussi j’éprouvais une affection instinctive, un respect involontaire et profond qui combattait avec énergie l’apparente évidence de certains faits. Depuis que je connaissais mieux cette maison aux mœurs véritablement patriarcales, ces dernières impressions grandissaient chaque jour, effaçant de plus en plus en moi l’autre côté de la question. Ils étaient bons. Ils s’aimaient bien. Je ne sais s’il est possible de trouver une famille plus étroitement unie.

Marie souffrait. Un jour que j’étais seule près d’elle, elle me dit :

– J’ai vu ma mère… J’aurai bientôt un grand malheur. Il y avait longtemps qu’elle ne m’avait parlé de sa mère. Il semblait qu’elle eût besoin de s’épancher et qu’elle ne trouvât point de paroles. Elle pleurait abondamment et très-souvent. Pour la calmer, il fallait que le vicomte Etienne vînt chanter dans sa chambre. Quand Etienne chantait, Marie avait les yeux demi-fermés et la bouche entr’ouverte. Elle paraissait boire à longs traits ces bizarres et mélancoliques mélodies. Ses larmes cessaient de couler. Un angélique sourire venait à la pâleur de ses lèvres. Et parfois elle murmurait : – On doit chanter ainsi dans le Paradis !

Quelques jours après notre arrivée à Paris, le vicomte m’avait dit : – Mademoiselle Suzanne, je désirerais avoir avec vous un entretien particulier. Soyez au salon un quart d’heure avant le moment ordinaire, cela nous suffira.

Je fus exacte au rendez-vous. Il me fit mettre sur le canapé. Il prit une chaise et se tint à distance. Ses yeux étaient plus creux ; la pâleur de ses joues était plus mate. Il fut cinq minutes avant de pouvoir prononcer une parole. Son trouble me gagnait et j’avais véritablement frayeur. Enfin, il fit un grand effort et me dit : – L’instant n’est pas venu, mademoiselle Suzanne ; je crois que vous me cacheriez la vérité… Plus tard… plus tard…

La vérité ! Que signifiaient ces paroles enveloppées ? J’allais interroger, lorsque j’entendis le rire d’Etiennette dans l’antichambre. Le vicomte me serra la main en répétant : – Plus tard !…

Le lendemain de ce jour, je commandai une voiture pour dix heures du matin. J’avais l’intention de faire trois courses pour moi très-importantes. D’abord, une visite à cet excellent et savant M. B***, mon avocat, afin de le charger de mes intérêts dans l’affaire de la succession Ducros, l’homme de loi de Saint-Lud. Il était temps d’en finir et d’apurer ma situation. J’étais, il est vrai, admirablement traitée dans cette famille, mais ma position n’y tenait à rien.

Les choses étaient restées en l’état depuis ma sortie de prison. J’avais toujours les actes de notoriété et les états que le bon Antoine s’était procurés pour moi à Saint-Lud, mais je n’avais que cela. Mon départ précipité m’avait surprise au moment où je voulais confier décidément l’affaire à M. B***. Je lui avais même écrit un mot, à cette époque, pour lui fixer un rendez-vous et lui indiquer le but de ma démarche.

Ma seconde course avait un but de sage économie. Déterminée comme je l’étais à rester dans la famille d’Anod pour remplir la mission à moi confiée par Maxime et veiller sur Marie, je n’avais pas besoin de ce gros loyer de la rue de Courcelles. Eussé-je quitté la famille d’Anod, ce pauvre petit paradis que j’avais fait orner à souhait, pour y enchâsser mon bonheur comme une perle, ne m’aurait plus convenu. La pensée de Gustave était là partout. C’est lui qui avait été mon homme d’affaires et mon architecte. Dans cette maison, les souvenirs m’auraient écrasée. Je voulais voir le propriétaire et résilier à l’amiable l’engagement qui n’était point encore sanctionné par un bail.

Enfin, j’avais l’intention de me rendre chez mon notaire pour voir si, en l’absence même du jugement qui devait m’envoyer en possession de mon héritage, il n’y avait pas moyen de me procurer quelques fonds. Je n’avais pas d’argent, et je ne puis dire combien cette pénurie me gênait au milieu d’une famille opulente.

J’avais donné l’ordre devant tout le monde de m’amener une voiture. Le vicomte Etienne parut surpris et surtout contrarié.

– Emmenez-vous Etiennette avec vous, mademoiselle Suzanne ? me demanda-t-il. – Non, répondis-je ; ce sont des courses d’affaires.

Il garda un instant de silence, puis il fit observer sèchement : – A Paris, les jeunes personnes ne font pas leurs affaires toutes seules.

– Mon frère, répliqua madame de Failly, qui vit que j’étais offensée, notre chère Suzanne est libre de ses actions.

Il quitta la table et sortit. Je ne le revis plus jusqu’au moment où je montai en voiture. Il me salua de loin d’un air enjoué. Il avait le sourire aux lèvres.

Arrivée chez M. B***, rue de la Barillerie, je descendis et je me fis annoncer. J’appris là que mon affaire, – l’affaire Suzanne Ducros, avait été plaidée pendant mon absence, et gagnée. Je fus abasourdie du gain de ce procès que je n’avais pas entamé, et j’eus d’abord l’idée d’aller au greffe me faire expliquer le fait. Au greffe, on me dit de revenir à deux heures. J’avais le temps d’aller rue de Courcelles et chez mon notaire. Mais qui donc avait ainsi fait mes affaires en mon absence ? Le bon Antoine ? Maman marquise ?… Loin de s’effacer, mes idées d’économie s’augmentèrent et je m’affermis de plus en plus dans ma résolution de résilier mon bail de la rue de Courcelles.

Nous arrivâmes dans ces latitudes fashionables et j’indiquai au cocher la grille de ma petite maison. Il sonna. Je descendis. J’eus le cœur gros en passant le seuil de mon cher petit paradis. C’était charmant, figurez-vous : un vrai nid d’amour, un enchantement en miniature. La concierge était sur le pas de sa loge ; cette même concierge à qui Gaston avait donné une poignée de louis pour obtenir l’entrée du pavillon où était le piano. Elle ne me reconnut point d’abord. Par le fait, ce voyage d’Italie m’avait beaucoup bruni le teint, et je portais la trace des nombreuses secousses éprouvées. Elle vint à moi le balai à la main.

– C’est loué, me dit-elle, et bien loué, j’en réponds !

Je ne m’occupai point de savoir pour qui elle me prenait.

– Ma bonne madame Gaucher, répondis-je, personne mieux que moi ne peut savoir que c’est loué… et bien loué !

Ma voix rappela ses souvenirs. Elle faillit lâcher son balai. Ses joues s’enflèrent.

– C’est un fait à l’exprès ! murmura-t-elle. Je disais, hier, à la petite dame… – Quelle petite dame ? – Comme j’ai l’honneur… l’autre… Je lui disais : c’est comme un fait à l’exprès… Maintenant que vous avez loué, l’autre pourrait avoir l’éventualité de revenir… Excusez mes pardons, si je parlais de vous sans dire madame… mais l’autre… – L’autre petite dame ?

Madame Gaucher se pinça les lèvres d’un air offensé.

– Je ne suis peut-être pas aussi savante que madame, me dit-elle en saluant fièrement ; mais j’ai occupé des positions, et je crois savoir la langue de mon français maternel… Je voulais vous dire tout bonnement que l’autre m’a répondu : Si l’autre revenait, ce serait donc comme un fait à l’exprès ! – Et voilà l’autre revenue, ma bonne madame Gaucher ! l’interrompis-je en riant ; mais il ne faut pas que l’autre s’effraie… L’autre n’a aucune envie de lui enlever sa location… je venais précisément vous prier de mettre l’écriteau.

Madame Gaucher déposa son balai contre le mur pour battre des mains.

– Voilà ce que je surnomme un fait à l’exprès !… s’écria-t-elle ; la petite dame d’en haut a une chance inexorable !… – Comment ! fis-je ; elle demeure donc déjà dans la maison ? Puis-je la voir ? – Conséquemment. – Je vais donc m’entendre avec elle.

Décidément, je montai. Je ne trouvai personne sur le carré du premier étage, qui était encombré de chaises, de vaisselle et autres bragas. Il y avait même une casserole. Trois portes étaient entr’ouvertes. Je frappai à l’une d’elles, au hasard.

– Entrez ! fit-on de l’autre côté.

Ma foi, je poussai le battant. Et je me trouvai en face de mademoiselle Suzon qui, selon son antique usage, se faisait les cartes avec plaisir. Ma vue ne la déconcerta pas le moins du monde.

– J’en étais sûre ! s’écria-t-elle ; j’avais la dame de trèfle entre le neuf et le sept de carreau… voyage… arrivée… Comment que ça va chez vous, madame Lodin ?

Ma première pensée fut que Suzon était la femme de chambre de l’autre, comme madame Gaucher appelait la nouvelle locataire de mon paradis. Mais qu’il était changé, mon paradis ! Depuis si peu de temps, les tentures avaient déjà perdu leur fraîcheur. Il y avait partout une couche épaisse de poussière, et les meubles semblaient avoir été saccagés par une armée de cosaques. Le couvert était encore sur la table ; c’était sur la nappe, honteusement tachée, que mademoiselle Suzon se faisait les cartes. Quel couvert, grand Dieu ! des assiettes ébréchées, des couteaux sans manches, des bouteilles fêlées, une carafe sans goulot. Un ménage d’étudiant de quinzième année ! Je me demandais comment sa maîtresse la laissait ainsi se divertir à battre les cartes, au milieu de tant de besogne à faire, lorsqu’elle se leva. Je pensai qu’elle allait chercher sa maîtresse, et je lui dis : – Faites vite, Suzon, je vous prie, car je suis pressée. – Faire quoi ? me répondit-elle. – Madame n’est-elle pas à la maison ? Je voudrais lui parler. – Eh bien ! qui vous empêche ?

Je la regardai mieux. Un vaniteux et brutal sourire naissait sur ses lèvres. Je voyais bien qu’elle grillait de parler et qu’elle se retenait, comme les enfants qui veulent faire une surprise. Quand elle s’était levée, elle avait pris sa robe à pleines mains, par derrière, pour en rétablir les plis. Cette robe ne pouvait appartenir à une femme de chambre. Elle était de moire et presque neuve, mais souillée et fanée comme tout ce qui se trouvait dans cette maison. Par-dessus sa robe, en guise de coin du feu, elle portait un corsage de velours, chargé de dentelles noires très-belles et très-déchirées. Elle avait des bagues à tous les doigts. Où donc étaient mes yeux, quand je l’avais prise pour une femme de chambre ? Il n’existe pas au monde une seule maîtresse qui souffrît chez elle une créature couverte de pareils falbalas. Suzon devait être la maîtresse, Suzon était l’autre. Suzon était la petite dame d’en haut.

Elle lisait mes pensées une à une sur mon visage comme dans un livre ouvert, car elle était fine et rusée, sinon spirituelle. Je ne puis dire comme elle jouissait de mes étonnements. Je pense bien que ma venue avait été un des plus chers espoirs de sa vie. Elle faisait les cartes pour voir si je viendrais…

En ce moment une basse-taille gronda sur le carré :

– Je n’aime pas le désordre !… Dirait-on jamais la maison d’un député ! Qu’on me range tout cela !… qu’on balaie !… qu’on nettoie !… – Voilà mon mari ! dit Suzon.

Si l’époux de mademoiselle Suzon n’aimait pas le désordre, ce devait être un député bien malheureux ! Mademoiselle Suzon mit le poing sur la hanche.

– As-tu fini, Désiré ? s’écria-t-elle : je n’aime pas qu’on parle si haut chez moi, tu le sais bien !… tu vas me donner mes nerfs !

Désiré entra. Je faillis tomber à la renverse. C’était Pidoux !

L’enchanteur parut infiniment moins charmé de me voir que sa femme. Il s’arrêta sur le seuil, et ses yeux clignèrent tout à coup. Je n’étais pas le soleil, mais j’éblouissais mon Pidoux. Ce ne fut pas long. Nous savons tous quel trésor d’effronterie cachait l’habit bleu à boutons noirs de cet homme politique. Il ôta son chapeau et tapa de la main gauche son grand toupet à la Louis-Philippe, – puis il s’avança vers moi de ce pas mâle et fier dont l’habitude se contracte tout naturellement au Palais-Bourbon.

– Bonjour, très-chère demoiselle… ou madame ! me dit-il avec protection ; je ne m’attendais pas du tout au plaisir de vous voir sous notre toit modeste.

Je voulus profiter de cet instant pour opérer ma retraite. Ce fut madame Pidoux qui m’arrêta.

– Faut pourtant que vous sachiez le fin mot, avant de vous en aller, me dit-elle ; explique-lui ça, mon Désiré… Je ne lui en veux pas, moi… Elle a été gentille avec moi une fois que ma harpe était cassée et que la Bernard voulait me battre… Toi qui sais manier la langue à la papa, dis-lui la chose sans trop la fâcher.

Pidoux détourna les yeux. Il n’était point homme à s’embarrasser de peu, et pourtant son trouble était visible.

– Merci de la commission ! grommela-t-il en abandonnant tout à coup son ton oratoire.

Je ne sais pas si le lecteur a deviné déjà le dénoûment de cette petite aventure. Le lecteur serait, en ce cas, beaucoup plus avancé que je ne l’étais moi-même. J’affirme que j’étais à mille lieues du mot de la charade. Je croyais toujours qu’il s’agissait de mon appartement et du sans-gêne avec lequel on me l’avait enlevé.

– Il n’y a pas besoin d’explication… commençai-je. – Tu vois bien qu’elle n’y est pas, Riquiqui ! m’interrompit madame Pidoux. Allons ! raconte-lui un petit peu tout ça.

Pidoux remonta sa cravate et chercha les sons les plus caverneux de sa voix.

– Qu’est la société, constituée comme nous la voyons, dit-il, – sinon une lutte de tous les instants, une ardente bataille où l’un ne peut jamais gagner sans que l’autre perde ?… N’écoutez pas les vaines théories de ces charlatans qui promettent le progrès indéfini et le mariage des intérêts hostiles… Ce serait le ménage Lafarge ou le ménage Peytel… L’image peut sembler hardie : elle est vraie… L’intérêt le plus fort écraserait l’intérêt le plus faible, ou l’intérêt le plus faible empoisonnerait l’intérêt le plus fort…

Suzon fit un geste d’impatience. – Tout ça n’a pas de rapport avec la succession de mon père, dit-elle.

Je me pris à écouter. Je savais que Suzon ne connaissait point son père.

Pidoux toussa et poursuivit : – Etant posé cet axiome : les uns gagnent ce que les autres perdent, j’arrive au fait… Il y avait un homme, estimable au plus haut point, et portant le flambeau de la saine philosophie jusque dans l’humilité des fonctions modestes que la Providence lui avait départies. Cet homme, qui a laissé dans son pays natal la réputation la plus honorable, est mort sans postérité légitime. Il avait nom : M. Ducros.

Je fis un pas vers l’intérieur de la chambre, et je dis : – Qu’avez-vous à m’apprendre de mon père ?

Ce fut madame Pidoux qui me répondit : – Voilà justement la chose, madame Lodin ; M. Ducros n’était pas votre papa ; c’était le mien.

Je ne sais ce qu’exprima mon visage, mais Suzon s’écria : – Tiens ! tiens ! on dirait que ça lui fait plaisir.

La lumière se faisait dans mon esprit.

– Pour lors, continua-t-elle, le testament n’était pas long. M. Ducros y donnait tous ses biens meubles et immeubles à sa fille, Suzanne tout court, née en 1817, et qui avait mendié là-bas dans le pays de Vire, qui était partie vers 1831. C’était tout mon portrait, quoi, aussi bien que le vôtre.

Je gardai le silence, convenant avec moi-même que c’était là l’exacte vérité.

Elle poursuivit : – M. Pidoux me fit remarquer ça… puis il me dit : Rappelez bien vos souvenirs… Est-ce que vous n’avez pas idée d’un homme chez qui vous demeuriez, quand vous étiez toute petite, et qui remuait toujours des tas de vieux papiers ?

Ici, Suzon baissa la voix et les yeux. – Dame !… poursuivit-elle ; les souvenirs… c’est si farces !… ça va et ça vient… A force de chercher, je crus bien me rappeler que j’avais vu un vieil homme avec des papiers… Alors, Pidoux me dit : Jeune fille, tu n’as pas le droit de repousser le bien que Dieu t’envoie… L’enfant que tu portes dans ton sein…

Pidoux eut une toux retentissante.

– Laisse-moi tranquille, toi, gros ! s’écria Suzon ; – est-ce que tu crois que je peux mentir comme ça de longueur jusqu’à demain ?… Eh bien, oui, c’était mon mari… qui n’était pas encore mon mari… Et j’avais fait une faute, quoi ! il y en a bien d’autres… et, aussi vrai que j’existe, c’est pour cet enfant-là que j’ai consenti à parler à l’avocat !

Elle avait les larmes aux yeux. Pidoux haussait les épaules et se taisait.

– Je fus tout un jour à réfléchir, reprit Suzon en s’essuyant les yeux avec le coin de sa belle robe de soie ; et après ça, je fis, comme on dit, fortune contre bon cœur… Nous partîmes pour Saint-Lud… Les paysans, qui ne m’avaient jamais vue, me reconnurent du premier coup. On signa des papiers, on donna un peu d’argent ; bref, nous eûmes tout ce qu’il fallait, et notre avocat enleva la chose au tribunal… Après quoi, mon Désiré m’épousa pour donner un père à la petite créature…

Elle se tut. Je saluai M. Pidoux et je pris congé.

· · ·

Tout était fini. J’avais fait un songe. Cette journée était le réveil. Un nuage de tristesse me passa sur le cœur quand je vins à songer à mes deux amis si chers : Eugénie et Gustave. Ce que j’avais perdu, c’était aussi leur indépendance, leur repos, peut-être leur bonheur. Puis, je devais trois mille francs à Antoine. Certes, au moment où j’avais emprunté cette somme, je me croyais bien sûre de la pouvoir rendre. Je n’avais rien à me reprocher. Aucune prudence humaine n’aurait pu prévoir alors ce qui m’arrivait aujourd’hui. Mais je devais ; mais je n’avais pas d’argent pour payer ; mais ces trois mille francs étaient la fortune entière d’un pauvre homme ! Mon esprit se tendit. Je me mis à supputer mes ressources. J’avais le prince Maxime. Oh ! certes, s’il se fût agi de moi, la pensée de m’adresser au prince n’aurait même pas pu naître dans mon cerveau. Mais pour Antoine… Le prince était puissamment riche. Je ne repoussai pas tout à fait ce moyen. Mais j’en vis un autre qui était meilleur encore. Etiennette et surtout Marie n’avaient pas l’instruction qu’il faut à leur âge. L’idée m’était déjà venue de me proposer pour achever leur éducation. J’étais certaine d’être acceptée avec empressement par la famille et par mes élèves. Cette ressource valait mieux encore que la première. Je me frottai les mains. J’étais à la hauteur de mes affaires. Les trois mille francs du bon Antoine étaient assurés.

L’hôtel du Rocray était situé au bas de la rue du Chaume, précisément à l’endroit où aboutit maintenant la rue de Rambuteau, dont le tracé, à l’époque dont je parle, était jalonné déjà à travers les jardins. De la terrasse qui bordait le mur de l’enclos, on dominait ce magnifique hôtel de Rohan-Soubise, que les architectes n’avaient pas encore écrasé sous le poids de leurs bonnes intentions.

La voiture venait de tourner l’angle de la rue Sainte-Avoie ; et nous étions sur le point d’arriver, lorsque je mis vivement la tête à la portière. C’était en vérité la journée aux rencontres.

L’entrée principale de l’hôtel s’ouvrait sur la rue des Blancs-Manteaux. Une femme sortait par la porte cochère. Elle était vêtue de noir, et son costume ne manquait point d’élégance. Elle tourna court pour se diriger vers la rue du Chaume, qui bordait l’enclos, derrière les maisons de la rue des Blancs-Manteaux, mais j’avais eu le temps d’apercevoir son visage. J’aurais juré que c’était mon ancienne patronne, Félicité Fontanet. Comme je cessai de la voir au bout de quelques pas, je ne pus m’assurer de la vérité. Mais je restai frappée. Si la Fontanet venait à l’hôtel du Rocray, ce ne pouvait être par hasard. Elle avait deux raisons d’y venir. Peut-être y venait-elle pour Marie : on se souvient qu’elle avait noué, par le canal de Testulier, des relations avec Brodard-Peyrusse. C’était elle qui avait prêté les mains à l’introduction de la malheureuse Elisa, femme de Brodard, dans notre maison de la rue de la Jussienne. Peut-être y venait-elle aussi pour le vicomte Etienne ou les époux d’Anod, avec l’intention d’exploiter quelque vague souvenir du Confidentiel. Quel que fût son motif, c’était une menace, et je résolus de veiller.

Je payai mon cocher, et je rentrai à la maison. Il n’y avait personne au salon. La femme de chambre qui me servait me dit que toute la famille était auprès de Marie, qui était aujourd’hui plus gaie et mieux portante. Le vicomte Etienne, seul, s’était renfermé dans sa chambre. Il m’avait demandée dix fois dans la journée.

– Est-ce qu’il n’est pas venu quelqu’un le voir ? fis-je en feignant l’indifférence. – La femme en noir ! répliqua vivement mademoiselle Françoise ; vous l’avez peut-être rencontrée ? – La femme en noir ?… répétai-je d’un air étonné.

Je voulais qu’elle parlât.

– Mademoiselle ne la connaît donc pas ? s’écria-t-elle ; c’est drôle !… voilà déjà trois ou quatre fois qu’elle vient… Elle a l’air de se cacher de M. le vicomte pour parler à M. le baron… et de M. le baron pour parler à M. le vicomte… c’est quelque intrigante, allez ! – Comment s’appelle-t-elle ? fis-je le plus négligemment que je pus. – Excusez ! repartit mademoiselle Françoise ; – elle ne se gêne pas… madame prend la particule… mais on serait bien bête de s’en priver, puisqu’il y en a pour tout le monde… Madame a nom madame de la Roche-Gaillon…

Le portrait allait assez bien à Félicité Fontanet, mais le nom ?… Félicité Fontanet avait-elle changé de nom ? Cela devait lui coûter d’autant moins, que celui du père Fontanet ne lui appartenait guère.

– Madame de la Roche-Gaillon ! répétai-je ; cela sonne parfaitement… Lequel de ces messieurs a-t-elle demandé aujourd’hui ? – Tous les deux… comme à l’ordinaire… Et c’est après l’avoir vue que M. le vicomte s’est enfermé dans sa chambre.

Je repris mon châle, que j’avais jeté sur un meuble.

– Si M. le vicomte s’inquiète encore de moi, dis-je, vous lui direz que je suis dans la chambre de mademoiselle Marie.

Je m’y rendis en effet, et même avec un certain empressement. Il me tardait d’interroger le visage du vieux baron. Quand j’entrai dans la chambre de Marie, ce fut lui qui me salua le premier. Sa belle figure offrait un modèle parfait de calme et de tranquillité. Certes, il n’est pas donné à l’homme de composer ainsi ses traits. Ceux qui jouent la comédie se trahissent toujours par quelque détail. Il était évident pour moi qu’aucune émotion violente n’avait touché aujourd’hui le baron d’Anod. C’était donc pour Marie que la Fontanet était venue.

– Les oreilles vous ont-elles tinté, ma chère demoiselle Suzanne ? me dit gaîment le vieux baron. On a parlé de vous ici toute la journée… Mon fils Etienne nous boude parce que vous n’êtes pas là… Madame de Failly est d’humeur détestable parce que son frère boude… Les petites filles sont fâchées toutes deux : il paraît qu’elles ne peuvent pas se passer de vous… Enfin, il n’y a pas jusqu’à ma chère femme…

– Tout cela veut dire, Suzanne, l’interrompit la baronne, que vous nous manquiez… Nous ne sommes pas heureuses quand nous ne vous voyons pas, tant vous êtes bien déjà de la famille !

Elle avait ma main. Elle m’attira et me baisa. Madame de Failly fit de même. Je remarquai en elle un air de préoccupation. Etiennette me regardait en dessous. Marie me dit, quand je me penchai sur son lit pour l’embrasser : – Tu ne m’aimes plus… tu m’abandonnes !

Ce mot était dans la nature même de cette pauvre et belle enfant. En définitive, toutes les personnes présentes avaient la tenue qu’elles devaient avoir : les deux vieillards étaient excellents comme toujours, mademoiselle de Failly se perdait dans ses rêveries habituelles, Etiennette se montrait fantasque à sa manière ordinaire.

Vers dix heures, au moment où j’allais me retirer, je sentis que la main de Marie tressaillait tout à coup faiblement dans la mienne. Je la regardai avec inquiétude. Ses yeux restaient fixes, sa bouche entr’ouverte. Elle respirait à de longs intervalles, mais sans efforts spasmodiques. Je lui demandai ce qu’elle avait. Elle ne me répondit point. J’allais appeler du secours, lorsque ses paupières battirent. Elle avala sa salive péniblement, et je vis que ses yeux se mouillaient.

– Elle était là !… murmura-t-elle. – Qui donc, Marie ? – Ma mère. – Et tu ne la vois plus, à présent ?

– Non. Elle a remué le bras ; j’ai vu qu’elle avait un bracelet de corail et une bague… toute pareille à celle que porte toujours mon père Maxime… Elle m’a montré avec sa main quelque chose dans l’ombre… J’ai regardé… c’était une femme habillée de noir qui emportait une jeune fille…

Elle ferma les yeux, accablée qu’elle était par la fatigue. Je restai encore quelques minutes, afin de ne la quitter qu’endormie. Puis, je montai dans ma chambre et je me mis au lit.

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