‹ Madame Gil BlasChapitre 59 sur 70 · Chapitre 4 Premier rêve.

Chapitre 4 Premier rêve.

Ma chambre avait deux fenêtres, dont l’une s’ouvrait dans l’axe de la rue de Paradis. Le pas lointain de la sentinelle qui veillait à la porte du Mont-de-Piété m’arrivait distinct et mesuré comme le balancier d’une pendule. J’aimais entendre ce pas. Car je me souvenais de ma dernière entrevue avec le prince Maxime. Il m’avait dit : – Vous contenez en vous de ces secrets qui tuent… J’étais devenue peureuse.

Il y avait deux portes à ma chambre. Chaque soir, je les fermais solidement à double tour. Je poussais en outre les verrous du haut en bas. Pour entrer chez moi, il eût fallu un siège en règle.

Les du Rocray n’aimaient pas la ville. C’étaient des gentilshommes terriens dans toute la force du terme, et leur hôtel de Paris restait souvent fermé plusieurs années de suite. C’était un énorme bâtiment, entouré de trois côtés par un très-grand jardin qui ressemblait un peu à une forêt vierge. Or, les forêts vierges ne sont pas gaies à l’intérieur de Paris. La façade était sur le jardin. La cour, donnant sur la rue des Blancs-Manteaux par un portail monumental, était grande, nue et mélancolique. L’herbe y couvrait les pavés noirs de ses touffes humides. Des giroflées jaunes, chose rare à Paris, croissaient en abondance sur les murailles moussues. La façade, bâtie en briques alternées avec encadrements de pierres de taille, avait un perron à son centre et un perron pour chacune de ses deux ailes ou pavillons. Le perron du milieu était très-haut et, les jours de pluie, on voyait bien encore les larges veines rouges de ses douze degrés. Le perron de gauche et celui de droite, également en marbre sanguin, n’étaient que des escaliers carrés, dans la maçonnerie desquels on voyait deux portes voûtées. Il arrive souvent que ces portes, percées sous les perrons, ne communiquent en aucune façon avec le logis. C’est la plupart du temps l’entrée de quelque trou propre à serrer des ustensiles de jardinage. Au-dessus de chacune des deux portes, un œil-de-bœuf s’ouvrait. Le perron du milieu conduisait à la maîtresse porte, donnant sur une lanterne en saillie qui précédait le grand salon d’honneur. C’est par cette porte que tout le monde passait pour descendre au jardin. Au-dessus du perron de gauche, se trouvait une porte massive, du temps de la fondation de l’hôtel. La serrure de cette porte était entièrement disloquée. On la fermait en dedans à l’aide d’une barre de fer. Il résultait de là une chose que tous les domestiques savaient bien. Quand on sortait par cette porte, elle restait nécessairement ouverte, puisqu’il était impossible de la refermer du dehors. Les domestiques des du Rocray, comme tous les domestiques du monde, prenaient souvent vacances, une fois les maîtres couchés. Mais ils se gardaient bien de passer par cette porte accusatrice. Le vicomte Etienne, qui courait le guilledou, la nuit, dans les jardins, eût trop facilement découvert leurs escapades. Une seule personne se servait parfois de cette sortie. C’était le vicomte Etienne lui-même. La porte donnait sur un vestibule où se trouvait l’escalier, communiquant avec les appartements de la famille. La première chambre du premier étage était celle où couchaient, l’une près de l’autre, Etiennette et Marie. Il était absolument impossible d’aller d’une aile à l’autre par les corridors du premier étage, ruinés sur une étendue de plusieurs mètres, et fermés par des barrières à demeure. Il était difficile même de communiquer par le rez-de-chaussée, où l’on avait établi une sorte de campement pour les domestiques, les combles étant complètement ravagés.

Quand je me retirais après la veillée, j’étais obligée de traverser la cour ou le jardin. On fermait la porte derrière moi, et un valet m’accompagnait avec une lanterne. J’avais ma femme de chambre qui couchait dans la pièce d’entrée, en venant par la cour, j’étais obligée de traverser cette pièce. Si je voulais, au contraire, prendre le chemin du jardin, après être sortie par cette porte qui ne fermait point du dehors, il me fallait rentrer par le grand perron du milieu et la maîtresse porte.

Le jardin était clos de très-hautes murailles, mais la partie des murs qui regardait l’hôtel de Soubise, à travers la rue du Chaume, avait une porte en fort piteux état. Cette porte, je le savais par ma femme de chambre, servait à toute la valetaille pour faire l’école buissonnière.

Par ce que j’ai dit de l’hôtel, figurez-vous ma chambre. On n’y pouvait entrer sans avoir froid au cœur.

Une heure venait de sonner.

La fatigue fermait mes yeux, et cependant je ne dormais pas encore. Au contraire, mon esprit travaillait malgré moi avec une incroyable activité. J’essayais d’expliquer en ce moment toutes sortes de choses inexplicables. Je voulais me rendre raison du lien qui m’attachait à Maxime, lien si fort qu’il n’y avait à mettre au-dessus de lui que mon amour pour Gustave ; j’essayais aussi d’éclairer le mystère de ces visions dont parlait sans cesse Marie. C’était la fièvre. Rien n’égale l’importun entêtement des idées qui naissent dans la fièvre.

Je perdais enfin connaissance, lorsque j’entendis quelque valet fugitif rentrer par la porte du jardin. Cela ne m’éveilla pas tout à fait, mais j’en éprouvai comme un vague sentiment de sécurité. – J’entends tout !… pensai-je. Et je me vis penchée à la croisée de la chambre voisine, qui donnait sur le jardin, afin de reconnaître celui qui rentrait. – Je rêvais déjà. Je rêvais, car il me sembla que cet homme ne se dirigeait point vers le grand perron du milieu, ce qui était son chemin pour gagner le quartier des domestiques. Il venait droit à moi, ou plutôt droit au-dessous de moi. L’homme s’arrêta devant la porte voûtée, donnant entrée sous le perron, dans le trou dont j’ai parlé déjà. Je vis alors, et je ne sais comment cela se fit, car il avait la tête baissée, mais cherchez donc de la logique dans les rêves ! – je vis que ce n’était pas un domestique. C’était le vicomte Etienne du Rocray. Il avait à la main un trousseau de clefs très-rouillées. Avec une de ces clefs, il ouvrit le battant de la porte voûtée. J’éprouvai une sorte de plaisir puéril à trouver là-dedans ce que j’avais prévu : des instruments de jardinage vermoulus ou rongés par la rouille, selon qu’ils étaient de bois ou de fer.

J’eus bien de l’étonnement, quand je vis le vicomte tourner à droite, déranger une brouette qui tombait par morceaux, et trouver derrière une petite porte basse qu’il ouvrit. Cela donnait entrée dans un couloir qui allait descendant, mais qui n’avait point de marches. Le vicomte Etienne le suivit jusqu’à une sorte de carrefour souterrain sur lequel donnaient, en cercle, une demi-douzaine de portes de celliers ou de caves. A droite du carrefour, en gardant la position que le vicomte avait en arrivant, se trouvait un large escalier qui montait raide comme tous les escaliers de cave. Au haut de ces degrés, deux épais battants de chêne étaient fermés à double tour. Le vicomte avait à son trousseau la lourde clef de cette serrure. Il passa. Il se trouva dans une manière de petit vestibule où venait aboutir l’escalier qui montait à mon appartement. Le vicomte ne prit point cet escalier. Il tourna sur sa gauche et entra dans une série de salles basses que je ne connaissais pas. A dater de ce moment, en même temps que je le voyais comme je vois le papier où j’écris ces lignes, j’entendais son pas au-dessous de moi. Je n’étais plus à la croisée (c’est toujours le rêve). J’étais couchée dans mon lit, la tête tournée vers le plafond. Par conséquent, c’était en sens contraire de la direction visuelle, et au travers de mon propre corps, que je voyais le vicomte Etienne. Il ne s’arrêta point dans la salle qui était au-dessous de mon lit. Seulement, pendant qu’il la traversait, je m’aperçus qu’il commençait à prendre des précautions. Il se mit à marcher à pas de loup. Je n’entendais presque plus le bruit qu’il faisait. Ce furent ces précautions mêmes qui firent naître tout à coup ma frayeur.

Je frissonnais de tous mes membres, parce que le bruit assourdi de ces pas était une menace. Il ne voulait pas qu’on l’entendît, cet homme. Il voulait donc surprendre et mal faire.

J’essayai de crier. Ma voix s’étrangla dans ma gorge. Je voulus m’élancer hors de mon lit : la paralysie garrottait tous mes membres.

Le vicomte Etienne quitta la salle située au-dessous de ma chambre, et pénétra dans une toute petite pièce qui était la cage d’un escalier tournant. Mon cœur eut froid. Le vicomte se prit à monter doucement, doucement. Il venait… Quelques pas seulement le séparaient désormais de ma chambre. Ma chambre était close, mais ce rêve supprimait murailles et cloisons. Il venait, – il venait !

J’entendis crier la dernière marche du petit escalier. Le trousseau de clefs sonna. Le vicomte en choisissait une à tâtons. Je fis sur moi-même un effort si violent que ma vie sembla se rompre comme une corde trop tendue. Je rêvai que je m’évanouissais. Un voile s’étendit autour de moi. Je ne vis plus rien ; je n’entendis plus rien.

Je m’éveillai le lendemain si profondément brisée, qu’un mois entier de grave maladie n’aurait pu faire davantage. J’avais un poids sur le cœur, et mon esprit s’enveloppait d’un nuage.

Comme je ne me levais point, ce matin, on vint me voir. Ce fut madame de Failly. Elle était toute gaie et d’une bonne humeur expansive. Elle m’accabla de caresses. Elle me dit que sa bonne mère allait venir, et qu’elles me feraient part toutes deux d’un grand projet. Je ne sais pourquoi j’avais besoin de me plaindre et de conter un peu mes peines. La voyant près de moi si affectueuse, je lui fis en peu de mots le récit de ce qui m’était arrivé la veille, rue de Courcelles.

– Vous étiez donc riche, Suzanne ! s’écria-t-elle en riant ; ah ! nous l’avons échappé belle !

Peu s’en fallut que je ne fusse choquée de cette hilarité qui se plaçait si mal. Mais elle ne prit point garde, et continua en frappant ses mains l’une contre l’autre.

– Tant mieux, ma belle petite ! tant mieux ! voilà qui vous fera rester toujours avec nous !

Madame la baronne d’Anod entrait en ce moment. Madame de Failly courut à elle et lui conta ma mésaventure avec un entrain, avec une volubilité qui contrastaient singulièrement avec le peu de gaîté du sujet. La vieille dame la regardait d’un air triste ; puis m’embrassant :

– Vous répugnerait-il, ma chère Suzanne, d’être, je ne dirai pas l’institutrice, mais l’amie, la sœur aînée, le guide d’Etiennette et de Marie ! – Madame, répondis-je en rougissant de plaisir, cette idée m’était déjà venue.

Madame de Failly sauta de joie comme un enfant et courut vers M. d’Anod, qui entrait, avec le vicomte, en s’écriant : – Elle accepte, père, elle accepte !

On déjeuna. Madame de Failly faisait mauvaise mine à son père. Comme on se levait de table, elle s’approcha brusquement de lui.

– J’ai à vous parler, dit-elle en l’entraînant.

Ils allèrent tous deux dans l’embrasure d’une fenêtre. Bientôt leurs voix s’élevèrent, et M. d’Anod donna précipitamment le signal de la retraite. Mais il était trop tard. J’avais entendu madame de Failly qui disait :

– Je suis lasse de vos folies ! Laissez-moi vivre tranquille et ne m’apportez plus le récit de vos rêves extravagants… sinon, je quitterai la maison avec ma fille : je ne veux plus souffrir ainsi !

Nous étions au salon depuis plusieurs minutes que ces singulières paroles tintaient encore à mon oreille. J’entendis Etiennette qui disait tout bas à Marie : – C’est que mon oncle a raconté ce matin à maman une de ses histoires… Il voit des choses la nuit… Il a parlé de quelqu’un qu’on avait tué avec un rasoir…

Le vicomte rentrait en ce moment. Il vint s’asseoir, doux et calme, entre sa mère et son beau-père.

Une heure environ après la scène que je viens de rapporter, j’étais à causer avec Etiennette et Marie : le vicomte vint à nous et les éloigna en disant : – J’ai à causer avec mademoiselle Suzanne.

Il s’assit auprès de moi sur le sofa. Le reste de la famille se groupait autour du foyer. Madame de Failly seule manquait.

– Mademoiselle, me dit Etienne avec sa gravité douce, je suis votre débiteur sans que vous le sachiez… sans que jamais vous puissiez savoir de quoi ni comment… Je vous prie de m’excuser si je vous parle avec si peu de clarté… Il n’est pas en mon pouvoir de m’expliquer davantage.

Je le regardai, cherchant dans ses yeux un signe qui pût mettre sur le compte de la folie les obscurités de cet étrange début.

– Suzanne, reprit-il, je veux vous payer ma dette… Désirez-vous quelque chose en ce monde qui soit hors de votre portée ? – Je ne vois pas… commençai-je. – Réfléchissez avant de répondre ! m’interrompit-il avec sévérité.

Il vit, sans doute, une velléité de révolte sur ma physionomie, car il reprit en donnant à son accent des inflexions tendres et presque paternelles : – Veuillez ne pas vous irriter contre moi, Suzanne… Ce serait repousser un bien sincère ami… Je vous demandais tout à l’heure si vous formez un souhait dans votre cœur… En cela, je n’entendais point parler de ces désirs égoïstes et frivoles qui sont dans l’imagination des jeunes filles… Je vous connais… J’ai mesuré, mieux que vous-même peut-être, l’étendue de vos dévoûments et de vos générosités… S’il ne vous plaît pas de me traiter en frère, laissez-moi vous confesser comme le prêtre aide à la mémoire troublée de son pénitent… Vous avez une amie…

Je tressaillis, parce que je devinai tout de suite qu’il s’agissait d’Eugénie Mutel.

– Plus qu’une amie, reprit le vicomte Etienne, une sœur et une mère… un de ces êtres chers qui sont à la fois toute la famille… Vos yeux se mouillent, Suzanne… vous voyez bien que je ne me trompe pas… Cette amie accablée et courbée sous un trop lourd fardeau de malheur est loin de vous… Vous pensez à elle souvent, mais vous l’oubliez parfois, tant le cercle des mystères qui vous entourent de toutes parts sollicite violemment votre curiosité de femme… Est-ce vrai ?

Je ne répondis point. Il y avait ici quelque chose de surnaturel. Non seulement cet homme savait mon secret, mais il éclairait ma pensée de lumières que je n’y avais point portées moi-même. Il poursuivit :

– Du reste, il n’y a point de votre faute si vous ne vous êtes pas élancée vers cette amie qui souffre de votre absence encore plus que de son malheur… car ceux qui vous aiment vous aiment bien, Suzanne ! Une barrière est entre vous deux. Des regards intéressés guettent chacune de vos actions… Ce n’est pas pour vous que vous avez peur, c’est pour elle, la prisonnière, qui est là-bas, sans défense… On vous a dit, – quelqu’un qui ne peut pas vous tromper, – on vous a dit : Abstenez-vous. L’heure de combattre n’est pas venue. Toute démarche qui donnerait l’éveil pourrait être fatale. – Au nom de Dieu, monsieur ! m’écriai-je, êtes-vous comme les autres ? La croyez-vous coupable ?…, – Je ne sais rien, Suzanne, me répondit-il, sinon qu’elle est bien malheureuse et que vous l’aimez. Je crois à vous. Celle qui a mérité votre tendresse ne peut pas être criminelle à mes yeux.

Je baissai la tête. – C’étaient là des paroles. Je sentais son regard sur moi, et il me semblait que ce regard avait pu percer comme un fer aigu l’enveloppe de mon âme. Je me redressai de nouveau.

– Je veux savoir, dis-je impérieusement, – comment vous avez deviné ces choses que je n’ai dites à personne ! – Suzanne, me répondit-il avec son sourire mélancolique, vous savez bien que l’opinion commune accorde le don de seconde vue aux pauvres gens dont la raison s’absente… On dit que je suis un peu fou… Je suis peut-être voyant et prophète…

Il tira sa montre et la consulta.

– Mademoiselle, je me suis informé… Il est deux heures ; la voiture de Bar-sur-Aube part à quatre heures : s’il vous plaît que j’aille porter à la prisonnière de Clairvaux une consolation ou un espoir, je suis prêt, et je vous serai reconnaissant de l’honneur que vous aurez bien voulu me faire en me choisissant pour votre messager…

Je restais confondue. C’était un voyage de cent vingt lieues pour aller et revenir. Je n’hésitai pas longtemps cependant, car toute mon âme s’élançait vers ma pauvre Eugénie. Avais-je le droit de lui refuser ce bonheur ? J’acceptai. Le vicomte Etienne me rendit grâces comme si la reconnaissance eût dû être de son côté. Il me demanda mes instructions ; puis, s’avançant vers le foyer, il embrassa son beau-père d’abord, ensuite sa mère, en disant : – Je vais faire une absence de quatre à cinq jours.

q

Page 1