‹ Madame Gil BlasChapitre 60 sur 70 · Chapitre 5 Deuxième rêve.

Chapitre 5 Deuxième rêve.

Une autre raison que j’avais pour accepter les offres du vicomte Etienne était celle-ci :

Son absence momentanée était pour moi comme une épreuve. Je voulais juger si sa présence était, oui ou non, la cause de mes troubles. L’épreuve fut décisive, comme on va le voir.

Dès la première nuit, j’eus un sommeil tranquille et réparateur. Je m’éveillai si bien reposée, le lendemain matin, qu’il me semblait que je me retrouvais moi-même. Il en fut pareillement la seconde nuit. J’étais fixée, quoique je restasse dans la plus profonde ignorance des moyens que le vicomte pouvait prendre pour agir sur moi. En effet, j’avais examiné à tout hasard, avec une minutieuse attention, chaque pouce de terrain, dans ma chambre et dans le cabinet qui la desservait. Il n’y avait bien décidément que ces deux entrées dont j’ai parlé. Les fermetures de ces entrées étaient solides et à l’épreuve. Je renonçai à découvrir les moyens. Je tins l’effet pour avéré : le comte Etienne avait sur moi une influence occulte. Cette influence ne pouvait être que le magnétisme.

Pendant ces deux jours, madame de Failly fit tous ses efforts pour me parler en particulier. Elle ne put y réussir. Les deux vieillards m’avaient prise en si grande affection qu’ils ne me quittaient plus. La baronne avouait avec un abandon charmant qu’elle ne pouvait pas se passer de moi. Le baron m’accablait de galanteries. Bien des fois, je surpris le regard de madame de Failly fixé sur eux avec une expression farouche. Bien des fois, je crus qu’elle allait éclater, mais quelque douce parole de l’un des vieux époux venait toujours à la traverse de ses colères. Ils étaient si aimables et si bons ! Leur douce humeur était si patiemment inaltérable !

Je commençai au jour dit à donner mes leçons. Marie était une élève charmante et toute zélée. Etiennette, moins bien disposée à l’étude, possédait une merveilleuse facilité. Elle devançait une explication. Elle dévorait ce qui l’intéressait. Le baron et la baronne assistaient aux leçons. M. d’Anod, homme très-lettré, ajoutait quelquefois à mes pauvres instructions de fines et profondes remarques. Nous vivions ensemble dans toute la rigueur du terme, et chaque instant, on peut le dire, resserrait les liens de notre intimité.

Vers la fin du quatrième jour, je fus prise d’un de ces malaises vagues qui m’avaient quittée depuis le départ d’Etienne. Je me mis au lit avec mes inquiétudes d’autrefois. Je m’éveillai tard. A l’appel de ma sonnette, mademoiselle Françoise vint et me dit que M. le vicomte s’était déjà présenté deux fois à ma porte.

– Il est arrivé ce matin ? demandai-je. – Hier soir, à dix heures, me répondit-elle.

C’était l’instant où mes terreurs avaient redoublé. L’épreuve continuait. Cet homme avait sur moi une douloureuse influence.

Je finissais à peine de m’habiller lorsqu’on sonna.

– Le voici encore ! s’écria mademoiselle Françoise.

L’instant d’après, le vicomte Etienne entrait dans ma chambre.

– L’avez-vous vue ? lui demandai-je d’une voix qu’il dut entendre à peine, tant l’émotion la faisait trembler.

Ses yeux restèrent fixés sur les miens. J’eus comme une défaillance. Je crus qu’Eugénie était morte. Je n’osais plus interroger.

– Suzanne, me dit-il après un long silence, vous avez connu un vieillard, du nom de Fontanet, qui faisait métier de placer les domestiques. – J’ai été sa servante, répliquai-je. – Savez-vous ce qu’est devenu ce Fontanet ? – Il est mort. – Et sa compagne ? – Vous la voyez tous les jours. – Ah !… balbutia-t-il, vous l’avez reconnue !… que pensez-vous de cette femme ?

Je réfléchis un instant. Tous les dangers de la franchise se présentèrent à moi. Mais il n’y avait pas à reculer.

– Je pense, répondis-je, que cette femme peut apporter le malheur dans la maison de votre mère !

Il appuya sa main contre son cœur et je vis qu’il chancelait.

– Ma mère !… répéta-t-il d’un accent si poignant que je sentis des larmes sous mes cils.

– Et savez-vous, Suzanne, comment cette femme peut apporter le malheur dans la maison de ma mère ?

Je réfléchis encore avant de répondre.

– Oui, monsieur le vicomte, je le sais. – Et vous ne voulez pas le dire ? – Je ne peux pas le dire.

Il pressa son front à deux mains et murmura : – C’est donc bien affreux, Suzanne !

Je sentais qu’il ne me croirait pas, mais je prononçai résolument : – Affreux comme le mensonge, monsieur le vicomte.

Ses mains tombèrent et sa figure s’éclaira d’un fugitif rayon.

– Il y a des mensonges qui sont beaux, Suzanne, prononça-t-il doucement ; ce sont ceux que l’on fait pour élever une barrière au bord du précipice où quelque malheureux va tomber… Je vous remercie, Suzanne… Dieu est juste : il vous récompensera.

Il tira de sa poche son portefeuille et l’ouvrit. Je poussai un long soupir de soulagement.

– Je l’ai vue, me dit-il en réussissant presque à sourire ; – j’ai eu du plaisir à la voir… Je crois comme vous qu’elle n’est pas coupable… et ceux qui souffrent comme elle, sans avoir rien à se reprocher, sont des martyrs, Suzanne. – Oh ! merci ! merci ! balbutiai-je à mon tour. Et je tendais ma main tremblante pour prendre la lettre qu’il me présentait. Je la baisai avant de l’ouvrir, puis, je lus à travers mes larmes :

« Suzanne, ma fille chérie, je te demande grâce. J’ai douté de toi un instant, et j’ai failli mourir. Merci, Suzanne ; j’ai confiance en Dieu et j’espère en toi. Tant que je vivrai, je t’aimerai cent fois plus que moi-même. »

– Chère ! chère Eugénie ! balbutiai-je.

Au bout d’une minute de silence, le vicomte me dit : – Suzanne, je lui ai promis de vous embrasser.

Je m’avançai aussitôt vers lui. Je sentis sa lèvre froide sur mon front qui brûlait. Puis il s’éloigna à grands pas. Je vis dans la glace, au moment où il gagnait la porte, sa face toute livide et agitée par des tics convulsifs. Il ne parut point au déjeuner ni au dîner. Madame de Failly garda de son côté la chambre. Ce fut une journée plus triste encore que les autres. Quand son oncle et sa mère souffraient, Etiennette était vaguement tourmentée, comme si l’ange de ce mystérieux supplice eût quitté l’un de ces trois condamnés pour prendre l’autre et frapper ainsi ses coups à tour de rôle. Marie avait quelque chose d’égaré dans les yeux. Elle ne voulut pas prendre sa leçon. Elle ne parla que de sa mère. – Tu sais, me dit-elle, le malheur ?… Il est là, tout près… Je le sens… Il nous touche !

C’était comme un écho de ma propre pensée. Le même pressentiment me tenait. Quelque chose me criait qu’une catastrophe était sur nous. Le soir, je ne me couchai point. Il y avait bon feu dans ma cheminée. Je m’assis au coin du foyer et je me mis à réfléchir. Tout à coup j’eus un choc, fait d’éblouissements. – Puis, les murailles tombèrent autour de moi. Tous les objets opaques étaient devenus translucides. Les murs étaient de verre, rien ne faisait obstacle à mon regard. Tel était le début de mon second rêve, – car je dormais profondément au coin de mon feu mort, la tête appuyée sur le dossier de mon fauteuil. La première personne que je distinguai, à cause de ses grands cheveux blancs, fut le vieux baron d’Anod. Il était seul dans sa chambre ; – il priait à genoux devant un crucifix. Puis mon regard rencontra le vicomte Etienne, en face de madame de Failly, dans l’appartement de cette dernière. Puis quelque chose d’étrange : le long de la muraille que formait le jardin, non loin de la petite porte par où s’échappaient les domestiques de l’hôtel, trois hommes et une femme. Je ne connaissais qu’un des hommes : Testulier, l’ancien huissier. La femme était Félicité Fontanet…

Etiennette et Marie dormaient comme deux beaux petits anges dans leurs lits jumeaux. Etiennette semblait triste, même dans son sommeil ; Marie avait la tête nue, comme toujours. Ses admirables cheveux se mêlaient, épars sur l’oreiller, moins blanc que ses épaules. Mon rêve ne fit que passer sur elles… Le groupe de la rue, composé de Testulier, de Félicité et des doux inconnus, se dispersa tout à coup. L’un des inconnus descendit jusqu’à l’angle de l’hôtel, sous ma fenêtre, en face de la petite rue de l’Homme-Armé. Il se cacha dans l’angle du mur qui faisait vis-à-vis à mes croisées, et s’enfuit en sentinelle, surveillant le factionnaire des Blancs-Manteaux et les trois rues. Le second inconnu monta au contraire et fit de même, à l’angle des rues de Braque et de Paradis. Ainsi protégés des deux côtés contre toute surprise, maître Testulier et Félicité commencèrent leur besogne. Malgré son beau nom de la Roche-Gaillon, l’ancienne placeuse n’était pas fière. Elle tira d’un cabas qu’elle avait au bras tout ce qu’il fallait pour crocheter la porte. Testulier, homme adroit et de bonne volonté, fit son choix éclairé parmi ces divers ustensiles et ouvrit la porte avec une parfaite aisance. On lança deux petites pierres : une du côté des Blancs-Manteaux, l’autre du côté de la rue Paradis. Les sentinelles, ainsi prévenues se replièrent d’elles-mêmes, et nos quatre rôdeurs de nuit s’introduisirent dans le jardin. Ils connaissaient les êtres, à ce qu’il paraît, aussi bien qu’un des habitants de l’hôtel. Le Testulier ouvrit la marche, choisissant une allée couverte et tortueuse qui faisait tout le tour du jardin. La Fontanet vint après lui, puis les deux inconnus. Le dernier qui passa remit la porte du jardin tout contre son montant. Puis ce furent quatre pas de loup qui foulèrent bien doucement le sable de l’allée circulaire. Cette allée, qui avait exactement la forme d’un fer à cheval, aboutissait d’un côté à mon perron, de l’autre au perron conduisant aux appartements de la famille. Ce n’était pas à mon perron que notre quatuor en voulait. On sait que la porte en était condamnée à demeure. On sait, en outre, que la porte de l’autre perron n’ouvrait et ne fermait qu’en dedans. Testulier en gravit tout doucement les degrés, pendant que les autres restaient en bas. Il poussa la porte, fit un geste de désappointement et descendit. Nos quatre rôdeurs, après une courte conférence, s’éloignèrent et allèrent se placer au centre du massif épais.

Presque au même instant, dans la chambre de madame de Failly, celle-ci et le vicomte Etienne se levèrent à la fois. Au mouvement que fit ce dernier, j’éprouvai une sourde commotion qui força mon regard à se fixer sur lui. Madame de Failly chancela dès qu’elle fut debout. Je la vis obligée de s’appuyer à un meuble. Sa figure était tirée et livide. Elle avait l’air de souffrir horriblement. Le vicomte Etienne était très-pâle ; mais il se tenait droit. Son regard était sombre et singulièrement résolu. Il dérangea un coffre à bois placé au coin de la cheminée, et, derrière ce coffre, il prit le trousseau de clés vieilles et rouillées que je reconnus. Rien de ce que j’avais vu dans mon autre rêve ne m’échappait en ce moment.

Avant de quitter la chambre, le frère et la sœur échangèrent quelques brèves paroles. Je n’entendais pas. Mais je croyais deviner que le vicomte Etienne répondait à des doutes exprimés eu disant quelque chose comme ceci : – Viens voir par toi-même ! Ils s’engagèrent dans le corridor, après avoir éteint leur lampe. Le vicomte tenait sa sœur par la main. En passant devant la chambre des deux jeunes filles, qui était la dernière avant l’escalier, ils s’arrêtèrent et prêtèrent l’oreille. Les deux pauvres anges dormaient d’un de ces sommeils qu’un pas furtif n’éveille point. Le vicomte et sa sœur passèrent ; ils descendirent l’escalier avec précaution, et M. du Rocray tira la barre de fer qui assujettissait la porte. Ils sortirent. La porte fut refermée autant que cela se pouvait, puis le frère et la sœur traversèrent le jardin en se dirigeant vers mon perron. A ce moment, un autre personnage entra en scène : une fille de la campagne, nommée Mélite, qui servait de femme de chambre ou de bonne aux deux jeunes filles. Mélite descendit l’escalier presque sur les pas du vicomte et de sa sœur. Elle rouvrit la porte derrière eux. Quand le vicomte eut fait jouer la serrure de la porte basse qui donnait entrée sous mon perron, et quand il eut fait entrer madame de Failly dans le trou où étaient les instruments de jardinage, Mélite descendit les marches du perron. Testulier, la Fontanet et les deux autres vinrent à sa rencontre en se glissant le long des lilas. Mélite les introduisit dans la maison, et ils montèrent tous ensemble. Je les vis entrer dans la chambre des deux jeunes filles. Et comme ils avaient l’air effrayé, je vis Mélite leur montrer une petite fiole d’abord, puis les deux jeunes filles endormies. On avait dû leur donner un narcotique.

C’était à Marie qu’on en voulait. Testulier l’enleva hors de son lit, Félicité l’empaqueta dans une mante noire. L’un des deux inconnus la prit sous les aisselles, l’autre par les pieds. Mélite descendit dans le jardin pour voir si le passage était libre. Elle remonta le perron et fit signe à ceux qui étaient dans l’escalier. On suivit la route circulaire pour regagner la petite porte du jardin. La Fontanet se glissa dans la rue du Chaume, pendant que Testulier allait faire le guet à son tour, au coin de la rue des Blancs-Manteaux. La Fontanet monta dans une voiture qui stationnait rue de Paradis. La voiture prit le pas et vint s’arrêter devant la petite porte de notre jardin. Marie fut hissée à l’intérieur. L’un des inconnus monta auprès d’elle, ainsi que Félicité Fontanet. L’autre resta pour mettre deux ou trois rouleaux d’or dans la main de Mélite. Puis la voiture partit au galop.

J’ai raconté ceci tout d’un trait, laissant de côté madame de Failly et le vicomte.

Cependant la marche de celui-ci était loin d’être aussi rapide que la première fois. Il était obligé de s’occuper de sa sœur, qui, à chaque instant, faiblissait, prête à se trouver mal. Il n’avait qu’une main pour faire son choix dans le trousseau de clefs rouillées. Son autre main soutenait madame de Failly, qui allait désormais avec une extrême répugnance. A diverses reprises, je la vis s’arrêter. Il me paraissait qu’elle refusait, avec tout ce qui lui restait d’énergie, de faire un pas de plus. Sa figure était terriblement décomposée. Malgré moi, je me demandais : – Est-ce que cette pauvre femme va mourir ?

Je ne sais pas si le vicomte Etienne voyait aussi bien que moi l’état d’épuisement où était sa sœur, mais il se montrait sans pitié. Son visage livide, où brillait son regard ardent et fixe, me faisait peur. Madame de Failly avait eu grand’peine à monter l’escalier de la cave. Quand elle fut en haut des degrés, son frère lui donna une minute pour se reposer. Puis je vis au mouvement de ses lèvres qu’il lui disait : Marche ! Elle pria, elle supplia : elle ne voulait plus. Le vicomte, inexorable, la prit par la taille en répétant : Marche ! marche ! Et ils s’engagèrent dans ces sombres couloirs, conduisant aux salles situées au-dessous de ma chambre. Comme la première fois, je commençai d’entendre les pas au moment où ils entraient dans la seconde salle. Le vicomte se mit à marcher avec plus de précaution ; je m’en aperçus, et, comme la première fois, cette précaution même fit naître en moi l’épouvante. Avec la terreur naquit l’idée que ce n’était pas un rêve. Je me souviens de mon évanouissement. Je sentis venir le malaise qui précède toute syncope. Cependant, c’était moins violent que l’autre fois, et j’en voyais plus que je n’en avais encore vu. Le vicomte et sa sœur étaient tout en haut de l’escalier, à trois pas du cabinet qui desservait ma chambre. Ma terreur était combattue par un désir inouï de savoir par quelle voie le vicomte Etienne parviendrait à s’introduire dans mon appartement. Je ne voyais point de porte.

Il n’y avait point de porte, en effet ; mais la fenêtre du cabinet, que je n’avais jamais ouverte, parce que son unique panneau me semblait fixé à demeure, donnait sur une petite terrasse intérieure dallée en plomb. Ce n’était qu’une moitié de fenêtre. L’autre moitié éclairait le palier où le vicomte Etienne et madame de Failly étaient arrêtés maintenant. Le vicomte monta sur une caisse qui était disposée pour cela. Il força madame de Failly à faire comme lui. Tous deux parvinrent ainsi sur la petite terrasse. Il poussa la fenêtre du cabinet, qui céda à son premier effort. Il entra dans le cabinet. Sa sœur s’affaissa dans ses bras. – Viens ! dit-il, nous sommes arrivés.

Mais, au lieu d’avancer, madame de Failly se laissa choir sur le parquet. Elle embrassa les genoux de son frère en sanglotant. Pitié ! pitié ! balbutia-t-elle. Laisse-moi dans mon ignorance !… Je ne veux pas… je ne veux pas savoir !…

Il essaya de la soulever. Il ne put pas, car son émotion lui ôtait toute sa force. Il la prit sous les deux bras et la fit glisser sur le parquet jusqu’au milieu de ma chambre. Elle gémissait. Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé, en ma vie, un sentiment de plus profonde horreur. De vagues engourdissements me montèrent au cerveau. Je vis une main étendue sur mon front. Je rêvai qu’on me magnétisait. Puis je cessai de voir, mais non pas tout à fait. Deux ombres indistinctes étaient devant mes yeux voilés. Je savais vaguement qu’on me parlait et que je répondais. Mais je n’entendais ni la voix qui m’interrogeait, ni les répliques de ma propre voix.

Je ne saurais dire combien de temps dura l’interrogatoire. J’arrive tout de suite au dénoûment, car il n’y a pas en moi un atome qui ne tressaille pendant que j’écris ces lignes. Je m’éveillai en un choc dont aucune parole ne peut rendre la violence. Un cri, un râle, quelque chose de déchirant et d’horrible m’avait transpercé l’âme. Je m’éveillai. J’étais dans mon fauteuil. Il y avait encore de la lumière. Mais la lumière s’éteignit au moment où j’ouvrais les yeux. Je n’étais pas seule. Je pus voir cela de mon premier, de mon unique regard. Il y avait avec moi un homme debout, une femme renversée, et comme morte. J’essayai de me lever. La terreur garrottait tous mes membres. Je voulus crier ; je n’avais point de voix. Aux lueurs du réverbère, car mes yeux s’habituaient aux ténèbres, j’aperçus une ombre qui se penchait, puis qui se relevait. C’était l’homme qui emportait la femme dans ses bras. Il disparut avec son fardeau, au moment où Françoise frappait avec violence à la porte de ma chambre. Dès que l’homme eut disparu, je pus me lever. Je dis l’homme, parce que rien ne me restait de mon rêve. Ce que je venais de voir, la lumière éteinte tout à coup, la femme renversée, le fantôme qui l’emportait, tout cela était pour moi comme la fin d’un effrayant cauchemar. J’allai ouvrir. C’était Françoise qui frappait. Elle s’élança dans ma chambre en demandant : – Que vous est-il arrivé ? Qui donc a poussé cet horrible cri ?

J’essayai de persuader à Françoise que j’avais eu le cauchemar, et je la fis coucher auprès de moi. Il faisait grand jour quand je m’éveillai. La femme de chambre n’était plus là, mais elle revint bientôt, pâle et suffoquée.

– Quelle nuit ! s’écria-t-elle. – Si l’on m’interroge, il faudra bien que je parle !… Ca n’est pas naturel, ce qui s’est passé ici !… Quelle nuit !… ah ! quelle terrible nuit !

Elle se laissa tomber dans mon fauteuil. – Mais qu’y a-t-il donc ? m’écriai-je. Ses yeux hardis et insolents étaient sur moi. – Vous l’avez peut-être su avant les autres, vous ! murmura-t-elle. Puis, se levant et criant : – Il y a que madame de Failly est morte. – Morte ! balbutiai-je, madame de Failly !

Je sautai toute nue sur le parquet. Ma tête tournait. Deux ou trois fois, je vis comme des échappées de mon rêve : le vicomte traînant après lui sa sœur faible et toute pâle. Mais ces lueurs, je ne pouvais les fixer. – Et ce n’est pas tout, reprit la camériste avec cet obscène triomphe des petites gens qui colportent les grandes calamités ; mademoiselle Marie est enlevée !

Je tombai sur mes deux genoux. – Marie !… Marie ! fis-je avec détresse. – Et ce n’est pas tout encore ! continua mademoiselle Françoise, combinant avec soin ses effets, mademoiselle Etiennette est folle !

Cette nouvelle ne pouvait me frapper aussi fortement que les deux autres. Je répétais en moi-même : – Marie ! Marie !

… Je fus du temps à descendre l’escalier qui menait à la porte de la cour. J’étais comme ivre.

Les domestiques se promenaient deux par deux dans la cour, sans parler, comme des moines autour d’un cloître. Par la porte cochère entre-bâillée, j’apercevais les boutiquiers de la rue, rassemblés par groupes et causant. Ils regardaient les fenêtres de l’hôtel. Comme je montais le perron en chancelant, je vis descendre le premier vicaire de Saint-Merry, qui était le confesseur de madame de Failly. Je lui demandai, sans savoir ce que je disais : – Comment cela va-t-il, là-haut ?

Il me salua et ne me répondit point. Dans le vestibule, il n’y avait personne. Je m’attendais à ouïr, dès les premières marches de l’escalier, un concert de cris de douleur. C’était un silence morne dans cette vaste maison. J’arrivai jusqu’au premier étage.

La première personne que je rencontrai fut Mélite. L’aspect de cette fille me causa un si grand ébranlement que je faillis tomber à la renverse. Je lui fis signe de m’approcher, et je m’appuyai sur elle. Le cœur me manquait. Elle me traîna jusqu’à un siège où je m’assis. Quelques domestiques entrèrent. Mélite leur parla à l’oreille. Ils me regardèrent avec défiance. Au bout de cinq minutes, j’avais retrouvé assez de forces pour marcher, assez de raison pour réfléchir. Je n’avais qu’un rôle dans tout ceci : m’occuper de ma pauvre belle Marie. Je pris le chemin de la chambre de la morte, pensant y trouver la famille assemblée. Tout le monde y était en effet, sauf Etiennette, qu’on gardait dans son appartement comme une prisonnière. Il y avait un médecin auprès de madame de Failly. J’essaierais en vain de rendre ce que j’éprouvai en entrant dans cette chambre. La baronne, baignée de larmes, disait au médecin : – Tout est-il donc fini ?

– De quoi est-elle morte ? demanda le vieux baron. – D’un épanchement au cœur, repartit le médecin. – Est-il à votre connaissance, ajouta-t-il peu d’instants après, quelle ait eu quelque terrible émotion ?…

Les deux vieillards répliquèrent à la fois :

– Aucunement… Elle a revu son frère, qu’elle aimait. – Après une très-longue absence ? – Après une absence de cinq jours.

Le vicomte, qui était resté jusqu’alors immobile, se leva. Il me parut grandi ; sa figure allongée avait des pâleurs qui glaçaient. Il découvrit d’un geste lent le visage de la morte. Il mit son doigt sur le col nu de sa sœur, entre l’attache de l’épaule et l’oreille. – Le doigt marqua dans la chair inerte. – Est-ce bien ici, demanda-t-il, qu’il faut faire l’incision… pour l’embaumement.

Ceci fut dit avec un calme si effrayant que le médecin crut avoir mal entendu.

Le vicomte Etienne fit un geste d’impatience. – Je vous demande, reprit-il en piquant chacune de ses paroles, – si, en ouvrant ici le col de ma sœur, je rencontrerai la jugulaire ? – Assurément, repartit le médecin.

Le vicomte remercia de la main gravement et retourna s’asseoir. Je l’entendis qui murmurait, sans donner aucun signe extérieur d’émotion : – Je n’ai besoin de personne pour embaumer ma sœur… M’a-t-il fallu quelqu’un pour la tuer !…

Je pense que ces paroles n’arrivèrent point jusqu’au médecin, qui prit son chapeau et sortit. La tête du vicomte Etienne tomba sur sa poitrine et ses longs cheveux voilèrent son visage. Le baron et la baronne échangèrent un regard plein de larmes. J’allai à eux.

– Je suis forcée, leur dis-je en rassemblant tout mon courage, de vous rappeler un devoir… Il est arrivé plus d’un malheur, cette nuit, dans votre maison… La fille du prince Maxime…

Je vis au jeu de leurs physionomies qu’ils avaient oublié.

– Il faut chercher… dit le baron avec accablement. – Faire les démarches… ajouta la baronne. – Et qui les fera ? m’écriai-je. – Vous, Suzanne, répondit le vicomte Etienne, de cet accent ferme et froid qui ne l’avait pas quitté ce matin. – Sonnez, mon père, ajouta-t-il.

Le baron tira le cordon de la sonnette qui pendait au coin de la cheminée. Un domestique entra.

– Faites atteler, Joseph ! ordonna le vicomte. Puis il ajouta en s’adressant à moi : – J’ai affaire à la Préfecture de police. Je vais vous conduire… Allez mettre votre châle et votre chapeau.

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