‹ Madame Gil BlasChapitre 61 sur 70 · Chapitre 6 M. Philarète Pantois.

Chapitre 6 M. Philarète Pantois.

Le vicomte m’attendait sous la marquise poudreuse et terne qui couvrait le perron. Il vint à ma rencontre, et m’offrit son bras pour gagner la voiture. Presque tous les domestiques étaient encore dans la cour. Je découvris parmi eux mademoiselle Françoise, qui rougit à ma vue et se cacha derrière la femme de charge. Je remarquai avec un vague étonnement que tout ce peuple de valets faisait bien plus d’attention à moi qu’au vicomte Etienne. On chuchotait sur notre passage. Je crus entendre qu’on disait : – C’est elle !… c’est elle !

J’étais trop préoccupée pour prêter à cela une sérieuse attention. Nous montâmes en voiture, et la porte cochère s’ouvrit à deux battants. Une longue rumeur se fit aussitôt dans la rue. Il y avait là deux cents boutiquiers du Marais. Les groupes que j’avais aperçus le matin s’étaient notablement renforcés. Ils se formèrent en haie sur le passage de la voiture. Je vis qu’on me montrait au doigt de tous côtés. Une idée me traversa l’esprit comme un éclair. Dès que nous fûmes hors de cette foule, je mis ma main sur le poignet du vicomte, et je le regardai en face.

– Est-ce dans ma chambre que madame de Failly est morte ? demandai-je à voix haute.

Le vicomte Etienne tressaillit faiblement. Je lui secouai le bras. – Ne mentez pas, m’écriai-je, vous êtes venu chez moi !…

Il se redressa et répéta de toute son ancienne hauteur : – Mentir !… – Vous êtes venu… Qu’avez-vous fait chez moi ?…

Il dégagea sa main et la passa sur son front à deux ou trois reprises.

– Etiennette sentait encore l’opium, dit-il au lieu de me répondre, quand je l’ai prise dans mes bras pour l’empêcher de danser… Car c’est affreux de voir l’enfant qui se croit au bal et qui danse auprès de sa mère décédée… Nos folies sont toujours hideuses… Je connais bien l’odeur de l’opium… j’en ai pris autrefois pour combattre mes insomnies. L’opium ne m’endormait pas ; nous ne sommes pas faits comme les autres créatures humaines… Marie vous a-t-elle parlé quelquefois de sa vision ? me demanda-t-il en s’interrompant brusquement. – Souvent, répondis-je.

– Il parut se recueillir et reprit : – C’est de sa vision qu’ils ont peur… Elle voit sa mère assassinée… Ils savent que le meurtre de cette femme les perdra. – Ecoutez-moi bien. – Marie n’est plus à Paris… Ce soir, elle aura quitté la France… Toutes les démarches que vous allez faire seront inutiles… – Comment savez-vous cela ? m’écriai-je. – C’est vous qui me l’avez dit… – Moi ! fis-je en le regardant avec défiance, car je songeais à sa folie. – J’ai ma raison, me dit-il en souriant tristement ; vous m’avez dit cela cette nuit, lorsque l’enfant galopait déjà sur la route d’Allemagne. – Alors, vous avouez que vous êtes venu ?…

– Une nuit, à Naples, cet hiver, j’allais çà et là dans le palais que notre cousin Maxime avait loué dans la rue de Chiaja… Un beau palais, où ceux qui ne dorment pas peuvent promener du soir au malin leur fièvre dans les galeries muettes… J’errais, poussé par mes tourments. En passant dans le corridor où s’ouvrait votre porte, j’entendis qu’on causait chez vous. Je ne connaissais pas beaucoup encore mon cousin Maxime, qui est un vaillant et noble cœur. J’avais entendu dire parfois qu’il était homme à bonnes fortunes. Or, je ne suis point des villes, Suzanne. J’ai passé ma jeunesse sous les grands chênes de notre domaine, en compagnie des vieux amis de mon père : ses livres. Je crois encore ceci, qu’il faut respecter et défendre les femmes. J’écoutai. Je vous avais vue si belle ! Je savais un peu le roman de vos jeunes amours. La maladie, qui n’altérait point votre beauté, faisait de vous une proie facile. J’écoutai. – J’ai mon épée pour expier mes indiscrétions. Il n’y a pas de parenté quand l’honneur parle. Si mes soupçons se fussent vérifiés, j’aurais croisé le fer avec Maxime. Ce n’était pas cela. – C’était quelque chose d’étrange et d’inconnu. Vous étiez assise sur votre séant, les yeux grands ouverts, et vous parliez, vous dont nous n’avions pas encore entendu la voix. Vous, la belle statue sans mouvements, vous, la morte ! Vous parliez, – et par hasard, – pour mon malheur, vous parliez de nous, les du Rocray ! J’entendis notre nom très-distinctement prononcé… Vous devenez pâle, Suzanne. Pourquoi ?… Devinez-vous ? – Je devine, murmurai-je. – Moi aussi, je devinai, dit-il en baissant les yeux. Dès mon enfance, il y avait en moi le germe de ces terreurs… Et, une fois, ma sœur me raconta un songe où elle avait vu le portrait du vicomte du Rocray, notre père, avec une grande plaie rouge, aussi large que toute sa gorge… Je voulus savoir. Tout ce que j’ai en moi se concentra dans cette volonté implacable… Dès le temps où nous étions à Naples, je pénétrais dans votre chambre, la nuit, Suzanne, et je faisais ce que j’avais vu faire à Maxime… J’essayais de vous magnétiser !… Vous étiez rebelle… je m’acharnais… Deux fois, il m’est arrivé de tomber évanoui près de votre couche, vaincu dans cette lutte… C’est ici, à Paris, que vous m’avez répondu pour la première fois, vaguement d’abord, et de façon à irriter ma passion de savoir. J’ai redoublé. – J’ai remporté ma funeste victoire. Comprenez-vous maintenant, Suzanne, pourquoi je vous disais : Je suis votre débiteur ?

Je ne répliquai point. Il y eut un silence, puis il me prit la main à son tour.

– Suzanne, prononça-t-il tout bas, – vous aviez en vous un secret mortel !… – Mais, m’écriai-je, – si ce livre, écrit par des mains qui certes n’étaient pas pures, contenait un mensonge !…

Il se dressa encore une fois, et je vis son visage s’éclairer.

– J’existe, parce que je crois que c’est un mensonge ! s’écria-t-il, la main sur le cœur ; j’ai foi en un homme ici-bas : cet homme est le mari de ma mère… Ma sœur est morte, parce qu’elle a douté… Quand je douterai, je mourrai !

Nous arrivions dans la cour de la Préfecture de police. La figure du vicomte changea. Ses yeux s’égarèrent.

– Pourquoi suis-je ici ? se demanda-t-il à lui-même. Il se toucha le front et cria par la portière à un employé qui passait : – Où s’adresse-t-on pour obtenir la permission d’embaumer les corps ?

L’employé lui donna l’explication demandée.

– Allons, Suzanne, me dit-il : – faites selon votre conscience !… Vous vous attaquez à un malheur irréparable, mais il est des cas dans la vie où le devoir est de tenter l’impossible.

Il traversa la cour de la Préfecture en courant. Je descendis de voiture à mon tour. C’était la première fois que je voyais ce bâtiment étrange et de mauvaise mine, qui est placé dans un coin obscur de la grande ville. Un sergent de ville eut l’obligeance de me piloter. Cela regardait M. Philarète Pantois.

Il y a fraîcheur et fraîcheur. M. Philarète Pantois était frais comme la rose de Bengale, tout uniment. Il avait les plus jolies dents osanores que j’aie admirées. Sa chevelure, frisée avec soin et d’un gris perlé, sentait comme toute la boutique de Guerlain. C’était un employé supérieur de cinquante ans : mais il était si parfaitement conservé, qu’à première vue vous ne lui en auriez pas donné plus de quarante-neuf et demi.

Au moment où j’entrai, il me regarda en penchant sa tête à gauche, et me dit :

– Non… n’non… n’n’non !… Asseyez-vous, mademoiselle.

Ces trois négations, prononcées avec un crescendo d’emphase que j’ai essayé de figurer, me semblèrent d’abord de mauvais augure. Je devais découvrir plus tard que c’était un agrément particulier ajouté aux discours de M. Philarète Pantois. Il disait cela merveilleusement bien, et je ne saurais exprimer quelle mignardise cette habitude donnait à sa conversation. Je m’assis.

M. Philarète Pantois ôta de jolies lunettes d’or qu’il avait, et les posa sur son papier blanc. – Non… n’non… n’n’non !… me dit-il d’un ton bienveillant et courtois ; je suis tout à vos ordres, ma charmante enfant. – Je viens, monsieur, commençai-je, pour une affaire pénible…

Il agita précipitamment une petite sonnette d’argent qui était auprès de lui. Un garçon de bureau se présenta. – Non… n’non… n’n’non !… Eugène Maillet, allez dire à M. Félix Amiel que j’ai l’honneur de le prier de hâter son rapport… Je suis à vous, tout à vous, mademoiselle. – Il s’agit, monsieur, d’un enlèvement opéré cette nuit.

Il remit ses lunettes d’or sur son nez et prit sa plume. Je croyais qu’il n’écoutait déjà plus, mais il me demanda : – Sur personne mineure ? – Oui, monsieur. – Sexe féminin ? – Oui, monsieur. – Quel nom ? – Mademoiselle Marie de… – La fille du pair de France ? – Oui, monsieur. – J’ai l’honneur de connaître le prince Maxime de ***. Je ne savais pas qu’il fût marié. – Il n’est pas marié, monsieur, répondis-je. Je fus saluée très-gracieusement par M. Philarète Pantois, qui eut la bonté de me dire : – Je suis sûr que cela viendra. Je compris et je répliquai : – Monsieur, mademoiselle Marie, a quinze ans. – Alors, murmura-t-il avec une galanterie enchanteresse, – vous ne pourriez être que sa sœur.

Il ouvrit un tiroir et feuilleta quelques notes volantes avec vivacité.

– Mauvaise histoire ! murmura-t-il ; ce pauvre prince… en Italie… un pair de France !… Non !… n’non !… Continuez, ma chère enfant… et n’ayez pas peur. L’enlèvement a eu lieu à votre domicile ? – Mon domicile, monsieur, est l’hôtel du Rocray, où habitait mademoiselle Marie. – Chez M. et madame d’Anod ? – Précisément. – Non… n’non !… Pourquoi M. et madame d’Anod ne sont-ils pas venus ?… – Parce qu’un affreux malheur vient de les frapper… Madame de Failly, leur fille, est morte subitement cette nuit.

M. Philarète Pantois réfléchit un instant. – J’ai eu l’honneur, dit-il, de danser avec madame de Failly sous la Restauration… J’étais bien jeune !… Vos soupçons se sont-ils arrêtés sur quelqu’un ? – Oui, monsieur. – Nommez la ou les personnes. – D’abord, une femme qui a fait métier de placer les domestiques et qui s’appelait alors madame Fontanet… Elle porte maintenant le nom de madame de la Roche-Gaillon… – Eugène Maillet ! A M. Adolphe Meunier, le dossier femme Fontanet… Après, chère enfant ? – Un ancien huissier de la banlieue, nommée Testulier, et présentement agent d’affaires. – Je connais celui-là… il est capable de tout !… Eugène Maillet ! A M. Edouard Simonnin !… le dossier de Testulier, ancien huissier, agent d’affaires… Après, ma belle petite ?… Non !… n’non !… n’n’non !… – Ceux que je viens de désigner, dis-je, ne sont que des instruments. – Très-bien !… Des bras, passons à la tête. – La fille du prince Maxime, repris-je, a été longtemps entre les mains d’un monsieur Agost…

Sa figure s’était tout à coup rembrunie, et il prononça d’un air de mauvaise humeur : – Un certain Agost !… Non !… n’non !… C’est comme si vous disiez un certain Rothschild… ou un certain Berryer… Savez-vous que ce certain Agost est dix fois millionnaire !… et tout à fait lancé ?… Et que vous êtes folle ! M. Agost est absolument au-dessus… Non, non, n’n’non !… Il ne faut pas mêler, dans des affaires pareilles…

Mais je l’interrompis. Il n’était pas en son pouvoir de me jeter hors de ma voie.

– Je vous demande pardon, monsieur, repris-je ; – je tiens à ce que vous receviez ma déclaration tout entière. – Je suis tout oreilles, me répondit-il ; mais prenez garde ! – Je n’ai pas à prendre garde… je n’expose que moi, et j’accomplis un devoir… Dans ma conviction, c’est M. Agost qui a fait enlever la jeune fille… M. Agost a deux complices : le docteur Peyrusse et M. Rondel.

Philarète Pantois passa sa main dans ses cheveux abondamment imbus de pommade. Il avait l’air si mécontent que j’allais lui demander si je l’avais personnellement blessé, lorsque Eugène Maillet revint avec le dossier de madame Fontanet, envoyé par Adolphe Meunier, et le dossier de Testulier, envoyé par Edouard Simonnin. Philarète remit ses lunettes d’or.

– Attendez donc ! s’écria-t-il au moment où il mouillait son pouce pour tourner la première feuille du dossier Fontanet ; non !… n’non ! Eugène Maillet ! Le dossier Suzanne Lodin ! à M. Edouard Simonnin.

Je tressaillis, comme on peut le penser.

– Non… n’n’on !…, me dit-il paternellement ; c’est une idée qui me traverse… Votre nom ne m’avait pas frappé d’abord… Savez-vous que c’est très-curieux les histoires du prince Maxime avec la somnambule… Vous connaissez tout cela, vous… Et… dame !… je donnerais un bon coup d’épaule à l’occasion à celui… ou à celle qui me raconterait ces histoires là ? – Je ne raconte jamais rien des secrets d’autrui, répondis-je avec un peu de sécheresse.

Il ouvrit délicatement sa petite boîte d’or. Mes yeux tombèrent sur le portrait. Je poussai un cri de surprise. Je venais de reconnaître les traits de la belle Irène.

– J’étais tout jeune, murmura-t-il en dissimulant tardivement la miniature ; – il y a dix ans de cela… un péché d’adolescence… Non… n’non !… Si j’ai suivi votre damnée affaire de la rue de la Jussienne, ce n’est pas tant comme employé supérieur que comme curieux… On m’avait bien dit que vous étiez très-jolie… Maintenant, sont-ils capables d’avoir joué quelque tour infernal à cette Eugénie Mutel ?… dame !… Assurément oui !… du temps dont je vous parle, le Peyrusse avait très-peu de millions… Comment lui sont-ils venus ?… – Je vous dirai cela ! m’écriai je.

Il se leva comme un ressort. – Du tout ! fit-il avec solennité, – ce n’est pas cela que je veux savoir… je ne suis pas magistrat… Les petites histoires du prince Maxime, à la bonne heure !… Non !… n’non !… Si je savais quelque chose contre les millions, j’irais l’enfouir dans le sable… Donnez-moi votre main : vous êtes une honnête fille… et une charmante personne… Je ne vous laisserai pas vous enferrer… Sac à papier ! je vous fourrerais plutôt en prison !

Eugène Maillet apportait mon dossier. Mon dossier était volumineux.

– Ca date du temps où vous étiez chez Marc Bonnin de la Forest, me dit le bon petit employé supérieur, dont l’odeur exquise commençait à me suffoquer positivement ; – vous souvenez-vous de Germain Loyseau ?… Quel imbécile que ce million de Bonnin !… S’il avait voulu…

Il prit les trois dossiers et les mit en pile sans les ouvrir. – Je l’ai rencontrée l’autre jour, me dit-il en confidence, – toujours belle… Je lui ai offert ma boîte ouverte, en mettant le portrait de mon côté… Elle a éternué et m’a répondu : Fi donc !… Ca fait une jolie baronne… Elle a bien mené sa barque !

Il m’attira jusqu’à lui par la manche de ma robe. – Vous feriez une plus jolie princesse ! me dit-il tout bas ; – non !… n’non !… Puis, en éclatant de rire : – Hein ?… ces gens de police !… Ils savent tout !… – Monsieur, l’interrompis-je, – je vous conjure de prendre en considération l’importance de ma déclaration. – C’est fait, ma belle petite… Eugène Maillet ! Allez voir aux départs… la Fontanet et le Testulier… Voyons, reprit-il, – j’ai encore dix minutes à vous donner… Parlons sérieusement… Le rapport sur la mort subite de madame de Failly venait d’arriver quand vous êtes entrée… – Comment ! déjà ! m’écriai-je. – Quelquefois, par hasard, répondit-il, les affaires marchent vite… Le rapport dit qu’il y a des rumeurs dans le quartier… On parle de crime… on désigne une jeune personne étrangère à la famille… Cette jeune personne c’est vous. – Si c’est un interrogatoire, commençai-je en rassemblant tout mon courage. – Ce n’est pas un interrogatoire, m’interrompit-il ; mais vous en subirez un de la part d’une personne qui ne vous aime pas… – M. de Gérin ? – C’est un jeune homme de talent… Vous vous êtes imprudemment fourrée dans ses petits secrets… Il est évident qu’à ses yeux vous devez avoir tort… Tenez-vous bien : j’ai vu le médecin, qui m’a dit avoir examiné la pauvre dame… Elle est morte d’une congestion au cœur… Soyez ferme, et surtout n’attaquez pas ! – Je n’ai point à attaquer M. de Gérin. – N’attaquez ni lui ni personne !… Je prends la haute direction de votre conduite, mademoiselle Suzanne, pour des raisons que vous saurez… Je ne vous livre absolument que le Testulier et la Fontanet… – Tous deux partis, passeports pour l’Allemagne, séparément, dit Eugène Maillet en rentrant. – De sorte que, continua paisiblement Philarète, je ne vous livre rien du tout… Retirez-vous, Maillet… Voulez-vous me promettre, mademoiselle Suzanne, de vous tenir tranquille ? – Non, monsieur, répondis-je résolument ; Marie m’a été confiée. – Parfait !… J’ai reçu votre déclaration, mademoiselle Suzanne… et j’aviserai. – Dois-je me retirer, monsieur ? – A l’instant, mademoiselle ; je ne vous retiens plus.

Il me montrait en effet la porte. Il avait l’air piqué. Eugène Maillet annonça : – Le commissaire de police du Mont-de-Piété… Monsieur peut-il le recevoir ? – Restez ! me dit M. Pantois rapidement, – et pas un mot !… Puis, tout haut : Non… n’non… Faites entrer monsieur le commissaire de police.

Eugène Maillet introduisit un grand et gros garçon aux larges épaules, à la physionomie franche et riante. Le commissaire de police et son chef échangèrent une poignée de main. J’avais baissé mon voile. Le commissaire de police sourit en me regardant, et Philarète lui dit : – Non… n’non !… Bonjour, Charles Duteil, gros Bontemps !… Elle est un peu de ma famille. – Un peu ! répéta le commissaire avec un rire retentissant.

Certes, c’était là une parole singulière : Elle est un peu de ma famille. Y avait-il entre lui et moi un lien réel que je ne connaissais pas ?

Charles Duteil, le joyeux commissaire, faisait son rapport verbal à voix basse. Ce sont de drôles de gens, disait-il. Dans le quartier, on dit qu’ils sont fous… ça ne les empêche pas de faire un bien énorme… Le vieux baron a toujours la bourse à la main… Le quartier est fort ému : les bruits d’assassinat ont commencé de courir dès la matinée… Il a fallu des agents pour défendre l’entrée de la maison… Avez-vous reçu d’autres renseignements que les miens ? – Non, n’non !… répondit Philarète. – J’en ai reçu beaucoup. – Que disent-ils ? – Ceci et cela… vous comprenez bien… Parlez-moi de l’enlèvement.

Je devins tout oreilles.

– Pas une trace d’effraction, répondit le commissaire : on dirait qu’ils ont passé par le trou de la serrure. – Ces choses-là se font admirablement maintenant ! prononça l’employé supérieur avec gravité. – Pour en revenir au fait principal, reprit le commissaire, il n’y a qu’une seule voix : on accuse la jeune fille… C’est incroyable comme les choses se savent !… Tout le monde va répétant dans le quartier qu’elle a été déjà à Saint-Lazare…

L’idée de craindre pour moi, personnellement, ne m’était pas encore venue. Mais je savais bien que, jusqu’au dernier jour de ma vie, chacun pourrait me poignarder avec ce mot : Saint-Lazare !

M. Philarète Pantois ne fut pas de l’avis du commissaire de police. – Mon bon, lui dit-il, ce n’est pas incroyable du tout… Les choses se savent parce qu’elles se disent… Les choses se disent parce que toujours l’intérêt de quelqu’un est qu’on les sache.

Le gros commissaire mit de côté son honnête sourire. Il croisa ses jambes l’une sur l’autre et dit : – Vous en savez donc plus long que moi, patron, vous qui n’êtes pas du quartier ? Je ne suis pas de ton quartier, mon gros, répondit fièrement l’employé supérieur, – et je ne sors pas de ton village !… Il y a des secrets qui ne te regardent pas… Dans la jeune administration, nous avons des moyens à nous… Non, n’non, n’n’non ! Tous tes bavards étaient-ils bien de la rue des Blancs-Manteaux ?… Avec un billet de mille francs, on peut faire parler le quart de Paris…

Le commissaire de police écoutait. Il paraissait comprendre le langage énigmatique de son chef.

– Alors, lui dit-il, – vous vous intéressez à la demoiselle ? Vous ne passerez pas à la section de la Banque, Charles Duteil ! lui répondit sèchement Philarète ; – vous manquez de moelleux. Je m’intéresse à la vérité !… Non !… n’non !… Je m’intéresse…

Il frappa tout à coup sur la grosse épaule du commissaire, et ajouta en changeant de ton : – Innocent ! la fillette enlevée appartient à un pair de France !… C’est une affaire grosse comme tout le Mont-de-Piété… si on voulait !…

– Mais on ne veut pas ? demanda le commissaire.

Philarète Pantois essuya ses lunettes d’or et donna un petit coup à sa chevelure.

– Le jour où l’on t’a volé ta montre dans ton bureau de police, mon gros, reprit-il, – tu n’avais par la main à ton gousset… César, Charlemagne, Napoléon connaissaient le grand art des diversions… Il y a quelqu’un qui fait du bruit autour de la mort subite pour empêcher qu’on ne s’occupe de l’enlèvement. – Ah !… fit le gros commissaire :

Philarète lui caressa, ma foi, le menton.

– La poudre est inventée, Charles Duteil ! prononça-t-il avec solennité ; je ne te dis que ça !… Est-ce toi qui as avisé le parquet ? – Non pas ! – Tu vois bien ! Ce n’est pas moi non plus. Et pourtant, il y aura descente de justice aujourd’hui à l’hôtel du Rocray. – Mais ce n’est pas régulier ! s’écria le bon commissaire ; – suis-je donc en disgrâce ? – Tu es… non !… n’non !… un bien bon garçon… Voilà !… Fais ton devoir… rien de plus, rien de moins… Assiste le parquet… Il y aura quelqu’un qui aura le nez long… Et souviens-toi de ceci : la bonne dame est morte de sa belle mort ; c’est prouvé. – Et l’enlèvement ? – Pas de zèle ! L’enlèvement est déjà à l’état d’affaire dans les cartons… ça suit son cours… La jeune fille n’est plus dans ton quartier, ainsi, tu n’y peux rien. – Pour la régularité, dit le commissaire en se retirant, je vais toujours vous envoyer mon rapport… car les domestiques ont parlé… beaucoup… Il y a une certaine Françoise qui a entendu des cris affreux, au beau milieu de la nuit, dans la chambre de la demoiselle… Et la porte du jardin était ouverte… – Deux lettres qu’on apporte à l’instant, dit le garçon de bureau en entrant.

M. Philarète Pantois se frotta les mains en me regardant : – Avez-vous saisi ? murmura-t-il. – Saisi quoi ? demandai-je. – La filière ?…

Il ouvrit une des deux lettres, et, avant d’y jeter les yeux : – Voulez-vous avoir confiance en moi ? – Monsieur… dis-je en hésitant. – Si vous n’avez pas confiance, ça sera tout de même. – Tiens ! tiens ! s’interrompit-il ; – vous ne m’aviez pas dit cela !… Le vicomte Etienne du Rocray est donc venu avec vous ?

La seconde lettre fut également décachetée.

– Bien ! s’écria-t-il ; il est temps que vous retourniez à l’hôtel !… Onze heures à ma pendule qui avance toujours de trois minutes sur la Bourse. Non… n’non !… M. de Gérin… Quel charmant jeune homme !… sera là-bas vers midi… Je vous préviens que M. le vicomte a fait viser ce matin ses passeports pour le département de l’Oise… Vous partez demain avec lui. – Vous vous trompez, monsieur, m’écriai-je, véritablement irritée ; – je reste à Paris !… Quoi qu’il arrive, je braverai tout pour retrouver Marie !

Je relevai par hasard les yeux sur lui en disant cela. Je vis son regard fixé sur moi. – Dans ce regard, il y avait une singulière expression d’intérêt.

– Non… n’non ! murmura-t-il, – un joli démon !… Dans la jeune administration, nous ne nous fâchons jamais avec les dames. Ecoutez… approchez… plus près… Il mit sa bouche contre mon oreille, et me dit tout bas : On fera le nécessaire pour la jeune fille… non… n’n’non… je vous en donne ma parole d’honneur… – Que Dieu vous en récompense, monsieur, m’écriai-je ; – mais rien ne me fera déserter mon poste…

Il me baisa la main, se redressa, me conduisit jusqu’à la porte, et me fit un joli petit salut. J’étais littéralement suffoquée par sa bonne odeur.

– Non… n’non… n’n’non ! me dit-il à la porte entre-bâillée ; portez-vous bien !

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