Chapitre 7 Le château.
La scène qui précède avait pris, dès le début, des allures légères, mais il y avait réellement là-dessous quelque chose de mystérieux. Cet homme avouait en quelque sorte qu’un lien secret l’attachait au prince Maxime. Cet homme semblait vouloir prendre en main la recherche de Marie. Il s’arrogeait sur moi un pouvoir despotique, et quoi que j’en eusse, je ne pouvais rien voir là de blessant. Notre entrevue me laissait une impression de confiance.
Le vicomte Etienne m’attendait dans la voiture. Il donna l’ordre au cocher de retourner à l’hôtel. Comme le cocher poussait ses chevaux, je vis Eugène Maillet à la portière. Je crus qu’il venait pour moi. – Mais il présenta au vicomte les respects de M. Philarète Pantois avec un billet non cacheté. Le billet portait ces mots : « M. le vicomte du Rocray fera bien de ne point mettre l’acide arsénieux en contact avec le corps, avant la visite de la justice. Mademoiselle Suzanne peut lui dire le pourquoi. »
– La visite de la justice ! répéta le vicomte dont les sourcils se froncèrent.
Il me passa le billet.
– La justice va faire une descente à l’hôtel, lui dis-je, parce que je suis soupçonnée d’avoir assassiné votre sœur. – Vous !… Suzanne ! s’écria-t-il en froissant violemment le papier qu’il m’avait arraché.
Il prit ma main et la serra dans les siennes. Mais, au moment où il allait me parler, ses yeux s’égarèrent. Je vis la sueur qui perçait à ses tempes.
– Est-il vrai, lui demandai-je, – que vous avez fait viser vos passeports pour Beauvais ? – Cela est vrai. – Quand partez-vous ? – Demain… si l’embaumement est achevé.
Il ne dit plus rien pendant tout le trajet. Seulement, à la porte de l’hôtel, qui était maintenant gardé par un poste de municipaux, il me demanda : – Viendrez-vous avec nous ? – Je ne puis, répondis-je, il faut que je retrouve Marie.
Il sourit tristement, et nous entrâmes. Il n’y avait plus de domestiques dans la cour. Tous étaient dans le vestibule, où deux soldats de la garde municipale étaient assis : un caporal et un sergent.
La chambre de la morte était pleine. Il y avait trois médecins, en comptant celui que j’avais vu le matin. Ils se tenaient debout et entouraient le lit. Au pied était ce bon gros vivant, le commissaire de police du Mont-de-Piété. Les deux vieillards, le baron et la baronne d’Anod, étaient assis à la place où je les avais laissés. Le baron avait le calme de la stupeur. Sa femme semblait affaissée sous le poids de l’affliction. Ils ne bougeaient point et gardaient le silence. A la tête du lit était un autre groupe, composé de deux hommes d’un certain âge, en habit noir, et d’un jeune homme très-élégant, boutonné dans un pardessus à la dernière mode. Ce jeune homme était M. Edmond de Gérin. Il mit le lorgnon à l’œil, lors de notre entrée. Le gros commissaire de police n’avait point de lorgnon. Mais quel œil ! Je suis bien sûre qu’il me reconnut, quoiqu’il n’eût aperçu là-bas mon visage qu’au travers de mon voile. Il regarda M. de Gérin, comme s’il se fût attendu à quelque chose. M. de Gérin vint droit à nous, faisant signe à ses deux compagnons de demeurer.
– Notre présence, cher vicomte, dit-il sans me saluer encore, n’a pas tout à fait un caractère officiel…
Le vicomte l’écarta de la main, et dit très-haut en continuant sa roule vers le lit :
– Peu m’importe, monsieur, le caractère de votre présence… Je la subis, ne me demandez rien de plus.
– Mademoiselle Suzanne, me dit M. de Gérin en s’inclinant cavalièrement, madame la marquise du Meilhan sera bien surprise de tout ceci !
Ce nom me donna de l’émotion : je ne m’attendais pas à l’entendre prononcer.
– J’espérais, mademoiselle Suzanne, continua M. de Gérin, – que mon devoir de magistrat ne me ramènerait jamais en face de vous… – Je ne veux pas qu’on parle ici ! prononça lentement le vicomte Etienne en se retournant à demi.
M. de Gérin baissa les yeux devant son regard et murmura, comme pour s’excuser de son obéissance : – Il est fou.
Le vicomte Etienne avait écarté les trois médecins. Il se tenait debout et penché sur le corps de sa sœur. Il la baisa au front. Deux grosses larmes coulèrent sur les joues de la baronne. Puis le vicomte demanda aux trois médecins : – Messieurs, qui vous a appelés ? – M. le commissaire de police, répondit l’un d’eux. Et les deux autres : – Le parquet. – Pourquoi faire ? – Pour pratiquer une autopsie.
La main du vicomte toucha son front. Ses regards vacillèrent. Mais il se remit et demanda : – Qui donc ici est accusé d’un crime ? – Ce n’est pas vous, mon cher monsieur ! s’empressa de dire M. de Gérin.
Le commissaire de police s’approcha du vicomte et me désigna du doigt. Le vicomte le remercia gravement. Il vint à moi et me prit par la main. Il me conduisit à la baronne, qui m’embrassa en me baignant de ses larmes, puis au vieux baron, qui se leva tout droit pour mettre ses lèvres froides sur mon front. Il me fit ensuite approcher du lit et donner un baiser à la morte. On comprenait bien que c’était une haute protestation, car M. de Gérin dit lui-même : – Nous n’affirmons rien. – Avant que vous ne quittiez ma maison, monsieur, lui dit le vicomte Etienne, j’aurai à vous parler. – Mon père et ma mère, reprit-il, allez avec Suzanne.
Nous sortîmes tous les trois, car nul ne lui désobéissait. Avant de franchir le seuil, je l’entendis qui disait aux trois médecins : – Faites l’incision profonde et large… Je veux voir tout le cœur de ma sœur !
La porte se referma sur nous. Les deux vieux époux tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils éclatèrent enfin en sanglots. La pièce où nous étions touchait à l’appartement des deux jeunes filles. La porte en était entr’ouverte.
Nous entendîmes un chant qui s’élevait, – un chant que disait bien souvent le vicomte Etienne. C’était la voix de la pauvre Etiennette, changée et adoucie. Cela mettait des larmes dans les yeux.
La porte s’ouvrit brusquement, la porte de la chambre mortuaire. Le commissaire de police sortit le premier.
– Mort naturelle, dit-il du seuil ; congestion au cœur !
Les trois médecins passèrent à leur tour, variant avec prolixité et non sans quelques mots latins ce thème unique : – J’en étais sûr !… L’autopsie ne m’a rien appris !
Puis vinrent les deux messieurs en habit noir, qui saluèrent, en hommes comme il faut qu’ils étaient, le baron, la baronne et moi. Il ne restait dans la chambre de la morte que M. de Gérin et le vicomte Etienne. Le vicomte Etienne parlait à M. de Gérin ; il lui parlait haut. J’entendis mon nom et le nom de famille de celle qui s’appelait maintenant madame Edmond de Gérin. Je ne sais pas ce qui fut dit. Quand M. de Gérin sortit, il était assez pâle. Son sourire me parut pénible. Il annonça que M. le vicomte demandait son père et sa mère, et offrit son bras à la baronne pour rentrer dans la chambre funèbre. Je voulus suivre. Il me fit signe de rester. C’était très-parfaitement un homme du monde ; c’était aussi un homme d’intelligence et de science. – A qui apprendrai-je qu’une aventure d’étudiant peut changer toute une vie. Souvenons-nous de ce que j’entendis dans la maison du boulevard des Invalides, lors de mon premier début de sage-femme ? M. de Gérin était entré fatalement dans ce milieu. M. de Gérin était maintenant le mari de cette jeune fille qui demandait à grands cris son enfant… M. de Gérin me dit, dès que nous fûmes seuls : – L’enfant vit !… Et il ajouta : – Mademoiselle, je vous ai haïe… mortellement… parce que vous me faisiez peur… Vous aviez le secret qui est l’insomnie de mes nuits et le trouble de mes journées… Mais sur l’espoir que j’ai de mourir honnête homme, regardez-moi bien, mademoiselle, je n’ai pas menti à ma foi de magistrat : je vous croyais coupable dans l’affaire d’infanticide… – Et Eugénie ! – m’écriai-je ; – la malheureuse Eugénie !
Il baissa la tête.
– Me croyez-vous ? murmura-t-il. – Oui… oui… je vous crois, fis-je ; vous êtes jeune… et je viens de vous parler de votre enfant ! – Je suis venu ce matin dans cette maison, me dit-il, avec l’espoir de vous porter un coup terrible… Il ne faut pas vous faire illusion : vous avez fait du mal… que ce soit sans le vouloir… A l’heure où je vous parle, je ne suis pas votre ennemi, mais je ne saurais être votre ami… Cet homme (il montrait le vicomte à travers la porte fermée), ce fou qui semble savoir toutes choses, même les plus profondément cachées, a voulu me prendre tout à l’heure par la menace… Je suis de bronze contre la menace… Je sais où mon armure fait défaut, et, malgré cela, je suis prêt à lutter… chacune de ces batailles gagnées fait monter un échelon, et je suis ambitieux… La menace m’eût endurci, mais il m’a parlé de mon fils…
Nous étions sur le seuil de la chambre d’Etiennette. Elle dormait. Je montrai à M. de Gérin le lit vide de ma belle Marie.
– Au nom de la mission que vous avez ici-bas !… au nom de vos devoirs de magistrat, je vous adjure ; aidez-moi à retrouver Marie !
Il ouvrit la bouche pour me répondre, mais déjà ce rayon de sincérité qui, un instant, avait éclairé son regard allait s’éteignant. Il hésita. Puis il me dit froidement : – Celui qui a enlevé Marie affirme qu’il est son père. – Mais vous ne l’avez donc jamais vue ! m’écriai-je ; c’est le portrait parlant du prince Maxime…
Il fronça le sourcil et murmura : – Le prince Maxime est loin… j’aime mieux pour l’enfant une autre protection que la sienne. – Mais nous n’avons pas à choisir, insistai-je, il est son père… – Mademoiselle Suzanne, interrompit-il d’un ton de plus en plus froid, ce n’est pas une alliance que je vous propose, c’est la paix. Evitez-moi : je tâcherai de vous oublier.
Il s’inclina de nouveau et sortit. La voix du vicomte Etienne m’appela de la chambre de la morte, en même temps qu’Etiennette, réveillée, disait de sa voix faible et douce comme le chant lointain d’un enfant : – Mère !… mère !… viens donc ! Je poussai la porte de madame de Failly. – Suzanne, me dit le vicomte Etienne qui tenait à la main un instrument d’acier tranchant, soutenez la tête, je vous prie… je vais faire l’incision pour l’embaumement.
Il était calme ; mais ses yeux agrandis semblaient tout rouges, au milieu de son extraordinaire pâleur. Les deux vieillards, cloués à leurs sièges, détournaient leurs regards avec une horreur indicible. Je soulevai la tête. Il mit l’acier dans la chair. Mais sa main trembla parce que le visage souriant d’Etiennette se montra à la porte. Elle avait mis des pâquerettes dans les grandes tresses de ses cheveux blonds. Elle chantait tout doucement, comme si elle eût craint de réveiller sa mère endormie :
Le bon Dieu console
L’âme, qui s’envole,
Hors de sa prison.
Les deux vieillards se jetèrent au-devant de la pauvre Etiennette pour l’empêcher de voir ce qui se passait. Il ne fut pas difficile de l’emmener : sa folie était douce et obéissante.
Mélite avait été chassée ainsi que Françoise : le vicomte semblait lire dans les consciences. On mit Etiennette entre les mains d’une autre servante. Il fut convenu que je veillerais la nuit auprès d’Etiennette.
Aussitôt après l’embaumement achevé, on fit dans tout l’hôtel les préparatifs du départ. La famille ne devait emmener avec elle que deux ou trois serviteurs. Il en restait un assez grand nombre au château. Michel, le valet de chambre du vicomte, fut chargé de louer une de ces voitures propres au transport des cadavres. Le vicomte lui expliqua minutieusement comme il la voulait.
Une pensée me tourmentait. Il fallait bien annoncer à Maxime l’enlèvement de Marie. Entre deux et trois heures du matin, j’ouvris le petit secrétaire où mes deux élèves serraient leurs cahiers, et je commençai une lettre. Je dis à Maxime ce qui s’était passé, en quelques lignes écrites avec une incroyable fatigue. Mais j’éprouvai une facilité soudaine et un vrai soulagement quand je passai au récit de mon étrange entrevue avec l’employé supérieur de la Préfecture de police. J’adressai ma lettre à M. le marquis d’Avonzac, ambassadeur à Naples. Quatre heures sonnèrent. Le vicomte m’appela.
– Il est temps d’aller vous préparer, Suzanne, me dit-il ; – à cinq heures, nous serons en route. – Je vous ai prévenu que mon intention était de rester, répondis-je.
Il fronça le sourcil et me regarda avec colère. Puis, sans insister, il s’agenouilla devant la bière qu’il venait de fermer, et se mit à la clouer. Ces coups de marteau, chacun le sait bien, ont un son qui retentit jusque dans le cœur.
– Qui est là ? demanda de sa chambre Etiennette réveillée. Le vicomte me fit signe de me taire et de rester. Le marteau répondit seul à la question de la pauvre Etiennette – Qui est là ? demanda-t-elle encore.
En même temps, la porte du carré s’ouvrit. Michel venait chercher les derniers ordres. Peu d’instants après, le baron et la baronne arrivèrent en costume de voyage.
– Mère !… mère !… cria Etiennette avec le frivole courroux d’un enfant gâté, – c’est toi que j’entends… viens donc !
La baronne voulut se rendre à cet appel. Le vicomte lui dit : – Restez ! Puis il ajouta d’un ton de reproche : – Suzanne nous quitte. Il y a trop de tristesse pour elle dans notre maison. – Elle nous quitte ! répéta la baronne avec une sincère affliction. – Elle reste à Paris ? demanda le baron.
J’ouvrais la bouche pour protester contre les dernières paroles d’Etienne, lorsqu’une forme blanche passa entre les deux vieillards. Etiennette vint tomber dans mes bras. – Mère ! oh ! mère ! s’écria-t-elle en pleurant a chaudes larmes ; j’ai rêvé que tu étais morte !
Il y eut un morne silence. Moi, je ne saurais dire ce qui se passa dans mon cœur. Cette enfant m’avait témoigné souvent jusqu’alors une singulière défiance, presque de l’aversion. Pendant que tout le monde m’aimait dans cette maison, elle seule s’éloignait de moi. Elle m’avait dit un jour : Depuis que tu es ici, ma mère pleure… Et maintenant sa folie me choisissait. C’était moi qu’elle prenait pour sa mère. Je la pressai contre ma poitrine, et je sentis mes yeux se mouiller. Etienne dit tout bas en nous regardant toutes deux : – Prie-la bien de ne pas nous quitter, Etiennette ! Etiennette se dégagea de mes bras par un brusque mouvement et se laissa tomber à deux genoux : – Nous quitter ? toi, ma mère ! fit-elle ; et pourquoi ?…
La lumière frappait en plein mon visage. Elle avait les yeux sur moi. Son pauvre esprit hésita un instant. – Je ne sais plus… balbutia-t-elle ; – ma mère est jeune… Dans le rêve, ma mère était morte… Elle vit la bière et demanda : – Qu’est-ce que cela ? Personne ne répondit. – Je vis une vague terreur dans ses yeux. Je lui tendis les bras.
– J’irai au Rocray, dis-je.
· · ·
Le surlendemain, nous arrivions dans ce château lugubre, traînant la pauvre morte après nous, et j’étais installée, avec Etiennette, dans la chambre de feu madame de Failly.
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