‹ Madame Gil BlasChapitre 63 sur 70 · Chapitre 8 La chambre du meurtre.

Chapitre 8 La chambre du meurtre.

C’était une nuit muette, une nuit aveugle. Aucun bruit ne venait du dehors, sinon la sourde chanson des futaies que le vent tourmentait au loin. J’allai à la fenêtre et j’essayai de voir. La bruine se collait aux vitres comme un impénétrable rideau gris. Comme je revenais à la cheminée, Etiennette me parla du fond de l’alcôve.

– Te souviens-tu, me dit-elle, – Marie voyait toujours sa mère ?… Je l’aimais bien, Marie !… Où donc est-elle ?

Sa voix me parut changée. Je pénétrai dans l’alcôve. Je pris sa main. Elle avait une fièvre ardente. Mon nom qu’elle prononça me fit tressaillir. Elle me reconnaissait. Sa folie faisait trêve. – Pourquoi êtes-vous ici, Suzanne ? murmura-t-elle ; – il fait trop chaud sous ce ciel de Naples. Je voudrais revenir chez nous.

Elle referma les yeux. Je soulevai légèrement le rideau pour la mieux voir. Un large cercle bleu était autour de ses yeux. Sous ce bistre, ses pommettes ressortaient enflammées. En s’assoupissant de nouveau, elle murmura ; – Oui… oui… Marie voyait toujours sa mère… et la mère de Marie était morte…

Je me jetai tout habillée sur le lit de madame de Failly. Il me semblait que je campais dans cette maison. A peine étais-je étendue qu’un bruit sinistre vint rompre tout à coup le silence de la nuit. Cela montait du rez-de-chaussée. On eût dit des ouvriers travaillant sans précaution et comme en plein jour. Etiennette s’éveilla deux ou trois fois, disant : – C’est comme hier… On ne peut plus dormir… Autrefois, on n’entendait pas de marteau, la nuit.

J’essayai de réfléchir à ce que pourrait être mon rôle dans cette maison qui chancelait, écrasée par une malédiction mystérieuse.

Les cloches de la paroisse voisine, qui sonnaient à toute volée, m’éveillèrent le lendemain. C’était un samedi. On tintait le glas de madame de Failly, dont le service devait se faire le lendemain dimanche. Je me levai. La pauvre petite Etiennette était plongée dans un sommeil lourd. Elle me parut au jour considérablement changée. Je redoutais pour elle le réveil, qui peut-être amènerait une heure lucide et la conscience de son malheur.

La chambre avait deux fenêtres qui, toutes deux, donnaient sur un petit balcon rocaille, de forme arrondie, fermé par une balustrade en fer forgée au chiffre d’Etienne du Rocray. Je l’ouvris et je m’accoudai sur le balcon. J’étais là, plongée dans les plus sombres réflexions, quand je vis sortir de la chambre située immédiatement au-dessous de moi le vicomte Etienne, tête nue et en bras de chemise. Il avait un marteau à la main ; ses cheveux étaient lourds de sueur. Il venait sur la terrasse pour moi, car il leva la tête aussitôt.

– Descendez, Suzanne, je vous prie, me dit-il en essuyant son front ; vous allez voir si nous avons fait de la bonne besogne.

– Etiennette est malade, répondis-je ; je n’ose la quitter. – Ce ne sera rien… ce ne sera rien ! me répondit-il avec impatience ; il s’agit bien d’Etiennette !… Venez voir… vous avez du goût… Je veux votre avis sur tout cela !

Je descendis. Le vicomte me fit entrer tout de suite dans sa chambre. Chacun sait que les impressions lugubres s’amoindrissent au grand jour, surtout le matin. Si j’avais pénétré pour la première fois la nuit dans cette pièce, dont je savais la funeste histoire, j’aurais été frappée plus douloureusement encore. C’était là que le dernier vicomte du Rocray, le père de madame de Failly et d’Etienne, avait rendu le dernier soupir, la gorge tranchée par un rasoir. C’était la bibliothèque. Mais le grand jour et les premiers rayons du soleil, se jouant sur la dorure des sévères in-folios, ne purent empêcher la chair de poule de me venir. Tout était en désordre dans la chambre. On devinait déjà quelle était l’idée du vicomte Etienne. Une moitié des murailles était tendue de noir, ainsi qu’un buffet d’orgue placé entre les deux fenêtres. Michel et lui avaient travaillé la nuit entière comme des ouvriers. Des rouleaux de serge noire étaient çà et là sur le parquet. On avait mis la bière de madame de Failly sur le lit dressé dans l’alcôve, – car le dernier vicomte couchait dans cette pièce. – Tenez, Suzanne, me dit Etienne d’un ton délibéré, voilà les taches de sang… Les voyez-vous ?… ici ! Cela ne s’efface pas, c’est du moins le préjugé vulgaire… La table était ici, chargée des livres de médecine qu’il lisait le jour et la nuit… Là se trouvait son fauteuil… je me souviens de tout cela… Quand j’ai atteint mon âge de raison, rien n’avait encore été dérangé. On a ôté le fauteuil et la table… mais la tache est toujours là… depuis l’heure où je suis né !

Il traça un demi-ovale avec la pointe de son pied sur le parquet. – La place des cierges, dit-il ; au milieu sera ma sœur. Quand les autres viendront, on élargira le cercle. – Allons, Michel ! Suzanne a tout vu… Suzanne trouve cela très-bien… A la besogne ! à la besogne !

Il déroula un paquet de serge avec ardeur et se mit à le mesurer en chantant.

· · ·

On crut que la pauvre Etiennette allait recouvrer la raison. A mesure que son mal s’aggravait, la mémoire et l’intelligence semblaient renaître en elle. En revenant de l’église, les dépouilles mortelles de madame de Failly furent installées sur un lit de satin blanc au milieu de la bibliothèque. Etienne, qui avait suivi sa sœur à l’église, rentra en même temps qu’elle dans la chambre de deuil. Il n’en voulait plus sortir, disait-il. Son père et sa mère témoignèrent l’intention de le visiter. Il leur fit défendre la porte. Au contraire, il désirait m’avoir sans cesse auprès de lui. Il me faisait regarder les tentures, il me donnait des larmes d’argent à découper, puis à coudre sur la serge noire. Il me disait : – C’est bien, n’est-ce pas ?… rien ne manque. Et me montrant sa sœur :

– Qui donc l’aurait mieux embaumée ?

Il n’y avait pas à s’y tromper, la folie faisait d’incessants progrès. Le dimanche au soir, il me prit tout à coup par la main. Il venait de passer plus d’une demi-heure à regarder la tache de sang d’un air farouche.

– J’ai soif d’embrasser mon père et ma mère ! me dit-il. – Voulez-vous que je les aille chercher ? demandai je. – Non… non… répliqua-t-il avec une sorte d’horreur, pas ici… pas encore… je ne les verrai qu’une fois !

Les deux vieillards étaient au salon, tristes et silencieux. Je vis le même sourire naître sur leurs pauvres bons visages à l’aspect du fils bien-aimé. Ils firent une place à Etienne, entre eux deux. Et ce fut encore une de ces débauches de tendresse auxquelles j’avais plus d’une fois assisté.

On sonna le repas du soir. Etienne se leva précipitamment. Il ne voulut point venir à table. Il dit : – C’est un vœu.

Le baron et la baronne se firent servir dans leur appartement. Je passai la soirée auprès d’Etiennette, dévorée par la fièvre. A dix heures, Michel frappa à ma porte. – On vient vous demander, me dit-il, si vous voulez passer au salon. Notre monsieur vous y attend.

Je crus que c’était Etienne. Je descendis. Le vieux baron était seul. Il éclairait de haut, avec une lampe, un tableau peint par Etienne, et le regardait attentivement. Au bruit que je fis en entrant, il se retourna. Je vis qu’il avait les yeux humides.

– Mon enfant, me dit-il, je sais que vous nous aimez… vous nous l’avez prouvé… J’ai des raisons de supposer que vous n’ignorez rien de nos malheurs… Vous ne vous étonnerez point de mes questions, je l’espère… j’en suis sûr. Je vous les adresse au nom d’une mère bien malheureuse… Que fait notre fils, depuis trois jours, dans cette chambre ?

Je lui dis toute la vérité en quelques paroles. Il ne fit aucune réflexion. Je crus seulement m’apercevoir qu’il devenait plus pâle.

– Ma chère enfant, reprit-il de cette voix si douce et si calme qui toujours déroulait mes soupçons, – j’ai une autre explication à vous demander… L’avant-veille de notre départ de Paris, dans cette soirée qui précéda la nuit funeste, vous m’annonçâtes que vous auriez à me parler le lendemain matin.

J’espérais qu’il aurait oublié cela. Je répondis : – Il est vrai, monsieur le baron… Mais les événements ont rendu bien inutile l’avis que j’avais à vous donner. – Je désire néanmoins le connaître, fit-il en me prenant la main pour me conduire au canapé.

Nous nous assîmes. Sa pose et son silence me dirent qu’il attendait. Je n’avais pas encore vu tant de volonté dans son regard. Il n’y avait pas à reculer.

– Monsieur le baron, commençai-je, je savais qu’un grand malheur menaçait votre maison… Si j’avais cru sérieusement pouvoir le détourner d’une parole, je n’aurais pas attendu le lendemain pour parler… Je voulais vous engager, monsieur le baron, à vous défier de cette femme qui prend maintenant le nom de La Roche-Gaillon. – Et que vous avez connue autrefois, n’est-ce pas, Suzanne ? – Oui, monsieur le baron. – Cette femme m’avait engagé d’avance à me défier de vous. – Cette femme avait raison… Cette femme soupçonnait sans doute la vérité.

Je prononçai ces mots lentement et comme malgré moi. Je sentais que j’arrivais à un aveu. Ma répugnance était grande, mais je glissais sur une pente où il m’était impossible de m’arrêter.

– Voulez-vous me dire cette vérité, Suzanne ? fit le vieillard avec une mollesse qui m’étonna, en même temps qu’elle aviva tous mes doutes. – Je la dirai si vous l’exigez, répondis-je ; dans ma conscience, je crois que je vous le dois.

Il se leva. Sa taille se redressa si haute qu’il me dominait de toute la tête. Je n’ai jamais vu si bien la grande majesté des cheveux blancs. Il me conduisit au travers de la salle, jusqu’au pied du portrait d’Etienne du Rocray. – J’ignore tout ce que vous savez, Suzanne, me dit-il ; vous m’offrez une révélation, selon la jeunesse de votre cœur généreux et loyal… Moi, je suis bien vieux… je refuse de donner mon âme à cette torture… J’ai souffert assez. Je ne veux plus que mourir.

J’ouvrais la bouche pour protester au hasard, comme on fait en présence de ces douleurs qui sortent des communes limites ; il m’arrêta et se tournant vers le portrait :

– J’aimais cet homme-là, reprit-il avec fermeté, comme j’aime son fils… Ils se ressemblaient par le visage. Par le cœur, les deux n’en faisaient qu’un… Le fils est né à l’heure où le père mourait… L’âme du père s’est glissée dans ce corps d’enfant… C’était le même être… Le fils ne m’a-t-il pas aimé tout comme lui chérissait son père ?

Moi, je regardais, impressionnée jusqu’à l’angoisse, cette ressemblance qui, à cette heure, me paraissait tenir du miracle. Ce portrait du vicomte mort, c’était le portrait du jeune vicomte, trait pour trait, regard pour regard, folie pour folie… Car dans cet œil qui brûlait parmi la pâleur de la face, la démence parlait. Le baron d’Anod quitta ma main. Il croisa ses bras sur sa poitrine.

– Nous aimions la même femme, prononça-t-il avec des sanglots dans la voix ; – les hommes ne sauraient pas nous juger ! Puis, avec une énergie soudaine et en élevant sa main tendue vers le portrait : – Frère ! s’écria-t-il, voilà bien longtemps que je suis prêt ! Je ne veux qu’un tribunal, c’est la mort ; qu’un témoin, c’est toi ; qu’un juge, c’est Dieu !…

· · ·

Les jours s’écoulèrent. Autour de nous, dans le jardin et dans la campagne, le rajeunissement de la nature s’ébauchait. Les lilas bourgeonnaient : les pousses tendres de la pivoine sortaient déjà de terre ; la violette jetait ses parfums dans les bois, et le long des fossés brillait déjà ça et là l’or étoilé des primevères… Au dedans, c’était toujours la tristesse immobile et morne. Etiennette se guérissait, il est vrai ; la fièvre diminuait peu à peu, et cette tache rouge qui marquait sa pommette allait s’effaçant, – mais à mesure que la santé revenait, la folie s’aggravait. Elle ne m’appelait plus sa mère. Elle disait que sa mère était une âme qui voltigeait dans l’air. Elle voulait la rejoindre. Quand nous la retenions, elle nous montrait ses ailes… Il fallait la garder à vue et tenir les croisées toujours closes. Elle valsait des heures entières, le front couronné de fleurs, ne s’arrêtant que quand l’épuisement la brisait. Elle chantait. – Elle riait à je ne sais quels rêves. C’était à fendre le cœur lorsqu’elle parlait de sa mère. Le vicomte Etienne, comme dans cette chapelle ardente qu’il s’était faite, avait une tout autre folie. Cela ressemblait à la sagesse. J’étais forcée de passer avec lui de longues heures, et bien souvent il m’émerveillait par son éloquence. Il était là, toujours, assis dans le fauteuil de son père, le pied sur la tache de sang, la main dans la main de la morte. Une fois chaque jour, ordinairement, il s’élançait tout à coup hors de cette prison et courait au salon. On eût dit qu’à ces heures, l’esprit du mal se retirait de lui. Sa poitrine s’élargissait, ses yeux retrouvaient de bonnes larmes, et parfois un sourire essayait de naître sur ses pauvres lèvres pâlies. Je ne saurais comparer cela qu’aux instants trop courts où le captif a la permission de recevoir, dans la geôle, les embrassements de sa famille. Mais, à mesure que le temps s’écoulait, son humeur devenait plus sombre. Il avait renvoyé du château tous les domestiques. Le père et la mère, esclaves de ses fantaisies, consolaient en cachette les serviteurs ainsi expulsés, leur faisaient quelque largesse, mais ne les retenaient point. Le vicomte Etienne avait parlé, cela suffisait.

La veille de la Quasimodo arriva. Etienne avait promis de remplacer le lendemain tous les domestiques éloignés par son caprice ou sa brusquerie. Dès le matin, il envoya à la ville Michel, – le seul qui fût resté au château. Il avait répété à plusieurs reprises.

– C’est demain la Quasimodo ! c’est demain !

Je passai presque toute cette journée dans la chambre d’Etiennette. Le vicomte, vers midi, porta lui même au salon son chevalet et sa boîte de peinture. Le baron et sa femme étaient dans leur appartement. Hors ceux que je viens de nommer, il n’y avait pas une âme à la maison. Etiennette s’était levée. Elle avait voulu mettre une de ces robes de mousseline blanche qu’elle portait à Naples. Quand je l’eus habillée, elle s’assit devant la toilette pour passer des primevères dans ses cheveux. On lui en avait apporté la veille. C’était une journée d’équinoxe. Les nuages couraient tumultueusement au ciel. Il faisait grand vent, une ondée venait, puis grand soleil. Moins que personne, je puis mettre en doute l’existence des pressentiments. L’idée me vint deux ou trois fois de fuir cette maison qui semblait maudite. Mais la vue d’Etiennette me retenait.

Elle sortit de sa chambre ce jour-là. Elle courut le long des corridors. Elle alla jusqu’au salon, et ce fut elle qui me dit que Etienne était en train de peindre.

– Pourquoi refait-il le portrait de mon grand-père ? me demanda-t-elle.

Je n’attachai aucun sens à ses paroles. Je lui répondis comme on répond aux petits enfants. Je descendis vers sept heures du soir, comme à l’ordinaire. Quand j’entrai au salon, le baron et la baronne y étaient déjà. Il faisait sombre.

– Qu’est-ce donc que cela ? demandait la baronne en montrant le chevalet d’Etienne.

Le baron se leva pour voir. Il poussa une joyeuse exclamation. – C’est le chevalet ! s’écria-t-il ; il a fait de la peinture aujourd’hui !… Ah ! si le pauvre enfant pouvait reprendre goût à quelque chose ! – Dieu est bon ! murmura la baronne en soupirant, ceci est déjà un heureux symptôme. Puis elle ajouta : – Sonnez, Célestin, je vous prie, pour avoir de la lumière. – Sonner ! répéta le pauvre vieillard, je vais aller chercher un flambeau, Victoire.

Je prévins le baron, et je m’élançai vers la salle à manger où étaient les chandeliers.

– Merci, chère enfant, me dirent-ils en même temps et bien tristement.

Quand je revins, la baronne disait : – C’est demain la Quasimodo… Il a promis de gager d’autres domestiques.

M. d’Anod répéta : – C’est demain… une nuit est bientôt passée.

La vieille dame essaya de sourire, mais elle eut un frisson par tout le corps. – Que cette maison est grande ! fit-elle ; et froide !… Et comme ce silence est lugubre !

Le baron me prit le flambeau des mains.

– Voyons ce qu’a fait notre cher fils, dit-il.

Une toile ébauchée était sur le chevalet. Quand la lumière tomba sur cette toile, je crus rêver, ou plutôt un éblouissement sinistre me passa devant les yeux. C’était une ébauche, indiquée à larges traits et avec ce prodigieux talent que le vicomte Etienne mettait à toutes choses. Elle représentait l’intérieur de la chambre de la baronne, non point avec ses ornements nouveaux, mais meublée comme au temps de l’empire. Une femme était couchée sur le lit ; un homme était assis au chevet. L’homme avait l’air d’un spectre. Il était froid et raide dans sa pose. Il ressemblait trait pour trait au vicomte Etienne. Il montrait du doigt à la femme couchée une pile de gros livres sur laquelle était un rasoir ouvert. M. et madame d’Anod regardèrent cela. Ils étaient immobiles comme deux statues. Tout à coup, dans le grand silence de cette demeure vide, un bruit monta. C’était la déchirante et belle harmonie du Dies iræ que le vicomte Etienne exécutait sur son orgue. Les sons venaient par bouffées, dominés quelquefois par les fracas du vent d’équinoxe qui faisait rage au dehors.

– C’est la fin ! murmura le baron d’Anod. Sa femme était comme foudroyée. La palette du vicomte Etienne restait sur la boîte à couleurs, auprès du chevalet. L’esquisse avait été tracée au bitume, et, cependant, il n’y avait sur la palette que des teintes violentes, depuis le rouge-brun jusqu’au cinabre. Il avait dû faire autre chose que cette esquisse. Je cherchais, – tout en répétant au-dedans de moi-même avec une terreur sourde le dernier mot du vieillard : – C’est la fin !… c’est la fin !

L’orgue se taisait. On n’entendait plus que le vent. La baronne, pauvre femme, voulut peut-être lever ses yeux vers le ciel, afin d’implorer Dieu. Son regard rencontra le portrait de son premier époux. Elle poussa un cri si poignant que mes cheveux se dressèrent sur mon crâne.

– Oh !… oh ! fit-elle en reculant avec horreur ; voyez ! voyez !…

Nous vîmes. Le vieux baron fit comme sa femme. Il recula en mettant sa main au-devant de ses yeux. C’était quelque chose de terrifiant : quelque chose d’effroyable. Le rouge qui restait sur la palette n’avait pas servi à l’ébauche. Le portrait du dernier vicomte du Rocray avait à la gorge une large blessure qui semblait dégoutter de sang.

Une minute se passa dans un silence plein d’épouvante. Nos yeux fascinés se fixaient sur cette plaie ouverte : menace muette et implacable.

La porte par où le vicomte Etienne entrait chaque soir s’ouvrit doucement. Je vis sur le seuil sa face pâle où brûlaient deux yeux étincelants. C’était le portrait, moins la blessure béante. Je ne sais sous l’impression de quel sentiment les deux vieillards se redressèrent à sa vue. Il vint à eux d’un pas lent et qui voulait être ferme. Cela ressemblait à la marche d’un homme ivre.

– Bonsoir, ma bonne mère, dit-il ; bonsoir, mon père chéri. Sa voix tremblait. La voix des deux vieillards était triste ; mais tranquille, quand ils répondirent à l’unisson : – Bonsoir, mon bien-aimé fils !

Etienne les baisa tous les deux, selon la coutume : son beau-père plus tendrement et plus longuement que sa mère. Puis il reprit avec une sorte de timidité farouche : – Ma mère, c’est aujourd’hui le 5 avril, veille de la Quasimodo et jour de la Saint-Ambroise… Votre premier mari, M. le vicomte du Rocray, mon père, avait nom Etienne-Ambroise… On le fêtait ce jour-là… Vous en souvenez-vous ? – Je m’en souviens, mon fils, répliqua madame d’Anod. – Voulez-vous que nous le fêtions ensemble, ma mère ? – Mon fils, répliqua encore madame d’Anod, – nous voulons tout ce que tu veux.

Une main de fer m’étreignait la poitrine. Mais les deux vieillards, pâles sous leurs cheveux blancs, avaient le calme des martyrs.

– Venez donc, mon père et ma mère ! prononça péniblement Etienne.

Il décrocha tout seul et sans effort apparent, lui qui semblait si faible, le lourd portrait de feu M. du Rocray. – Il ne voulut point qu’on l’aidât à le porter. Il marcha le premier. Les deux vieillards le suivirent en se tenant par la main. Je me traînai sur leurs pas. On ne m’appelait point. Saurais-je dire ce qui me poussa ?

Les cierges étaient allumés dans la chambre du deuil. La morte montrait son visage de cire. On lui avait fait une parure. Une couronne de marguerites des prés reposait sur son front. Etienne déposa le portrait derrière les cierges, sur une estrade, et l’adossa contre un chevalet disposé à l’avance. Le père était ainsi juste au-dessus de sa fille. Les cierges l’éclairaient vivement. La plaie sortait, rouge et profonde, sur la maladive pâleur de son cou. Les deux vieillards s’étaient arrêtés près du seuil.

– Il y avait longtemps que ma sœur n’avait vu mon père, murmura Etienne qui vint mettre un baiser sur les lèvres de la morte.

Puis il fit signe aux deux vieillards de s’approcher. Etienne s’assit comme un juge dans le fauteuil de M. du Rocray. Auprès de lui était la table chargée de livres. En s’asseyant, Etienne dit : – Ma mère, voici tout ce qui appartenait à mon père, votre premier époux, ses auteurs favoris, ses armes, son étui de mathématiques, – la plume dont il avait coutume de se servir, – les boutons en brillants qu’il portait à sa chemise, – et votre portrait, ma mère, qu’il avait toujours tout auprès de son cœur…

La respiration de la baronne se mit à siffler comme un râle. – Courage, ma chère femme, lui dit M. d’Anod. – Dieu est juste !

Etienne continuait comme s’il n’eût rien entendu : – Tout est propre et comme neuf ; j’ai fourbi ses pistolets moi-même et je les ai rechargés avec la même quantité de poudre, avec les quatre mêmes balles que mon père avait coulées, deux par deux, dans chaque canon… J’ai nettoyé la plume, mais je ne l’ai point taillée : nul n’écrira plus avec la plume de mon père… J’ai ôté la poussière qui était sur la tranche et sur le plat de ses livres chéris… J’ai rincé le verre qu’il emplissait d’eau pure pour le mettre sur sa table de nuit, chaque soir. Voici sa robe de chambre… Voilà ses pantoufles… L’une d’elles a gardé une large trace à la semelle : elle a dû glisser dans le sang.

Le vicomte Etienne reprit haleine. Son front était baigné de sueur. Il mit sa main étendue sur une boîte qui était à côté des pistolets, riches et belles armes à la crosse d’ébène, incrustée d’argent ciselé. Il attira la boîte à lui et l’ouvrit. Elle contenait un jeu de rasoirs.

– Il en manque un, dit-il d’une voix de plus en plus altérée. Je l’ai cherché longtemps. C’est aujourd’hui seulement que je l’ai trouvé…

Une case vide restait en effet parmi les six rasoirs contenus dans la boîte. Etienne glissa la main dans son sein. Il en retira le septième rasoir, rongé de rouille. Ses yeux brûlèrent. Des taches ardentes vinrent à sa joue. – Reconnaissez-vous cela, mon père et ma mère ?… prononça-t-il entre ses dents serrées.

Madame la baronne d’Anod prit les deux pistolets par le canon et fit un pas vers son fils. Elle s’agenouilla. Le baron, son mari, fit comme elle. Elle tendait les pistolets à son fils. Celui-ci détourna la tête et ferma les yeux.

– Enfant, lui dit-elle, – voici bientôt vingt-huit ans que M. du Rocray, ton père, voulut me tuer dans sa folie. J’étais jeune : j’avais peur de mourir… Enfant, je protestais de mon innocence… Il était fou… Il ne me croyait pas… Me voilà bien vieille aujourd’hui, et j’ai beaucoup souffert… Venge sur nous celui que Dieu seul a frappé, enfant… Nous sommes prêts, nous t’aimons et nous te pardonnons. – Nous t’aimons et nous te pardonnons, enfant, répéta le vieux baron ; – nous sommes prêts !

Etienne rouvrit les yeux et les regarda stupéfait.

– Qu’avez-vous donc compris ? murmura-t-il avec reproche, et de quoi me croyez-vous capable ?

Il enleva les deux pistolets des mains de la baronne ; puis se tournant brusquement vers moi : – Que faites-vous là ? me demanda-t-il.

Je voulus répondre, mais ma voix étranglée s’arrêta dans ma gorge. Il marcha sur moi. Ses yeux me brûlaient. Jamais je n’avais vu si lugubre et si terrible sur ses traits le masque de la folie.

– Vous a-t-on appelée ? Etes-vous de la famille ? Il manque quelqu’un ici ; ce n’est pas vous. Etiennette seule a notre sang dans les veines. C’est une enfant ; c’est la dernière. Elle a droit ; sa place est parmi nous.

Il me saisit entre ses bras et m’enleva de terre avec une force étrange, lui d’ordinaire si faible ; il me porta jusqu’au corridor et me déposa en dehors du seuil. Mon dernier regard embrassa toute la chambre sinistre, au milieu de laquelle les deux vieillards étaient assis, les mains jointes, les yeux au ciel. Le vicomte Etienne n’ajouta pas une parole, il ferma la porte sur moi. J’entendis le bruit de la serrure et des verrous. La tombe était close. Dire ce que j’éprouvais en ce moment est impossible. Je n’avais ni vouloir ni pensée. Peut-être serais-je restée là inerte et morte, si je n’avais ouï la voix d’Etiennette dans la chambre du deuil. Il y avait un escalier intérieur communiquant avec l’ancienne chambre de madame de Failly, où je couchais d’habitude auprès d’Etiennette. Le vicomte avait dû monter la chercher. J’entendis Etiennette qui criait : Ma mère ! ma mère ! Je devinai qu’elle s’élançait vers la morte. Il me sembla distinguer le bruit de ses pauvres baisers.

Dans cette nuit qui m’entourait, quelque chose d’horrible passa devant mes yeux. Le fou avait fait de cette maison une solitude. Pourquoi ?… Pourquoi rassemblait-il dans ce tombeau tous les condamnés de la race fatale ? Pourquoi cette blessure ravivée ? Je compris, ou plutôt un nuage rouge m’enveloppa. Je me traînai jusqu’au bout du corridor en criant comme une insensée : Au secours ! au secours ! Il n’y avait personne pour m’entendre. Ces longues galeries noires jetaient leur écho, puis se taisaient. Personne ! Mon pied chancelant résonnait dans les escaliers sonores. Je voyais les chambres ouvertes et vides. Personne !

Je parvins à sortir. La cour était déserte comme la maison. Je me souviens de l’envie passionnée, du besoin inouï que j’avais de rencontrer une créature humaine à qui rejeter une part de mon secret trop lourd. J’étais dans ces populeuses et riches campagnes comme le voyageur égaré au milieu des vastes solitudes africaines. Je sentais bien que j’allais tomber au bout de quelques pas, et la faiblesse de ma voix décourageait ce cri machinal, qui sans cesse sortait de ma poitrine : Au secours ! au secours !… Mon Dieu ! Moi, je ne pouvais rien. Quand j’eus franchi le seuil de la cour, et que je vis devant mes pas la campagne ouverte, ce fut pour moi comme un poignant éblouissement. Toute distance m’épouvantait. J’avais quitté la maison bien rarement, depuis que j’étais chargée de ma pauvre Etiennette. Cependant je savais le chemin de Beaumont-Saint-André, notre paroisse, et le chemin du hameau de Gervais-le-Petit. Je m’appuyai au mur du portail, et je restai immobile. Aurais-je le temps d’aller ? Fallait-il courir vers le bourg ou vers le hameau ? Le drame n’attendait pas, là, derrière moi. Les minutes valaient des heures. Je me remis en marche : j’allais vers le bourg de Beaumont-Saint-André, situé à un quart de lieue tout au plus. Chaque fois que j’avais fait une douzaine de pas, je me retournais, suffoquée par la terreur. Il me semblait entendre de longs cris de détresse. Tant que je fus dans l’avenue, je ne vis rien. Les grandes haies et les arbres me masquaient le château. Au moment où j’entrais dans la plaine, mon regard avide et en même temps terrifié s’élança vers la maison. J’avais parcouru une distance de cinq à six cents pas. J’étais épuisée. La haute et féodale demeure m’apparut, découpant à peine ses noirs profils sur le ciel sombre. Il y avait deux fenêtres éclairées dans toute la façade qui donnait sur les jardins : les deux fenêtres de la chambre du deuil. C’étaient comme deux yeux fixes, braqués dans la nuit.

J’arrivai à Beaumont, sans me tromper de chemin, malgré l’obscurité profonde et le voile qui était sur mes yeux. Les chiens hurlèrent à mes cris. On sortit des maisons. Je ne sais pas ce que je dis à ceux qui m’interrogèrent. Je sais qu’on se mit à courir vers le château. Hélas ! le château parlait plus haut que moi, et plus intelligiblement. L’aspect avait changé. La menace, suspendue au-dessus de la maison maudite venait d’éclater. Ce n’était plus la lueur des bougies qui sortait par les deux fenêtres de la chambre du deuil, c’était une fumée épaisse et violemment rougie ! Dans la nuit, autour de moi, des voix crièrent : Au feu ! J’allais, soutenue par une force nouvelle. Mes deux mains pressaient ma poitrine, où mon cœur voulait éclater. Je tombais, je me relevais, je disais : – Sauvez l’enfant, la pauvre enfant !

Les paysans de Beaumont entrèrent par le jardin. Je les suivais haletante. Les flammes s’élançaient jusqu’au second étage, léchant les murailles blanchies. L’incendie était muet : nulle voix ne sortait de la fournaise. Une plainte s’éleva pourtant comme on dressait la première échelle : un cri faible et déchirant. C’était la voix d’Etiennette, et le dernier soupir de cette famille condamnée… Ils étaient morts. La chambre du deuil gardait le secret de ce navrant dénoûment. Nul ne dira le dernier acte du drame. On retrouva Etienne du Rocray dans les bras des deux vieillards. Etiennette avait dû succomber la dernière. Son corps était auprès de la fenêtre, dans les cendres de sa petite robe de mousseline de Naples. L’incendie, étouffé entre les fortes murailles de pierres, s’éteignit au point du jour, sans avoir franchi le seuil de la chapelle ardente. Au dedans de la chambre, tout était brûlé, sauf un lambeau du portrait, où l’on voyait encore, sous la suie, la blessure figurée le soir même par le pinceau du vicomte Etienne.

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