Chapitre 9 Evasion.
Je fus folle, moi aussi. J’avais, tout éveillée, un rêve terrible où je voyais la dernière heure des quatre victimes.
Le lendemain, dimanche de la Quasimodo, la messe noire fut chantée, comme l’avait annoncé le vicomte Etienne, pour tous les morts de la famille du Rocray. Dans le Beauvaisis, on se souvient encore de l’impression que fit cette mystérieuse catastrophe. Mais le retentissement de cette tragédie s’étouffa vite et ne se propagea pas au loin. Ces gens n’avaient pas d’amis. On ne trouva derrière eux que des héritiers. Les héritiers firent silence autour de tout cela pour ne point nuire à la vente du château. Tout finit par une descente de justice qui constata la folie par le témoignage des domestiques renvoyés, le suicide par les apparences. Ma déposition ne fit que confirmer l’évidence.
Au lieu de revenir à Paris, je pris la voiture de Rambouillet et j’allai passer deux mois dans les champs auprès de mes petits enfants. Ils étaient beaux comme des petits anges. Ils commençaient à trottiner sur leurs belles grosses jambes chancelantes. Ils balbutiaient déjà quelques-uns de ces mots si chers que les mères guettent au passage. Mon Gustave était doux. Il avait de grands yeux bleus souriants et timides. Quand je l’avais sur mes genoux, je détaillais trait par trait sa ressemblance avec son père. Dès le jour de mon arrivée à Rambouillet, il me connaissait. Le lendemain, il m’appelait maman.
L’autre enfant, la petite Florence, la fille de madame la comtesse de Champmas-d’Argail, était toute mignonne : une vraie duchesse en miniature. Sa peau avait des tons éblouissants, et je n’ai jamais vu de plus beaux yeux.
J’eus bien de la peine à quitter cette pauvre et chère retraite où j’avais trouvé le repos, sinon le bonheur. La nourrice des deux enfants était une excellente femme qui s’était prise d’affection pour moi. Elle n’avait de la paysanne que la simplicité. Ce sordide intérêt qui est la plaie des campagnes lui restait inconnu. Ce fut elle-même qui me détourna du dessein d’emmener avec moi mon petit Gustave. Elle avait pour les deux enfants une affection véritablement maternelle.
L’idée de voir pâlir et maigrir mon beau petit Gustave dompta toutes mes résistances. J’embrassai mon excellente Thérèse. Je tins longtemps les deux enfants pressés sur mon cœur, puis je montai dans la diligence de Paris.
Il y avait trois semaines de cela. Je n’avais pas encore épuisé toutes mes petites ressources, et cependant je travaillais déjà de mes mains, tant que je pouvais. C’était pour mon petit Gustave. Je prenais de l’ouvrage dans un magasin de la rue Saint-Denis. J’avais loué une chambrette au cinquième étage d’une maison située place du Châtelet. Ma mansarde donnait sur le quai. J’avais devant moi ce charmant paysage de la Cité : la tour de l’Horloge avec son architecture franque, les deux poivrières pointues qui invitent à lever les yeux pour voir la flèche de la Sainte-Chapelle ; le marché aux fleurs, verte oasis au milieu de ces maisons grises ; la rivière, que font bouillonner les roues, au-dessous de cette mystérieuse masure qui semble toujours chanceler sur ses poutres ; la pointe de l’île Saint-Louis, coupant la Seine comme une pesante nef qui se détourne au fil de l’eau pour ne point faire naufrage contre cette merveille de l’art gothique : Notre Dame de Paris. Il y avait deux rosiers sur ma fenêtre, deux petits pots de pensées, deux pieds de cobœa qui déjà grimpaient, attachant leurs vertes viroles aux aspérités de mon mur. J’arrosais tout cela le matin et le soir. J’étais une grisette après avoir été presque une grande dame.
Ceci forme, au milieu des aventures de ma vie, un épisode si brusquement tranché, une comédie si dénuée de liens avec les personnages principaux de notre histoire, que j’ai résolu d’en composer un corps d’ouvrage à part, où seront réglés tous mes comptes avec mesdemoiselles les grisettes.
Je me plaçai ensuite dans une famille de lettrés, composée d’un lauréat académique, d’une romancière et d’une petite muse de sept ans qui donnait déjà des craintes magnifiques aux amis de la poésie. Ce fut au sein même de cette famille que notre drame vint tout à coup me chercher.
Il y avait plusieurs mois que je n’habitais plus ma chambrette de la place du Châtelet, dont je payais néanmoins le loyer pour avoir un pied-à-terre en cas de besoin. J’étais dans le ménage littéraire depuis six semaines environ, copiant les odes de M. Adolphe Clarinet, mettant au net les romans de madame Clémence Clarinet et jetant çà et là un peu d’orthographe parmi les menaçants essais de la jeune Héloïse Clarinet. Un soir, il y avait grand raout artistique et littéraire dans les salons Clarinet, composés d’une salle à manger et de deux chambres à coucher. C’était splendide. Je m’étais retirée dans un coin où je combattais un terrible besoin de sommeil, lorsque je sentis tout à coup une main qui se posait sur mon épaule. Je me retournai. M. Philarète Pantois était derrière moi. Il mit sa main sur sa bouche avec une grande affectation de mystère et me dit : – Non !… n’non !… Chut !… motus !… Soyons prudents !… et faites semblant de ne pas me reconnaître !
Je le regardai attentivement et sans mot dire. Loin d’avoir ses lunettes d’or, il était fort bien déguisé au moyen d’un lorgnon pince-nez. Il me montra du doigt la miniature qui était sur sa petite tabatière d’or. – Elle est ici ! murmura-t-il. – Qui donc ? demandai-je ; Irène ? – Chut !… Motus !… Non ! n’non !… Vous allez avoir du nouveau… Le prince Maxime est à Paris.
Je bondis sur ma chaise, et je restai bouche béante à regarder M. Philarète Pantois. Le nom du prince Maxime fut pour moi comme le son du tambour qui met debout en sursaut le soldat endormi. A dater de mon départ d’Italie, ma vie avait perdu sa propre voie. Je n’étais plus avec les miens. Il m’était impérieusement défendu de travailler à ma tâche la plus chère.
– Maxime est à Paris ! répétai-je.
Philarète me serra le bras. – N’égarons pas la discussion, me dit-il. Puis, posant son index sur la miniature qu’il tenait toujours à la main, il ajouta : – Elle est dans l’autre salon. Elle peut entrer d’un instant à l’autre. – Et que nous importe ? demandai-je. – Elle sait ce que nous ignorons, me répondit l’employé supérieur.
Il m’avait entraînée dans une embrasure – Dans la jeune administration, reprit Philarète, nous avons nos moyens à nous. Mais les ressources de l’humanité sont bornées… La police n’est qu’une chose humaine après tout… J’ai bien pensé à faire un service de somnambules… mais il n’y a pas de fonds votés… Et puis les somnambules vont et viennent… On saurait nos petites affaires… non !… n’non !… L’enfant du prince Maxime a été huit jours chez ma cousine qui tient une pension. – Et maintenant ? demandai-je. – Si vous vous y prenez adroitement avec celle-ci, me répondit-il en caressant de l’ongle le portrait d’Irène, vous le saurez cette nuit. – Mais que faire ? – Promettre et tenir, c’est deux, dit le proverbe… Non… n’non !… Elle a besoin de vous… Promettez tout… vous tiendrez si vous voulez… Un éclat de rire, mêlé de murmures, se fit entendre vers la porte d’entrée. On se mit à dire, dans la chambre à coucher de madame Clarinet, de ce ton éminemment littéraire qui est ainsi composé : un tiers de jalousie, un tiers de moquerie : – Voici le soleil levant ! – Voici notre dixième muse !
Philarète me serra une seconde fois le bras, de telle façon que je sentis ses ongles à travers l’étoffe de ma robe. Je me tournai vers lui. Il n’était plus là. Je le vis de loin s’esquiver dans la foule avec une agilité qu’on n’eût point soupçonnée chez cet employé supérieur. Son dernier mot, pendant qu’il me serrait le bras, avait été celui-ci : – Si vous apprenez quelque chose, gardez-le pour vous… et pour moi !
Le soleil levant, la dixième muse, c’était Irène qui entrait, environnée d’une véritable cour. Elle fit grande sensation. Elle avait une toilette du genre délicieux. Ce n’était plus ici la baronne d’Avray, c’était l’auteur de Stella qui venait de faire fracas dans la Revue des Deux-Mondes, l’auteur des Sonates, recueil de poésies qu’on portait aux nues, l’auteur de la Reine Mal, pièce de théâtre qui jouissait d’une vogue d’autant plus grande qu’on ne l’avait point encore représentée. C’était la débutante qu’on opposait déjà aux gloires régnantes de George Sand et de madame de Girardin. Irène portait son succès presque aussi bien que sa toilette.
Dès qu’elle me vit, elle quitta le bras de son cavalier et vint se jeter à mon cou. Clémence Clarinet, empanachée comme un cheval de funérailles, me prit la main et dit à Irène : – Vous connaissez donc cette chère enfant ? – Je l’emmène ! répliqua Irène. Il y a assez longtemps que je la cherche !
C’était une reconnaissance dans les formes, et d’autant plus curieuse que personne ne savait à quel degré nous étions parentes ou amies. Littéralement, elle m’enlevait. Je ne résistai point. Je voyais de loin, à l’entrée du couloir, Philarète Pantois qui me faisait des signes.
Irène s’assit auprès de moi dans sa voiture et dit au cocher : – Aux Champs-Elysées ! Puis à moi : – Suzanne, je n’étais venue là que pour vous.
Elle était fort émue, peut-être plus émue que moi.
– Voici le dernier effort que je tente auprès de vous, Suzanne, me dit-elle ; j’ignore pourquoi mon cœur bat comme s’il s’agissait d’entendre mon arrêt… Il est certain que je vous aime, malgré vous et surtout malgré moi… Il est certain que j’ai besoin de vous, mais ce n’est pas au point de trembler en attendant votre sentence… Je peux me passer de vous… Et pourtant je tremble, voyez, Suzanne. – Remettez-vous, lui dis-je, – vous n’avez aucun motif de croire que je sois votre ennemie. – Oh ! je ne vous crains pas, Suzanne ! – s’écria-t-elle ; – s’il y a un être au monde qui ne puisse rien contre moi, c’est vous… Ce dont j’ai peur surtout, c’est de vous briser fatalement et sans le vouloir, si je vous trouve encore sur ma route.
– Me briser ? dis-je. – Pourquoi ?… Que vous ai-je fait ? – Si nous en venons là, Suzanne, – me répondit-elle ; vous m’avez menacée. – C’était pour défendre la fille de mes bienfaiteurs.
Il y eut un silence assez long.
Le cocher demanda en ce moment :
– Faut-il passer la barrière ? – Non, retournez ! – Ne voulez-vous point me mettre chez moi ? dis je, pensant que j’avais rompu la négociation. – Je vous mettrai chez vous, Suzanne, me répondit Irène, si vous l’exigez, après m’avoir entendue.
Elle reprit d’un ton ferme et quelque peu hautain : – Ma chère enfant, notre entretien s’est égaré… Il s’agissait entre nous d’une chose toute simple : j’avais à vous faire une proposition, vous aviez à l’accepter ou à la refuser… J’ai un moyen de retrouver la fille du prince Maxime. – Vous ! m’écriai-je. Puis, par une réflexion soudaine : – Mais c’est votre nièce ! dis je. Marie est la fille de votre sœur.
Je la regardais, en disant cela, aux lueurs lointaines des réverbères. Je la vis baisser les yeux et pâlir. Elle fut du temps à reprendre la parole.
– Je ne la connais pas, répliqua-t-elle ; je donnerais dix fois ma nièce pour vous, Suzanne. Je crois que vous étiez le seul être en ce monde pour qui je fusse susceptible d’un entier dévouement… Je ne demande pas mieux que d’être utile à ma nièce, puisqu’il vous plaît de la nommer ainsi. Mais je ne risquerai rien pour cette enfant inconnue qui a dans les veines le sang d’un homme – vers qui mon cœur s’élançait comme vers vous, – et qui m’a repoussée comme vous me repoussez. Cet homme, je le hais, pour n’avoir pas pu l’aimer !… Comprenez-moi donc enfin, Suzanne : Je ne suis pas de ce monde où j’ai conquis une place par la force… Je n’ai pas les sentiments qu’on a dans ce monde. Où les aurais-je pris ?… N’est-ce pas raillerie, voyons ! que de me parler famille !… à moi !… Ce que ces gens qui emplissent ce salon d’où nous sortons emploient comme fictions dans leurs livres mauvais ou bons, moi, je le suis en réalité… Je suis la révoltée de naissance ; je suis l’Antony femelle, hérissée contre une société ennemie… Seulement, moi, je ne me révolte pas pour de l’amour… Ah ! je l’aurais fait autrefois ! Je me révolte pour ressaisir la proie qui m’échappe… Mon nom, mon rang, mon luxe, mon pouvoir, tout ce que j’avais acheté au prix de ma jeunesse vendue à un vieillard ! – Je cherche à vous comprendre… dis-je. – Moi, je m’explique, répondit-elle, et sa voix avait pris soudain des accents virils ; je suis ruinée ; j’ai des dettes ; je suis perdue… Georges du Roncier a trois cent mille livres de rentes… C’est mon amant, je veux qu’il soit mon mari ! – Mais c’est impossible ! m’écriai-je. – Plus encore que vous ne le croyez, ma chère Suzanne, répliqua-t-elle froidement ; cependant, cela sera, parce qu’il faut que cela soit ! – Et vous avez compté sur moi ? – Jamais je ne compte sur personne… Seulement, vous pouvez me servir… c’est une chose certaine. Et cette certitude a été une excuse auprès de moi-même pour l’affection entêtée dont je vous poursuis. Il se trouve que ma raison approuve mon inclination. Nous contracterions ensemble, ma chère Suzanne, un pur mariage de convenance. Ce sont parfois des unions fort heureuses…
Elle me donnait en parlant le temps de réfléchir. Je songeai à Maxime, dont il fallait avant tout ne point trahir la volonté. Il y avait en outre apparence qu’elle ne mentait point en disant qu’elle avait découvert la retraite de Marie. Ses rapports avec Peyrusse et consorts rendaient la chose vraisemblable.
Je pris ce ton tout particulier de sarcasme à l’aide duquel les gens qui vont capituler trompent les derniers efforts de leur conscience. – Et si j’acceptais ce beau traité d’alliance, demandai-je, que m’en reviendrait-il ? – Marie est un témoin, prononça lentement Irène, – Marie est le seul témoin qui puisse perdre d’un mot les ennemis de la sage-femme Eugénie Mutel ! Je balbutiai, en proie à un étonnement sans bornes : – Quoi ! vous savez aussi cela ? – Et cela ne se devine pas, n’est-ce pas ? dit-elle avec triomphe ; on ne devine pas l’aventure nocturne de madame de Gérin, qui s’appelait alors mademoiselle de… ; on ne devine pas l’enfant enlevé à la jeune mère, puis porté dans le jardin, – à gauche en sortant, – puis ces gens qui passent par-dessus le mur, – puis ce cri d’enfant, entendu par Marie qui regardait, curieuse et stupéfaite, par la fenêtre de la maison voisine, laquelle appartenait à ce brave Crésus, M. Rondel.
La parole me manquait.
– Et pourtant, reprit-elle, – je vous ai dit que je n’avais jamais vu Marie, ma nièce, qui était cette jeune fille penchée à la fenêtre de cette maison Rondel… c’est la pure vérité ; je ne l’ai jamais vue. – Mais alors… m’écriai-je.
Elle me serra le bras jusqu’à me causer de la douleur.
– Croyez-vous donc que je sois leur amie ? – dit-elle entre ses dents serrées ; – croyez-vous donc que je n’aie jamais revu ma sœur dans mes veilles et dans mes rêves ?… Je les ai suivis comme si j’eusse été le spectre même de l’assassinée !… Je sais tout ce qui les regarde, tout !… C’est mon avoir !… Leurs millions sont à moi, puisque le sang de ma sœur les a payés… Que j’aie seulement les trois cent mille livres de rentes de Georges, – qui sont à moi aussi : je les ai payées de mon honneur, – et vous verrez ce dont je suis capable !… Peyrusse, Agost et Rondel ! trois caisses qui valent ensemble un royaume ! c’est à moi ! c’est mon héritage !… Que c’est bon, ma fille, de bondir sur un trône d’or, après avoir rampé si longtemps et si humblement !… Ah ! je le veux bien haut, mon trône, et bien resplendissant, avec tout un peuple agenouillé à l’entour, tout un peuple à qui mes pleines mains jetteront mes largesses inouïes !…
Elle rayonnait. C’était en ce moment l’ange déchu dans toute sa ténébreuse splendeur.
– Mais, s’interrompit-elle, me voici réveillée, et c’est sérieusement que je vous répète : Je sais tout… Leur vie est là, dans ma tête, ligne par ligne, mot à mot… J’attends ma première mise de fonds pour commencer ma grande partie… Cet enjeu, c’est la fortune de Georges du Roncier… Pour la fortune de Georges du Roncier que vous me donnerez, je vous propose Marie… – Est-elle donc en votre pouvoir ? demandai-je. – Non… Elle y sera. – Savez-vous où elle est ? – Je m’en doute – Cela ne suffit pas. – Acceptez sous condition, et, dans une heure, nous aurons une certitude.
Je réfléchis un instant, et je répondis d’un ton résolu : – J’accepte… sous condition.
Nous étions devant une énorme porte cochère. Il faisait nuit noire. Le cocher jeta le cri lugubre qui a remplacé dans les nuits de Paris moderne la clameur périodique des guetteurs :
– Porte, s’il vous plaît !
Les deux lourds battants tournèrent sur leurs gonds. Le coupé entra. Irène mit pied à terre lestement. Je la suivis. Mais à peine eus-je touché le pavé de la cour que je fus prise comme d’un vertige. Je regardai tout autour de moi en me frottant les yeux. Etait-ce un rêve ? Je connaissais cette vaste enceinte triste et humide. Ce perron monumental où l’herbe croissait, – cette façade dont les lignes se dessinaient vaguement dans la nuit.
– Où m’avez-vous amenée ? m’écriai-je… – Chez moi, répondit Irène. – Vous ! vous demeurez ici !
– Nous causerons tout à l’heure.
Elle se rendit à la loge du concierge. Je ne rêvais pas : c’était bien ce vieil hôtel du Rocray où avaient eu lieu les premiers actes du drame sanglant et sinistre. A droite, sous cette fenêtre éclairée, j’avais l’escalier qui conduisait à l’aile habitée par moi ; à gauche, c’était l’entrée des appartements de la famille. Tout cela était tel quel. Aucun changement n’avait eu lieu depuis notre départ. J’entendis Irène qui demandait à la concierge : – Sont-ils en haut ? – Oui, répondit-on du fond de la loge, – tous les deux.
Une servante, portant de la lumière, ouvrit la porte des appartements, à gauche. Irène et moi nous entrâmes. Je m’assis au coin du foyer éteint pendant qu’on la déshabillait.
Nous étions dans la pièce où le corps de madame de Failly avait été exposé avant d’être visité par les médecins et par la justice. Irène vint s’asseoir auprès de moi.
– Suzanne, commença-t-elle d’un ton très-affectueux ; – je suis contente de vous voir chez moi… Je crois vous avoir dit, cette nuit, dans notre conversation, que j’étais ruinée…
Je répondis affirmativement.
– Il est nécessaire que nous mettions toujours cette franchise dans nos rapports, ma chère Suzanne… A quoi bon nous tromper mutuellement ?… Voici quelle est ma position très-exacte : je vis de ma plume, c’est-à-dire de rien… et M. Peyrusse m’a prêté cet hôtel, qui est marqué pour la démolition. M. Peyrusse a acheté en bloc la succession du Rocray… C’est une affaire superbe comme toutes celles qu’il fait… Il gagnera cent pour cent sur l’hôtel. Je vais vous dire en deux mots comment j’ai été ruinée… J’ai mes principes, vous le savez ; ils peuvent ne pas être ceux de tout le monde, mais ils sont très-arrêtés… Je n’avais pas assez pour vivre ; il s’en fallait de beaucoup. Mon mariage avec M. le baron d’Avray n’a jamais été, à mes yeux, qu’un point de départ… J’ai fait ce raisonnement : si le hasard peut me donner ce que je désire, quelle utilité de le demander à des luttes qui seront une fatigue pour moi, un désastre pour autrui ? J’ai ouvert une porte au hasard. Le hasard est le dieu des sots. Ma fortune est sortie par cette porte… J’ai joué comme je devais jouer, à la Bourse, qui n’est pas un tripot plus déloyal que les autres tripots… Je dois deux ou trois cent mille francs de différences, je ne sais pas au juste le compte… Quant aux motifs que peut avoir M. Peyrusse pour m’offrir un asile, vous les connaissez ; il n’y en a point d’autres : M. Peyrusse m’a connue enfant, au temps où ma sœur était sa somnambule… Il me fait l’aumône. Elle prononça ce dernier mot sans baisser les yeux.
– Il m’aurait donné davantage, reprit-elle, que je ne lui aurais pas plus d’obligation. Tout est à moi ! c’est tout ce que je veux… Mais ne parlons pas de cela, Suzanne… Je vous ai dit que je savais par cœur votre histoire. Je l’ai apprise à cause de vous et à cause de bien d’autres. Votre histoire passe au travers de la mienne. Vous appartenez aux du Meilhan que je hais… Vous vous êtes trouvée en face des trois hommes qui ont tué ma sœur et dont je suis l’héritière… J’avais un moyen de recherche : j’en ai usé… Je connais Félicité Fontanet : je sais, par conséquent, où vous avez puisé vos premiers renseignements sur ma famille… Permettez-moi une question : le registre Confidentiel existe-t-il encore ? – Je l’ai brûlé de mes propres mains, répondis-je. – Vous avez eu tort. On ne détruit jamais ces choses-là. – Je vous prie, l’interrompis-je ; – parlons de Marie. – Cela ne va pas tarder… Il faut que nous la voyions cette nuit, et l’heure marche… Il y a des choses que je puis remettre à plus tard. Ainsi, j’attendrai que nous ayons éclairci nos doutes au sujet de Marie pour vous expliquer clairement ma position vis-à-vis de Zoé, et vous dire pourquoi mes petites rancunes sont devenues une haine profonde… une haine à mort !
Elle me vit pâlir et détourner les yeux.
– Vous devez tout savoir, poursuivit-elle, – en ce moment, je me borne à vous dire que c’est Félicité Fontanet qui m’a révélé vos rapports avec feu le vicomte Etienne – Je vous affirme… commençai-je. – Chère petite, m’interrompit-elle, – je croirai tout ce que vous voudrez… Figurez-vous bien, une fois pour toutes, que ces choses me sont absolument indifférentes… Mais, pour arriver jusqu’à la fille du prince Maxime, nous suivrons la même route que prenait M. du Rocray pour aller vous rendre visite toutes les nuits. – Marie habite donc ma chambre ? demandai-je, sans plus songer à me disculper. – J’ai lieu de le croire, me répondit Irène. Je sais, par un homme appelé Testulier, qui est le mari de Félicité Fontanet, sous le nom de M. de la Roche-Gaillon, – qu’il y a une malade dans l’autre aile de cette maison. – Une malade ! répétai-je effrayée. – Soyez tranquille, me répondit Irène. – Marie est aussi en sûreté chez nos trois Mondors qu’elle pourrait l’être auprès de son propre père… Ne vous souvenez-vous donc plus du Confidentiel ?… Peyrusse, Agost et Rondel sont les plus malheureux scélérats de toute la terre… Leurs nuits les punissent des plaisirs de leurs jours… Ils ont peur ; ils tremblent ; rien ne peut les rassurer… L’idée de toucher un cheveu de Marie, – la fille du spectre qui les menace sans cesse, – ne peut même pas leur venir. – Ils ont bien osé l’enlever… – Pour se faire d’elle un rempart contre les vivants, ma chère Suzanne… Ils savent que Maxime les attaquera quelque jour… Leurs armes sont prêtes, et Marie est leur otage… – Je sais donc qu’il y a une malade dans l’autre aile… Je sais en outre qu’on la cache, puisqu’il ne m’a point été permis de la visiter… Qui peuvent-ils cacher ainsi, sinon la fille du prince Maxime ? – Partons ! dis-je en me levant – Avez-vous déjà pris ce passage ? me demanda-t-elle. – Jamais. – Moi, je n’ai pu pénétrer que jusqu’aux caves… La Fontanet, qui venait souvent la nuit dans la maison, avait suivi une fois le vicomte Etienne jusque-là… elle le vit prendre une clef dans un gros trousseau… – Je l’ai vu, ce trousseau ! m’écriai-je. – Je crois bien, puisqu’il l’emportait pour aller chez vous ! – Vous qui êtes la sœur de Marie-Caroline Renaud, demandai-je, – croyez-vous au magnétisme ? – Non, me répondit-elle ; – je ne crois à rien. – Alors, fis-je avec un mouvement de dépit, – vous ne me comprendriez pas… Et, après tout, que m’importe ?… Le trousseau de clé est ici, dans la chambre voisine… Qui couche dans cette chambre ? – Personne. – Allons !
Je pris le trousseau de clés d’un geste brusque. Irène y vit de la colère.
– Ma chère Suzanne, me dit-elle, – si vous tenez absolument à me faire croire que l’opération du Saint-Esprit toute seule vous a appris les petits secrets de cette chambre… qu’il n’y avait que des rapports de sorcellerie, de magnétisme, de drôleries somnambuliques ou autres entre ce malheureux jeune homme et vous, j’y crois, voilà qui est une chose convenue… Ce sera le pendant des rapports rigoureusement administratifs dont se vante M. Philarète Pantois… – Je ne suis pourtant pas sur sa boîte d’or, murmurai je – Oh ! moi ! s’écria Irène, je suis une pécheresse ! Mais la boîte d’or ne prouve rien, sinon contre moi. Philarète, le bon garçon, est innocent et mourra dans son innocence. Il a acheté la boîte, – après décès, – à l’hôtel Bullion…
Je ne pus m’empêcher de sourire en songeant que l’employé supérieur, malgré le temps qu’il donnait aux combats de son bourrelet contre sa cravate, avait encore le loisir d’additionner en sa personne la vanité de plusieurs douzaines de dindons.
– Madame la baronne, dis-je au moment de passer le seuil, – il est convenu que vous croirez tout ce que vous voudrez. Si Marie est enfermée là-bas, repris-je, elle a dû se reconnaître… Elle était venue bien souvent me voir dans ma chambre. – Marie est bien gardée, me répondit Irène, – et bien cachée… Qui viendra la chercher au lieu même de l’enlèvement ?… Voici la porte par où Félicité, Testulier et Morin passèrent… la porte qu’on peut ouvrir et refermer en dedans seulement… – Qu’est-ce que c’est que Morin ? demandai-je. – C’est le mari de Marianne, l’ancienne femme de chambre de ma sœur.
Nous étions dans le jardin. Nous avions laissé la bougie allumée au bas de l’escalier. Irène avait une lanterne, – la lanterne du vicomte Etienne. Je me tournai vers elle en m’arrêtant tout à coup.
– Je suis sûre, dis-je, que l’innocence d’Eugénie Mutel est pour vous aussi claire que le jour.
Elle fronça le sourcil et me répondit ; – Tout ce qui est drame pleureur et tragédie bourgeoise me déplaît incomparablement… Je ne fais pas ce genre-là… Nous sommes ici par Marie, ma nièce. Elle me suffit pour acheter votre concours : voilà toute l’affaire présente… Je prends note cependant de vos adorations à l’endroit de madame Mutel… Si jamais j’ai besoin de vous, je saurai par où vous tenir.
Au lieu de couper court en rasant la maison pour gagner le perron de gauche, Irène s’engagea dans cette tortueuse allée qui faisait le tour du jardin. Nous gagnâmes ainsi la petite porte donnant sur la rue du Chaume. Irène la poussa du pied. Elle était ouverte.
Elle semblait réfléchir et pensait tout haut : – Quand nous sommes rentrées, un peu avant deux heures du matin, Félicité avait de la lumière dans sa chambre… Maintenant, voici la porte ouverte… point de lumière là-haut… Quel diable de métier font donc ces gens-là !… Venez, me dit-elle ; s’ils sont dehors, ils y resteront… à moins qu’ils n’éveillent la concierge.
Elle me poussa dans le jardin et ferma la porte avec la clé et la barre. Puis nous descendîmes vers le perron de gauche, et nous entrâmes dans le trou aux outils par la porte basse, qui était également ouverte. Irène marcha la première jusqu’au rond-point des caves. Je la suivais, en proie à une singulière émotion. Je retrouvais, dans ce trajet que je n’avais jamais fait, et qui pourtant m’était si connu, une partie de ces troubles étranges qui me venaient là-haut, – toujours à la même heure. J’avais les mêmes sensations de vagues balancements et de demi-ivresse. Et je commençais à voir en dehors des organes de la vue ordinaire. Je voyais non-seulement le couloir souterrain où nous étions, mais le carré situé au-delà de la porte des caves, – l’escalier, – les salles basses, – et très-confusément ma propre chambre, où une femme était couchée dans mon lit. Irène me mit le trousseau de clés entre les mains. – Guidez-moi, maintenant, me dit-elle, puisque vous savez la route.
Parmi les clés qui composaient le trousseau, je trouvai celle de la porte des caves avec une surprenante facilité. J’ouvris. Nous passâmes, et, sans hésiter, je pris le couloir ouvert sous l’escalier. En arrivant à l’endroit où jadis je commençais à entendre le pas du vicomte Etienne à travers le plancher, je fus saisie d’un tremblement. Le son de mes propres pas me sembla un écho. Si j’eusse été seule, la frayeur m’eût clouée au sol. Je m’arrêtai pour laisser venir Irène. J’avais besoin de m’appuyer sur quelqu’un. Elle me regarda et me demanda : – Est-ce que vous prenez mal ? – Non… non… répondis-je ; – c’est ce mauvais air…
Puis la seconde vue qui se réveillait en moi par mes angoisses mêmes, devint tout à coup moins confuse. Je vis ma chambre comme au travers d’un léger brouillard. Et je m’écriai : – Ce n’est pas Marie qui est couchée dans mon lit !
Irène me regardait avec étonnement.
– Celle-là ne joue pourtant jamais la comédie ! murmura-t-elle. Puis plus bas : – Ma sœur la jouait… ma sœur en est morte !…
– Non ! non ! répétai-je ; – ce n’est pas Marie. – Qui est-ce ? me demanda-t-elle. Je balbutiai : – Si c’était vrai !… si c’était vrai !… Je vous en prie, ajoutai-je, – soutenez-moi !… aidez-moi à monter.
Elle me donna le bras. Nous entrions dans le petit escalier dérobé. Sa curiosité était violemment excitée. Elle répétait à chaque instant : – Qui donc voyez-vous ? Moi, je cherchais la clé qui ouvrait la porte donnant dans le cabinet où j’avais habitude de prendre mes robes. La porte tourna sur ses gonds. J’étais dans ma chambre. Je faillis me trouver mal.
Irène me prit dans ses bras. Mais je me débattis. – Je lui arrachai la lanterne, dont je tournai l’âme vers l’alcôve. Je poussai aussitôt un grand cri et je tombai sur mes genoux en disant :
– Eugénie ! ma bonne et chère Eugénie !…
L’instant d’après, j’étais dans ses bras. Nos sanglots se répondaient : nos pleurs se mêlaient.
– Suzanne ! Suzanne ! ma fille chérie ! – Ma chère, ma bien-aimée Eugénie !
Nous fûmes longtemps avant de pouvoir prononcer d’autres paroles.
– Allume la lumière, que je te voie bien ! me dit-elle enfin. Je courus à la cheminée. J’allumai une bougie à ma lanterne.
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