Chapitre 10 Confession.
Je pus remarquer alors qu’Irène n’était plus dans la chambre. Elle s’était glissée dehors par la porte qui communiquait avec l’ancienne retraite de mademoiselle Françoise. Cette porte restait ouverte. Je revins vers le lit, tenant à la main la bougie. Eugénie me regarda au travers de ses larmes. Tout son excellent cœur était dans ses yeux.
– Mais approche donc !… s’écria-t-elle, que je t’embrasse !… Mon Dieu ! que tu es belle, ma Suzanne ! Comme il doit t’aimer ! comme je pourrais être encore heureuse à contempler votre bonheur !
Je ne répondis pas et je baissai la tête.
– Qu’y a-t-il ? fit-elle avec toute sa vivacité d’autrefois. – Je vous conterai cela, Eugénie… Parlons de vous… Comment êtes-vous ici ? – Ne le sais-tu pas ? répliqua-t-elle ; – voilà cinq jours que je t’attends !… cinq longs jours ! Je ne voulais pas m’échapper de la prison, figure-toi… C’est quand ils me dirent : Elle vous attend… elle le veut…
J’écoutais avec une inexprimable surprise. C’était de moi qu’elle parlait, je le voyais bien. Mais qui lui avait dit cela : Elle vous attend ! elle le veut !… Qui l’avait fait s’évader ? Un soupçon terrible me serrait déjà le cœur.
Depuis que la bougie était entre elle et moi, tout près de son visage, j’étais bien plus triste, car je la voyais bien mieux. Ce n’était plus seulement la lente ruine de la souffrance que je distinguais sur ses traits, c’était un mal actuel, présent et dont l’action profonde me semblait attaquer sa vie même. Son œil était inquiet, sa respiration prompte et irrégulière. Je voyais sa tempe battre sous ses cheveux gris. Elle avait les lèvres sèches et d’un rouge violâtre, saupoudré de blanc. Son nez aminci sous-tendait deux rides qui avaient l’air de comprimer les narines et qui pesaient sur les coins de sa bouche.
– Qu’as-tu à me regarder ? me demanda-t-elle brusquement. Puis, avant que je n’eusse le temps de répondre : – N’aie pas d’inquiétude, fillette, – j’ai été changée plus que cela !… Quand j’ai vu que ce généreux Maxime s’occupait de moi, j’ai retrouvé la moitié de mon cœur ! – Ah !… fis-je ; – vous croyez donc que c’est le prince Maxime ?…
Elle releva sur moi ses regards stupéfaits.
– Comment ! s’écria-t-elle, – je crois !… Qui donc aurait songé à la pauvre condamnée ?… Mais, fillette, tu as l’air de ne pas savoir tout cela ?…
Elle s’était mise sur son séant. L’agitation faisait trembler tous ses membres.
– J’ai soif, dit-elle en allongeant le bras pour prendre un verre d’eau sucrée qui était sur sa table de nuit.
Je lui arrachai le verre des mains.
– Ah !… fit-elle en restant bouche béante.
J’allai à la fontaine qui était derrière la porte, je rinçai le verre, je le remplis d’eau pure et je le lui rapportai. Je versai le contenu du sucrier dans les cendres.
– Ah !… fit-elle pour la seconde fois, mais avec un calme extraordinaire ; – je ne suis donc pas chez le prince Maxime ?
Elle était de ces vaillantes natures que la connaissance du danger remonte. Quand je lui eus répondu négativement, elle me tendit son bras gauche.
– Tâte moi le pouls, dit-elle, – montre en main.
Pendant que j’obéissais, elle se recueillit.
– Combien ? fit-elle, la minute écoulée. – Cent vingt pulsations, répondis-je. – Tous les autres symptômes y sont, me dit-elle froidement ; – mais très-faibles… Elle répéta d’un air pensif : – Très-faibles… je n’ai presque rien pris, depuis que je suis ici. – Dieu soit loué ! m’écriai-je. – Mais, me demanda-t-elle tout à coup, si je ne suis pas chez Maxime, dans quelle maison suis-je pour que tu m’y sois venue chercher ? – Je ne vous cherchais pas, ma bonne Eugénie, répondis je ; le prince m’avait défendu de m’occuper de vous avant l’heure où il devait recommencer la lutte… – Ah !… fit-elle pour la troisième fois ; et qui donc cherchais-tu ? – La jeune fille du prince Maxime. – Enlevée ? – Enlevée. – Il est donc vaincu, lui aussi ! murmura-t-elle en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
Je m’approchai de son oreille et je dis tout bas : – Pas encore. – Pourquoi ce mystère ? – Nous ne sommes pas seules. Irène dit au travers de la porte : – Je ne vous écoute pas. – Qui a parlé ? s’écria Eugénie. – Madame la baronne d’Avray. – Et nous sommes ? – Chez M. Peyrusse.
Ses lèvres se contractèrent et ses yeux montrèrent leur blanc tout entier. J’allai à la porte.
– Vous permettez ? dis-je à Irène avant de la fermer. – Je permets, me répondit-elle, – mais faites vite… nous n’avons plus que dix minutes.
Je fermai. Je revins au chevet d’Eugénie, et, parlant à la hâte : – Maxime est à Paris, lui dis-je ; – je ne l’ai pas vu. Ce qu’ils ont tenté contre vous prouve quelle frayeur ils ont de vous et de lui… Ne mangez pas… ne buvez pas… feignez de n’avoir conçu aucun soupçon… Je ne sais pas comment je ferai, mais, fallût-il me perdre cent fois, je jure que je vous sauverai !
Elle m’attira sur son cœur. Nous restâmes embrassées. Irène se précipita dans la chambre et me dit : – En route ! Ils montent l’escalier !
Je donnai un dernier baiser à Eugénie et je ramassai la lanterne. Nous sortîmes comme nous étions entrées.
Du moment que le prince Maxime et moi nous étions étrangers à l’évasion d’Eugénie, ce devait être le résultat de quelque sombre machination. Elle n’avait pas d’autres amis que nous. D’ailleurs, comme je m’en doutais déjà et comme je pus m’en assurer plus tard, c’était à l’aide de notre nom qu’on l’avait décidée à fuir. C’avait été chose bien facile. Dans la maison de Clairvaux, elle avait déjà gagné le respect général. On la regardait comme une sainte. Nul ne songeait à la surveiller. Avec deux ou trois billets de banque, on avait clos les yeux qui ne pouvaient absolument se fermer gratis, et la porte grande ouverte avait donné passage à la prisonnière déguisée, au bras de madame de la Roche-Gaillon. Quel pouvait être le dessein de ces libérateurs ennemis ? A Clairvaux, Eugénie vivait. Tant qu’Eugénie vivait, il y avait une menace sur la tête de ces trois hommes qui étaient devenus riches tout à coup en l’année 1828. Je fis dessein d’aller trouver M. Philarète Pantois, l’employé supérieur de la Préfecture de police. J’aimais mieux voir Eugénie prisonnière de la loi que captive entre les mains de ces misérables.
A l’égard d’Irène, j’étais tranquille. Elle me dit, quand nous fûmes au bas de l’escalier : – J’ai parcouru toutes les chambres ; – j’ai visité les moindres recoins… je ne sais pas où ils ont mis cette jeune Marie… Elle s’arrêta pour regarder. – Mais, reprit-elle après quelques instants, je vous tiens mieux encore par celle-là que par Marie ! Puis, fronçant le sourcil et reprenant sa marche, elle ajouta : – Vous l’aimez bien ! j’ai vu cela !… C’est comme un sort sur moi !… personne ne veut m’aimer !…
Quand nous sortîmes par la porte basse, ouverte dans le mur latéral du perron, l’aube éclairait déjà confusément le jardin. Je revis ces grands massifs tristes, ces troncs noirs que couronnait maintenant un épais feuillage. Nous avions remonté le perron de droite. Elle replaça elle-même la lourde barre qui fermait la porte en dedans.
Quand nous fûmes au haut de l’escalier elle me demanda : – Voulez-vous vous mettre au lit ?
– Moi, je peux rester levée, me dit-elle ; couchez-vous. – Il faut que je parte ! répondis-je Elle me regarda d’un air inquiet.
– Il faut rester, Suzanne, me dit-elle, comme on parle aux enfants, – ne m’avez-vous pas entendue ? J’ai beaucoup de choses à vous dire.
Je me laissai tomber sur un fauteuil au pied du lit. Elle roula une bergère et s’assit près de moi.
– Suzanne, dit-elle alors d’un ton qui eût forcé mon attention en tout autre moment, ce qui vient de se passer me dispense de tout ménagement. Il n’est pas en moi d’abuser d’une situation comme celle où je vous vois, mais ce serait folie que de n’en point user… J’abuserais si je faisais de vous une esclave sans salaire… Je veux user, c’est-à-dire vous donner mon bénéfice des coups que vous porterez dans ma querelle. Veuillez remarquer une chose qui est tout en faveur de notre alliance Je n’ai rien contre vos amis ; rien contre cette malheureuse femme qui, tout à l’heure, m’a inspiré un véritable intérêt… rien contre Marie… et ce n’est pas assez dire : j’aime Marie, ma nièce, pour l’amour de sa mère, ma bonne et chère sœur… Je servirai Marie très-volontiers, dans tout ce qui ne sera point contraire à l’accomplissement de mon œuvre. Mon œuvre accomplie, je serai la mère de Marie, si l’on veut. Restent donc les du Meilhan. Je ne puis dire que je les haïsse. Je ne crois pas avoir jamais eu de haine pour personne. La haine implique l’amour. Je n’ai jamais aimé. Les du Meilhan m’ont fait un peu de bien et beaucoup de mal. C’est une race amoindrie ; ce sont de pauvres gens qui ont dans leurs veines la lie du sang des chevaliers. Ne prenez pas la peine de les défendre, allez, Suzanne ; je ne les attaquerai point… Maxime ! voilà un bel et grand ennemi ! Qu’a donc ce Gustave pour que vous ayez continué à l’aimer après avoir vu Maxime ? M’écoutez-vous, Suzanne ?
– Oui, répondis-je, – je vous écoute.
C’était vrai pour un peu. J’avais la perception de ses paroles. Au travail désespéré de mon cerveau avait succédé un abattement lourd. Je ne cherchais plus qu’une chose dans ma tête : l’adresse de Philarète Pantois. Il me l’avait dite : j’en étais sûre, mais je l’avais oubliée.
Irène attira vers elle un petit guéridon qui supportait une papeterie. Elle disposa, tout en parlant, une plume et un cahier de papier à lettre. Elle trempa sa plume dans l’encre et traça rapidement une demi-douzaine de lignes.
– Je fais ceci, me dit-elle, – de peur d’oubli. C’est pour vous. Aujourd’hui même vous recevrez une invitation pour vous rendre à cette bicoque qu’on appelle encore l’hôtel du Meilhan. Les du Meilhan sont ruinés à plate couture. – Comment cela ? m’écriai-je. – Ah ! fit-elle en riant, – vous voici éveillée, miss Suzanne… C’est heureux… Cela s’est fait tout simplement parce que je l’ai voulu. Cette magnifique fortune… – Bah ! tout au plus deux millions, en terres… en comptant les retenues de maman marquise et les biens du comte Henri… Savez-vous qu’il n’y a guère de bouchées là-dedans ?… Avec quatre ou cinq cent mille francs de dettes, un Pidoux pour conseil et un joli garçon comme notre Gaston, la chose étonnante, c’est que cela ait duré si longtemps… Saviez-vous que Zoé est madame Georges du Roncier ? s’interrompit-elle négligemment.
Je tombai littéralement de mon haut, et j’oubliai pour un instant mes autres préoccupations.
– Vous disiez, m’écriai-je, – qu’il vous fallait les trois cent mille livres de rentes de M. du Roncier !
Elle me fit un petit signe de tête bref et affirmatif. Nous restâmes la moitié d’une minute à nous regarder. Elle souriait. – J’avais froid jusque dans la moelle des os.
– Je crois que vous ne me connaissez pas encore, Suzanne, dit-elle encore très-froidement. – J’ai peur, en effet… commençai-je. – N’achevez pas… vous sortez de votre rôle… vous devez craindre de m’offenser… En regardant de trop près les du Meilhan, ne perdez pas de vue Eugénie Mutel !…
Je sentais grandir en moi une haine furieuse contre cette femme. Je baissai les yeux et je murmurai : – Madame, vous avez raison.
– L’oncle de Georges, M. Lemonnier-Duroncier, avait, comme vous le savez bien, refusé son consentement. Georges était amoureux comme il peut l’être maintenant qu’il pèse cent quatre-vingt-douze livres et qu’il est parvenu à inscrire ses cigares sur son agenda… Vous comprenez ? Georges ! notre sanglier de Saint-Philibert !… Enfin, elle l’aimait… Moi, je tenais l’oncle par toutes sortes de filières… Rondel et Peyrusse m’ont été très-utiles dans cette affaire-là… Mais soyez tranquille ! je ne leur en garde aucune espèce de reconnaissance : ils restent mes débiteurs… Zoé eut une inspiration superbe ! Je vous dis qu’elle n’est pas absolument sans valeur… Elle fit semblant de mourir : cela réussit presque toujours… – Mademoiselle du Meilhan, interrompis je malgré moi, – est incapable d’une comédie semblable ! – C’est votre avis, miss Suzanne… Moi, j’ai une meilleure idée de Zoé… C’est la seule chose vraiment spirituelle qu’elle ait faite en sa vie… Pidoux vint me dire cela… Mais il me répugne un peu, cet homme politique… Je fis comme vous, je ne crus pas… Il y a dans quelque coin de ce vaste Georges un petit reste de roman naïf : genre Ducray-Duminil… Le mariage in extremis, qui satisfait la conscience, tout en vous laissant parfaitement garçon, lui parut un expédient délectable… On demanda, ma foi, le consentement de l’oncle, qui dit oui, cette fois, comme on envoie les gens paître… Le curé de Saint-Valère fut mandé… Il n’y avait aucun motif de refuser le mariage religieux… Maman marquise répandit des averses de larmes, et tonton marquis, quoiqu’il soit bien déchu, le brave homme, se souvient toujours avec plaisir de cette attendvissante cévémonie.
Sous cette feinte légèreté d’Irène, il y avait une rancune profonde. La rage sourde lui sortait par tous les pores. Moi, j’avais une idée fixe en l’écoutant. Je songeais à la ruine des du Meilhan.
Le jour était tout grand. Cinq heures venaient de sonner à la pendule. Je me souviens que je murmurai tout à coup. – Boulevard Poissonnière !… C’est bien cela !
Je venais de retrouver l’adresse de Philarète Pantois, qui se donnait le plaisir de descendre tous les jours la rue Montorgueil et de traverser les halles pour faire de l’exercice en gagnant son bureau.
Irène sonna très-fort à plusieurs reprises. – Germaine, dit-elle à sa servante, vous dormirez demain la grasse matinée, si cela vous plaît ; aujourd’hui, j’ai besoin de faire remettre de bonne heure cette lettre à son adresse. – Je m’habille et je pars, répondit Germaine.
Elle vint prendre la lettre que sa maîtresse avait écrite devant moi. J’essayai de lire la suscription. Il me sembla reconnaître le nom de Pidoux sur l’enveloppe. Germaine sortit comme Irène lui disait : – Ne soyez pas longue à votre toilette… vous prendrez une voiture sur le boulevard… Les voilà donc mariés ! reprit-elle en se tournant vers moi ; c’était un joli coup !… Je ne l’appris que le lendemain, et je me crus perdue, car je n’avais pas encore étudié à fond cette partie de nos codes qui s’occupe de mariage… J’en étais toujours à ce mot sacrement, qui me semblait exprimer la consécration même du lien matrimonial… J’ai été trop longtemps dans cette Vendée : cela m’a donné des préjugés de l’autre monde… Je courus chez mon avocat ; il me dit que la bénédiction donnée par M. le curé avait juste la valeur du bon billet de La Châtre… La loi civile ne connaît que M. le maire. Je mis de mon côté toutes les convenances, j’attendis un jour, deux jours, une semaine, pour voir si madame Georges du Roncier tiendrait sa promesse. Car la femme qui se marie de cette sorte promet implicitement de mourir. Mais Zoé, comme je le pensais bien, jugea à propos de se rétablir très-vite. Le jour où elle quitta le lit, j’entrai en campagne. Voyez-vous, Suzanne, je suis fâchée que vous n’ayez pas assisté à cette joute. Je n’ai pas été droit à mon ennemi, moi, pour le frapper. Cela donne de l’odieux. J’ai fait comme les sauvages qui tracent un cercle fatal autour de la victime désignée à leur haine, qui brûlent des forêts sur son passage, qui ébranlent des montagnes au-dessus de sa tête, qui empoisonnent le fleuve où elle se désaltère, et qui soufflent le mortel maléfice dans l’air même qu’elle respire. Mais à quoi bon me vanter ? Je suis sûre que vous commencez à me comprendre. La famille de Georges est pour moi, par Rondel et Peyrusse. Le faubourg Saint-Germain est à moi. Les du Meilhan doivent le loyer de leur hôtel et ne le peuvent point payer. Georges est plus amoureux de moi que jamais ; il ne voit plus sa femme. Gaston est traqué, démoralisé, perdu ; je crois qu’il vendrait son nom pour un souper de six mois à la Maison-d’Or. Zoé ne sera jamais madame du Roncier devant la loi… Je suis victorieuse ! je tiens sous mes pieds ceux qui ont été mes maîtres…
– Est-ce que le Meilhan est vendu ? demandai-je. – Il y a beau temps ! me répondit-elle ; Peyrusse a fait des lots dans le parc… Ce bon M. Pidoux en a acheté un petit.
Je sentis que le sang me montait à la gorge et m’étouffait.
– Et qu’avez-vous besoin de moi ! m’écriai-je, – n’êtes vous pas satisfaite de tant de malheurs !
Elle sourit.
– Il faut que je sois la femme de Georges, me dit-elle. – Vous voulez donc tuer Zoé ? – Non pas !… je veux épouser de son vivant !… cela se peut très-bien… la loi est formelle ! – Et vous prétendez me faire servir ?… – Oui, m’interrompit-elle, je le prétends… positivement… à cause d’Eugénie Mutel.
Mes mains se crispaient. Je me tenais à quatre pour ne point la saisir à la gorge. L’effort que je faisais pour me contenir m’épuisait. Elle voyait cela parfaitement. Elle souriait toujours.
– Quel plaisir de m’étrangler, n’est-ce pas, ma pauvre Suzanne ?… murmura-t-elle.
Il y avait, en vérité, de la compassion dans son accent.
– Mais, répétai je d’une voix brisée, – que voulez-vous de moi ! – Voilà, me répondit-elle en cessant de sourire ; – je vous jure, Suzanne, que je suis fâchée de vous faire de la peine… il me reste un coup à porter… De ce coup dépend probablement mon mariage, car Georges est resté innocent en cessant d’être chevalier… Il croit à la vertu de sa femme… – Eh bien ! dis-je. – Eh bien ! ces petites lettres à Léon que j’avais conservées ne valent rien… j’ai mieux que cela… L’histoire de votre dernière nuit au château du Meilhan… le pavillon isolé au bout du jardin… le rendez-vous avec le prince Maxime… – Mais ce serait une infâme calomnie ! m’écriai-je. – Je ne crois pas… D’ailleurs il le faut… Songez qu’en me résistant, vous frappez Eugénie Mutel !…
La pendule marquait sept heures. Irène commença à se déshabiller.
– Je suis très-lasse, me dit-elle, je vais me mettre au lit et me reposer quelques heures. S’il vous plaît d’en faire autant, je puis vous donner l’hospitalité. Si vous avez quelque chose à faire au dehors, je vous laisse entièrement libre. Faites en sorte seulement de rentrer chez vous dans la journée : vous y trouverez de mes nouvelles.
Je sortis et je pris une voiture. Vingt minutes après, j’étais à la porte de M. Philarète Pantois.
Je sonnai. – On tira un ressort comme dans les loges de concierge. J’entrai. Il n’y avait personne dans l’antichambre qui était petite, mais d’une exemplaire propreté ; personne dans la salle à manger, coquettement meublée ; personne dans le salon, mignon comme un boudoir et tout entouré de jolies femmes, – à l’huile. Au moment même où je mettais le pied dans ce riant séjour, une voix cassée sortit de la chambre voisine et demanda : – Est-ce vous, Eugène Maillet ?
Je m’approchai de la porte, et je répondis :
– C’est moi… Suzanne Lodin.
M. Philarète Pantois vint au bout de trois minutes avec une robe de chambre chinoise et un toquet brodé d’or. Il était vraiment à peindre.
– Non… n’non ! me dit-il eu entrant ; – je vous attendais presque… Je n’ai pas été longtemps à ma toilette… hein ?… Asseyez-vous donc… Vous avez remarqué ? je n’ai pas de valet de chambre en ce moment… je tire le cordon comme un concierge… Le mien… mon valet de chambre, me volait plus de trois cents francs par mois… Il entretenait une figurante de la Porte-Saint-Martin, le maraud !… Voulez-vous voir ma terrasse ? c’est très-agréable pour prendre le café le soir… Comment me trouvez-vous logé ? Bon air, vue charmante : douze cents francs, bail de six ans… Le propriétaire enrage… On lui offre cent louis sans réparations… Aimez-vous les tableaux ? J’ai un Tonins-Coquard dans la bibliothèque… connaissez-vous ?… un garçon d’avenir… très-bien au ministère…
Je cherchais le joint pour interrompre ce flux de paroles. Enfin, je dis : – J’ai passé la nuit tout entière avec madame la baronne d’Avray.
Il cessa aussitôt de parler et se rapprocha.
– Je n’ai pas de nouvelles de la jeune fille, ajoutai-je.
Il se frotta les mains tout doucement, et j’avoue que mes défiances revinrent en masse.
– Non !… n’non !… murmura-t-il, – c’est un joli travail !… Nous ne nous traînons pas dans l’ornière de l’ancienne méthode… mais nous obtenons d’assez agréables résultats… n’n’non !… Comme cela mademoiselle Marie de *** est introuvable ?… fort bien !… n’non !… fort bien ! fort bien !
On sonna. Philarète se précipita sur le cordon. Cette fois, c’était Eugène Maillet. Philarète revint à moi et poursuivit : – Notre chère Irène… n’non !… nature bien distinguée… jeune école… avait quelque chose à vous demander ? – Oui, répondis-je. – Qu’était-ce ?… Je n’y vais pas par quatre chemins, comme vous voyez…
– C’était une infamie, prononçai-je lentement.
Sa réplique vint avec une vivacité inaccoutumée : – J’espère, me dit-il en me prenant le bras, – que vous ne lui avez rien refusé ?
Les larmes me vinrent aux yeux pendant que je répondais : – Le pouvais-je !…
Il me regardait fixement.
– Tenez ! m’écriai-je, en un de ces moments où le cœur déborde contre toutes les lois de la prudence, – vous êtes une énigme pour moi… je ne vous connais pas… je ne vous comprends pas… mais quelque chose me dit que vous êtes bon… D’ailleurs, elle va mourir… Ils ont voulu l’empoisonner ! – Qui donc ! qui donc ! n’non ! sapristi !… qui donc a voulu l’empoisonner ? – La Fontanet et Testulier. – M. et madame de la Roche-Gaillon… n’non ! n’n’non… ils en sont fichtre bien capables… Mais vous disiez que vous ne l’aviez pas trouvée… – Il ne s’agit pas de Marie.
Il respira.
– Vous m’avez fait une belle peur ! murmura-t-il ; – de qui donc s’agit-il ? – D’une pauvre femme… balbutiai-je. – Non !… n’non !… interrompit-il en se frappant le front ; – vous m’avez déniché Eugénie Mutel ?
Je baissai la tête. J’étais toute tremblante.
– Eugène Maillet ! Eugène Maillet ! appela-t-il en proie à une agitation qui m’étonna.
Le garçon de bureau, valet de chambre, parut, le bras passé jusqu’au coude dans une botte.
– Laissez cela ! lui ordonna M. Pantois ; – je vais la finir… Allez où vous savez bien… à bride abattue… Vous demanderez M. Gustave Lodin…
Je me levai toute droite à ce nom. Le souffle s’arrêta dans ma poitrine. Philarète poursuivait : – Vous direz à M. Lodin que vous venez de ma part, et qu’il fasse savoir à son ami que la jeune personne en question a positivement besoin de le voir aujourd’hui même…
Eugène Maillet sortit. M. Philarète Pantois ramassa la brosse et la botte. Ainsi armé, il se rapprocha de moi. – Et, tout en brossant avec beaucoup d’art :
– Nous sommes émue, l’enfant ! Notre petit cœur bat la générale… Vous pourrez témoigner un jour que, malgré la légèreté des mœurs dont on m’accuse, jamais une parole n’est sortie de ma bouche… fi donc !… n’non ! mon Dieu ! on dirait que nous manquons d’occasions… Le Gustave est un beau cavalier… Mais, dites moi, vous avez donc eu connaissance de cette intrigue entre le prince et mademoiselle du Meilhan ? – Je vous ai déjà dit que c’était une calomnie infâme ! répliquai-je. – Vraiment ?… Allons ! ça m’est égal… Il faut vous dire, mon trésor, que je me doutais bien que notre chère Irène faisait fausse route en ce qui regarde Marie… J’ai ma piste… – Vous savez où elle est ? l’interrompis-je. – Je vous dis que, depuis deux mois, je fais un bien joli travail… n’non !… sapristi ! les Sarline et autres baiseraient la trace de nos pas… C’était diabolique, voyez-vous !… non !… n’non !… diabolique !…
Il déposa sa botte très-bien cirée, et fit le tour entier du salon en se frottant les mains. Puis, s’arrêtant devant moi, les bras croisés sur les reins : – Tout cela se passe à l’ancien hôtel du Rocray ? – J’aime mieux la voir en prison, lui répondis-je, – qu’entre les mains de ces scélérats. – Vous n’êtes pas dégoûtée ! répliqua-t-il. Puis, très-gravement : – Voulez-vous voir quelque chose d’un peu bien ?
J’étais là, debout, au milieu de la chambre, comme une pauvre malheureuse idiote. Il me regarda. Ma détresse l’impatienta.
– Mais vous ne m’avez donc pas compris, mignonnette ! s’écria-t-il ; – je vous ai dit : C’est un des plus jolis travaux qu’on ait faits depuis cent ans en administration !… Fouché n’y verrait goutte !… Rassurez-vous, mordieu !… Non… n’non !… vous n’aurez rien à faire d’ici une couple d’heures… Prenez les rues Poissonnière, Petit Carreau, Montorgueil, le Marché-des-Innocents, la rue Saint-Denis, le pont au Change… Dans vingt-huit minutes, je serai à mon bureau… Vous comprenez bien que nous ne pouvons pas nous en aller bras dessus bras dessous… Le ministre m’a dit l’autre jour : Vous serez donc toujours jeune, monsieur Philarète Pantois ?… J’ai répondu : Monseigneur, les affaires en souffrent elles ?… Comment trouvez-vous le mot ?… Non !… ce n’est pas l’esprit qui nous manque… Mais me voilà en retard de trois minutes !
Il me mit vivement à la porte et ferma deux serrures de sûreté qu’il avait.
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