‹ Madame Gil BlasChapitre 66 sur 70 · Chapitre 11 M. de Gérin.

Chapitre 11 M. de Gérin.

Je passai d’abord à mon ancien logement de la place du Châtelet. C’était mon chemin. Je n’avais jamais cessé d’y venir de temps en temps, car, dans les diverses places que j’avais occupées depuis mon retour à Paris, je me regardais toujours un peu comme l’oiseau sur la branche. Je changeai mon costume de soirée pour une robe noire. Le concierge de mon logement n’avait rien pour moi. Il me dit seulement qu’un jeune homme était venu la veille pour me demander. A la description qu’il me fit de ce jeune homme, je crus reconnaître Gustave. L’idée de Gustave était en moi, depuis que M. Philarète Pantois avait prononcé son nom.

M. Philarète Pantois était en train de déjeuner dans son bureau, quand on m’introduisit auprès de lui.

– Dépêchons ! me dit-il ; – non !… nous avons tout ce qu’il faut ici… une loge grillée… vous serez comme à l’Opéra !

Il avala d’une gorgée le reste de sa tasse de chocolat et m’offrit la main très-galamment pour me conduire à un petit cabinet dont la fenêtre donnait sur la cour d’entrée, et qui contenait quelques ustensiles de toilette. M. Philarète m’y avait préparé d’avance une chaise et un tabouret. Si nous avions été en hiver, je suis bien certaine qu’il aurait pensé à une chaufferette. Par l’ouverture de la porte, je pouvais tout voir et tout entendre. Eugène Maillet annonça M. de Gérin.

– Bonjour, cher !

– Bonjour, ami !

Philarète Pantois et M. Edmond de Gérin s’embrassaient de tout leur cœur.

– Et la charmante cousine ? demanda Philarète.

– Elle dit que tu deviens rare ; moi, je lui réponds : Il faut bien que jeunesse se passe !

Ils s’assirent en riant. Ils étaient cousins, je ne me doutais pas de cela. J’avoue que j’en éprouvais une surprise très-pénible et mêlée de beaucoup de crainte.

– Je vois que tu es toujours le plus gai des administrateurs, dit M. de Gérin ; – n’as-tu jamais songé à faire des vaudevilles ?

– C’est bon pour mes commis, repartit Pantois ; j’en ai un petit qui est bête comme une pintade et qui réussit cela fort joliment… Quoi de nouveau ? Nous ne sommes pas dans une position intéressante, à la maison ? – Non, répondit M. de Gérin, dont le visage se rembrunit ; – ma femme m’inquiète, elle est triste… elle change… – Cela passera… elle n’a aucun motif sérieux de se chagriner.

M. de Gérin avait la main droite sur le bureau et jouait avec un couteau à papier.

– La crise ministérielle est finie, reprit-il après un silence.

Je voyais en plein la figure de Philarète. Il cligna de l’œil tout doucement et demanda d’un ton d’indifférence : – Qui avons-nous ? – Un replâtrage, répondit M. de Gérin. – A l’intérieur ? – M. le comte D***. – Alors je suis bien en baisse… Et à la justice ?

– Notre illustre ami ***, qui était destitué hier de ses fonctions de président, et qui est aujourd’hui Garde-des-Sceaux.

Je regardais avec attention Philarète, comprenant vaguement que ce remue-ménage politique pouvait influer sur la destinée de ceux que j’aimais. Il hocha la tête en souriant.

– Peste !… peste !… dit-il, vous voilà tout-puissant, cousin. – J’en ai peur, cousin, répliqua M. de Gérin, qui lui donna un petit coup de couteau sur les doigts.

Ses familiarités me semblaient de mauvais aloi.

– Pendant que j’y pense, dit-il tout à coup négligemment, qu’est-ce donc que ces deux mandats d’amener pris en mon absence contre deux rentiers du quartier Saint-Victor… le mari et la femme ?… – Le nom ? fit M. Pantois. – M. et madame Morin. – Connais pas.

Il y eut un silence.

– Cousin, reprit le jeune magistrat, vous devez avoir de belles économies, vous ? – Est-ce que vous voulez me marier, cousin ? – Un papillon comme vous ! fi donc ! ce serait un meurtre que de vous couper les ailes !… Mais vous savez, les administrations… Je voulais dire : vous n’attendez pas après votre retraite ?… – Nous sommes amovibles comme le parquet, c’est vrai, cousin… vous êtes loin de la vôtre, vous ? – Cousin, c’est de vous que je parle ! dit M. de Gérin avec un commencement de sécheresse. – Allons-nous jouer franc jeu une fois en notre vie, cousin ? repartit Philarète, qui assura ses lunettes d’or sur son nez d’un petit coup plein de gaillardise. – Si cela vous plaît, cousin. – Non… non… voilà longtemps que j’ai envie de me donner ce plaisir… Vous êtes le fils d’un homme respectable que j’aimais et que la magistrature regrette… – Il ne s’agit pas de mon père… – Cousin, vous ne lui ressemblez pas !

Je ne saurais dire avec quelle simplicité frappante ces paroles furent prononcées. Ce diable de petit Philarète était comme ces ragoûts campagnards qu’il ne faut pas juger sur la mine. Le rouge monta aux joues bilieuses du jeune magistrat.

– Ceci pourrait passer pour une insulte, monsieur, dit-il. – Nous ne sommes pas des gens d’épée, cousin, répliqua Philarète ; – ce mot insulte est un lâche éteignoir qu’on met sur la discussion… entre nous il n’a pas de sens… – Entre gens d’honneur… – Non… n’non… je ne suis pas un homme d’honneur, si vous l’êtes… en quoi que ce soit au monde, nous ne pouvons faire la paire, cousin ; vous ne finirez pas bien ! – Vous aggravez votre offense ! s’écria M. de Gérin. – Pourquoi ? continua paisiblement mon gros petit Pantois, qui avait un flegme superbe, – parce que vous avez mal commencé… Non… n’non… très-mal !

M. de Gérin était sans doute un homme brave. Il se leva et dit : – Vous me rendrez raison…

Philarète se leva comme lui.

– Vous étiez pourtant venu pour quelque chose, dit-il.

Au moment où M. de Gérin se levait, Philarète lui mit la main sur l’épaule.

– L’enfant de votre femme n’est pas mort ! lui dit-il tout doucement.

Edmond de Gérin se retourna comme si on lui eût donné un coup de poignard dans le dos. Ils se toisèrent un instant de l’œil.

– Vous avez eu tort de ne pas vous récuser, reprit Philarète d’un ton lent et ferme, dans l’affaire de la sage femme Eugénie Mutel.

Le sang vint aux yeux de Gérin, qui leva la main. Philarète lui saisit le poignet. Gérin poussa un cri.

– Des menaces à présent, fit-il.

On frappa à la porte.

– Entrez, dit Philarète, qui profita de cela pour ramener M. de Gérin à son siège.

C’était Eugène Maillet qui apportait un de ces larges plis qui, dans les ministères, servent de couverture à toutes sortes de bagatelles. Philarète ouvrit le pli, qui contenait un carré très-long ou plutôt une large bande de papier mal imprimé. Sa figure devint tout à coup radieuse. Il remit le papier dans l’enveloppe, et sur l’enveloppe une figurine de bronze qui lui servait à fixer les feuilles volantes.

– Edmond, dit-il d’un ton qui avait perdu toute intention d’acrimonie, – vous êtes un membre très-distingué de la jeune magistrature. Je ne crois pas occuper une place infime dans la jeune administration… J’étais l’ami intime de votre père, bien qu’il fût beaucoup plus âgé que moi… Je vous ai sincèrement aimé… au moment même où je vous parle, je ne sais rien que je ne fasse pour vous sauver, sans forfaire toutefois à ma conscience. – Me sauver ! répéta M. de Gérin, vous êtes fou…

Philarète regarda du coin de l’œil le pli ministériel qui était sous la figurine.

– C’est moi qui venais pour vous sauver ! reprit le jeune magistrat, – vos liaisons avec les ennemis du pouvoir ne m’ont pas fait oublier que mon père vous aimait. – Laissons le pouvoir, s’il vous plaît, dit péremptoirement Philarète ; nous avons promis de parler franc… J’ai manqué à mon devoir envers le gouvernement une seule fois en ma vie… Voulez-vous que je vous dise à quelle occasion ?… le voulez-vous ? – Que m’importe !… fit M. de Gérin. – Vous allez voir si cela vous importe, repartit Philarète ; il y avait un jeune homme que je surveillais, non point à cause des obligations de ma charge, mais parce que j’avais dit à son père mourant : « J’aurai soin de lui. »

Edmond de Gérin haussa les épaules ; mais il était évident pour moi qu’il devenait plus attentif. M. Pantois continua, non sans quelque émotion :

– Ce jeune homme appartenait à une vieille et noble famille de robe, une de ces familles qui ne savent pas ce que c’est qu’une tache… Ce jeune homme était intelligent et bon. Il avait fait de fortes études. On lui fit dans le barreau, lors de ses débuts, l’accueil réservé aux prédestinés. C’était une large carrière qui s’ouvrait devant lui. Il n’avait pas de fortune, il était orgueilleux. La misère et l’orgueil font le joueur. Il jouait. Le jeu n’a qu’une route : elle conduit à l’abîme. Les joueurs heureux sont rarement des joueurs loyaux. Le jeune homme était encore honnête. Il n’eut pas de bonheur. Il se réveilla un matin sans ressources et chargé de ces dettes obscènes que l’argot du monde appelle dettes à l’honneur. Il songea à se tuer ; – mais il venait de conquérir son premier grade judiciaire. Il hésita. Pendant qu’il hésitait, la tentation se glissa dans son humble demeure. Voulez-vous que je dise le nom de la tentation ? Elle avait trois noms : Peyrusse, Agost, Rondel…

– Extravagances et mensonges, murmura M. de Gérin.

Il était extrêmement pâle, mais il me parut en ce moment garder tout son sang-froid.

– Vous vous reconnaissez donc, mon cousin ? dit Philarète avec un amer sourire ; c’était le soir, et je ne sais quel vicomte de Musard devait vous faire un affront le lendemain matin, si vous ne pouviez lui payer votre dette… dix mille francs. N’était-ce pas dix mille francs ?

– C’était dix mille francs, répliqua Edmond de Gérin ; – je les ai empruntés et rendus.

– C’était donc dix mille francs… Dans l’après-dîner de ce jour, quelque chose d’étrange s’était passé au parquet du procureur du roi, dont vous étiez le substitut… Une femme était venue, la nommée Elisa, mariée légitimement au docteur Peyrusse.

– Jamais je n’ai vu cette femme avant le jour de sa mort ! interrompit M. de Gérin avec violence.

– Mon cousin, répondit tranquillement Philarète, vos souvenirs vous servent mal.

En même temps, il tira de son portefeuille un papier et ajouta :

– Voici le brouillon !… la minute des notes que vous aviez prises pour faire votre rapport à qui de droit.

Edmond de Gérin bondit pour s’emparer du papier. Une seconde fois, M. Pantois lui serra le poignet. Edmond retomba sur son siège.

– C’est un faux, murmura-t-il.

M. Pantois sourit à son tour, mais il y avait de la compassion dans son dédain.

– Il résulte de ce brouillon, continua-t-il, que la déclaration de la nommée Elisa portait en substance que son mari avait tenté plusieurs fois de la faire assassiner.

– Une folle, murmura M. de Gérin entre ses dents serrées convulsivement.

– C’est que, dit Philarète, l’histoire est assez longue ; je vous serai reconnaissant de ne plus m’interrompre. – Je vous ferai seulement remarquer ceci, cousin, c’est que ce papier n’est plus un faux, mais la déclaration d’une folle… nous gagnons du terrain… J’arrive à la partie de la déclaration qui, pour des circonstances à moi connues, me paraît la plus importante… Elisa, interrogée sur les premiers motifs de mésintelligence entre elle et son mari, dépose, selon vos notes : qu’elle a pris dégoût et frayeur du sieur Peyrusse, par suite de scènes nocturnes que vous expliquez sommairement, mais dont je sais le détail… des hallucinations, des rêves, des terreurs de fiévreux ou de criminel… des visions pleines de sang… une femme pâle, toujours la même, assise comme un remords à son chevet !…

M. de Gérin ricana. – Et que comptez-vous faire de cette belle légende ? demanda-t-il.

– Vous me donnerez un conseil, mon cousin, quand il en sera temps.

– Moi ?… je vous engage à relire la fable du pot de terre et du pot de fer, mon pauvre cousin, voilà tout.

– Dans La Fontaine ? dit Philarète ; elle n’est pas finie… je sais la fin : c’est un héritier d’Esope qui me l’a contée… Le pot de terre fut cassé, c’est l’exacte vérité… Mais sa fêlure fit au pot de fer une toute petite écorchure dans laquelle la rouille se mit… la rouille perça son trou comme toujours… l’eau entra, le pot de fer coula…

– C’est possible, mais au bout de combien d’années ?

– Comptons ! repartit M. Pantois : voici quatorze mois à peu près que le pot de fer Peyrusse a brisé Elisa, sa femme, le pot de terre.

– Eh ! s’écria M. de Gérin, le pot de terre, c’est vous !

– Soit, mais je nage encore… Moi, je vous parle de la besogne déjà faite… des pots véritablement cassés… Il y en a deux : Elisa et cette femme pâle qui vient s’asseoir au chevet du lit de Peyrusse-Barbe-Bleue… Deux écorchures… la rouille y est… dans l’une depuis quatorze mois, dans l’autre depuis treize années… C’est un chiffre que n’aiment pas les gens superstitieux, vous savez, monsieur de Gérin ?

– Je ne suis pas superstitieux, dit le jeune magistrat.

– Vous le deviendrez peut-être après ce temps-ci… C’était très-bizarre, cette déclaration de la femme Elisa : d’autant plus bizarre qu’elle associait Agost et Rondel aux extravagantes terreurs de son mari… Je vois ici une mention qui témoigne de votre précoce sagesse ; vous avez écrit en marge : Approfondir cela… Je m’en suis chargé, voyant que vous vous arrêtiez en route… J’ai approfondi cela, et un autre jour, quand vous voudrez, je vous conterai une histoire aussi curieuse que l’intrigue de pas un roman à succès… Aujourd’hui, nous n’avons pas le temps… Je constate seulement que ce soir dont je parle vous teniez un peu entre vos mains, vous tout jeune et tout ardent pour la renommée, le sort de trois hommes haut placés dans notre monde financier : MM. Peyrusse, Agost et Rondel. A cette époque, vous étiez amoureux de mademoiselle Augustine de ***, et nièce du général comte de B*** C’était une famille pauvre, quoique bien apparentée ; vous n’aviez aucun espoir du côté de la famille. Du côté de la jeune personne, vous aviez de très-positives certitudes. Voici où la honte me prend, monsieur de Gérin, la pitié aussi, car vous étiez bien jeune ! mais je suis de ceux qui placent très-haut dans leur respect les pontifes de l’ordre social. Ce qui est faute pour un particulier devient crime pour quiconque exerce un sacerdoce. Mais encore je suis de ceux qui distinguent entre le crime et l’infamie.

– Je hais le crime ; l’infamie me révolte.

– Taisez-vous !… je ne veux plus que vous m’interrompiez. Il y eut crime et il y eut infamie. Votre bilan à vous, le voilà : vos dettes furent payées, l’affaire d’Elisa fut enterrée, et vous cessâtes pendant quelque temps d’aller chez le général. Trois mois environ. Pendant ces trois mois, il fut question du mariage de M. Peyrusse avec mademoiselle Augustine de ***. On ignorait qu’il fût marié. Vous gardâtes le silence. Et votre père était un saint, monsieur ! Au bout de trois mois, peut-être un peu plus, le fait du mariage de M. Peyrusse fut révélé ; par qui ? Je l’ignore. Je ne vous accuse jamais qu’à coup sûr. Cinq mois après, cette jeune fille que vous avez si cruellement poursuivie, Suzanne Lodin, vint accoucher nuitamment mademoiselle Augustine de ***, qui est maintenant madame Gérin. – Il y eut tentative de meurtre sur l’enfant. Dieu me garde encore ici de vous accuser ! vous n’étiez pas là. Et l’enfant était à vous. Car ici Peyrusse fut dupe. Et la dot de madame de Gérin, qu’il a faite, n’a pas même été loyalement gagnée.

– Assez ! prononça tout bas M. de Gérin.

M. Pantois s’arrêta aussitôt. – Vous n’avez failli qu’une fois, dit-il ; je parle suivant ma conscience. Dans tout le reste de votre vie judiciaire, que je connais pour l’avoir attentivement surveillée, vous avez été un magistrat intègre… On ne veut pas de scandale… on se souvient de votre père… On vous offre la paix et l’oubli du passé.

– Qui m’offre cela ? – Moi. – Vous n’êtes rien… Qui m’offre cela ? – Le prince Maxime. – Le prince Maxime est en Italie. – Le prince Maxime est à Paris. – La preuve. – J’ai parlé : donc il est là… voilà si longtemps que je garde le silence. – Quelles sont ses conditions ? – Il n’en pose qu’une : donnez votre démission aujourd’hui même. – Quel besoin a-t-il de ma démission ? – L’affaire de la sage-femme Eugénie Mutel va être révisée.

Edmond de Gérin parut réfléchir. – Il n’y a dans la loi française qu’un seul cas de révision applicable à un arrêt en dernier ressort, dit-il ; c’est le cas où deux accusés sont condamnés pour le même crime. – Cela sera ainsi, répliqua Philarète. – Tant que je serai au parquet de Paris, dit M. de Gérin qui releva la tête avec effort, cela ne sera pas… et je reste !

– Voilà huit jours, reprit Philarète, j’aurais hésité en abordant cette partie de la question ; je n’avais en faveur de la femme Eugénie Mutel que la preuve morale, résultant de votre culpabilité dans l’affaire du boulevard Montparnasse. – Je me souvenais bien que lors de cette première affaire, vos complices avaient été assez puissants pour envoyer à Toulouse l’homme qu’ils craignaient par-dessus tout ! M. le procureur général D***, – mais ce n’étaient que des indices plus ou moins graves… aujourd’hui, j’ai vu le prince Maxime…

– Et la fille Suzanne Lodin !… ajouta ironiquement M. de Gérin. – Et mademoiselle Lodin ! répéta M. Pantois, avec gravité. Ma conviction est profondément faite… et s’il me fallait une preuve de plus, l’évasion de la sage-femme. – Voilà ! ricana M. de Gérin ; aux yeux de la jeune administration qui a réformé tous les abus gothiques, quand un condamné s’évade il a prouvé son innocence. – Quand un condamné s’évade, non !… mais quand ceux qui l’ont fait condamner vont le chercher au fond de sa prison. – De mieux en mieux… c’est du roman, et du plus touffu ! – Quand on retrouve le condamné dans la maison du dénonciateur, avec cette circonstance spéciale que le dénonciateur est soupçonné d’être le vrai coupable ; quand le condamné évadé est séquestré dans cette maison, à la garde de deux misérables sans foi ni loi, particulièrement connus de la police quand l’examen du condamné évadé… et malade fournit tous les symptômes caractéristiques de l’empoisonnement…

Le rire de M. de Gérin se glaça sur ses lèvres. Il ne parla point. Ce fut M. Pantois qui reprit : – Edmond, je crois que vous ne saviez pas cela… je le crois !… Il y a des limites que le fils de votre père ne peut franchir tout d’un coup… mais vous êtes sur une pente fatale où l’on glisse incessamment et malgré soi… Arrêtez-vous, Edmond, il en est temps encore ! arrêtez-vous ! sinon, je vous en préviens, vous êtes un homme mort !

Le jeune magistrat tint un instant ses yeux fixés au parquet. Quand il les releva, sa résolution était prise.

– Monsieur Pantois, dit il d’un ton qu’il voulut rendre imposant, je me rends à votre avis : nous ne sommes pas des gens d’épée… Et d’ailleurs nous avons tant d’autres armes… Vous avez essayé d’outrager un homme… un parent qui venait à vous pour vous adresser quelques représentations amicales… pour vous donner quelques avis… pour vous rendre service, en un mot. Je vous laisse maître d’apprécier le procédé et je déclare que vos insultes ne m’atteignent pas…

Philarète salua M. de Gérin aussi. Puis ce dernier continua.

– Je n’ai qu’une chose à vous dire, monsieur Pantois, c’est que mon père me voit et m’approuve… vos contorsions n’y font rien… Mon père savait en son vivant distinguer le bien du mal ; maintenant que Dieu lui a donné place parmi les justes, il n’en voit que mieux nos hésitations et nos misères… mon père est avec moi, je le sens dans ma conscience… mon père me dit : Tu as bien fait de résister à la tentation ! tu étais placé entre deux camps rivaux, tu as bien fait de juger les hommes et les choses selon la haute impartialité de ta raison… d’un côté se placent trois citoyens utiles, qui doivent leur immense fortune à leurs travaux, et que la haine jalouse poursuit sans relâche ; tu as bien fait d’être avec eux !… De l’autre côté, que vois-je ? un prince doué par la nature de qualités brillantes, mais qui s’est laissé choir dans l’abîme de tous les égarements. Un prince qui s’est mis récemment à la tête d’une vile populace pour porter le trouble dans une contrée amie, et derrière lui deux femmes… la première condamnée pour assassinat, la seconde deux fois accusée, et qui n’a dû son salut qu’à la clémence des magistrats instructeurs… Et soyez tranquille, monsieur Pantois, s’interrompit ici M. de Gérin : mademoiselle Suzanne, votre amie, nous retombera sous la main quelque jour ; elle est de celles qui ne disent jamais à la cour d’assises un adieu définitif… Si jamais je me retrouve face à face avec elle…

– Ce sera tant pis pour vous, cousin, acheva Philarète. Celle-là ira plus loin que vous et moi ; mais arrivons, je vous prie, à votre péroraison !

– Ma péroraison, dit M. de Gérin en se levant, est que j’écoute la voix de mon vénéré père plutôt que celle d’un homme engagé dans une route funeste… Je suis insensible à vos séductions comme à vos outrages… Je me cramponne au poste que Dieu m’a donné avec d’autant plus d’énergie qu’il y a plus de bien à faire et plus de dangers à courir.

– C’est votre dernier mot, cousin ? – C’est mon dernier mot. Philarète ouvrit froidement le pli ministériel qu’Eugène Maillet venait d’apporter. Il en retira pour la seconde fois cette bande mal imprimée.

– Cousin ! dit-il, voici une carte de visite que le prince Maxime me charge de vous remettre… vous ne douterez plus de sa présence à Paris.

M. de Gérin tressaillit à la vue du papier. – Une épreuve du Moniteur ! murmura-t-il. Il la parcourut d’un rapide coup d’œil. – M. D***, nommé procureur général à Paris !

– Allez toujours, vous trouverez votre nom.

– Appelé à d’autres fonctions ! lut-il encore, une disgrâce !… moi !…

Il restait calme cependant. Je vis une expression d’inquiétude sur le visage de Philarète. M. de Gérin lui rendit son papier en disant : – Vous triomphez !

Mais il souriait en disant cela. Philarète fronça le sourcil. Il dit à M. de Gérin qui passait la porte : – Je puis redoubler… Ceci n’est que le salut des armes ; je vous donne trois jours pour réfléchir !

– Merci, monsieur Pantois, répondit Edmond de Gérin, vous aurez ma réponse avant cela.

Il referma la porte. Philarète se gratta le front. Il avait l’air véritablement effrayé. Il fut plus d’une minute à traverser la chambre pour arriver jusqu’à mon cabinet. Dès qu’il eut ouvert la porte, il me demanda : – Avez-vous entendu ce qui s’est dit ici ?

– J’ai tout entendu, répondis-je, et tout vu.

Les grandeurs de mon petit Pantois subissaient une éclipse. Il n’avait pas la mine d’un héros. Il se grattait l’oreille le plus bourgeoisement du monde, et son tic allait avec fureur.

– Je suis vif !… murmura-t-il, trop vif !… la jeunesse… un reste de jeunesse, se reprit-il en me regardant du coin de l’œil, c’était pourtant un bien joli travail !

– Mais tout n’est pas perdu, dis-je.

Il se mit à arpenter la chambre à pas aussi longs que la brièveté de ses jambes pouvait le permettre.

– Non ! n’non… grommela-t-il, le travail était joli… nous les tenions !… Ce sont ces deux mandats d’amener qui ont donné l’éveil.

Il revint se planter devant moi et me regarda d’un air courroucé.

– Parlerez-vous ! s’écria-t-il ; – n’avez-vous aucune idée ?

Tout cela m’épouvantait. Ce trouble extraordinaire, chez un homme qui naguère montrait tant de courage, devait annoncer quelque grand malheur. Il reprit l’épreuve du Moniteur et la relut attentivement. Je l’entendis qui murmurait : – C’est une première…

Ce mot n’avait pour moi aucun sens.

– Ah çà ! dit-il brusquement en marchant sur moi, votre prince Maxime compte-t-il nous mener longtemps comme s’il était le Grand-Turc caché au fond de son sérail ? Il faut au moins se voir, sapristi !… non !… se consulter… Je donnerais trois francs pour savoir quelle scélérate de bombe cet Edmond va nous lancer dans les jambes… Eugène Maillet !

Le garçon de bureau entra, devançant cet appel. Il avait à la main un pli de la même carrure que le premier. Philarète le décacheta avec une fiévreuse avidité !

– Voilà la riposte ! dit-il ; – avez-vous remarqué ?… Je lui ai donné trois jours… C’est très-adroit… s’il tombe dans le panneau… car aujourd’hui même tout sera dit !

Ses mains tremblaient pendant qu’il dépliait le papier inclus dans l’enveloppe. Il y jeta un coup d’œil, le froissa convulsivement et frappa sa cuisse de son poing fermé. – Ah ! le coquin ! s’écria-t-il ; c’est une seconde !

L’enveloppe contenait une lettre plus une bande de papier mal imprimé en tout semblable à celle dont j’ai parlé plusieurs fois. Philarète se laissa choir sur son fauteuil et me tendit la lettre. Elle était ainsi conçue :

« J’ai l’honneur de faire parvenir, à M. Pantois, ma carte, en réponse à celle qu’il a bien voulu me remettre de la part du prince Maxime. Ma carte est aussi une épreuve du Moniteur. Je prie M. Pantois de vouloir bien remarquer que c’est une seconde, et qu’elle porte le bon à tirer.

« Son serviteur,

« EDMOND DE GERIN. »

– Révoqué ! dit Philarète, qui avait les larmes aux yeux : c’était un si joli travail !

– Mais qui vous a révoqué ? demandai-je. – Le ministre, parbleu ! – Quel ministre ? celui qui a disgracié M. de Gérin ? – Eh non ! c’était le ministre de ce matin, celui-là !… le bonhomme intérim ! – Qu’est-il devenu ? – Qu’est devenu l’an 40, le premier janvier dernier ?… la première épreuve datait de l’intérim ; la seconde annonce que le ministre Z*** est né… que le diable l’emporte ! – Et le bon à tirer ? – Le bon à tirer m’apprend que ma cascade est parfaitement consommée !…

Il sauta tout à coup sur ses pieds.

– Je n’en aurai pas le démenti ! s’écria-t-il en secouant les parfums qui chargeaient sa perruque gris-perle ; – ils m’ont coupé en deux ! Eh bien ! non ! n’non !… Je vais mettre mon tronc dans un baril à son, comme l’immortel Ducouédic… et je vais les couler bas, mille sabords !…

Il tira sa montre ; sa physionomie devint grave.

– Ecoutez, Suzanne ! poursuivit-il d’un ton bref et déterminé ; voici l’heure… Vous allez voir le prince… Dites-lui ce que vous avez vu… dites-lui tout… dites-lui surtout que je suis prêt… et que, s’il ne sonne pas la charge, je suis capable de mourir enragé !

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