Chapitre 12 Le prince Maxime.
Trois heures sonnaient à la chancellerie de France. Je descendis de voiture au pied de la colonne Vendôme. J’étais bien pâle et bien tremblante. Je venais de reconnaître Gustave qui m’attendait. Hélas ! ce n’était point pour parler d’amour ! Il vint à moi, me salua et m’offrit son bras respectueusement. Nous montâmes dans une autre voiture à l’angle des rues Castiglione et Saint Honoré. Pendant dix minutes que dura notre trajet, Gustave demeura silencieux. Je n’osais parler. Et pourtant je trouvais bien étrange qu’il ne parlât point. Notre voiture s’arrêta devant un grand hôtel garni de la rue du Bac.
– Le prince n’est donc pas chez lui ? demandai-je. – Non, me répondit Gustave.
Puis il tourna sur moi un regard si triste que j’en eus les larmes aux yeux. – Suzanne ! me dit-il au moment de descendre, je vous aimerai toujours.
– Oh ! balbutiai-je, merci ! moi il me semble que la mort ne pourrait pas m’empêcher de t’aimer.
Il y avait sous la porte cochère un valet de Maxime que je reconnus. Il ne portait pas de livrée. Il dit à Gustave : – Monseigneur vient de monter.
– Qui appelle-t-on, monseigneur ? demandai-je, car tout ce mystère venait au travers de l’émotion que me causait la vue de Gustave. – M. de Champmas d’Aragon, me dit-il, archevêque de ***.
Il passa devant. Je ne l’avais pas encore bien regardé. Il était tout habillé de noir et sa démarche me semblait pénible. Avait-il souffert encore plus que moi ? Dans la rue du Bac, sous la porte cochère et dans la cour, il y avait un épais lit de paille. Partout des tapis étendus rendaient silencieux les escaliers de l’hôtel. Les domestiques allaient et venaient avec précaution ; vous eussiez dit que tout ce monde était muet.
– Suzanne, me dit Gustave en arrivant au premier étage, – vous allez voir quelque chose de douloureux et de grand. C’est un cœur d’or qui va s’éteindre.
Mon souffle s’arrêta dans ma poitrine. Je devinais tout de suite qu’il s’agissait de Maxime. J’avais appris à le respecter et à l’aimer, continua Gustave ; je lui appartenais. Gustave avait les yeux humides. Il me fit traverser trois pièces où régnait un profond silence, puis m’introduisit dans une chambre à coucher haute et large, où les rideaux fermés ne laissaient entrer qu’un jour triste et plein d’ombre. Mon regard chercha tout d’abord le lit. Mais le prince Maxime mourait debout.
Je vis d’abord deux hommes que je reconnus pour être des médecins : deux hauts barons de la science. Puis un jeune prêtre à l’air modeste et recueilli. Puis monseigneur de Champmas avec sa soutane violette.
Monseigneur me cachait encore Maxime. Maxime parlait ; il disait :
– Mon oncle, – mon père, c’est ma confession terrestre que je veux vous faire… je meurs comme j’ai vécu, dans la paix de ma conscience… Mais cette dernière lueur qui vient, dit-on, éclairer l’intelligence des mourants, m’est refusée… autant je vois clairement l’autre vie et l’essence même de Dieu, mon créateur, autant je reste aveugle en face des questions qui agitent ce monde… L’amour ardent, le dévoûment sans bornes que j’avais pour le roi aux jours de ma jeunesse, je l’ai reporté sur le peuple… Je n’ai pas mal fait, puisque je n’ai pas de remords… Ai-je bien fait ?… Je ne sais, car je n’ai point de joie… Une seule chose me contente, mon père, c’est que j’ai toujours été prêt à donner ma vie pour ce que j’ai cru être le bon droit.
Quand Maxime eut fini de parler, je l’écoutais encore. Sa voix avait encore de la force : elle avait surtout un retentissement sourd et creux qui répondait dans l’âme. C’est par là seulement que je sentais l’agonie de Maxime, car je ne l’avais pas encore vu. Monseigneur de Champmas d’Aragon était penché sur lui. Je le vis appeler les deux médecins, qui s’élancèrent en même temps. Le jeune prêtre se mit en prières.
Maxime dit si bas que j’eus peine à l’entendre :
– Suzanne est là, je le sens ; je veux la voir ; qu’on nous laisse seuls !
Tout le monde sortit. Il était assis dans un grand fauteuil et enveloppé de son manteau de voyage. Maintenant que je le voyais face à face, les vagues espoirs auxquels je m’étais jusqu’alors cramponnée s’évanouissaient. Il n’y avait pas à s’y tromper, Maxime allait mourir. Mais comment dire cela ? Je ne sais si le voile de larmes qui couvrait mes yeux me le montrait au travers d’un prestige, il n’était point changé, il avait toute sa beauté si fière et si jeune, si douce et si mâle à la fois ! Cette maigreur des derniers jours n’était point sur son visage. – Ses yeux avaient seulement un éclat pénible et son front des tons métalliques. Ses beaux cheveux tombaient toujours en boucles moelleuses et abondantes. Sa barbe, que le rasoir n’avait pas touchée depuis six mois, faisait à sa pâleur un cadre d’ébène. Je ne saurais exprimer où était la mort dans cet ensemble si vivant et si charmant. Mais la mort y était.
Il me sourit. Oh ! c’est dans le sourire qu’on la voit le mieux, cette mort cruelle et patiente qui suit, sans la presser, la marche lente des maladies de langueur ! Un sanglot souleva ma poitrine.
– Vous voyez pourquoi je me cache, Suzanne, me dit-il.
Sa main sortit de son manteau pour appeler la mienne.
– Les idées changent, dit il, quand on voit de si près le néant des choses de ce monde… J’affirme que je n’ai nul désir de venger ma mort sur les trois hommes qui ont armé le bras de mon assassin… Il y a plus, l’idée de venger cet autre assassinat, commis sur la personne de ma pauvre compagne, Marie Caroline Renaud, n’est plus en moi… C’est folie d’usurper la tâche de la justice divine… Mais j’avais autre chose à faire… ma pauvre petite Marie… – Je serai sa mère ! m’écriai-je. – Ce n’est pas le cœur qui vous manque, Suzanne, reprit-il en baissant les yeux et la voix. – C’est la force, n’est-ce pas ? Hélas ! je le sais bien ! – Et Zoé, reprit Maxime, – et cette famille si profondément attaquée, les parents de ma pauvre bonne mère, les du Meilhan ?… Et cette malheureuse femme qui avait mis son espoir en moi, madame Mutel ?… Suzanne ! Suzanne ! voilà ce qui emplit mes derniers jours d’amertume et de regrets !
Il resta un instant la tête appuyée sur ses mains, puis il me dit : – Vous venez à moi de la part du plus honnête homme que j’aie rencontré en ma vie… Vous devez avoir quelque message : je suis prêt à vous écouter.
Je commençai par la fin : je lui appris tout de suite la révocation de M. Pantois.
– Il n’aura rien à regretter, m’interrompit-il ; – j’ai songé à lui… Mais a-t-il donc fait quelque imprudence pour avoir provoqué cette destitution ?
Je lui racontai alors tout ce que j’avais vu, tout ce que j’avais entendu à la Préfecture. Je ne lui cachai rien non plus de ce qui s’était passé la nuit précédente entre madame la baronne d’Avray et moi.
Il m’écouta très-attentivement. Puis après s’être recueilli un instant, il me dit avec une inexprimable tristesse : – Tout n’est pas perdu. – Marie est en sûreté, puisque ces Morin sont sous la main de la justice… Je voudrais bien la voir avant de mourir… Cette femme Fontanet et Testulier, son complice, sont hors d’état de nuire… Je m’en fie à M. Pantois ! A l’heure où nous sommes, Eugénie Mutel doit être chez lui… Ma sœur, madame de Champmas-d’Argail, est un cœur d’élite, elle vous doit tout, elle sera reconnaissante… – C’est aujourd’hui, repris-je, que le sort de Zoé doit être décidé ! – C’est aujourd’hui que sera décidé notre sort à tous ! me répondit-il dans un éclair d’énergie ; – n’abandonnez pas les du Meilhan, Suzanne !… La marquise vous a servi de mère, souvenez-vous de cela… Votre poste est à l’hôtel du Meilhan. – J’y serai dans une heure, répondis-je. – Vous êtes brave, Suzanne, – vous êtes bonne ; vous avez de la finesse et du sang-froid… combattez !… servez-vous de mon nom.
Au lieu de poursuivre, il se couvrit tout à coup le visage de ses mains. Son courage s’affaiblissait sous le poids de sa propre impuissance. Je vis une larme dans ses yeux agrandis et tout ardents de fièvre. Puis il me prit la main et m’attira contre lui.
– A l’hôtel du Meilhan, Suzanne, me dit-il. Je crois que je ne mourrai que demain.
· · ·
Ce pauvre hôtel du Meilhan ne se ressemblait plus guère à lui-même. Au commencement de cette année 1841, quand la bonne maman marquise me donna l’hospitalité, c’était une maison vivante, sinon bien gaie, et pourvue surtout de cette abondance un peu désordonnée qu’on voit chez les gens qui ne comptent point. Maman marquise n’avait jamais su compter. Tonton marquis ne pouvait absolument pas la suppléer à cet égard. Il était économe comme la cigale. Quant aux deux demoiselles du Meilhan, elles ne s’occupaient pas du tout du ménage. Restait Gaston, qu’une sorte de folie furieuse avait pris depuis son aventure de Fontainebleau. Gaston jetait son argent et celui de la famille par les fenêtres. Il s’était mis entre les mains de ces coquins, mâles et femelles, qui sont comme les loups de notre forêt parisienne : viveurs, usuriers, filles de carton. Il était à la mode parmi les comtesses pour rire de la rue Saint-Georges et parmi la belle jeunesse de la Maison d’Or. C’était un lion. Pauvre enfant ! Il en avait eu pour quelques mois à résoudre ce facile problème de la ruine. Quand vint la succession du comte Henri qui mourut cette année en exil, comme son frère, le marquis Théodore, il y avait un gouffre ouvert, la succession tomba dedans sans le pouvoir combler. Georges du Roncier fut longtemps avant de connaître la conduite de son futur cousin par alliance. Quand il la connut, enfin, il était trop tard. Tout était dévoré. Maman marquise n’avait pas hésité un seul instant à répondre pour son petit-fils chéri. Tonton marquis avait fait de même bravement, quoi qu’il n’eût rien au monde. On avait signé, on avait vendu. Il n’y avait plus ni terres, ni forêts, ni moulins, – et le bien de mesdemoiselles du Meilhan s’en était allé avec tout le reste.
Les du Meilhan n’avaient conservé qu’un ami, c’était le vieux commandeur de la Brousse, surnommé Rose-sans-Epines. Il se trouvait que ce pauvre bonhomme était un honnête cœur et un dévouement solide. Les du Meilhan n’avaient conservé qu’un serviteur. Je n’ai pas besoin de nommer Antoine Mutel, l’ancien cocher des jours prospères. Tous les autres domestiques s’en étaient allés un à un, créanciers, pour la plupart ; il faut bien le dire, car le désordre ôte toute dignité à la chute. En quittant la maison, ils avaient parlé. Dans le quartier, les du Meilhan n’auraient pas trouvé un pain de quatre livres à crédit. On savait leur détresse. J’allais dire qu’on l’exagérait, mais cela n’était pas possible. Chez eux la décadence était complète. Seulement ils ne le savaient pas encore eux-mêmes. Il n’y avait qu’Antoine et Rose-sans-Epines pour connaître la mesure exacte de cette misère dont le niveau montait, montait toujours. Rose-sans-Epines était le complice d’Antoine dans cette œuvre de muette charité. Ils avaient tout donné sans rien dire. Le commandeur avait vendu ses petits bijoux. Antoine était au bout de ses économies. Cela durait depuis un mois. La vie n’était pas abondante à l’hôtel, mais rien ne manquait. Maman marquise avait encore sa poularde à découper et tonton marquis son petit plat de sucreries. Je n’étonnerai personne, parmi ceux qui connaissent la vie, quand je dirai que tonton marquis et maman marquise ne se doutaient point de cela. Ils vivaient. – Ils se laissaient vivre.
Voilà donc Antoine et Rose-sans-Epines, l’après midi de ce jour, en face d’une réception, sans le premier sou pour subvenir aux dépenses de la soirée. Notre bon Antoine commença par désespérer. De rien on ne peut rien faire. Or, il fallait au moins un louis pour éclairer maigrement l’escalier, le vestibule et le grand salon. L’éclairage obtenu, Antoine se sentait à l’aise. Il comptait bien faire lui tout seul l’office de quatre ou cinq valets qu’il faut dans une antichambre. C’était la moindre des choses. Mais l’éclairage ! Il s’en alla compter sa peine à son complice, qui était dans la cour en train de parlementer avec le facteur de la poste pour deux lettres non affranchies. Antoine paya le facteur. Il ne s’agissait pas de s’arrêter à des bagatelles. Il y a des jours où la foudre éclate plus d’une fois. Depuis quelque temps, on décachetait les lettres de maman marquise pour lui épargner les mauvaises humeurs de ses créanciers. On brûlait celles qui lui auraient fait de la peine. Et Dieu sait qu’on avait de quoi allumer ainsi le petit feu de la cuisine ! Rose-sans-Epines ouvrit la première lettre qui était adressée à madame la marquise du Meilhan.
– Si c’était seulement un peu d’argent ? dit Antoine. Et il écouta. C’était, en effet, de l’argent que demandait le propriétaire.
Quand j’arrivai à l’hôtel du Meilhan, vers quatre heures et demie du soir, je trouvai Antoine dans son grand coup de feu. Il surveillait la cuisson d’une volaille qu’il s’était procurée par son industrie, il épluchait des petits pois et guettait du coin de l’œil la crème au café de tonton marquis. Dès qu’il me vit, il courut à moi en poussant un cri de joie.
– Jésus Dieu, me dit-il. – Est-ce bien vous, mademoiselle Suzanne ?… Vous allez m’éviter de monter pour prendre de l’argent là-haut !… Il me faut du sucre, de la vanille… Attendez donc ! et une bouteille de vin, vieux médoc, pour ne point descendre à la cave… et encore…
Je l’interrompis pour lui dire ; – Vous ne m’embrassez donc pas, père Antoine. Il m’embrassa. Puis sa tête se courba sur sa poitrine. Puis, se redressant gaillardement tout à coup :
– Eh bien ! quoi ! s’écria-t-il, – on peut vous dire ça à vous… ce n’est pas pour m’éviter de monter, ni pour m’éviter de descendre… Il n’y a plus d’argent là-haut… il n’y a plus de vin en bas…
Je lui mis précipitamment ma bourse dans la main. Il acheva les larmes aux yeux : – Et c’est Dieu qui vous le rendra, mademoiselle Suzanne !
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