Chapitre 13 Conseil de famille.
On dîna. Maman marquise se montra enchantée de me revoir et m’invita à assister au fameux conseil de famille qui devait avoir lieu le soir. Cette réunion avait pour objet de décider si le mariage civil de Zoé et de Georges du Roncier aurait suite. Tous les amis, tous les alliés des deux maisons étaient conviés. Pidoux devait parler pour les du Meilhan. Après le dîner, tonton marquis me pria de faire salon avec le commandeur de la Brousse en attendant l’heure solennelle de l’arrivée de la famille. Il y avait déjà du monde d’arrivé : c’étaient quelques petits parents éloignés, demeurant dans le quartier. Ils ne savaient rien et pensaient qu’on allait tout uniment signer le contrat.
Les arrangements pris par Antoine étaient parfaits. Tous les sièges de la maison étaient là. Le lustre, qui appartenait au propriétaire, resplendissait de bougies. Rien n’était ménagé. Il eût fallu l’œil perçant de la haine pour deviner le dénûment sous le luxe apparent de l’heure présente.
A huit heures, un des principaux personnages de la réunion fit son entrée. Ce n’était rien moins que M. J.-B. Lemonnier jeune, chef de la maison J.-B. Lemonnier jeune, veuve Lemonnier, Tourgoing et compagnie, bonneterie en gros, tricots, flanelles, lainages, molleton, etc.
Il ne me déplaisait pas, ce M. J.-B. Lemonnier jeune. Sa mise était décente, après tout, et le salut qu’il adressa à la ronde prouvait une bonne habitude de politesse.
Rose-sans-Epines, avec une courtoisie grave, plaça la famille Lemonnier au premier rang. Madame Lemonnier jeune lui dit : – Quand on est dans le commerce, on s’habitue à l’exactitude.
Presque tout de suite après les Lemonnier jeunes, arrivèrent M. le comte et madame la comtesse de Champmas-d’Argail. Florence était toujours belle, mais sa physionomie exprimait une tristesse découragée. Son mari était de ces gens qui ne changent point. Il me sembla que je l’avais vu la veille : un mince fagot d’ossements dans un ample habit noir. Comme joli teint d’ivoire antique, il n’avait ni perdu ni gagné. Florence me serra la main et m’adressa quelques paroles affectueuses. Son regard me disait combien elle eût voulu m’interroger. Mais j’avoue que je ne comprenais point la profonde tristesse qu’il exprimait en se tournant vers moi. On eût dit qu’elle me plaignait. Ce bizarre rayon qui sortait des prunelles larges et demi-fermées du spectre diplomate fut dardé sur moi. M. le comte de Champmas-d’Argail me reconnut. Ses lèvres minces et pâles se prirent à remuer. Sa voix de cigale vint jusqu’à mon oreille.
– Pourquoi n’avons-nous pas eu le plaisir de revoir mademoiselle à nos petites réunions ? demanda-il à sa femme. – Mademoiselle a passé l’hiver à Naples, répondit Florence.
M. le comte sourit avec tout plein de bienveillance et prit place auprès des sièges réservés pour la famille du Meilhan.
L’entrée continuait ; Antoine se tenait maintenant à la porte et annonçait : – M. Lemonnier-Duroncier ! cria-t-il.
M. Lemonnier-Duroncier était l’oncle de Georges. Je le considérai avec beaucoup de curiosité. M. Lemonnier-Duroncier appartenait par sa fortune et aussi par ses relations à la haute aristocratie d’argent. Il était décrassé parfaitement. Il se présentait bien ; il possédait du calme, de l’aplomb, de l’importance. Sa figure représentait ; sa tête avait de l’intelligence, et son regard une certaine franchise qui aide à faire des affaires. Il vint droit au commandeur, qu’il salua le plus convenablement du monde.
– Est-ce à M. le marquis du Meilhan qui j’ai l’honneur de parler ? lui demanda-t-il.
Rose-sans-Epines s’inclina et lui indiqua la porte par où nous étions entrés.
Tonton y montrait sa face radieuse, derrière maman marquise, vêtue de couleurs tendres et agitant avec grâce son éventail.
Zoé et Lily, toutes deux en noir, venaient derrière tonton marquis. M. Lemonnier-Duroncier les regarda l’une après l’autre. Il alla saluer fort respectueusement la marquise, qui lui fit une révérence insensée. Tonton marquis le lorgna, loucha son jabot et pirouetta comme une doublure de la Comédie-Française. De telle sorte que M. Lemonnier eut tout de suite le beau rôle. Rose-sans-Epines sentait cela. Il avait un peu de bon sens. – Pauvres amis ! murmura-t-il derrière moi ; – pauvres chers amis !
Tonton marquis et le diplomate à ressorts échangeaient cependant des saluts de cour.
M. Lemonnier-Duroncier conduisit maman marquise à sa place. Il lui dit, quand elle fut assise : – Je serai heureux, madame la marquise, que tout ceci finisse à votre satisfaction. Il salua Zoé, qui baissait les yeux, toute confuse du rôle pénible qui pesait sur elle, et se retira. Les deux camps se dessinaient déjà. Il y avait la droite et la gauche, comme à la Chambre des députés. La droite se composait, jusqu’à présent, des Champmas-d’Argail, des petits parents du dimanche, de Pidoux, qui venait d’entrer, et du commandeur de la Brousse, que la présence des du Meilhan relevait de sa charge.
Antoine annonça : – M. Agost de Sannoy, baron de Fonte-Romana !
L’homme aux gros favoris gris pommelé que j’avais vu plusieurs fois à Naples fit son entrée. Il vint serrer la main de M. Lemonnier-Duroncier. Ce fut une acquisition pour la gauche. Mais la droite eut, par compensation, un double renfort : M. de Gérin et sa femme. M. Edmond de Gérin se rendit avec empressement auprès de la marquise. Sa femme embrassa Lily et Zoé. Elle était très-changée. Au lieu de la jeune fille hardie, aux allures d’amazone, que j’avais connue autrefois, je retrouvais un être souffrant. C’est à peine si elle osa me regarder. Evidemment, ma présence était pour elle plus qu’une gêne : c’était une douleur.
– M. Rondel de la Forge ! annonça Antoine.
Je regardai de tous mes yeux. M. Rondel était une tête d’Auvergnat, genre batracien. Son crâne, tout en largeur, ne manquait pas de puissance. Il prit place auprès de M. Agost, nouveau baron de Fonte Romana.
Je vis tout à coup tressaillir Zoé. Mon regard se porta vivement, vers la porte. Antoine annonçait : – M. le docteur Peyrusse !… Madame la baronne d’Avray ! Mon âme passa dans mes yeux. Je me levai malgré moi. – Non !… n’non !… murmura une voix connue à mon oreille ; – ne vous retournez pas… c’est moi… Asseyez-vous… On ne s’occupera de vous que trop tôt !
Je me rassis !
Irène se présenta en toilette sévère et souverainement élégante au bras d’un homme de haute taille et de physionomie imposante s’il en fut. Eugénie Mutel avait dit vrai : Rodolphe Peyrusse était beau. Figurez-vous une chevelure abondante encore et bouclée, mais d’une blancheur de neige ; une barbe blanche aussi et vénérable comme celle des anachorètes ; un visage long, dont les traits étaient d’une incomparable noblesse ; des yeux noirs, tantôt profonds et insondables, tantôt perçants, dans leur fixité forte, comme le regard fascinateur des serpents.
– Quel beau marchand d’élixir odontalgique ! dit derrière moi M. Pantois.
Je m’étais tournée vers Zoé. Je la voyais chanceler et pâlir. Madame la baronne d’Avray me fit de loin un signe de tête amical ; puis, après avoir touché la main de madame de Gérin et de madame la comtesse de Champmas-d’Argail, elle se rapprocha effrontément de la famille du Meilhan.
– Bonjour, chère dame, – dit-elle en saluant maman marquise avec protection ; – j’ai bien souvent demandé de vos nouvelles à cette bonne et chère Florence.
La pauvre Dorothée resta court. Mais tonton marquis était juste assez femme pour riposter à cette botte.
– Pvenez place, chève petite, pvenez place, répondit-il du bout des lèvres ; – nous n’avons pas eu besoin de demander de vos nouvelles pour en avoir de fraîches… et trop souvent !
Irène était retournée auprès de M. Peyrusse, qui posait en père Enfantin entre Agost et Rondel. Les petits parents des du Meilhan et les gens qui étaient dans le commerce le regardaient avec une admiration sans mélange. M. Pantois me dit : – Est-ce que votre Gustave a d’anciennes relations avec notre charmante baronne ?
Pour le coup, je le regardai. Sa figure exprimait beaucoup plus d’émotion que ses paroles.
– Pourquoi me demandez-vous cela ? lui dis-je. – Parce que j’ai vu M. Gustave dans le coupé de madame la baronne. – C’est impossible ! m’écriai-je ; – Gustave n’avait pas pu quitter le prince.
Philarète me répondit sèchement :
– J’ai vu le prince, et M. Gustave n’était point près de lui. – Gustave !… dans la voiture d’Irène. – La voici ! me dit tout bas Philarète.
Elle était en effet devant moi et me tendait la main.
– Pourquoi ne vous ai-je pas revue ? me demanda-t-elle très-affectueusement. Puis, avant que je n’eusse le temps de répondre, et d’un autre ton : – Ma chère Suzanne, me dit-elle tout bas, je compte sur vous… comptez sur moi !
Ceci était manifestement une menace. Elle me quitta souriante et dit tout haut : – Est-ce que Georges ne viendra pas ?
Je ne sais pas si c’était un signal. Pidoux se leva comme un énergumène, les mains pleines de papiers, et sa voix tonitruante éclata aussitôt comme un son d’ophicléide.
– Assez longtemps nous avons attendu ! dit-il en faisant déjà divers gestes ridicules. – Mesdames et messieurs, ancien médecin de la famille du Meilhan, député des lieux qui l’ont vue naître et sur lesquels elle exerça pendant des siècles son illustre patronage, je me suis chargé… j’ai cru devoir le faire… non pas comme avocat, mais comme ami, d’exposer ses griefs devant cette honorable assistance.
– Je voudrais savoir, demanda M. le comte de Champmas-d’Argail, – quels sont nos pouvoirs et dans quelle mesure notre décision sera obligatoire ?
– J’avoue, ajouta M. Lemonnier-Duroncier, que j’allais poser la même question.
– J’y véponds ! fit Isidore, qui se mit à crier comme un aigle ; – j’y véponds d’un seul mot : Tvibunal d’honneuv ! tvibunal d’honneuv !
Antoine annonça : – Sa Grandeur monseigneur de Champmas-d’Aragon !
L’entrée du noble prélat fit un grand effet. Je crois que personne ne s’attendait à sa venue, pas même les du Meilhan. Maman marquise se leva, rouge comme une pivoine. L’orgueil et la joie rayonnaient sur son pauvre bon gros visage.
– Regardez madame la baronne ! me dit tout bas Philarète.
Irène alla à la rencontre du vénérable archevêque, absolument comme si elle eût été la maîtresse de la maison.
– Votre Grandeur nous apporte-t-elle des nouvelles du prince Maxime ? lui demanda-t-elle à haute et intelligible voix.
Toutes les oreilles étaient avidement tendues.
L’archevêque répondit en souriant : – Je vous remercie, madame la baronne… mon neveu ne peut tarder à repasser la mer.
Irène échangea quelques paroles à voix basse avec M. Peyrusse, qui était impassible comme le destin.
– Vecommencez, monsieuv Pidouv, dit tonton ; – cela en vaut la peine.
L’enchanteur reprit aussitôt son élan. – Loin de moi la pensée, dit-il, – de méconnaître l’importance nouvelle donnée à notre réunion par la présence d’un prince de l’Eglise !… Mais j’ose dire que cette assemblée n’avait point besoin de cela pour être illustre… J’y vois un ancien pair de France que la diplomatie s’honore d’avoir compté dans ses rangs (il salua le petit comte d’Argail qui le regardait avec ses yeux mornes) ; j’y vois des représentants du haut commerce et de la haute industrie (il salua les Lemonnier) ; j’y vois un membre de cet ordre religieux et militaire qui fut si longtemps le boulevard de la foi catholique, un jeune magistrat, également recommandable par ses vertus et par sa science… On me demandait quels étaient nos pouvoirs ?… Nos pouvoirs sont souverains comme la morale dont nous sommes les représentants, illimités comme l’empire des convenances sociales qui nous régit encore, Dieu merci, malgré la décadence et l’abaissement…
– Tvès-bien !… dit Isidore, sans se douter qu’il tirait son Pidoux d’une période où il serait resté embourbé jusqu’à la consommation des siècles.
– Très-mal ! répliqua M. Lemonnier-Duroncier avec beaucoup de gravité ; – je crois avoir quelque influence sur mon neveu Georges. J’étais venu ici dans une pensée de conciliation. J’aurais aimé entendre un membre de la maison du Meilhan exposer avec calme et convenance les désirs… les prétentions de la famille.
Une chose me sauta aux yeux. Ces bonnes gens, les Lemonnier, étaient venus ici dans de loyales intentions. C’était si évident que je vis pâlir madame la baronne d’Avray. Elle fit signe à Pidoux, qui était un peu décontenancé. Il avait cru trouver plus de facilité à brouiller les cartes. Je dis ma pensée rapidement à l’oreille de M. Pantois. Il se glissa jusqu’auprès de la marquise.
– Madame, lui dit-il, – au nom de l’avenir de votre fille, parlez vous-même, tout simplement, tout franchement…
– Qui êtes-vous, monsieur ? lui demanda d’un ton hautain la pauvre bonne femme. Et tonton marquis ajouta au pied levé : – Nous ne savons pas pavler, nous autves, chev monsieuv… ce n’est pas notve métiev !
Philarète se sauva.
Les positions, pour moi, se dessinaient de plus en plus nettement. Le plan d’Irène m’apparaissait dans toute sa hardiesse. Elle ne m’avait point dit la vérité. La famille Lemonnier n’était pas avec elle. Elle était seulement soutenue, dans le camp du commerce, par les Peyrusse. Mais, dans l’autre parti, elle avait des intelligences. Je connaissais déjà Pidoux et M. de Gérin ; je devais en découvrir d’autres. Il était évident à mes yeux désormais qu’Irène avait été jusqu’alors l’obstacle mystérieux placé entre Georges et Zoé. Les Lemonnier avaient peut-être des préventions contre cette alliance. Pourquoi les gens qui ont fait eux-mêmes leur fortune n’auraient-ils pas leur orgueil ? Je concevais la répugnance de ces parvenus du travail contre une famille hautaine dans sa ruine, contre une famille soupçonnée peut-être de calculs avides dans l’affaire de ce mariage. Et il faut bien dire que la famille faisait aujourd’hui tout ce qu’elle pouvait pour augmenter ces préventions et ces répugnances.
Au point de départ, alors que les du Meilhan possédaient leur fortune intacte, ç’avait été tout uniment entre les deux familles une sotte susceptibilité de préséance. On s’était demandé : à qui la première visite ? Les du Meilhan avaient leurs parchemins, les Lemonnier leurs millions. Personne n’avait fait, le premier pas.
On avait donné le temps à Irène d’entamer et d’achever presque sa terrible besogne.
Les millions des Lemonnier avaient engendré d’autres millions sans elle ; par elle et Gaston aidant, le patrimoine des du Meilhan avait fondu comme glace au soleil. L’aigreur s’était mise de la partie. Georges du Roncier, subissant à son insu l’influence d’Irène, avait blessé à la fois les deux familles. Depuis six mois, il témoignait à son oncle une défiance offensante et aux du Meilhan une pénible froideur. C’était un très-honnête cœur, au fond, et il aimait sincèrement Zoé. Lors de cette maladie cruelle, maladie de chagrin et de honte qui l’avait conduite aux portes du tombeau, l’idée du mariage religieux était venue de lui. Mais Irène avait battu des mains si bruyamment, applaudissant à la comédie jouée par mademoiselle du Meilhan !
Cela ne suffisait pas. Irène employa sa clientèle à faire courir de vagues bruits dans les secondes couches de la famille Lemonnier. Il y eut des insinuations, des demi-mots ; madame Lemonnier la jeune fit ses délices de ces cancans. Un jeune homme plein de moyens, chargé de la correspondance chez le cousin Alcoq, ajouta plaisamment au nom de Georges celui de Dandin. Le mot courut. Il n’y eut guère que Georges à ne le point savoir. M. Lemonnier-Duroncier aimait Georges comme son fils. Il était trop bien et trop haut arrivé pour ne point détester le scandale. Mais pourtant, s’il était vrai que mademoiselle du Meilhan ne fût point digne de son neveu, M. Lemonnier voyait avec plaisir la porte ouverte à une rupture. C’était la loi elle-même qui tenait cette porte entre-bâillée. On peut toujours profiter du bénéfice de la loi.
Irène avait réussi. Les négociations s’entamaient sur le pied de guerre. Irène n’était pas embarrassée désormais pour faire tourner à mal cette réunion de famille. Il y avait là d’excellents éléments de discorde. Une seule chose restait à obtenir, c’était l’absence de Georges et de Gaston, au moins pendant les premiers instants. D’un mot, Georges aurait pu conjurer l’orage. Gaston n’aurait point souffert que certaines paroles fussent prononcées. Nous allons voir tout à l’heure qu’en éloignant Georges et Gaston, Irène avait fait d’une pierre deux coups.
Je supprime le discours entier de Pidoux, et j’arrive à sa péroraison.
– Eh quoi ! dit-il, en plein dix-neuvième siècle, il serait permis de prendre la religion comme un leurre, et d’arriver jusqu’à la retraite de l’innocence par la porte basse de l’Eglise !… Désespérant de nous séduire, vous y auriez impunément employé la croix et la bannière !… vous auriez dit, parjures que vous êtes, voici le prêtre : nous sommes mariés ; le ciel même a reçu nos serments !… et, dès le lendemain, vous auriez ajouté avec un ricanement infernal : le bon billet qu’a La Châtre !… L’église n’est rien sans la municipalité !… M. le maire et Dieu, cela fait deux !… Vous avez Dieu : gardez-le bien ! Et allez attendre sous l’orme que nous vous amenions M. le maire !
– C’est pouvtant la vévité ! dit Isidore, sous une fovme pavadoxale et spivituellement savdonique ! – C’est infâme, voilà le mot ! enchérit maman marquise.
Au moment où M. Lemonnier-Duroncier se levait pour répliquer, M. le comte de Champmas-d’Argail lui dit de sa place : – Je vous prie, monsieur, de vouloir bien considérer que la jeune femme ne peut protester contre cette burlesque et inconvenante harangue !
Il y eut un long murmure dans l’assemblée. – La jeune dame veut parler ! la jeune dame veut parler ! s’écria-t-on de toutes parts.
Zoé s’était en effet levée, soutenue par Lily toute tremblante. Irène s’était vivement rapprochée de Peyrusse. Ils s’entretinrent un instant à voix basse. Pour la première fois, le regard de cet homme tomba sur moi. Il me fit froid. La voix faible et douce de Zoé s’éleva dans le profond silence.
– Tout ce que vient de dire M. Pidoux est faux, dit-elle avec fermeté ; – M. Georges du Roncier ne m’a point trompée… Quand on a parlé de séduction, on a calomnié lui d’abord, moi ensuite… Il n’y a jamais eu entre Georges et moi que le serment prononcé devant le prêtre… Je suis toujours mademoiselle du Meilhan !
C’est sur la figure d’Irène qu’il eût fallu voir l’effet de ces paroles. Elle changea de couleur deux ou trois fois de suite, et l’écume vint à ses lèvres. On entendait çà et là quelques ricanements ironiques. Mais c’était une minorité infime. – Madame Lemonnier la jeune s’essuya très-franchement les yeux avec son mouchoir. Tout le plan d’Irène s’écroulait comme un château de cartes. Ce fut avec une inexprimable surprise que j’entendis Philarète grommeler à mon oreille : – Non… n’non… voilà un diable de contre-temps !… La mine va faire long feu !… Et tout de suite après, à haute et intelligible voix : – La position de mademoiselle du Meilhan est faite pour inspirer un intérêt sincère… non !… sincère… Mais j’en demande bien pardon à mon ami et cousin M. de Gérin, tout naturellement dévoué aux intérêts de cette noble famille… c’est M. Georges du Roncier qui est en cause… Il a probablement ses raisons pour être absent… Gardons-nous de l’engager plus qu’il ne l’est… Il y eut une protestation presque générale.
– Permettez ! fit M. Pantois avec une incroyable chaleur ; je sais ce que je dis… si l’on m’y force… que diable !… Voici une jeune personne qui pourrait nous apprendre bien des choses.
J’avais littéralement la parole coupée. Je voyais l’espoir re-naître sur le visage d’Irène. Au contraire, la physionomie bouleversée de M. de Gérin exprimait une véritable terreur.
– Je ne sais… balbutia ce dernier.
– C’est fort bien… interrompit Philarète ; nous sommes précisément ici pour savoir… Il y a des choses graves… M. Georges du Roncier et M. Gaston du Meilhan sont en ce moment auprès du prince Maxime de ***. Ils consultent l’oracle… Hier, le prince Maxime aurait pu leur répondre… Aujourd’hui, il est peut-être trop tard… Mais il y a quelque chose… il faut bien qu’il y ait quelque chose… Nous traitons M. Georges du Roncier comme un enfant mineur ; nous faisons ses affaires sans lui… Moi, je dis ceci : pour qu’un galant homme aille jusqu’à abandonner une femme…
– Attendez au moins qu’elle soit partie ! dit M. Lemonnier-Duroncier avec une sorte d’emportement.
Zoé se retirait, soutenue par monseigneur. Sa tâche était achevée.
– J’attendrai tant qu’on voudra, répliqua sèchement Philarète ; je suis un homme de convenances… Mais aucune puissance humaine ne m’empêchera de parler !
J’écoutais tout cela, plongée dans une sorte de stupeur. Les rôles me semblaient si bizarrement intervertis que je croyais rêver. C’était maintenant M. Lemonnier-Duroncier qui défendait la fiancée de son neveu. C’était Philarète, – l’homme du prince Maxime, – qui, se faisant tout à coup le complice d’Irène, attaquait les du Meilhan. Mon regard parcourut l’assemblée. Je vis partout une attente émue. L’œil fixe et froid de Peyrusse était sur moi. M. de Gérin faisait tous ses efforts pour se remettre. Sa jeune femme et madame la comtesse de Champmas, assises l’une auprès de l’autre, se tenaient immobiles et comme terrifiées. Je devinais à moitié d’où leur venait cette commune épouvante. La même menace était sur elles deux. Pidoux s’agitait. Tonton marquis et Dorothée ne savaient plus du tout où ils en étaient. Rose-sans-Epines regardait Philarète d’un air menaçant. Celui-ci reprit d’un ton péremptoire, aussitôt que la porte se fût refermée sur mademoiselle du Meilhan :
– J’ai l’honneur d’être employé supérieur de la Préfecture de police. – Ah ! l’horreur ! fit madame Lemonnier la jeune. – Et j’en sais assez long, poursuit Philarète, – pour dire en toute connaissance de cause : – Ne jugez rien avant d’avoir entendu madame la baronne d’Avray !
Philarète se rassit au milieu de l’agitation générale. Je l’entendis qui disait derrière moi :
– C’est le va-tout !… S’il est mort, nous faisons la culbute… voilà !
Je voulus me retourner vers Philarète pour lui demander des explications. Il me dit brusquement : – Tenez-vous bien… C’est vous que je viens de jeter sur le tapis comme un dernier enjeu… S’il est mort, sac à papier ! je vous épouse ! – Qui, mort ?… Gustave ? m’écriai-je. – Allons donc !… Gustave vous reniera avant que le coq ait chanté trois fois… Mais voyez Irène, ce serpent qui fait provision de venin… Tenez-vous bien… vous serez madame Pantois, au pis-aller… voilà !… J’en connais plus d’une… non ! n’non ! qui prendrait bien vos cartes !
Je n’eus pas le temps de beaucoup réfléchir. M. Peyrusse, élevant la voix pour la première fois, dit : – Parlez, madame la baronne… Moi aussi, je suis parent par alliance de M. Georges du Roncier… Je vous adjure de dire la vérité tout entière !
Irène jouait l’hésitation.
– Il y a là-dessous quelque infamie, dit le commandeur de la Brousse, inspiré par son honnête instinct. – Qu’avez-vous à dire, madame ? demanda le comte de Champmas qui rentrait.
Il ne fallait à Irène que ce coup d’éperon.
– Beaucoup de choses, monsieur, répondit-elle en se redressant dans toute sa hardiesse, et sur beaucoup de gens ! Elle eut un dédaigneux sourire. – Mais nous ne parlerons pas de tout le monde aujourd’hui, reprit elle. Vous m’avez vu hésiter tout à l’heure, parce qu’il me répugne profondément de causer de la peine à des gens bons et honorables dont j’ai été si longtemps l’amie… J’ai balancé, pourquoi dire non ? entre la pitié qui me serre le cœur et l’accomplissement d’un sérieux devoir…
– Serait-ce de nous qu’elle parle ? demanda maman marquise, grandie par son indignation.
– Une vieille affection, reprit Irène, – l’aurait peut-être emporté sur l’idée du devoir, s’il ne s’agissait aussi d’un noble et cher ami de ma jeunesse… âme loyale et sans défense contre la ruse, à cause de sa loyauté même… Je veux parler de M. Georges du Roncier, qui combattit autrefois avec moi une cause vaincue… et qui même… je ne sais si je devrais rappeler de tels souvenirs… me fut fiancé par une main royale… Je ne veux pas que Georges du Roncier épouse une femme indigne de lui…
Maman marquise poussa ce cri, précurseur d’une crise, que nous avons entendu si souvent autrefois. Tonton marquis dit d’une voix altérée : – Dovothée ! je vous engage à mépvisev cela ! Mais le pauvre bonhomme tremblait de colère. Il suivit Dorothée, qu’on emportait demi-évanouie.
Il ne resta personne de la famille, et cela fut regardé comme une déroute. Les dernières paroles d’Irène avaient été prononcées avec une dignité si vraie, avec une convenance si parfaite, que l’expression produite dans l’assemblée était grande. Les petits parents des du Meilhan s’agitaient ; les marchands chuchotaient.
Le vieux diplomate, s’adressant à M. Lemonnier-Duroncier, lui dit : – Vous savez que cette femme a été à gages chez madame la marquise du Meilhan, ma cousine ? – Au tribunal, répondit Philarète en ricanant, – on n’admettrait pas son témoignage… mais ici…
Manifestement, il voulait attiser le feu.
– Cette femme, continua la baronne d’Avray, a vu dans la maison du Meilhan, où elle était à gages, bien des choses qui pourraient expliquer la conduite de la pauvre Zoé… Les mœurs se font par l’exemple… Mais cette femme ne dira qu’un mot, parce que ce mot suffit : il est à la connaissance personnelle de cette femme, qui pourra le prouver par témoins, que mademoiselle Zoé du Meilhan a été la maîtresse du prince Maxime !
Parmi l’agitation profonde qui suivit ces paroles, une voix chevrotante s’éleva du côté de la porte d’entrée. – Monsieur Georges ! dit-elle ; monsieur Gaston, mon cher maître !… votre femme !… votre cousine !… Cette créature vient de cracher sur vous deux.
Gaston et Georges entrèrent à la fois. Irène se tourna vers la porte, le front haut et le regard assuré.
– Eh bien ! qu’y a-t-il de vrai ! s’écria Philarète ; – qu’a dit le prince Maxime, l’homme d’honneur par excellence, l’homme qui n’a jamais menti ?
Gaston s’arrêta comme s’il eût voulu surveiller les paroles de Georges. On leur avait servi la calomnie avant tous autres. – Je devinais que ces deux hommes devaient se couper la gorge le lendemain.
Georges répondit : – Je viens de perdre un de ces ennemis généreux et loyaux qu’on regrette comme des amis : le prince Maxime de *** est mort.
J’entendis un bruit sourd derrière moi. C’était Philarète Pantois qui se laissait choir sur son fauteuil, blême comme un cadavre et la sueur froide au front. Florence se couvrit le visage de ses mains, en gémissant le nom de son frère. Malgré ses efforts pour garder son apparente impassibilité, le front de Peyrusse s’éclaira. Il échangea un rapide regard avec Irène. J’avais au fond du cœur un sourd engourdissement. Cet homme qui avait exercé sur ma vie une si étrange influence, le héros de mes premières admirations, cette âme si belle et si grande, Maxime n’était donc plus ! J’avais les yeux baissés. Je sentais les larmes brûler ma paupière.
– Non… n’non !… dit auprès de moi la voix changée de Philarète ; – il faut se faire sauter, c’est clair !… Ce grand Gustave ne vient pas… tirons notre dernière bordée ! Il reprit tout haut : – Nous ne sommes pas ici pour pleurer le prince Maxime… Chacun devine bien ce dont il s’agit… c’est un procès entre deux femmes… Madame la baronne d’Avray a des droits comme mademoiselle Zoé du Meilhan ; elle les fait valoir devant un tribunal dont la compétence n’est pas bien définie… Mais, en somme, le vrai juge vient d’entrer… M. Georges du Roncier va nous dire de trois choses l’une : Je prétends régulariser mon mariage avec mademoiselle du Meilhan qui déjà porte mon nom, – ou je veux accomplir les promesses faites autrefois à madame la baronne d’Avray, – ou enfin, je n’épouse ni l’une ni l’autre.
Ce fut M. Lemonnier-Duroncier qui répondit : – Je crois, monsieur, dit-il avec sa grave simplicité, – que vous parlez dans de bonnes intentions. J’ignore cependant quel est votre but. Cette réunion, qu’il me soit permis de le dire, présentait de nombreux dangers et ne pouvait offrir aucun avantage… Le hasard a conduit les débats… une influence directement hostile et fort étrangère, du reste, à notre petit ordre du jour, vient de se manifester… J’accepte cette diversion parce que je veux, avant tout, être complètement éclairé… Mais je nie que M. Georges du Roncier, mon neveu, soit ici le seul juge compétent… Georges est mon fils d’adoption… Le juge dont je parle, et que je mets au-dessus de lui, ce n’est pas moi, c’est l’honneur !
– Voici de bonnes paroles, monsieur, dit le vieux diplomate, pendant que Georges serrait la main de son oncle.
Gaston était tout seul au milieu du salon. Sa physionomie me parut changée. J’attribuai d’abord cette transformation aux folles fatigues de sa vie ; mais, à le regarder mieux, je crus voir sur ses traits bouleversés je ne sais quels signes soudains de virilité. Je ne me trompais pas. C’était l’heure. Gaston devenait homme. Il n’avait pas encore parlé. Si je ne l’avais pas eu, là, devant moi, je n’aurais pas reconnu sa voix, quand il dit : – Je n’admets pas M. Georges du Roncier comme juge, puisqu’il est partie… L’honneur n’est pas un juge, c’est un mot… Je suis le dernier du Meilhan, j’écoute et je veille.
Puis, se tournant vers la baronne d’Avray : – Y a-t-il des hommes ici pour vous soutenir, madame ? dit-il. – Il y a tout le monde, répondit sèchement Philarète, – si madame la baronne peut prouver la vérité de son assertion… que madame la baronne parle !
Irène affecta une subite répugnance. – Maxime est mort…, murmura-t-elle en baissant les yeux.
– Etait-ce donc votre seul témoin ? provoqua Philarète.
Irène hésita un instant, puis, se tournant tout à coup vers moi, elle dit – Suzanne sait bien que la pauvre Zoé était la maîtresse de Maxime.
Je m’attendais à cela, et pourtant j’eus comme un éblouissement. Je voyais tous les regards fixés à la fois sur moi. J’éprouvai un choc. Un nuage m’entoura. De toute cette foule, un groupe se détacha pour moi, lumineux, menaçant : trois sphinx, immobiles : Peyrusse, Agost et Rondel. Il y avait là un gouffre ouvert. Je sentais que l’on m’y poussait. La crise ne dura qu’une seconde. Philarète m’éveilla en me disant ce seul mot à l’oreille : – Eh bien !… Le voile se déchira. – Je vis Gaston qui me regardait avec une poignante angoisse. Je vis Irène les yeux hypocritement baissés. Je vis Georges, pâle et beau comme aux jours de sa jeunesse. Et j’entendis M. Lemonnier-Duroncier qui prononçait d’une voix altérée : – Mademoiselle, nous attendons votre réponse.
Ma réponse fut celle ci : – Zoé du Meilhan est la sainteté, la pureté, la vertu même !
– C’est une sainte, celle-là ! s’écria le pauvre vieil Antoine, qui restait debout à la porte.
– Mademoiselle, me dit gravement le commandeur, – vous avez fait votre devoir !
– Comme les trois cents Spartiates des Thermopyles ! gronda Philarète entre haut et bas. Puis il ajouta en me touchant l’épaule : – Ferme ! ferme !… Je vous épouserai !
En vérité, je ne devinais pas encore sous quelle montagne on allait m’écraser ! Presque tout le monde était debout. Je ne voyais autour de moi que visages bienveillants. Ma conduite avait obtenu l’approbation générale. J’entendais de tous côtés des louanges banales sur mon honnêteté. La bonne et belle figure de M. Lemonnier-Duroncier me souriait ; le vieux diplomate m’encourageait de la main ; M. de Gérin applaudissait. Gaston me contemplait, les yeux humides ; Georges lui-même me remerciait du regard. Mes yeux rencontrèrent de nouveau tout à coup ce groupe qui naguère m’avait fascinée. Les trois sphinx n’avaient pas bougé. Irène s’était rapprochée d’eux. Irène était très-pâle, mais son regard brûlait. Je lus enfin, sur ces quatre visages, et je compris. Je vis qu’un marché venait de se conclure où Irène gagnait deux fois. Elle venait de me vendre. Elle allait se venger et s’enrichir du même troc.
– Mademoiselle Suzanne, reprit-elle d’une voix sourde et pleine d’ironie, – allez recevoir votre salaire auprès de la famille du Meilhan… vous l’avez bien mérité… Mais, je vous prie, monsieur Lemonnier-Duroncier, président de ce tribunal d’honneur, ne prononcez pas encore votre arrêt… Tout n’est pas fini… c’est à peine commencé… En vérité, en vérité ! s’interrompit-elle, il n’était pas difficile de vous mettre tous d’accord ! J’ai vu cela dès qu’on a imposé silence à M. Pidoux, qui, dans sa bonhomie, voulait dire le vrai de la question… D’un côté, on avait bonne envie de redorer un vieux blason écorné, déteint, mangé aux vers… Ne vous fâchez pas, mon jeune monsieur Gaston… Parmi les vers qui l’ont mangé, je n’en sais pas un de plus grand appétit que vous !… De l’autre côté, on est riche, on ne demande pas mieux que d’acheter, à beaux écus comptants, d’illustres alliances… Ce n’est pas précisément la famille du Meilhan qu’on épouse ; on épouse le cousinage d’un ancien ambassadeur et d’un archevêque… En bonne conscience, cela vaut de l’argent !
– Madame…, voulurent interrompre à la fois Georges, Gaston et M. Lemonnier-Duroncier.
– Silence ! fit Irène qui était plus grande qu’un homme. – Il y a un juge au-dessus de vous, Georges, c’est l’honneur !… Faites-le donc taire, monsieur Gaston du Meilhan, cet homme qui est juge et partie !… Monsieur Lemonnier-Duroncier, je répète vos propres paroles : Vous voulez avant tout être complètement éclairé… Ecoutez donc !… écoutez tous !… Je vous annonce, moi, que la lumière va se faire ! Quelqu’un l’a dit : c’est ici un procès entre deux femmes. Je plaide, non plus pour moi, mais contre ma rivale. M. Georges du Roncier m’avait solennellement promis mariage… Je suis en cause directement. Vous ne pouvez pas refuser de m’entendre, tribunal d’honneur ! Je combats pour moi-même. Dans toute guerre, le stratagème est permis, n’est-ce pas ? J’ai employé un stratagème. Et, seule contre vous tous, me voici la plus forte, parce que mon ennemie est tombée dans le piège. Ne m’accusez pas de cruauté, quand vous allez me voir briser cette fille (elle me montra au doigt) et la traîner peut-être devant un tribunal plus sérieux que le vôtre… J’ai des armes, je m’en sers, c’est mon droit !
– Je supplie madame la baronne de ne pas oublier, dit ici M. Edmond de Gérin, – qu’elle parle en présence d’un membre du parquet… Mon devoir sera de me souvenir de ses paroles.
Un silence profond avait succédé à l’agitation qui naguère régnait dans l’assemblée.
– Allez recevoir votre salaire pendant qu’il en est temps encore, mademoiselle Suzanne, poursuivit Irène avec un sarcasme plus froid et plus dur ; – vous jouez de votre reste… Tout à l’heure, ceux que vous avez couverts de votre témoignage mensonger vont vous fermer leur porte !… Puis, se retournant vers l’assemblée : – Cette fille a menti, ajouta-t-elle ; – je savais qu’elle mentirait… Son mensonge me sert trop bien pour que je lui en veuille… Je ne la frappe pas, comprenez bien cela ; elle est par trop indigne de ma colère… je me sers d’elle pour frapper plus loin et plus haut. L’accusation que j’ai portée contre mademoiselle du Meilhan, je l’appuierai par des preuves écrites et par des témoignages irrécusables. Mais il s’agit bien de cette accusation ! C’était un leurre. Auriez-vous bien eu le courage de condamner la jeune fille pour l’erreur de son enfance ?… C’était une enfant que Zoé lorsqu’elle donna ses premières amours, non-seulement au prince Maxime, mais encore à l’humble professeur de musique, M. Léon…
– Infâme calomnie ! s’écria Gaston.
– Tout cela n’était rien, reprit Irène, – auprès de mon accusation nouvelle, accusation qui n’a besoin, celle-là, ni de preuves écrites ni de témoignages. La preuve, vous l’avez, vous êtes tous témoins. – Mademoiselle Zoé du Meilhan a choisi pour complice madame ou mademoiselle Suzanne, comme vous voudrez l’appeler. – Le piège était tendu : elle s’y est prise. – Ce qui me reste à faire, le voici : je vais vous dire ce qu’est mademoiselle Suzanne Lodin, l’amie et la protectrice de mademoiselle du Meilhan… Après cela, vous ferez de mademoiselle Zoé du Meilhan la femme de M. Georges du Roncier, si vous voulez !
Irène commença par tracer en quelques mots ce pauvre tableau de mon enfance, si facile à charger de couleurs repoussantes. Elle parla de La Noué, de la serpillière et du trou plein de gros sous, – volés à ma bienfaitrice ! Elle me montra tournant le dos au convoi mortuaire du vieillard qui m’avait protégée ; puis recueillie par les du Meilhan, au moment où j’allais faire connaissance avec la prison de Condé-sur-Noireau. A dater de ce jour, le malheur entre avec moi dans cette paisible maison vendéenne. Je sépare deux pauvres jeunes cœurs destinés à s’aimer ; je favorise les rendez-vous de Zoé avec Maxime au pavillon du bout du jardin, – et je m’enfuis un beau jour avec des commis-voyageurs qui retournaient à Paris. Tout cela était faux assurément, mais tout cela était vrai.
Les gens qui étaient dans le commerce commençaient à se regarder.
Irène continuait. A Paris, j’avais dévalisé le vieux placeur Fontanet. Irène promettait de faire entendre sa veuve et ses successeurs. Après quelques vicissitudes dont peut-être M. Philarète Pantois, s’il y mettait de la bonne volonté, pourrait trouver des traces dans les cartons de la Préfecture, j’entrai chez Marc Bonnin de La Forest, et, toujours adroite, je me faufilais au bon moment entre les mailles du filet de la justice !
Georges s’était jeté dans un fauteuil. Il restait accablé sous ses propres perplexités. Gaston bouillait. Où était Gustave ? Je n’étais pas encore entourée d’ennemis. Mais déjà le doute pesait sur moi.
Irène arrivait à mes études de sage-femme, à ma vie en commun avec madame Mutel, à mes débuts comme praticienne. Elle raconta deux histoires fort habilement composées, l’une qui reproduisait sous un voile plein de transparence mon aventure nocturne du boulevard des Invalides. Je vis M. de Gérin serrer brusquement la main de sa femme, prête à se trouver mal. L’autre, beaucoup plus gazée, qui touchait par quelques détails au drame de la maison Champmas-d’Argail. Et du haut de son effronterie, elle prit à témoin madame de Gérin et Florence. Ni l’une ni l’autre n’osa la contredire. Irène racontait déjà la scène qui motiva l’arrestation d’Eugénie et la mienne.
– Madame la baronne, interrompit M. de Gérin, – je vous prie de remarquer qu’il y a eu décision judiciaire… mademoiselle Suzanne a été acquittée.
– Nous ne sommes pas au palais, monsieur, riposta Irène ; – mais nous allons d’ailleurs arriver à des faits sur lesquels la justice n’a point encore prononcé. Je continue : Mademoiselle Suzanne sortait de prison. Elle avait trouvé un asile chez madame la marquise du Meilhan, comme toujours. Elle était alors en possession d’une petite fortune que les tribunaux ont adjugée à une autre… Demandez sur ce point des renseignements à M. Pidoux.
– Mademoiselle Suzanne, répondit l’enchanteur, – était peut-être de bonne foi… mais je dois avouer qu’elle a bien failli frustrer madame Pidoux de son modeste héritage !
Ceci fit grand effet… On sortait des allégations plus ou moins vagues.
Mademoiselle Suzanne, reprit Irène, pour reconnaître les bontés de la famille du Meilhan, ne trouva rien de mieux à faire que d’enlever M. le comte Gaston, ici présent, qui a beaucoup grandi depuis…
Un éclat de rire presque général accueillit cette saillie. Irène avait désormais tout le monde avec elle. La comédie de ce voyage est une jolie chose dans son genre. Je vais vous en dire l’intrigue en trois mots… Mademoiselle Suzanne se fit poursuivre par M. Gustave Lodin, quand elle apprit que M. Gaston était aux trois quarts ruiné… et M. Gustave Lodin eut la mission honnête de conduire mademoiselle Suzanne à Naples, où l’attendait le prince Maxime…
– Mais tout cela est un tissu de misérables calomnies ! s’écria Gaston. – Monsieur le comte, dit Agost, je ne suis pas encore tout à fait un vieillard à cheveux blancs… J’ai sept millions de fortune, et la condamnation de mademoiselle Suzanne ne peut rien me rapporter… J’affirme que j’ai vu, au théâtre des Florentins, à Naples, une scène fort indécente à la suite de laquelle le prince Maxime, que nous regrettons tous, enleva mademoiselle Suzanne et la conduisit dans son hôtel.
– Voici donc enfin à qui parler ! s’écria Gaston en bondissant sur ses pieds.
Une main toucha son épaule. C’était Gustave qui avait les yeux baissés et qui était pâle comme un mort. Gaston se rassit en frémissant. Gustave était là, enfin ! et Gustave ne me défendait pas ! Une main de fer me serra le cœur. Philarète Pantois m’avait prédit cela !
Irène poursuivit : – A Naples était alors une famille, composée de cinq membres : M. le baron et madame la baronne d’Anod, madame de Failly et sa fille, enfin, le vicomte Etienne du Rocray… Mademoiselle Suzanne, ayant échoué dans son dessein de se faire épouser par Maxime, jeta ses vues sur le vicomte Etienne, atteint d’aliénation mentale… Que se passa-t-il dans ce vieil hôtel du Rocray ?… Les voisins racontent d’étranges choses… Mais les morts ne peuvent rendre témoignage… et tous sont morts… tous !… madame de Failly d’abord… puis, la même nuit, tous ensemble, les deux vieillards, le vicomte et la pauvre fille…
Il y eut une rumeur dans l’auditoire. C’était de l’horreur que j’inspirais !
– La justice a encore prononcé, dit M. de Gérin presque timidement.
– La justice a-t-elle prononcé sur l’empoisonnement de la femme Eugénie Mutel ? s’écria Irène avec un soudain éclat de voix.
M. de Gérin se leva tout pâle. Un frisson d’épouvante parcourait l’assemblée. Le regard de Gaston allait du procureur du roi à la baronne, – puis à moi. Gustave était impassible comme les Peyrusse eux-mêmes.
– Au nom de la loi, je m’empare de vos paroles, madame, prononça lentement M. de Gérin, – car la femme Eugénie Mutel est en effet morte empoisonnée.
Je poussai un grand cri. M. Pantois me reçut dans ses bras.
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