‹ Madame Gil BlasChapitre 8 sur 70 · Chapitre 8 Festin de Balthazar – Quart d’heure de Rabelais. – Grand événement.

Chapitre 8 Festin de Balthazar – Quart d’heure de Rabelais. – Grand événement.

Au coup de bâton donné par Gustave, les deux femmes et l’homme attablés à l’autre bout de la salle levèrent la tête vivement. L’homme était proprement habillé ; les deux femmes nous semblèrent des duchesses. La plus âgée pouvait avoir quarante ans ; l’autre était une toute jeune fille à la mine friponne et rieuse. L’homme était un assez beau garçon d’une trentaine d’années.

J’étais assez habituée à voir les gens rire sur notre passage, et pourtant le rire de ces deux femmes fut sur le point de me désarçonner. Par contenance, je fis comme Gustave, je donnai un bon coup de bâton sur la nappe.

– Ils sont drôles, ces petits ! dit l’homme.

– Voilà ! voilà ! criait-on dans le corridor.

Une grosse servante, joufflue et rouge comme une cerise, parut sur le seuil.

– Ce n’est que ça, dit-elle en nous apercevant.

– Oh ! dame ! fit Gustave au lieu de se mettre en colère ; en voilà une qu’est gentille, par exemple !

Je me tournai vers lui. Ses yeux brillaient et il y avait un sourire d’admiration sur ses lèvres. Je ne savais guère ce que c’était que la jalousie : je l’appris. Mon cœur se serra. Je fus fâchée d’être venue à la meilleure auberge de Condé-sur-Noireau.

– Que vous faut-il ? demanda cependant la grosse fille d’un air indolent.

Si Gustave n’avait pas dit qu’il la trouvait jolie, peut-être m’eût-elle intimidée. Mais je pris mon courage à deux mains et faisant un pas vers elle :

– La fille, lui dis-je, nous voulons déjeuner… et nous voulons aussi qu’on soit honnête avec nous… sans quoi nous allons aux maîtres et nous leur disons de mettre leurs domestiques insolents à la porte !

Ce ne fut plus la grosse fille que Gustave regarda avec admiration, ce fut moi.

– Peste ! firent les trois convives du bout de la table ; voilà une caillette qui n’a pas sa langue dans sa poche !

La servante grommela je ne sais quoi entre ses dents. Je la regardai en face ; elle baissa les yeux en devenant écarlate.

– Qu’est-ce qu’il vous faut ? répéta-t-elle.

– Il nous faut, dis-je, en revenant au menu mûrement arrêté entre Gustave et moi ; il nous faut de la poitrine de mouton aux carottes, des tripes, du lard, une omelette et une hocquelle.

– Tout ça pour vous deux ? demanda la servante.

– Qu’est-ce que ça vous fait, si nous avons de quoi payer ?… Et dépêchez-vous !

– Tu es trop vive, Suzette ! murmura Gustave quand la fille fut partie.

Je ne l’avais jamais regardé de travers. Il baissa les yeux comme avait fait la servante. J’entendais qu’on disait à l’autre bout de la table :

– Hein ! Justine, en voilà une qui a le fil !

– Il vous faudrait une femme comme ça, Besançon, répliqua celle qu’on appelait Justine.

La vieille, qui avait nom madame Honoré, comme nous l’apprîmes plus tard, suçait silencieusement l’aile d’un pigeon et ne me quittait pas des yeux. Nous étions trop novices pour deviner que nous avions affaire là à des domestiques. Sans le respect qu’ils m’inspiraient, je ne sais à quels excès ma mauvaise humeur aurait pu me porter. En attendant, nous mourions littéralement de faim. Avec un peu d’expérience, nous eussions modéré ce menu ambitieux, ne fût-ce que pour être servis tout de suite. Mais il nous fallait des leçons de toute sorte.

Une ou deux minutes après le départ de la grosse servante, la porte se rouvrit. Nous pensions bien que c’était au moins l’omelette : nous nous trompions. C’était un homme en veste brune avec une serviette sur le bras.

– Madame Honoré, dit-il eu entrant, madame la marquise vous demande.

– C’est bien, répliqua madame Honoré qui ne bougea pas.

– Votre vin blanc était meilleur à l’automne, monsieur Musnier, fit observer Besançon, l’élégant cavalier de ces dames.

Et la jeune Justine ajouta :

– Avez-vous encore de ce noyau ?… Vous savez ?

M. Musnier passa la serviette du bras gauche au bras droit et lui sourit d’une façon tout aimable. Depuis son entrée, il nous considérait du coin de l’œil. Il vint à nous et passa la serviette du bras droit au bras gauche.

– Hé ! hé ! fit-il, nous avons donc bon appétit, nous deux, jeunes gens ?… Nous sommes du pays ici tout près, je parie… cinq ou six lieues tout au plus… entre Vassy et Vire ?… Sommes-nous venus par le messager ?… Elle n’est pas mauvaise, la voiture de Séguin, s’il mettait des ressorts neufs… mais c’est un garçon regardant… Il a un mignon magot, pour son âge… Comment vous appelez-vous, mes brebis ?

Gustave déclina nos noms. Je frappai du pied avec impatience. La serviette de M. Musnier repassa du bras gauche au bras droit.

– Hé ! hé ! fit-il encore, une hocquelle ne se fait pas comme cela, mes brebis… Allez faire un tour et revenez sur le coup de midi…

– C’est tout de suite qu’il nous faut à manger ! m’écriai-je, ou nous allons descendre ailleurs.

– Madame Honoré, dit paisiblement l’aubergiste, je vous préviens que madame la marquise avait l’air d’être pressée.

Madame Honoré, qui venait de se servir un œuf sur le plat répondit plus paisiblement encore :

– Je ne fais jamais attendre mes maîtres.

Elle trempa son pain dans le jaune de son œuf et le déclara frais.

– Quant à descendre ailleurs, mes petits lapins, reprit M. Musnier, je crois bien que ça ne me ferait pas perdre une fameuse pratique… L’auberge du Pélican a sa clientèle faite… Mais je ne vous refuse pas à manger si vous avez la poche bien garnie.

– Nous l’avons peut-être mieux garnie que vous, l’ancien ! dis-je en faisant mine de me retirer. Ne voilà-t-il pas bien des embarras pour un déjeuner de gargotte !

– Papa, fit de loin Besançon, vous n’aurez pas le dernier mot… Faites passer les cure-dents.

La serviette de M. Musnier s’étendit tout à coup au-devant de nous sur la table. Besançon venait de lui lancer une œillade significative en frappant sur son gousset.

– Voyons, voyons, reprit-il ; ne nous fâchons pas, mes brebis… vous aurez tout ce que vous avez demandé, sauf la hocquelle…

Mais il eût fait beau me voir démordre.

– C’est justement la hocquelle que je veux ! m’écriai-je.

Besançon frappa encore sur son gousset.

– Allons ! allons ! fit l’aubergiste ; on va chauffer le four exprès pour vous… ça vous regarde… Vous êtes bien heureux d’être si calés à votre âge !… Fanchette !

La grosse servante parut aussitôt.

– Sachez à qui vous vous adressez à l’avenir, pataude ! lui dit sévèrement M. Musnier ; voilà des amours qui ne se sont pas même plaints de vous… faites-leur des excuses et tout de suite !

– Pour quant à ça, barbouilla la grosse fille, je suis tout de même bien fâchée de ce que ça s’est trouvé que j’aie été dans le cas…

Je l’arrêtai d’un geste souverain, et je dis :

– En voilà assez ! L’omelette.

Je n’avais pas bien compris pourquoi M. Musnier nous avait félicités d’être si calés à notre âge. J’avais vu pourtant le geste de Besançon. Mais à Saint-Lud, on met son argent dans sa pochette et non point dans son gousset. La pantomime de Besançon n’avait point de signification pour moi.

Quant à Gustave, il était tout rêveur. Il me laissait parler. Lorsque la grosse fille s’était embarrassée dans ses excuses, il avait baissé les yeux et rougi presque autant qu’elle. J’avais douze ans. Pourquoi cette tristesse qui me passa dans le cœur ?

Au moment où Fanchon nous apportait enfin notre omelette, madame Honoré se levait pour se rendre aux ordres de sa maîtresse. En même temps, cet homme si poli que nous avions trouvé sous le hangar occupé à soigner les chevaux, entrait par la porte de la rue. Il vint se placer entre Besançon et Justine.

– Vous les connaissez donc, Antoine ? lui demanda cette dernière qui le vit nous adresser un petit signe de tête amical.

– En voilà qui ont un joli coup de fourchette ! s’écria Besançon émerveillé.

Notre appétit sauvage s’abattait sur l’omelette avec une véritable fureur. En un clin d’œil, elle fut engloutie. Le lard et les tripes qui vinrent après eurent le même sort. Nous nous arrêtâmes pour boire un coup de cidre : nous étouffions ! J’entendis à ce moment le beau Besançon qui murmurait :

– Je serais bien fâché que nous partions avant le quart d’heure de Rabelais.

Qu’est-ce que c’était que ce quart d’heure ? Mademoiselle Justine nous regardait d’un air goguenard, et l’homme aux chevaux, qu’ils appelaient Antoine, avait au contraire dans les yeux cette expression de pitié qui m’avait tant choquée chez la mère Guénée, à l’auberge de Viessois. Mais nous entrions, Gustave et moi, dans cet état de béatitude qui arrive au milieu d’un bon repas longtemps attendu. La grosse faim s’abattait ; l’appétit parlait encore.

J’étais presque réconciliée avec la rouge Fanchette. J’avais surpris des sourires et des signes échangés entre elle et ce scélérat de Gustave, mais je me disais maintenant : c’est pour m’amuser. Mon bien-être me disposait à une bienveillance universelle. Mademoiselle Justine savourait son deuxième verre de noyau. Besançon lui prenait parfois le menton d’un air protecteur. Antoine faisait comme nous : il mangeait sérieusement et solidement. La poitrine de mouton aux carottes eut encore un assez joli succès. Il n’en resta que les os. Mais quand vint la hocquelle tant souhaitée, nous étions, à peu de chose près, complets.

– Dix sous qu’ils la mangeront ! dit Justine.

– Dix sous qu’ils ne la mangeront pas ! riposta Besançon.

Les enjeux furent déposés sur la nappe. Ce Besançon me déplaisait. Pour le faire perdre, je me servis une énorme assiette du ragoût contenu dans la croûte chaude et toute fraîche sortie du four. On l’avait allumé pour nous ! L’estomac des enfants est quelque chose de miraculeusement élastique. Besançon perdit son pari. La hocquelle disparut comme tout le reste.

– Bravo ! fit Justine.

– Maintenant, dit Besançon d’un air moqueur, le dessert !

– Ah ! répondis-je, en soufflant comme un petit phoque, j’en ai assez !… je n’en peux plus… Et toi, Gustave ?

Gustave desserra la ceinture de son pantalon de toile. La communication était cependant établie entre les deux bouts de la table.

– Pour faire passer ça, reprit Besançon, il faut le café et le pousse-café !

– Va pour le café ! m’écriai-je.

Gustave avait pris la taille de la grosse Fanchon qui était en train de desservir. Je ne voyais plus cela. Bien qu’il eût bu beaucoup de cidre, Gustave eut pourtant une lueur de raison ; il me dit :

– Est-ce que nous aurons assez ?

Je souris avec pitié.

– Un seul déjeuner ! répondis-je ; une pièce blanche !… Il nous en restera…

La grosse Fanchette apporta l’eau-de-vie et le café.

– Ils vont bien, ces deux petits-là, dit mademoiselle Justine.

Je ne sais pas comment ce Besançon avait deviné l’état de nos finances, mais il est certain qu’il attendait impatiemment la venue de la carte à payer. Comme nous commencions à savourer notre moka, madame Honoré revint et dit :

– Il paraît qu’on ne va pas coucher ici. Madame se trouve mieux. M. le marquis ne tient pas en place.

– A-t-on dit d’atteler ? demanda Antoine.

– On va le dire, repartit la vieille femme de chambre ; à moins que le vent ne tourne.

J’étais en train d’écouter, curieuse de savoir qui étaient cette madame et ce marquis. Un éclat de rire comprimé me fit tourner la tête. C’était la grosse servante à qui Gustave avait pris un baiser. J’ai toujours peur de n’être point crue quand je raconte quelqu’une des impressions de mon enfance, de celles du moins qui avaient trait à Gustave, tant il me semble qu’elles sont pareilles à celles des femmes faites. Je fus plus blessée encore que chagrine. Ma pensée principale fut qu’on me manquait. Certes, j’avais la langue bien pendue et la main leste. J’aurais pu instantanément me venger sur Gustave et sur sa complice. Je n’y songeais pas. Je repoussai ma tasse de café à demi pleine et je tournai la tête pour cacher une larme de dépit qui me venait aux yeux. Depuis que nous étions partis de Saint-Lud, Gustave ne m’avait embrassée qu’une fois. Je ne formai en ce moment aucun dessein. Mais il y eut en germe dans ma tête je ne sais quelles vagues idées de séparation.

Gustave s’était aperçu du changement qui s’était fait en moi depuis quelques minutes. Il ne lutinait plus la grosse Fanchon. Deux ou trois fois, il essaya de renouer l’entretien sur un ton d’affectueuse gaîté. Je répondis oui et non. Il se tut.

– Eh bien ! mes brebis, nous dit M. Musnier, en entrant, la serviette sur le bras ; sommes-nous contents ?

– Quant à ça, oui, répondit Gustave.

Moi, je demandai froidement :

– Combien vous doit-on ?

– Je vas faire votre petit compte, mes trésors, répondit l’aubergiste.

Puis, se tournant vers l’autre bout de la table, il ajouta :

– Attelez, monsieur Antoine ; on veut partir tout de suite.

Le cocher se leva aussitôt. Besançon tenait ses yeux fixés sur nous. Il y avait sur sa figure narquoise une nuance de désappointement. Mademoiselle Justine lui dit :

– Vous voyez bien qu’ils ont de quoi payer !

Besançon se mit à siffler un couplet et haussa les épaules. Il avait espéré mieux. Je devinais presque en ce moment le sens de sa locution littéraire : quart d’heure de Rabelais. Pour le décourager tout à fait, cet ennemi inconnu, j’eus une triomphante idée.

– Pas besoin de faire tant de façons, l’homme, dis-je à Musnier ; payez-vous et rendez-nous notre monnaie.

En même temps je tirai de ma poche la pièce blanche du bon brigadier, et je la jetai fièrement sur la nappe. Besançon et Justine crurent d’abord que c’était un louis d’or, et ils enflèrent leurs joues en se regardant. Mais l’aubergiste était plus près et il avait la vue meilleure. Il saisit la pièce de vingt sous entre l’index et le pouce, la contempla un instant d’un air de souverain mépris, puis il la laissa retomber sur la nappe.

L’inquiétude me revint. Gustave était déjà pâle comme un linge.

Madame Honoré radotait je ne sais quoi à ses collègues, là-bas, mais ils n’écoutaient point.

– Ce n’était que vingt sous ! dit Besançon.

– C’est pourtant vrai ! fit Justine ; ce n’était que vingt sous ! Et tous deux ensemble d’ajouter en s’accoudant sur la table comme au rebord d’une loge :

– Ca va être drôle !

M. Musnier avait les yeux baissés. Sa serviette voltigeait avec rapidité du bras droit au bras gauche, et réciproquement. Je voyais ses oreilles rougir par le haut et sa joue qui devenait pâle.

– Vingt sous ! grommela-t-il entre ses dents serrées, et j’ai fait chauffer le four !

Je tremblais bien un peu, mais je n’étais vraiment pas fâchée, au fond, de décharger ma rancune sur quelqu’un.

– Eh bien ! l’homme ! fis-je insolemment, avons-nous fini ?… Je veux ma monnaie.

C’était approcher la mèche enflammée du tonneau de poudre. Gustave courba la tête sous le regard terrible que Musnier lui jeta. – Celui-ci fit le tour de la table pour venir à nous.

– Attention ! commanda Besançon.

– La petite a du cœur, dit Justine.

Je venais en effet de me lever pour me mettre au-devant de Gustave. J’avais la tête haute ; je tenais les poings fermés.

– Ah ! paire de filous, débuta Musnier, qui brandit sa serviette au-dessus de ma tête, il vous a fallu de l’omelette, du lard, des tripes, de la poitrine de mouton aux carottes et une hocquelle !

– Ca suffit pour attendre le dîner, dit le cruel Besançon.

– Ils ne se plaignent pas, ajouta mademoiselle Justine.

Je crus entendre madame Honoré qui disait :

– Chut !… voici monsieur et madame.

Mais j’avais le dos tourné, je ne pris pas garde.

– Dix sous d’omelette, continua Musnier, huit sous de lard, huit sous de tripes… Combien ça fait-il ?

– Je ne sais pas, répondis-je sans sourciller ; vous avez la pièce blanche.

– La pièce blanche ! la pièce blanche ! répéta Musnier écumant de rage ; me voilà bien loti avec la pièce blanche !… Vous aurez la prison, vous, couple d’escrocs ou j’y perdrai mon nom !

– La prison ! soupira Gustave, qui prit un air suppliant.

– On lui en ratisse, de la prison ! m’écriai-je ; il a la pièce blanche !

Musnier, hors de lui, leva la serviette sur moi. Gustave sauta sur ses pieds comme malgré lui.

– Ne la frappez pas ! dit-il ; faudrait que je vous descende !

Je demande pardon pour certaines expressions. Nous n’avions pas été à l’école.

– Ah ! tu t’en mêles, toi, s’écria Musnier, qui le prit par le cou ; tu vas la danser !

Mais je le pris, moi, par les jambes, et il tomba lourdement sur le carreau.

– Bravo ! cria Besançon.

– Bis ! fit mademoiselle Justine.

Musnier poussait de véritables hurlements.

Tout à coup, nous cessâmes d’entendre les excitations de la valetaille. Une voix chevrotante et flûtée s’éleva du côté de la porte, et dit avec ce grasseiement coquet à la mode du temps du Directoire.

– N’entvez pas, mavquise… n’entvez pas !… je cvois qu’on s’avvache les cheveux ici !… Vous auviez encove vos cvises !

Je lâchai Musnier, qui se releva ; je regardai derrière moi, et je vis un respectable couple à cheveux blancs arrêté sur le seuil.

A la vue du couple vénérable, Musnier remit sa serviette sous le bras gauche et fit un grand salut.

Gustave restait tout interdit. Moi, je n’étais pas trop déconcertée.

Le vieux monsieur et la vieille dame n’entraient pas. Ils bouchaient la porte ; mais on entrevoyait derrière eux d’autres têtes beaucoup plus jeunes. En outre, par les jours qui restaient entre les jambes maigres du vieillard, j’apercevais une titus blonde qui remuait, faisant de vaillants et inutiles efforts pour forcer le passage. Le vieux monsieur se tenait droit encore, bien qu’il eût évidemment atteint un âge fort avancé. Il portait culotte courte, bas de soie et frac noir sur les épaules duquel la poudre mettait un nuage blanchâtre. Sa perruque, admirablement frisée, avait une petite queue emprisonnée dans un ruban mat et noir. Son jabot était chiffonné ; sa vaste cravate de mousseline brodée et non empesée retombait à triple nœud sur sa poitrine. La vieille dame, habillée au contraire selon la mode la plus nouvelle, était amplement chargée d’embonpoint. Sa figure rubiconde et luisante sortait d’un petit chapeau qui eût été bien coquet sur une tête de vingt ans. Elle avait une robe rose et un de ces mantelets de couleur tendre qu’on met pour sortir du bal.

Ce ne fut point la différence de date de ces costumes qui me frappa, car je ne connaissais pas plus l’un que l’autre. A Saint-Lud, le peu d’objets d’art qu’on voit représente des saints, sauf les deux lions à la boule qui ornent la grille du château de la Liriays. On ne rencontrerait dans toute la commune ni une gravure de mode ni une caricature de vieux Lauzun. Je fus seulement émerveillée de l’élégance de ces toilettes. La sortie de bal, tourterelle en dessus, bleu de ciel en dessous, m’éblouit.

Besançon et mademoiselle Justine s’étaient levés de table et se tenaient dans une attitude respectueuse. Ils ne disaient plus rien.

La vieille dame était la marquise douairière du Meilhan-Grabot, veuve de ce fameux Meilhan qui commanda par deux fois, en 1793 et 1814, une division de l’armée vendéenne, et belle-sœur du général Meilhan, qui suivit au contraire l’empereur et mourut dans la retraite de Russie. Le vieux monsieur était le marquis du Meilhan Coispel, cousin des deux héros sus-nommés, et se contentant des reflets de leur gloire. Il était frais malgré sa maigreur, bien conservé, ferme sur le jarret, et gardait parmi ses rides nombreuses un air de moqueuse bonne humeur.

Le silence le plus profond régna pendant une minute au moins dans la salle basse de l’auberge du Pélican. Cette pause fut employée par le vieux monsieur à nettoyer et à mettre ses lunettes, par la vieille dame à nettoyer et à braquer le riche binocle d’or qui lui pendait au cou.

J’avoue que cela me fit grand effet, d’être regardée ainsi à travers quatre lentilles grossissantes qui mettaient de larges plaques blanches à la place des yeux de nos juges.

Pendant qu’ils nous regardaient, une voix d’enfant cria derrière eux :

– Laisse-moi passer, tonton marquis, je veux les voir se battre !

Je reconnus alors que l’organe doux appartenait à tonton marquis, car la vieille dame parla. Vous avez entendu sans doute avec étonnement ces piauleries de moineau-franc qui sortent de la gorge éléphantine d’une très-grosse femme. C’est un des jeux les plus amusants de la nature. La marquise de Meilhan-Grabot avait une de ces voix serinettes. Mais, de même que la serinette, vilain instrument quand il est neuf, devient insupportable après un long usage, de même les notes suraiguës du soprano de la marquise, usées et désaccordées, frappaient l’oreille péniblement. Le ténor chevrotant de tonton marquis était bien autrement agréable. Ai-je oublié de dire que tonton signifie oncle dans les départements de l’Ouest ?

– Isidore ! chanta la marquise sur sa clé d’ut, serrez les jambes et empêchez Gaston de passer !… il ferait quelque malheur !

Tonton marquis s’appelait donc Isidore. Il en avait, en vérité, bien l’air.

– Je vas te pincer les mollets ! menaçait cependant Gaston, cette jolie tête blonde qu’on apercevait entre les jambes maigres du vieillard.

– Elle est dvolette, cette petite ! grasseya Isidore en se campant sur un pied ; elle est dvolette au devnier point… pavole !

– Je lui trouve l’air effronté, répliqua la marquise.

Cela devait être vrai. J’étais animée par le combat récent, et je les regardais sans trop me gêner. La marquise ajouta :

– Le jeune homme est un beau garçon.

– Tvop gauche, tvop gauche, fit tonton marquis. J’aime mieux la petite… qui est dvolette au supvême degvé… pavole !

– Vous ne vous corrigerez jamais, Isidore ! dit marquise, qui lui donna, ma foi, un petit coup de binocle sur les doigts. Votre bras !

Nous entendîmes le métal frapper sec sur l’os, qui n’était protégé que par une peau chagrinée. Isidore offrit son bras avec beaucoup de grâce. Le couple s’ébranla. Tout aussitôt la tête blonde fit irruption dans la salle basse. C’était une houppe de soie, bouclant au-dessus du plus radieux visage d’enfant que j’aie vu jamais : de grands yeux bleus, profonds et doux comme ceux d’un ange, un nez aquilin déjà, une petite bouche rose, adorablement sculptée entre deux bonnes joues fermes et brillantes comme des pommes d’api. D’un saut, Gaston fut sur une chaise ; d’un autre saut, sur la table. Il se mit à marcher résolument sur la nappe et vint jusqu’à nous ainsi. Quand il fut vis-à-vis de moi, il s’arrêta et dit ce seul mot :

– Tiens !

Sa charmante tête se pencha. Une expression étrange changea son regard et les roses de sa joue pâlirent. Je le regardais en souriant. Il pouvait avoir mon âge, mais il était loin d’être aussi grand et aussi fort que moi. Le marquis dit tout bas à la grosse dame :

– Ne le gvondez pas, Dovothée !… ou bien il va avoiv sa cvise !

Il paraît que ce blond chérubin avait aussi des crises. On ne le gronda point. Il resta sur la table à me contempler d’un air farouche. Derrière les deux vieilles gens, trois autres personnes étaient entrées : une fillette de onze ou douze ans, faible et mignonne, qui avait des yeux hardis sous de fiers sourcils noirs ; une demoiselle de dix-sept ans, à l’air doux et rêveur ; enfin, une très-belle jeune femme dont le visage parfaitement distingué respirait l’ennui et la tristesse. Celle-là était mise très-simplement.

Malgré ma complète inexpérience, je devinai bien qu’elle n’occupait pas un rang égal à celui des autres. J’appris ce jour-là même qu’elle servait à la fois d’institutrice aux deux jeunes filles et de demoiselle de compagnie à la marquise de Meilhan-Grabot.

C’est pour le coup que la serviette de M. Musnier se prit à voltiger du bras droit au bras gauche, aller et retour.

– Je demande bien pardon à monsieur et à madame… balbutia-t-il.

– De quoi s’agit-il ? interrompit la marquise avec solennité.

Et tonton marquis ajouta en touchant légèrement son jabot :

– Vacontez-nous cela, mon bvave ! Et appovtez des sièges ! nous allons juger ce pvocès-là !

Besançon se hâta d’obéir. Isidore s’assit auprès de Dorothée, tandis que la petite Lily, faisant le tour de la table, venait pincer la jambe de Gaston, toujours debout et immobile à la même place. Depuis qu’il était là, ses grands yeux bleus ne m’avaient pas quittée. Il ne répondit même pas à l’agacerie de la gentille Lily. L’aînée des demoiselles, qui se nommait Zoé, et l’institutrice restaient en arrière, ne donnant à cette scène qu’une très-médiocre attention.

Musnier fit manœuvrer sa serviette, et salua comme pour accepter la compétence du tribunal improvisé.

Je voulus voir quelle mine avait Gustave : il regardait la porte et n’était guère en état de plaider notre cause. C’était à moi de faire tête à l’orage.

– Il y a donc, reprit Musnier, monsieur, madame et la compagnie, que c’est tombé ici sans dire gare sur les neuf heures, ce matin… Au lieu d’appeler la fille, ça a tapé sur la table avec leurs bâtons, comme au cabaret… La fille est arrivée : ça a insolenté la fille, sauf le respect que je vous dois… Je suis venu à mon tour… C’était fier comme Artaban !… si bien que j’ai cru que ça avait les poches pleines.

Le marquis Isidore et la marquise Dorothée échangèrent ici un regard.

– Comme quoi, continua Musnier, ils ont demandé les yeux de la tête : une omelette où j’ai mis huit œufs… pas un de moins… des tripes et du lard… une poitrine de mouton aux carottes et une hocquelle.

– Cela démontve une chose, prononça gravement tonton marquis ; c’est que ces petits mavauds sont de tvès-bon appétit !

Musnier fronça le sourcil à cette conclusion, mais la marquise éclata de rire, ce qui lui procura une quinte de toux suraiguë.

– Vous ne vous corrigerez jamais, Isidore ! dit-elle comme on parle à un enfant gâté ; vous savez bien qu’il m’est défendu de rire… Je vais avoir ma crise !

Tonton marquis lui pointa aussitôt la pomme d’or de sa canne sur le front. Le gros visage de Dorothée prit une expression de bien-être.

– Ah ! ce M. Pidoux ! murmura-t-elle ; quel fluide !

– C’est tout simplement un sovcier ! dit tonton marquis, – un enchanteuv… un… mais pevmettez !… je désivevais demander un venseignement à ce bvave M. Musnier…

– A vos ordres, monsieur le marquis.

– Qu’est-ce que c’est qu’une hocquelle ?

– C’est fièrement bon ! répondis-je.

– Effrontée !… grommela l’aubergiste.

– Elle est vavissante ! murmura Isidore, – pavole !

En ce moment, le chérubin blond, sautant brusquement en bas de la table, vint me prendre par la main. Lily, jalouse, voulut le tirer de son côté ; il la repoussa. Les larmes lui vinrent aux yeux. La marquise s’écria :

– Lily va avoir sa crise !

Lily aussi, malgré son regard brillant et vaillant, malgré l’arc audacieux de ses sourcils noirs, Lily avait des crises !

Tonton marquis la visa de loin avec la canne à pomme d’or, chargée du fluide de M. Pidoux.

– Comment t’appelles-tu ? me dit le petit Gaston.

– Suzanne, répondis-je.

Il resta près de moi, me regardant toujours fixement. Lily pleurait à chaudes larmes, quoi que pût faire le fluide de M. Pidoux, contenu dans la canne à pomme d’or. Pendant cela, Musnier expliquait laborieusement à tonton marquis ce que c’était qu’une hocquelle.

– Mais c’est un vol-au-vent ! s’écria Dorothée, marquise du Meilhan-Grabot.

– Pvécisément, appuya Isidore ; c’est un godiveau ! Continuez les plaidoivies !

Dorothée et lui reprirent leur attitude majestueuse.

Musnier raconta avec de longs détails comme quoi nous l’avions contraint à chauffer le four ; comme quoi, non contents de ce repas ultra-substantiel, nous nous étions fait servir le café et l’eau-de-vie ; comme quoi, enfin, j’avais bien eu le cœur, en lui donnant ma pièce blanche, de lui demander ma monnaie.

Quand il eut fini, tonton marquis dit à Gustave :

– Vépondez, jeune homme ! vous avez la pavole !

Gustave resta muet.

– Mon jeune ami, dit Dorothée, qui braqua sur lui son binocle, la révolution nous a fait perdre beaucoup de nos privilèges, mais nous avons encore le droit de ramener la concorde et d’apaiser les différends… Ce privilège…

– Quoi donc ! l’interrompis-je sans façon, vous avez l’air tout de même d’une brave et bonne dame ; je crois bien que ce que vous en faites là n’est point pour nous donner de la peine… Mais mon parrain n’en sait pas plus long, voyez-vous bien…

– Ah ! fit le petit Gaston, qui lança à Gustave un regard farouche, c’est ton parrain, ce grand-là !…

– A Saint-Lud, dont nous venons, continuai-je, on déjeune tant qu’on veut pour une pièce blanche, et même pour la moitié : c’est pour ça que j’ai redemandé ma monnaie… Gardez-la tout entière, l’homme ! ajoutai-je fièrement en m’adressant à Musnier ! on vous la laisse !

– Tvès mignonnette ! tvès mignonnette ! murmura tonton marquis.

– Il ne se corrigera jamais ! soupira Dorothée en baissant son binocle pour regarder son compagnon avec une tendresse toute maternelle.

– Ce n’est pas moi qui la fais parler, s’écria l’aubergiste, dont les lèvres blêmissaient : elle ne se gêne pas, au moins, pour me payer en monnaie de singe !

Je fermai les poings et je m’avançai vers lui en disant :

– C’est-il nous deux mon parrain que vous appelez singes ?

– Maman marquise, dit mon ami Gaston, il en a l’air, lui, d’un singe !

– La paix, comte, lit Dorothée ; cela ne vous regarde pas !

– Mais si, maman marquise, ça me regarde… et si tu me grondes, je vas avoir ma crise !

– Chavmant enfant ! fit tonton marquis, pouv peu qu’il n’ait jamais affaive qu’à sa gvand’mève, il iva loin.

La grosse dame était la grand’mère de Gaston, et Gaston était comte.

– Les voitures sont attelées, annonça Antoine à la porte de la rue.

– Il faut en finiv ! déclara tonton marquis en se levant. Bvave homme, à combien évaluez-vous la dépense de ces deux jeunes gens ?

– A quatre livres dix sous, au plus juste ! répondit Musnier.

Isidore mit la main à sa poche.

– Toujours bon ! murmura Dorothée ; il ne se corrigera jamais.

Je vis le mouvement. Moi qui n’avais pas passé un seul jour sans mendier depuis que je me connaissais, je ne sais pourquoi il me déplut aujourd’hui de recevoir l’aumône. Etait-ce parce que je sentais sur moi les grands yeux bleus de Gaston ? J’ôtai mon bonnet de coton, qui laissa voir les boucles abondantes de mes cheveux châtains, et je dis en faisant la révérence :

– Merci bien, monsieur et madame ; si nous devons nous paierons.

– Vous avez donc de l’argent ? demanda la marquise.

– Nous avons de bons bras, mon parrain et moi… Nous savons un état… Nous travaillerons.

Gustave me donna un coup de coude. Je puis dire que, depuis la fin du déjeuner, tout ce que faisait mon parrain me déplaisait. Je voyais toujours du côté de la fenêtre la figure rougeaude de Fanchette, et j’avais cru surprendre entre elle et Gustave plus d’un signe d’intelligence. A son tour, madame la marquise fit mine de se lever. Pour cela, elle réclama l’aide de son fidèle cavalier Isidore. Je ne veux pas oublier cette circonstance que la jolie petite Lily la tirait par sa robe en me jetant des regards craintifs, et répétait depuis un quart d’heure : Allons-nous-en, allons-nous-en !

Mais ma proposition n’était pas du goût de M. Musnier.

– Ta ta ta ! fit-il ; à d’autres… Si on vous laisse partir, Dieu sait où l’on vous conduira ! je veux mon dû, je l’aurai, ou bien (sauf le respect que je dois à monsieur, à madame et à la compagnie) vous irez en prison !

– Non ! s’écria mon ami Gaston ; pas elle !… lui, ça m’est égal.

On entendait les chevaux qui battaient impatiemment le pavé de la cour.

– Pavtons ! dit tonton marquis.

– Non, répliqua le chérubin blond ; – je reste avec celle-là.

– Jusqu’à quand, trésor ? demanda la grand’mère en souriant.

– Jusqu’à toujours.

– Tvès-naïf et tvès-joli ! fit Isidore.

– Ecoutez ! dis-je tout à coup ; Gustave ira travailler ; je resterai ici servante tant que je n’aurai pas gagné vos quatre livres dix sous.

– Elle a de la fievté, savez-vous, Dovothée ? remarqua tonton marquis.

Musnier haussa d’abord les épaules ; mais, se ravisant :

– Le garçon fera plutôt mon affaire, dit-il ; qu’il reste une semaine… au bout du temps, s’il est honnête, on s’arrangera pour les gages.

Je me sentis chanceler sur mes jambes. L’idée de la séparation me venait. Gustave avait les yeux cloués au sol.

– Réponds !… – lui dis-je impérieusement.

– Dame !… fit-il sans me regarder.

Ses yeux sournois cherchaient la grosse Fanchette, qui souriait là-bas. Gustave avait ses dix-sept ans. Je levai la tête si haut, qu’il me sembla à moi-même que j’avais grandi de deux pouces.

– Voulez-vous m’emmener avec vous ? demandai-je brusquement à la marquise.

– Non, oh ! non ! s’écria Lily en joignant ses petites mains d’un air suppliant.

– Si, si, si ! cria de son côté Gaston ; si maman marquise ne veut pas, je vas avoir ma crise.

Tonton marquis me tenait le menton.

– Dovothée, dit-il, pavole ! c’est une dvôle de petite gaillavde !

La marquise hésitait grandement entre Lily, qui la tirait à droite, et Gaston, qui la tirait à gauche. Gustave me regardait avec de grands yeux ébahis.

– Nous la mettvons sur le siège avec Antoine, grasseya encore ce bon tonton marquis ; – la canne du docteuv Pidoux ne peut vien suv ce petit scélévat de Gaston. Puisqu’il a la bonté de ne pas demander la lune, accordons le veste, et bien vite.

– Allons, dit la marquise en embrassant le chérubin, seras-tu bien content si on l’emmène ?

– Je n’aurai plus jamais de crises, répondit Gaston sans hésiter.

La marquise, excellente femme, s’il en fut, l’enleva dans ses bras et me dit :

– S’il pouvait ne pas se tromper, fillette, tu aurais une belle dot, à l’âge de te marier !

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