XIII
UNE HISTOIRE D'AMOUR
La maréchale, le lendemain, s'éveilla aux premiers accents de la diane.
Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en musique martiale. C'était toute sa jeunesse qui chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp des armées de la République, lorsque les volontaires sans souliers couraient aux armes au refrain de la Marseillaise, et chaque matin, au lever, s'apprêtaient à terminer la journée par une victoire.
Rapidement elle s'habilla, aidée par une femme de chambre qui l'avait accompagnée, et qui, dépaysée et ahurie, ne cessait de demander à sa maîtresse si l'on gagnerait bientôt la route de France.
Le maréchal était allé visiter, dès l'aube, les avant-postes et reconnaître la situation. La redoute prise la veille avait dû être armée et fortifiée dans la nuit. Il s'agissait de se maintenir dans ce fortin qui permettait de battre en brèche les murs même de Dantzig et de forer le premier trou.
Il revint plus vite que la maréchale ne s'y attendait. Il était très pâle et semblait secoué par une émotion vive.
—Qu'y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce que les Prussiens tentent une sortie nouvelle?... aurait-on perdu la redoute?
—Non! la redoute heureusement est solidement gardée, et d'ici longtemps les assiégés ne recommenceront pas l'aventure d'hier; mais il arrive un malheur qui te touchera comme moi, ma bonne Catherine...
—Oh! mon Dieu!... que s'est-il passé? parle vite!... tu me fais mourir d'angoisse...
—Henriot... notre cher Henriot, que nous avons élevé comme un enfant, que tu aimes et que j'aime comme un fils respectueux et bon...
—Il est mort? dit d'une voix sourde la maréchale, et des larmes roulèrent dans ses yeux.
—Rassure-toi... il est...
—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?...
—Non, prisonnier!
Catherine eut un gros soupir de soulagement. Ses larmes se séchèrent. Son œil brilla presque.
—Ah! c'est fâcheux, dit-elle d'une voix tranquille, mais je craignais un pire malheur... tu m'effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce n'est pas dangereux... tu l'échangeras à la première occasion... tu en as assez fait, hier seulement, des prisonniers prussiens!...
Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d'une voix grave:
—Aussitôt que j'ai su qu'Henriot avait été fait prisonnier, j'ai envoyé un parlementaire, offrant au maréchal Kalkreuth de lui donner en échange deux officiers et dix soldats capturés la veille.
—Henriot valait bien cela! et il a accepté tout de suite, ce Prussien?...
—Il a refusé.
—Est-ce possible?... et la raison?...
—Notre Henriot n'est pas considéré par eux comme prisonnier de guerre.
—Qu'est-ce qu'il est donc, alors?...
—Un espion, surpris sous un déguisement, s'introduisant dans la ville!... dit Lefebvre avec une émotion croissante.
—Henriot un espion!... allons donc!... un brave soldat comme lui n'espionne pas... il se bat, ainsi que toi, Lefebvre, en regardant l'ennemi en face, le sabre à la main et son uniforme bien au clair... ton maréchal Kalkreuth radote; c'est un vieux fou... n'y a-t-il donc personne de sérieux autour de lui?...
—Malheureusement, femme, les apparences sont contre Henriot... Quand il a été arrêté dans les rues de Dantzig, cette nuit, après l'affaire de la redoute où il s'était si vaillamment comporté, il n'était pas revêtu de notre uniforme... il était habillé en officier autrichien...
—En Autrichien, lui?... Mais il n'y a pas d'Autrichien à Dantzig... On ne se bat pas avec l'Autriche...
—C'est précisément pour cette raison qu'il avait pris le costume d'officier de l'empereur d'Autriche...
—Mais quelle idée?... dans quel but?... explique-toi...
—Comme toi, j'ai éprouvé une grande surprise quand j'ai su de quelle façon il s'était introduit dans la ville que nous assiégeons... La Violette, que j'ai sévèrement grondé de ne pas l'avoir empêché de faire cette folie, sait comment Henriot s'est déguisé, pourquoi il a endossé ce costume ne lui appartenant pas et qui le fait aujourd'hui passer, lui, un brave et loyal officier français, pour un misérable espion...
—Et que t'a raconté La Violette?...
—Une étrange histoire...
—Il y a de l'amour là-dessous! dit vivement la maréchale.
—Oui... c'est une histoire d'amour, tu l'as dit...
—Henriot est jeune, galant, digne d'inspirer l'amour, capable de le faire naître... Quoi qu'il ait fait, d'avance je l'absous!...
—Voilà bien les femmes! dit Lefebvre avec un haussement d'épaules; elles voient partout des héros de roman et ne manquent jamais de les trouver admirables, surtout quand ils font des sottises...
—Quelles sottises?...
—Eh bien! il était encore à l'avant-poste de la redoute, se disposant à rentrer au quartier général, quand une voiture venant de Kœnigsberg se présenta. Le cocher exhiba un sauf-conduit, bien en règle, autorisant le consul général d'Autriche à traverser les lignes françaises avec sa suite, et à se présenter aux portes de Dantzig. L'ordre était signé de Rapp. On le présenta à Henriot qui s'inclina et commanda de laisser passer. Par curiosité, il se pencha et regarda dans l'intérieur de la voiture. Il poussa un cri de surprise. Devine qui son œil troublé venait d'apercevoir?
—Je ne peux pas deviner... il y avait le consul général...
—Oui, et trois dames... La femme du consul général, la princesse de Hatzfeld, femme du bourgmestre de Berlin, et une jeune fille... Sais-tu qui était cette jeune fille?...
—Comment pourrais-je le savoir?... Dis-moi tout sur-le-champ...
—C'était Alice, notre chère Alice... L'enfant sauvée du bombardement de Verdun... Henriot l'avait revue à Berlin, avec moi, chez la princesse de Hatzfeld... A la suite d'une affaire grave où le prince pensa être fusillé par l'ordre de l'Empereur, le bourgmestre fut exilé et sa femme eut l'autorisation de se retirer dans sa famille... Elle était alliée au consul général autrichien à Dantzig...
—Et c'est en se rendant à Dantzig que notre cher Henriot a retrouvé Alice... Il l'aime... il a voulu la suivre... Je comprends tout à présent, dit la maréchale... L'imprudent, il l'a accompagnée jusque dans la ville...
—Il se faisait passer pour un attaché militaire au consulat... Il y avait justement à l'état-major un officier autrichien avec lequel Henriot avait noué des relations d'amitié... Cet étourneau lui aura prêté son uniforme... Henriot a pu ainsi escorter le consul général et avec lui, grâce au sauf-conduit impérial, entrer dans la ville...
—Et il a été reconnu?
—Dénoncé plutôt...
—Par qui?
—Par le consul général autrichien...
—Oh! le misérable!... Est-ce qu'il aime Alice?... est-ce une jalousie?... une rivalité?
—Je ne le crois pas... Ce consul a agi par animosité, par vengeance plutôt; il déteste la France... il hait d'une haine implacable notre empereur... il exècre en lui le soldat de la Révolution, l'invincible épée qui impose à toute la terre les principes de 89... C'est un aristocrate, un ennemi de tous les hommes nouveaux, les jacobins, les régicides comme il nous appelle!... J'ai des renseignements fort précis sur lui... Fouché m'a fait transmettre un rapport très circonstancié...
—Ne te fie pas à Fouché!
—Oui, j'entends... ce faquin d'ancien curé est un traître, comme Talleyrand, autre défroqué... Ce sont les mauvais génies de l'Empereur... à eux deux ils combinent un tas de choses louches... certainement ils sont vendus à l'Angleterre!... Mais, pour ce qui concerne le consul général, Fouché devait donner des avis exacts... ils ne servent pas le même maître... Le consul est l'agent secret de l'Autriche, Fouché a intérêt à le contrecarrer puisqu'il travaille pour les Anglais... Ah! si l'Empereur m'écoutait! comme je balaierais toute cette vermine de cour!... comme je me fierais seulement à ses vieux compagnons de gloire, à ses soldats fidèles, Davoust, Duroc, Lannes, Bessières, et moi... Il n'y a pas un traître parmi nous... tandis qu'il s'entoure de ces avides et suspects aventuriers Bernadotte, Marmont, Talleyrand, Fouché... Ils le perdront, ma pauvre Catherine, et la France avec lui!...
—L'Empereur s'apercevra bien un jour que ces conseillers-là sont des traîtres... mais, Lefebvre, veillons au plus pressé... Que vas-tu faire pour sauver Henriot... car ils veulent le fusiller, n'est-ce pas!...
—Oui... Pris sous un déguisement dans une ville en état de siège, où il s'est introduit par fraude, il doit être passé par les armes. Les lois de la guerre sont inexorables!... dit avec gravité le maréchal; si moi-même je surprenais ici, vêtu d'un costume d'emprunt, un officier prussien, je ne pourrais à aucun prix lui éviter le peloton d'exécution...
—Rien alors ne peut sauver notre Henriot?...
—Rien... qu'un miracle!... Il faudrait que je puisse, avec mes grenadiers, me jeter brusquement dans la ville...
—Eh bien! va!... entre dans cette ville... commande l'assaut! dit avec enthousiasme la maréchale.
Lefebvre secoua la tête et eut un geste de désespoir.
—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le maître!...
—Toi! un maréchal de France!...
—Ecoute, femme, j'ai déjà eu cette idée... dès que j'ai appris qu'Henriot, que j'aime comme mon fils, se trouvait pris, sur le point d'être fusillé, j'ai eu la pensée de n'entendre aucun avis, de n'en faire qu'à ma tête... sur-le-champ je voulais donner aux tambours l'ordre de battre la charge, et à la tête du 44e de ligne et de tout ce que j'aurais pu rassembler d'hommes, j'aurais couru droit aux remparts, j'aurais tenté d'escalader les glacis... on m'en a empêché!... Des renforts arrivent... m'a-t-on assuré, il faut les attendre, Mortier est en route avec des régiments nouveaux, de l'artillerie... l'Empereur a ordonné de faire un siège dans les règles... Ces sacrés ingénieurs se f...... de moi, parce que, disent-ils, je ne suis que brave, et les villes comme Dantzig ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut des plans, des calculs, des machines de géométrie où je ne comprends rien... l'Empereur les comprend, lui, c'est un savant... il aime à présent la guerre savante... Le général Chasseloup m'a montré des notes particulières de Napoléon... Alors j'ai rengainé mon sabre et je suis revenu ici bien accablé, bien découragé... J'ai beau être maréchal de France et commandant en chef, je ne peux pas sauver mon cher Henriot, sous le prétexte que je n'ai pas été assez à l'école!... Ce ne sont pourtant pas des maîtres d'école qui m'ont appris à battre depuis quinze ans les Autrichiens, les Russes et les Prussiens sur tous les champs de bataille de l'Europe!...
—Alors, c'est fini... Henriot va mourir?...
—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j'entrerai dans Dantzig, car j'y entrerai, rien ne pourra m'empêcher d'empoigner le gredin d'autrichien qui a livré Henriot. Quand je devrais commander moi-même le peloton, je te le jure, Catherine, la ville prise, il sera fusillé, ce comte de Neipperg!
La maréchale poussa un cri.
Elle saisit vivement le bras de son mari.
—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle en proie à une émotion extraordinaire.
—Le comte de Neipperg... C'est cet ennemi acharné de Napoléon. Le consul général autrichien...
—Tu ne sais pas qui est le comte de Neipperg? Ce qu'il fut autrefois, où je l'ai rencontré jadis?
—Tu le connais?
—Oui... Te souviens-tu de cette nuit de Jemmapes où, surprise au château de Lowendaal, sans le brave La Violette, j'allais être passée par les armes comme Henriot aujourd'hui?
—Parbleu!... tu m'as assez souvent raconté cet épisode aventureux... tu as été sauvée par un officier autrichien... Serait-ce...
—Tu as deviné. C'était le comte de Neipperg!...
—Oh! tu me désarmes, dit avec tristesse Lefebvre, je ne pourrai plus à présent le faire fusiller quand j'aurai pris Dantzig... Je lui dois la vie de ma Catherine!...
—Attends! tu n'es pas seul obligé... Te souviens-tu aussi de la matinée du 10 Août?
—Ces journées-là ne s'effacent pas de la mémoire...
—Que s'est-il passé, Lefebvre, dans ma boutique de blanchisseuse, rue des Orties-Saint-Roch... quand tu es venu frapper à la porte avec tes camarades, les gardes nationaux?...
—Tu avais recueilli chez toi... dans ta chambre, un blessé... un chevalier du poignard... un défenseur des Tuileries... j'étais même un peu jaloux... Ah! si je m'en souviens?... comme si c'était d'hier!...
—Ce blessé, c'était le comte de Neipperg!...
—Alors lui aussi te doit la vie?...
—Nous ne sommes pas quittes... Lefebvre, il faut absolument me faire pénétrer dans la ville de Dantzig...
—Tu es folle!... toi, la maréchale Lefebvre... aller chez les ennemis... Tu veux donc qu'on te garde comme otage?
—Il faut que je parle au comte de Neipperg...
—Tu veux lui demander la grâce d'Henriot?... Il ne pourra l'obtenir... Renonce à cette tentative insensée...
—Je veux aller à Dantzig et j'irai! dit avec énergie la maréchale.
Puis, serrant la main de son mari, elle ajouta:
—Le comte de Neipperg, quand il m'aura entendue, se fera plutôt tuer que de laisser fusiller son... notre Henriot, dit-elle en se reprenant.
—Tu as donc un secret avec lui?...
—Oui, laisse-moi faire, je réponds de ramener Henriot sain et sauf.
Et, sans permettre au maréchal de répondre, d'opposer une objection raisonnable, la maréchale, soulevant la toile de la tente, cria vivement:
—La Violette!... La Violette... Avance à l'ordre!...