XVIII
MONSIEUR LE DUC
Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.
Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal Lannes et le maréchal Mortier, de chevaucher à côté de lui, entre les deux rangs de troupes faisant la haie, et de recevoir le salut et l'épée du maréchal Kalkreuth, défilant avec la garnison vaincue.
Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul avait droit aux honneurs du triomphe, ayant été seul à la peine et aux dangers de ce siège mémorable.
Toutes les troupes qui avaient concouru à la prise de Dantzig fournirent un détachement d'honneur et entrèrent, tambour battant, drapeau déployé, derrière leur glorieux chef.
Le génie marchait en tête. Sur les six cents hommes que comportait cette troupe d'élite, la moitié avait péri dans les tranchées.
L'Empereur avait reconnu sa valeur, et l'ordre du jour suivant avait été lu, avant l'entrée dans la ville, à toute l'armée:
«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes y sont entrées aujourd'hui à midi.
»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les sapeurs se sont couverts de gloire.»
Ce siège avait duré cinquante et un jours. La position formidable de la place, la force numérique égale chez l'assiégé aux troupes assiégeantes, l'insuffisance de l'artillerie de siège, le climat rude, la neige, la pluie, la boue, avaient contribué à prolonger la résistance.
La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes, 7,120 seulement sortirent vivants de la ville et des forts avoisinants.
L'effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable. Le résultat matériel fut aussi très important: Napoléon trouva dans la ville des approvisionnements immenses: des grains et surtout du vin qui fut envoyé aux cantonnements de la Passarge. Le précieux liquide, sous ce climat froid, fut pour l'armée un cordial énergique, un élixir de bonne santé et de joyeuse humeur.
Napoléon, deux jours après l'entrée de Lefebvre, vint visiter les tranchées, inspecter les travaux. Il attribua au 44e et au 151e de ligne Dantzig pour garnison et invita tous les généraux à un grand dîner où Lefebvre fut placé à sa droite.
Avant le repas, tandis que tous les généraux et les maréchaux Lefebvre, Lannes et Mortier attendaient l'arrivée de l'Empereur, le grand maréchal Duroc parut, portant une épée à la poignée finement ciselée, enrichie de diamants.
Un officier l'accompagnait avec un coussin de velours rouge sur lequel était posée une couronne d'or fermée.
Duroc tenant l'épée, et l'officier le coussin avec la couronne, se postèrent des deux côtés du fauteuil réservé à Napoléon.
Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume ordinaire de colonel de chasseurs et semblait sourire avec malice en regardant le coussin, la couronne et l'épée.
Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc:
—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal Lefebvre à s'approcher.
Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre qui, aussitôt, se dirigea vers Napoléon.
Machinalement il avançait la main, pensant que l'Empereur allait, pour le féliciter publiquement de la prise de Dantzig, lui donner devant tous une accolade fraternelle.
Mais Napoléon reprit:
—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc de Dantzig à ployer le genou pour recevoir l'investiture!...
Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig, s'était retourné comme si l'Empereur se fût adressé à quelqu'un d'autre derrière lui, un fonctionnaire prussien, un fonctionnaire russe, car il n'y avait, parmi les Français, ni duc ni duché.
Duroc se pencha vers lui, murmurant:
—Agenouille-toi!...
Et il vit l'officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait sur la tête...
Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu près la haute et curieuse fortune dont il était l'objet, que lorsque Napoléon, prenant l'épée et lui frappant légèrement trois coups sur l'épaule, lui dit avec la gravité d'un pontife officiant:
—Au nom de l'Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette dignité!...
Puis d'une voix plus douce:
—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre Empereur!...
Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais, battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter.
C'était un acte politique d'une importance énorme que cette élévation d'un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque ridicules.
Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l'aide d'une aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa cour les représentants de l'ancienne aristocratie. A présent, il voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles, illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et grâce aux dotations qu'il se proposait de leur accorder, se mêleraient, se confondraient avec les descendants des familles de la vieille France. Ainsi selon lui serait cimentée l'union des deux France et son œuvre dynastique serait parfaite.
Cette pensée de créer une noblesse d'empire s'ajoutait, dans son cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d'alliance avec une famille souveraine.
Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il siégerait, lui, l'Empereur.
Au-dessous de lui ses frères devenus rois, Louis ayant la Hollande, Joseph l'Espagne, Jérôme la Westphalie.
A côté d'eux, un peu au-dessous, son beau-frère Murat, roi de Naples, Eugène, vice-roi d'Italie.
Puis des princes, les grands héros des batailles, Ney, Berthier; des ducs, Lefebvre, Augereau, Lannes, Victor, Soult; des comtes et des barons, parmi lesquels des administrateurs, des financiers, des diplomates, enfin les simples chevaliers, les légionnaires qu'il avait institués au camp de Boulogne.
Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait à l'ordre social reconstitué ses cadres, son organisation, sa forme féodale, et dans le moule de l'ancienne France, il jetait, à pleines poignées, la matière révolutionnaire.
C'est pour cette raison qu'ayant décidé de refaire une noblesse et de créer des ducs et des comtes d'Empire, son choix s'était d'abord arrêté sur Lefebvre.
La bravoure légendaire, les services militaires, la probité inattaquable de Lefebvre, à une époque où les généraux les plus illustres, comme Masséna, étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait le prétexte. Mais, en réalité, Napoléon, en faisant de Lefebvre le premier duc de son empire, cherchait à frapper l'esprit de son armée et à bien mettre en lumière la nature et le caractère de la nouvelle noblesse.
C'était parce qu'il était fils de paysan, et qu'il l'avait connu sergent aux gardes-françaises que l'Empereur prit Lefebvre comme prototype des serviteurs que sa volonté anoblissait.
Le nouveau duc, qui d'ailleurs, avec l'épée et la couronne, recevait une dotation de cent mille livres,—mais dont le titre et le majorat n'étaient stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient dans l'armée, précaution prise par Napoléon vis-à-vis du fils de Lefebvre, fort peu militaire,—souleva naturellement beaucoup d'envie. Il stimula aussi l'héroïsme et le dévouement de ses compagnons d'armes. Chacun, en secret, pensait à s'illustrer davantage afin d'obtenir de l'Empereur une distinction analogue à celle qui venait tout à coup de placer au premier rang de la société impériale l'ancien sergent, le volontaire de 92, l'officier subalterne de l'armée de Sambre-et-Meuse.
Tout ému par l'embrassade de l'Empereur, un peu gêné par la couronne qui tenait mal sur sa tête et cherchant où placer l'épée ducale qui venait se substituer au sabre des Pyramides, le duc de Dantzig dit à Duroc, qui le félicitait:
—Moi! je m'en f... de tout cet attirail-là... Mais c'est ma bonne femme qui va être bougrement contente! Catherine duchesse, vois-tu ça, Duroc!
Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans l'état-major de Lannes un jeune officier, appartenant à une ancienne famille noble, qui le regardait avec un sourire moqueur.
Il alla droit à lui et l'apostropha ainsi:
—Vous me raillez, monsieur, parce que je porte un titre que je dois à moi-même, tandis que vous, c'est le hasard de la naissance qui vous a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez fièrement de vos aïeux... Chacun de nous a son orgueil: Vous êtes un descendant, vous; moi, je suis un ancêtre!...
Et, tournant le dos à l'ancien noble interdit, Lefebvre dit à Duroc:
—Mon cher maréchal, quand donc l'Empereur donnera-t-il le signal de se mettre à table?
—Vous avez faim, Lefebvre?
—Non!... Mais plus vite l'Empereur nous fera dîner, plus vite nous serons libres... Et j'ai une furieuse envie d'être le premier à embrasser et à féliciter madame la duchesse de Dantzig.
FIN DE LA TROISIÈME PARTIE