III
LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L'ABBÉ
Au centre de Paris, rue Bourg-l'Abbé, une de ces voies tortueuses, habitées par de nombreux ménages d'ouvriers en chambre, et que la lumière rare et l'humidité persistante rendent moroses, le jour même où l'Empereur passait en revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud, on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou huit personnes, rasant les murs, se glisser avec précaution dans une allée qu'éclairait un quinquet fumeux, puis traverser une maison au fond de laquelle, dans la cour, se trouvait un hangar paraissant servir d'atelier de menuiserie.
Ces ombres mystérieuses disparaissaient une à une dans le hangar dont les grandes portes s'ouvraient et se refermaient sans bruit.
Vers huit heures, une dizaine d'hommes se trouvaient réunis dans cette vaste pièce, au centre de laquelle se dressait une chaise vide devant une petite table, éclairée par deux chandelles.
Les assistants s'entretenaient à voix basse; par moments, on se taisait, on écoutait les bruits qui venaient du dehors. Quelques-uns, s'approchant des vantaux de la porte, prêtaient l'oreille.
Une voix s'éleva tout à coup, dans le demi-silence des chuchotements.
—Citoyens, dit un homme jeune, portant l'uniforme de médecin-major de l'armée, le compagnon qui nous est annoncé, et dont la venue est certaine, ne se trouve pas encore parmi nous... Si vous voulez, nous commencerons la séance?... Nous avons des procès-verbaux à lire, des rapports à entendre...
—Oui, commençons sur-le-champ... Ouvre la séance, Marcel! répondit un des assistants, qui parut recueillir l'assentiment de tous.
Marcel, l'aide-major de Jemmapes, s'approcha de la table, tapa deux coups légers avec un coupe-papier et dit gravement:
—Philadelphes, la séance est ouverte!
Tous se rapprochèrent. Les manteaux écartés laissèrent voir quelques uniformes d'officiers.
Marcel dit en parcourant du regard son auditoire:
—Philadelphes, je vais faire l'appel nominal...
Et, prenant une feuille de papier, il lut rapidement les noms suivants: Florent-Guyot... Ricord... Baude... Blanchet... Gariot... Delavigne... Baudemont... Bournot... Jacquemont... Ricard... Liebaut... Gindre... Lemarc... Poilpré... Rigomard Bazin... Demaillot... Guillaume Louvigné... et Marcel...
—Présent! avait répondu chacun des assistants à l'appel de son nom.
Marcel prit alors un autre papier et lut: «Procès-verbal de la séance du premier jeudi d'août 1806.»
Pendant la lecture de cette pièce, jetons un coup d'œil sur les personnages ainsi rassemblés sous un hangar au fond d'une cour de la rue Bourg-l'Abbé, dans un but qui devait être grave, à en juger par les précautions que l'on avait prises pour s'introduire dans ce local discret.
Ce hangar était le lieu de réunion mensuelle des Philadelphes.
Cette société secrète avait été fondée par le colonel Joseph Oudet lequel portait le nom de Philopœmen. Plusieurs des conjurés s'appelaient de noms empruntés à l'antiquité, Caton, Spartacus, Thémistocle. Les Philadelphes poursuivaient, depuis le 18 Brumaire, le renversement du pouvoir consulaire d'abord, puis de l'empire.
La plupart des conspirateurs originaires étaient des républicains, mais les émigrés, les royalistes et les agents de l'Angleterre n'avaient pas tardé à pénétrer dans la société.
Les Philadelphes, en effet, se proposaient, pour atteindre leur but, d'assassiner Napoléon.
C'est dans le Jura que s'était d'abord formée l'association sous le titre de l'Alliance.
Dans l'armée, elle recruta ses adhérents. Le triste Moreau, qui, après avoir glorieusement servi la France et s'être immortalisé par sa belle retraite d'Allemagne, devait honteusement périr à Dresde, dans les rangs ennemis, le traître Pichegru aussi, furent ses membres les plus actifs.
Constituée à l'imitation des loges maçonniques, la Société des Philadelphes,—ce nom provenait d'un groupe fondé à Philadelphie aux Etats-Unis,—eut des ramifications en Angleterre, en Amérique, en Russie, en Italie. Elle s'affilia à d'autres groupes, secrets, presque tous militaires: les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets des Alpes, les Bandoliers des départements de la Franche-Comté, les Frères Bleus, etc.
Les Philadelphes avaient pour programme ostensible: les secours mutuels, les relations d'amitié, l'appui réciproque. L'assassinat de l'empereur n'était révélé, comme objet final de la société secrète, qu'aux principaux initiés.
Car, à l'instar des fils d'Hiram, les Philadelphes avaient trois grades, depuis l'initiation jusqu'à la maîtrise.
Le troisième grade permettait seul la connaissance du grand secret. Les membres des cercles du premier et du second degré ne savaient rien des maîtres du troisième. Le chef suprême ou Censeur était élu par sélection, sur une liste présentée aux trois degrés successivement, de vingt-cinq candidats. A chaque épreuve dix noms étaient écartés. Au dernier degré le Censeur devait être pris parmi les cinq candidats restants.
Une seule condition était imposée pour cette élection suprême: le chef devait toujours être un militaire.
L'emblème des Philadelphes était une étoile, semblable à l'emblème qui devait être choisi, par la suite, comme insigne de la Légion d'honneur.
Les précautions étaient prises assez habilement par la société, pour que, jusqu'à l'époque où nous trouvons les conjurés réunis dans le hangar de la rue Bourg-l'Abbé, la police de Fouché ou celle de Dubois n'ait pu mettre la main sur aucun des fils de cette vaste organisation, dont le réseau s'étendait par tous les régiments de l'empire.
Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente ans. C'était un élégant et aimable cavalier. Doué d'un visage gracieux, très galant, très empressé auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors évaporés et une préoccupation apparente des succès féminins, les froids calculs du conspirateur et la haine qu'il portait à Napoléon.
Il était absent de Paris le jour de la séance à laquelle nous faisons assister le lecteur. Un ordre l'avait envoyé rejoindre son régiment à Besançon, en vue de la guerre imminente et de la concentration des troupes en Franconie.
Les membres du cercle supérieur réunis là étaient presque tous de vieux républicains: Florent-Guyot, ancien député de la Côte-d'Or à la Convention, avait été envoyé en mission dans le Nord. Ministre de France à La Haye, Bonaparte l'avait distingué et l'avait nommé substitut du procureur général. Il lui en savait gré en voulant le faire assassiner.
Ricord, ancien conventionnel, envoyé en mission dans le Midi, avait été très lié avec Bonaparte, lors du siège de Toulon. Il avait été arrêté comme complice de Babeuf et acquitté par la haute-cour de Vendôme.
Baude, fabricant de masques, était également un acquitté du procès de Vendôme.
Blanchet, ouvrier dessinateur, s'était signalé par sa résistance aux thermidoriens.
Gariot, Delavigne, Baudemont, Ricard, appartenaient au commerce parisien. Bournot était chef de bataillon. Jacquemont, ancien membre du tribunal, chef de bureau au ministère de l'intérieur. Gindre était médecin, Lemarc administrateur du département du Jura.
Poilpré, capitaine en retraite, Liebaut, avocat, Rigomard Bazin, ancien volontaire de 92, journaliste, et Demaillot, propriétaire, complétaient le comité supérieur des Philadelphes.
Deux des personnages de cette réunion nous sont déjà connus: Marcel et le marquis de Louvigné.
Marcel avait conservé, durant les guerres de la République et du Consulat, ses sentiments de philosophe cosmopolite. Il maudissait la guerre et rendait responsable de ses maux la tyrannie de Bonaparte. Avec zèle et dévouement il avait, sur les champs de bataille, donné ses soins aux blessés. Nous avons vu qu'il n'avait pas hésité à accompagner Catherine Lefebvre, lorsqu'il s'était agi de s'aventurer parmi les décombres du château de Lowendaal, le soir de Jemmapes, et qu'il avait été assez heureux pour en retirer le petit Henriot, bientôt rétabli, grâce à ses soins.
Marcel, rêvant une République universelle, fondée sur la fraternité et sur la paix, où tous les hommes, déposant les armes, ne se rencontreraient que pour échanger les produits du travail commun et célébrer des fêtes joyeuses, avait été acquis des premiers à l'Association des Philadelphes. Il en était devenu le secrétaire et portait le nom d'Aristote.
L'autre personnage, un robuste gaillard, à physionomie énergique, au visage traversé d'une balafre et dont toutes les allures dénotaient l'homme d'action, était le marquis de Louvigné, le mari de cette grasse et aventureuse châtelaine, la mère de Renée, dont le comte de Surgère avait fui, jusqu'à Coblentz, l'intimité trop pesante.
Le marquis de Louvigné, royaliste ardent, après avoir fait toutes les guerres de Vendée, avait chouanné en Bretagne et en Normandie.
Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de Frotté et ne s'était échappé en Angleterre que par miracle.
Revenu en France après l'amnistie, il avait été mêlé à l'affaire de la machine infernale, et s'était faufilé dans les rangs des Philadelphes, à la faveur de la haine vivace qu'il manifestait en toute occasion contre Napoléon.
Agent secret des princes, le marquis de Louvigné soutenait, avec habileté et prudence, les intérêts royalistes dans cette société républicaine.
Les généreux esprits qui s'étaient lancés dans cette entreprise terrible ne voyaient au bout de leurs efforts, couronnés de succès, que le renversement de l'Empire et le rétablissement de la République.
Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait que la mort de Napoléon ne profiterait qu'aux Bourbons et, tout en secondant de son mieux les projets de ses amis les républicains, il songeait avec joie que si les Philadelphes triomphaient, ce n'était pas une République, mais une Restauration qui deviendrait le régime de la France, livrée à l'étranger, abattue, désarmée, privée de son épée, dépouillée de son manteau de gloire.
Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans observation, Marcel donna connaissance de la correspondance.
Des renseignements intéressants, dit-il, lui étaient parvenus de plusieurs points du territoire. Des adhésions nouvelles arrivaient de plusieurs régiments jusque-là réputés enthousiastes pour l'Empereur. Partout des ferments d'agitation se produisaient. Les mères de famille, effrayées de la conscription qui leur enlevait chaque année leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir les rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée, la tribune muette, donnaient plus de force à la propagande secrète. Le pays était mûr pour l'indépendance; il ne fallait qu'un événement, un hasard, pour proclamer l'insurrection, qu'un chef comme Washington pour la faire triompher...
Comme on applaudissait avec ménagement, de peur d'éveiller l'attention des voisins parmi lesquels pouvait se trouver quelque agent du préfet de police Dubois, la porte du hangar s'ouvrit et un homme encore jeune, de manières aisées, portant, avec une coquetterie d'ancien régime, les cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les assistants. Il se dressait, serré dans une longue redingote boutonnée, et tenait à la main une canne à pomme d'or.
—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau venu, permettez-moi de vous présenter le compagnon Léonidas, qui nous est recommandé par notre chef Philopœmen... c'est lui qui peut-être sera le Washington de la France!..... il va vous dire si l'occasion est favorable d'en finir avec le tyran!...
—Elle n'a jamais été si belle! s'écria le nouveau venu, et je dois, camarades, vous en donner la raison: la guerre est déclarée!...
—Approchez-vous, compagnon Léonidas, et veuillez faire connaître aux Philadelphes votre plan, dit Marcel, cédant au nouveau venu l'unique chaise garnissant le local du comité de la rue Bourg-l'Abbé.