‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 24 sur 35 · VI

VI

LEFEBVRE BAT NAPOLÉON

Le dîner de l'Empereur était préparé et le couvert mis dans une petite salle à manger que le vainqueur d'Iéna préférait aux salles d'apparat.

Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses repas qu'avec un seul convive, toujours invité au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan de service ou un ministre appelé pour donner des indications de service.

Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la table. Il mangeait très vite et dépêchait son repas comme une corvée. Il restait à peine un quart d'heure à manger, même lorsqu'il avait grand dîner.

Il se levait de son siège brusquement, au milieu du dîner, faisant signe de la main qu'on ne le suivît pas et qu'on achevât le repas toujours très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet, il surveillait son maître-queux et tenait à ce que sa table fût bien soignée. Ses maréchaux étaient tous pourvus d'appétits robustes, et l'archichancelier Cambacérès faisait l'admiration de Napoléon pour la façon dont il engloutissait, entre deux compliments, d'énormes morceaux de viande arrosés de deux carafes de chambertin, son vin favori. Napoléon, qui ne buvait pas, avait toujours l'attention de faire placer deux carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté de l'archichancelier.

Se levant un jour de table précipitamment, selon son habitude, l'Empereur dit au prince Eugène, son convive:

—Mais tu n'as pas eu le temps de manger, Eugène?

—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m'invitait, j'avais dîné d'avance.

Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette sage précaution, lorsqu'ils se savaient admis à la table impériale.

L'Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon.

Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu'on lui servait.

Il a été constaté, par les anecdotiers de l'Empire, que le grand homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette, préoccupé qu'il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce. Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs, de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l'Empereur avait commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les unes ont tout fait pour lui fausser l'esprit. Il ne voyait les gens qu'à plat-ventre, tant qu'il fut vainqueur et maître; comment ne se serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l'humanité? Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés que lorsque l'Anglais, le Prussien et le Russe l'ont eu abattu;—toute cette valetaille dorée de l'Empire est encore plus petite et plus rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que lorsqu'elle s'aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt.

L'Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui lui rappelait l'une de ses plus belles victoires, et puis des plats d'ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin qu'il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce qu'il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit, après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L'Empereur sourit et dit: «Ces fournisseurs n'en font jamais d'autres!...»

Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi simplement, mais un peu plus largement que d'ordinaire.

Napoléon cherchait à s'habituer à rester à table.

C'était un nouveau sacrifice qu'il faisait à sa future épouse.

—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les repas, il faut que je m'y accoutume! disait-il.

Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles habitudes de son souverain.

Un peu d'inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit.

Pourquoi l'Empereur, en l'invitant, lui avait-il parlé de sa femme?...

Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal brusquement:

—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n'est-ce pas?... Je désire savoir ce qu'on pense du divorce... de mon nouveau mariage?...

—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle qu'il a plu à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant votre volonté!... nous n'avons pas l'habitude de discuter vos ordres... le divorce, le mariage, pour nous c'est un changement de front... une manœuvre nouvelle qu'il vous a paru nécessaire d'exécuter... Nous n'avons pas à faire d'objections... tout haut du moins!...

—Ah!... et tout bas?... C'est ce que vous dites tout bas que je voudrais savoir...

—Hum!... Ça n'est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l'Impératrice... Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque l'approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous sommes... Ce n'est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre humble origine ou le manque d'usage du beau monde... Oh! je sais ce qu'on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez la reine de Naples ou dans l'entourage de la grande duchesse Elisa...

—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs... D'ailleurs je leur ferai savoir qu'il ne me plaît pas qu'on tourne en dérision les braves qui m'ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce trône qu'elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!...

—L'Impératrice Joséphine, sire, n'a jamais toléré ces plaisanteries dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu'une nouvelle souveraine, une princesse élevée à la cour d'Autriche, au milieu de nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite de haut... nous redoutons de paraître d'extraction trop modeste pour si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille d'empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse de Jupiter!...

—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise est très bonne... votre nouvelle Impératrice ne pourra qu'aimer et honorer des héros comme toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot, comme Soult, comme Mortier, Bessières ou Suchet... Vos cicatrices sont les plus belles armoiries, et votre noblesse a pour blason, non les chimères et les griffons fantastiques des écus d'autrefois, mais les villes prises, les citadelles emportées, les ponts franchis sous la mitraille, les drapeaux, les trônes même, devenus votre proie... Cette science héraldique moderne, Marie-Louise l'apprendra et saura la respecter...

—Il n'y a pas que nous!... murmura Lefebvre, il y a nos femmes...

Napoléon fit un geste impatient.

—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées femmes n'ont pas gagné de batailles, elles...

—Sire, elles ont partagé notre existence... elles ont stimulé nos courages, enflammé nos énergies... elles nous aiment, elles nous admirent... et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort que Votre Majesté et la victoire leur firent! dit avec énergie Lefebvre.

—Oui... oui, je sais, murmura l'Empereur, mais quelques-unes de ces excellentes femmes, aux vertus desquelles je rends hommage, font cependant de bien extraordinaires grandes dames, d'invraisemblables duchesses... Ah! pourquoi donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de vous marier quand vous étiez sergents!...

—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne m'en suis jamais repenti...

—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je t'approuve dans tes paroles comme dans tes actes... mais avoue que, à l'heure actuelle, où te voilà maréchal d'Empire, grand-officier de ma couronne, duc de Dantzig, ta femme, ta très bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle prête à rire par ses allures encore faubouriennes... son langage est resté celui d'une femme élevée au lavoir.

—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame Lefebvre, sire, m'aime... je l'aime aussi... et rien dans ses manières ne me fera oublier les longues années de bonheur que nous avons passées, quand, entre deux campagnes, il nous était donné d'être réunis.

—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la Révolution, Lefebvre!...

—Sire, c'est fait... Il n'y a plus à revenir là-dessus...

—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre son regard profond.

Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à coup, intimidé, craignant de deviner la pensée impériale:

—Nous sommes mariés, Catherine et moi, c'est pour la vie...

—Mais! dit vivement l'Empereur, j'étais marié aussi avec Joséphine et cependant...

—Sire, vous c'était différent.

—C'est possible... enfin, mon cher Lefebvre, tu n'as jamais pensé au divorce?...

—Jamais, sire! s'écria le maréchal... je considère le divorce comme...

Il s'arrêta, subitement effrayé de donner une appréciation qui pouvait passer pour une critique de la conduite de l'Empereur.

—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant son embarras, si, d'un commun accord, vous divorciez, ta femme et toi. J'assurerai à la maréchale un douaire considérable... elle sera traitée avec égards... des honneurs lui seront attribués dans sa retraite... elle conservera son titre de duchesse... elle sera duchesse douairière... tu comprends bien tout cela?

Lefebvre s'était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l'Empereur.

Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le dos, croisées, comme s'il dictait un ordre de bataille.

—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une femme de l'ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu importera la fortune... Je te donnerai de l'argent, des dotations, assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous fonderons, sur la fusion des deux France, l'ancienne et la nouvelle, la société de l'avenir, l'ordre nouveau du monde régénéré. Il n'y aura plus d'antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus nobles d'Europe, et dans deux générations il n'existera plus de traces, plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité des vieux partis... Il n'y aura plus qu'une France, qu'une noblesse, qu'un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m'occuper de te chercher une femme...

—Sire, vous pouvez m'envoyer aux confins du globe, dans les déserts brûlants de l'Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie... vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m'ordonner de me faire tuer si vous voulez, j'obéirai!... vous pouvez aussi m'enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m'obliger à me séparer de celle qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu'à la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là... et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions.

Napoléon regarda de travers le maréchal.

—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées... mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un tyran... C'est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l'Impératrice, élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j'ai à travailler avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre ménagère!...

Lefebvre s'inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition de l'Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été suivi...

Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui résumait l'opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets matrimoniaux faisait naître:

—Imbécile!...

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