VII
LE CŒUR ENFLAMMÉ
Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se demandant comment l'Empereur prendrait sa résistance et supporterait la défaite morale qu'il venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant.
Il trouva Catherine occupée à essayer une robe de cour, en vue des cérémonies du mariage impérial.
Elle bouscula tout, en apercevant son mari, s'élança à sa rencontre et lui sauta au cou, joyeuse, familière; puis, presque aussitôt, remarquant la figure bouleversée de Lefebvre:
—Qu'as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce qu'on a tiré sur l'Empereur?
—Non!... Sa Majesté se porte bien... très bien...
—Ah! tu m'enlèves un poids! dit Catherine.
La possibilité d'une mort brusque de Napoléon hantait les esprits. C'était la plus grande catastrophe que chacun pouvait imaginer.
Les appréhensions de cet événement tourmentaient surtout non seulement ceux qui approchaient l'Empereur, mais encore la nation entière. Cette anxiété générale n'allait pas tarder à servir les audacieux projets de Mallet et des Philadelphes.
Catherine rassurée répéta sa question:
—Eh bien! qu'y a-t-il?... tu vas, tu viens... tu sembles ne pas pouvoir tenir en place... c'est donc grave!...
—Très grave!...
Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu à la façon de son empereur.
—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté? demanda Catherine.
—Oui... nous nous sommes abordés... l'Empereur m'a fait une charge à fond... j'ai résisté tant que j'ai pu... j'ai repris l'offensive... et...
—Eh bien, quoi?
—Je l'ai battu!... c'est très dangereux de battre l'Empereur... il est homme à prendre sa revanche...
—Ça c'est possible!... mais à propos de qui, à propos de quoi, vous battiez-vous?...
—A propos de toi!...
—De moi... pas possible!...
—C'est la vérité... Devine un peu ce que l'Empereur veut que je fasse de toi?...
—Je ne sais pas... il veut que tu m'envoies dans ce château qu'il nous a dit d'acheter... pour lequel il t'avait remis de l'argent, à Dantzig?...
—Oui, c'est dans une terre... en province... assez loin, qu'il médite de te faire séjourner...
—Pourquoi n'as-tu pas accepté? Cela me reposera de vivre un peu à la campagne... Nous aurons une grande voiture pour les promenades... des chiens, une vache qui nous donnera du lait... Ça sera très amusant!... et puis, vois-tu, Lefebvre, je commence à en avoir plein le dos, moi, de ces chipies de la cour qui se moquent de nous... je ne m'y amuse pas tant que cela aux fêtes, aux réceptions de Sa Majesté... pendant les cérémonies du mariage qui s'apprête, ce sera des heures et des heures d'horloge à rester sur ses pattes avec des manteaux qui pèsent, des corsages qui vous étranglent et des escarpins qui vous meurtrissent... Si l'Empereur veut bien que nous allions à la campagne, dans la terre qu'il nous a désignée... vite, achetons le château et retirons-nous-y, puisque nous avons la paix pour longtemps... pour toujours peut-être!... Voyons, Lefebvre, pourquoi n'as-tu pas répondu au désir de Sa Majesté?... Pourquoi n'as-tu pas dit aussitôt: «Sire, nous allons partir!...»
—C'est que, vois-tu, ma bonne Catherine, quand l'Empereur m'a parlé de te voir quitter la cour... de t'envoyer dans un château lointain... il n'était question que de toi...
—Comment? et toi?...
—Moi, je restais, l'Empereur me gardait...
—En voilà bien d'une autre!... nous séparer en pleine paix, allons donc!... Ça se comprend quand tu fais campagne que je ne sois pas là... derrière toi... comme un aide de camp ou un planton... Mais aujourd'hui, au moment où l'Europe entière est au repos... Ah çà! qu'est-ce qui lui prend à l'Empereur?...
—Non seulement l'Empereur voulait nous éloigner l'un de l'autre, ma chère Catherine, mais sais-tu ce qu'il entendait faire de moi?
—Non?... te donner un corps d'armée à commander? peut-être t'envoyer gouverner un grand Etat... Naples?... La Hollande?
—Tu n'y es pas... Il voulait me marier!...
Catherine poussa un cri.
—Toi!... te marier... Eh bien!... et moi...
—On divorcerait...
—Le divorce!... il a osé proposer ça! il a osé parler de nous faire divorcer?... Mais il est abominable, l'Empereur!... et que lui as-tu répondu, Lefebvre?
Le maréchal ouvrit ses bras en souriant...
Catherine s'y précipita...
Les deux époux s'étreignirent ardemment, s'embrassèrent avec passion.
Heureux d'être l'un près de l'autre, se serrant comme pour réagir contre la crainte que leur avait fait passer dans tout l'être la possibilité entrevue d'une séparation, ils protestaient, en s'embrassant ainsi, contre l'idée même de ce divorce dont l'Empereur avait parlé. Rien ne pourrait les désunir. Ils s'affirmaient, dans cette muette et douce étreinte, que jamais la pensée ne leur était venue d'une pareille trahison. Ils se rassuraient mutuellement contre le vague péril dont la volonté impériale les avait menacés.
—Et qu'as-tu répondu à l'Empereur? redemanda après un long silence Catherine, se dégageant un peu.
Lefebvre entraîna sa femme vers un canapé, la fit asseoir auprès de lui, et murmura, en la regardant tendrement, la main dans la main, les yeux dans les yeux:
—J'ai dit à l'Empereur que je t'aimais, Catherine, que je n'aimais que toi... et qu'après avoir vécu ensemble, bien heureux, bien unis, les années de notre jeunesse, nous n'avions, l'un et l'autre, qu'un seul rêve, achever côte à côte notre existence... jusqu'au jour où un boulet russe ou bien une balle espagnole viendraient m'envoyer rejoindre Hoche, Desaix, Lannes, tous les camarades de mes combats passés...
—Tu as bien parlé, Lefebvre!... Ah çà! de quoi se mêle-t-il à présent l'Empereur?... parce qu'il a divorcé, veut-il donc que tout le monde fasse comme lui?... Il avait un but, un projet... pourquoi te parlait-il de divorce?...
—Il voulait me marier, t'ai-je dit...
—A qui?... Je veux savoir... Ah! mais, je suis jalouse, moi!... Nomme-moi la femme qu'il te proposait... Oh! vraiment, il fait un joli métier, ton Empereur!... Il a des femmes à caser, à présent... Une de ses maîtresses, sans doute?... La Gazzani?... cette Eléonore... ou la belle Polonaise?
—Il n'a nommé personne...
—C'est bien heureux!
—Il parlait d'une façon générale... Il voudrait, vois-tu, qu'on l'imite... qu'on prenne modèle sur lui... Il épouse une archiduchesse... c'est une fille noble qu'il désirerait que chacun de nous épousât...
—En voilà des idées! Voyons, mon pauvre Lefebvre, je ne parle pas pour toi, je connais tes sentiments, mais les autres maréchaux, qu'est-ce qu'ils en feraient de ces belles demoiselles, si fières de leurs aïeux? Est-ce qu'Augereau n'est pas le fils d'une marchande du carreau des Halles? Ney, Masséna, tous enfin, sont des enfants du peuple, comme toi et moi. C'est de la folie de vouloir leur donner des femmes qui rougiront d'eux, qui se moqueront d'eux et qui les tromperont avec d'anciens nobles comme elles. Lefebvre, je commence à craindre que notre Empereur n'ait un grain de folie! Avec cela que c'est déjà si raisonnable de sa part d'épouser la fille d'un empereur, une autrichienne orgueilleuse qui ne verra en lui qu'un soldat parvenu comme toi!
—L'Empereur a ses raisons...
—Et nous les nôtres!... Enfin tu as refusé, bien définitivement refusé?
—En doutes-tu?... fit Lefebvre tendrement; et il embrassa de nouveau sa femme.
Rouge de plaisir, Catherine se laissait câliner.
—Alors tu n'as pas eu peur?... tu étais bien certaine que je n'aurais jamais consenti à divorcer... à épouser une autre femme? reprit Lefebvre en souriant.
—Parbleu!... est-ce que tu ne m'appartiens pas!... d'ailleurs tu as juré que tu ne serais qu'à moi...
—Oui, j'ai juré devant l'officier municipal... Il y a longtemps de cela, mais je ne l'ai pas oublié, ma Catherine, ce serment que je t'ai fait quand je t'ai prise pour femme...
—Moi non plus... et puis si tu avais oublié... tu as là quelque chose qui te rappellera toujours ta promesse...
—Quoi donc? dit Lefebvre distrait.
—Ça, vraiment!...
Et Catherine, saisissant le poignet de son mari, retroussa vivement la manche de son uniforme, repoussa la chemise, et mit à nu la chair du bras...
Un cœur enflammé, avec ces mots: «A Catherine pour la vie!» apparut teinté en bleuâtre sur l'épiderme du maréchal.
C'était le tatouage qu'il avait fait pratiquer, au moment de son mariage. Son cadeau de noces, avait-il dit plaisamment.
—Hein!... ça reste, ce serment-là! fit Catherine triomphante. Est-ce que tu pourrais épouser une archiduchesse, avec un bras pareil?... Qu'est-ce qu'elle dirait en voyant cela sur ta peau?... Elle te demanderait ce que c'est que cette Catherine à qui tu as promis d'être fidèle... elle te ferait des scènes... Oh! tu ne peux pas renier ta promesse, mon vieux François!...
—C'est juste!... Et l'autre bras ne lui plairait pas davantage! dit Lefebvre riant. Et, à son tour, retroussant la seconde manche, il regarda avec bonhomie l'autre tatouage, datant du 10 août, avec l'inscription toujours visible: «Mort au tyran!...»
—Va, nous sommes l'un à l'autre pour la vie! dit Catherine, penchant sa tête vers la poitrine de Lefebvre et s'y appuyant avec bonheur.
—Oui, pour la vie! murmura le maréchal.
—Ah! je voudrais que l'Empereur vînt et qu'il nous surprît ainsi!... dit Catherine pâmée.
Et les deux époux, plus fortement unis que jamais, rapprochés, confondant leurs âmes et mêlant leurs caresses, achevèrent de consommer la victoire que Lefebvre avait remportée sur Napoléon.