VIII
LE RÊVE D'UNE ARCHIDUCHESSE
Dans la chambre très simple qu'elle occupait au deuxième étage du palais impérial à Vienne, Marie-Louise, seule, rêvassant, jouait indolemment avec un petit chien, pomponné, enrubanné, que lui avait offert l'ambassadeur d'Angleterre,—un de ces petits chiens à poils frisottants et à gueule de renard, alors fort à la mode et nommés king's charles, en souvenir du roi Charles II, qui les aimait et en avait donné cinq ou six à la duchesse de Portsmouth, sa maîtresse, pour égayer sa chambre à coucher.
On frappa à la porte très précipitamment, et l'unique duègne chargée de surveiller l'archiduchesse, moitié dame d'honneur, moitié femme de chambre, accourut, soufflant, geignant, effarée, la main portée au côté comme pour comprimer un battement cardiaque et intempestif.
—Qu'y a-t-il? demanda Marie-Louise surprise... est-ce que le feu est au palais?...
—Non... ce n'est pas le feu... c'est votre auguste père, c'est l'Empereur qui vient ici...
—Mon père!... dans ma chambre!... Oh! mon Dieu! que se passe-t-il donc?
—Je ne sais pas... Votre Altesse va l'apprendre sans doute...
Et la duègne, un peu remise de son émoi, avec une majestueuse révérence, s'effaça pour laisser pénétrer l'empereur d'Autriche.
François II ou François-Joseph Ier, d'abord empereur d'Allemagne, puis à la suite des victoires de Napoléon et de l'établissement de la Confédération du Rhin, empereur d'Autriche, était un monarque fort insignifiant. Il avait lutté avec opiniâtreté contre la Révolution française, puis contre Napoléon, pour la défense de ce qu'il considérait comme la base de l'ordre social: le maintien des privilèges de la noblesse et l'anéantissement de toute démocratie.
Féroce à ses heures, il avait envoyé dans les cachots du Spielberg tout ce qui, dans ses Etats, passait pour approuver, même théoriquement et philosophiquement les principes de la Révolution française. Perpétuellement battu, obligé de subir le traité de Campo-Formio après Marengo et de perdre la Vénétie après Austerlitz, il était le souverain d'Europe qui devait garder le plus de haine à Napoléon.
Il ne la montra que lorsque le vainqueur fut vaincu définitivement et gardé à vue par les soldats anglais. Pas une seule fois il ne s'occupa d'améliorer le sort du captif de Sainte-Hélène. Il manifesta seulement une indécente satisfaction à la nouvelle de sa mort.
En attendant le revirement dans ses sentiments, variables comme la fortune des armes, il multipliait, par l'entremise de Metternich et du prince de Schwartzenberg, les amicales protestations et les adulations les plus plates au victorieux empereur.
Il ne dissimulait pas sa joie, aux premiers pourparlers d'union, d'avoir pour gendre Napoléon. Comme souverain et comme père il exultait.
Il aimait sa fille Marie-Louise de la solide et calme affection familiale des races germaniques et pensait qu'elle serait heureuse avec Napoléon, placé sur un trône tout éblouissant de la gloire de cinquante batailles. L'Empereur des Français était alors le souverain le plus riche de l'Europe et il passait aussi pour le plus généreux. François II, avec satisfaction, avait pris note des cadeaux, des bijoux, des dentelles, des robes dont l'impérial fiancé faisait présent. En même temps il donnait à entendre à son représentant à Paris, le prince de Schwartzenberg, que la Cour était pauvre et que certains dons des musées nationaux et des fabriques si renommées du riche pays de France seraient acceptés avec une grande reconnaissance à Vienne.
Alors, sur un signe de l'Empereur, tout fier, lui aussi, de son nouveau parent, désireux de lui plaire, heureux de se montrer large et d'inspirer à sa fiancée une avantageuse opinion de sa somptuosité, Servan, Mollien, tous les administrateurs des musées, des palais, se mettaient en mouvement. On pillait les Gobelins, on dévalisait Sèvres, on réquisitionnait les chefs-d'œuvre d'Aubusson, les produits de Saint-Gobain. Des fourgons chargés de meubles, d'objets d'art, d'étoffes, partaient à la file à destination de Vienne. Le futur beau-père recevait et empilait avec un plaisir infini toutes ces preuves de la magnificence de Napoléon. Il devait, par la suite, lui refuser, à Sainte-Hélène, deux chevaux de supplément qu'il réclamait pour sa voiture, et trouver que sa table était trop copieusement servie.
Mais c'était surtout au point de vue politique que François II se montrait charmé d'avoir Napoléon pour gendre. Il voyait dans ce mariage son trône consolidé, les victoires subies détruites dans leur effet et l'alliance russe rompue.
Aussi ne négligea-t-il rien pour faire aboutir les préliminaires entamés à Paris entre le prince Schwartzenberg et les confidents de Napoléon.
Avec joie, il avait reçu la lettre autographe de l'Empereur lui annonçant l'arrivée de Berthier, prince de Neufchâtel, chargé de demander officiellement la main de Marie-Louise.
Son consentement était accordé d'avance. Il ne restait plus qu'une petite formalité à accomplir: prévenir la jeune archiduchesse qu'elle eût à se préparer à partir pour la France et à devenir Impératrice des Français.
C'était cette nouvelle que François II venait annoncer en personne à Marie-Louise.
La jeune princesse avait dix-huit ans; forte gaillarde sans grâce, sans rien de piquant, ni d'aimable, mais bien en chair, solidement charpentée, la peau rose et fraîche.
Elle était assez jolie, d'une beauté lourde de fille de brasserie, avec de gros bras, la taille carrée, de grands pieds, des seins déjà volumineux, des lèvres fortes et sensuelles; les yeux très bleus, très froids, sans expression: un joli animal, passif, lent, épais et peu délicat. Une vraie femme de lit.
Napoléon, s'enquérant de tous côtés, avait recueilli avec plaisir sur sa fiancée les renseignements physiques qui lui importaient le plus.
Cette massive princesse devait être une excellente poulinière.
Avec elle il était certain de donner à l'empire un héritier.
Sous le rapport moral, les indices et les notions qu'on lui envoyait étaient également satisfaisants.
Marie-Louise avait été élevée avec un soin minutieux et soumise à une règle étroite, très sévère, presque monastique. Son éducation avait été poussée assez loin.
On avait multiplié pour elle les maîtres de toute sorte. Elle savait presque toutes les langues de l'Europe: le français, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, le bohême, le turc même. Elle était destinée à être l'épouse d'un prince quelconque et il était bon qu'elle apprît, dès l'enfance, l'idiome de ses futurs sujets.
La musique n'avait pas été oubliée. La harpe achetée par Napoléon et que Lefebvre avait admirée aux Tuileries, prouvait que son futur mari n'ignorait pas ses talents de musicienne.
Quant à la religion, on lui en avait inculqué les pratiques extérieures, sans trop lui laisser approfondir les dogmes. Le hasard des accords politiques pouvait lui donner pour époux un prince catholique, orthodoxe, luthérien, calviniste.
Il ne fallait pas que la religion fût un obstacle à une alliance profitable aux intérêts de la cour d'Autriche.
Elle suivrait les rites du pays où les calculs diplomatiques des conseillers de son père la feraient régner.
Dans une grande simplicité elle avait été maintenue. Il n'y avait pas que le soldat qui ne fût pas riche, au service de l'Empereur François, comme le disait le dicton. Les revers successifs, les provinces perdues, les armées détruites et renouvelées, les contributions de guerre, avaient épuisé le trésor autrichien. On vivait à l'économie à la Cour de Vienne. Aucun faste. Nulles réceptions solennelles. De petites soirées intimes, presque bourgeoises. De la musique et de modestes rafraîchissements. Aucun meuble de prix dans les appartements, nul objet d'art dans les galeries vides, pas de bijoux. La jeunesse de Marie-Louise s'était écoulée un peu comme à l'auberge, dans le palais de ses pères. On passait son temps, autour d'elle, à faire les malles et à décamper devant Napoléon.
A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti ce cri d'effroi:
—Les Français!...
Alors c'était un effarement dans le palais. Des visions de chambellans aux jambes flageolantes, dont la clef d'or oscillait au centre du dos. Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres, vêtements, ustensiles, objets précieux. Puis des officiers nu-tête accourant et propageant les nouvelles les plus accablantes. Les rues étaient pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables convois de blessés, racontant d'une voix dolente des séries de déroutes. Les cloches sonnaient le tocsin. Des bandes de bourgeois en fureur criant: la paix! sous les fenêtres, François II apparaissant, à demi-rasé, sur le seuil de sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous le temps de gagner les montagnes du Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par des femmes de chambre, et, rapidement empaquetée, on la transportait dans une berline qui partait au grand trot pour des localités montagneuses, au milieu de courtisans anéantis, levant les bras au ciel et murmurant:
—Tout est perdu!
Dans les récits surpris, parmi les propos des femmes et des valets, recueillis au hasard des fuites, la jeune princesse n'avait perçu bien distinctement qu'une chose, c'est qu'il y avait de par le monde une sorte de bandit couronné, un monstre toujours à cheval, l'épée au poing, des cris de mort à la bouche, parcourant l'Europe avec une escorte de soudards féroces, suivi d'une multitude de vachers, de cloutiers, de vagabonds armés à l'improviste, après le pillage des châteaux, buvant le sang à pleins verres, vêtus de carmagnoles, chaussés de sabots et coiffés de bonnets rouges, arborant pour étendards des guillotines aux couteaux toujours sanglants et emportant les femmes surprises au fond des bois.
Napoléon, dans ses imaginations de princesse fugitive, était déjà l'ogre de Corse des légendes d'après la chute.
François II se doutait bien un peu de l'effrayante renommée de son futur gendre et du peu d'attrait qu'un pareil brigand, à entendre les récits de la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il avant de faire à celle-ci la communication, retardée jusqu'à la dernière heure, nécessaire pourtant. Berthier était en route et le mariage par procuration devait être célébré la semaine suivante.
Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise s'inclina avec docilité.
Elle déclara que le mariage qu'on lui proposait ne lui déplaisait pas. Elle savait que la France était un grand et beau pays, et que son rang d'Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les personnes de sa famille, la plaçait au niveau des plus grandes souveraines d'Europe.
Son père dut lui donner par deux fois l'assurance que pas une reine, pas une impératrice ne l'égalerait en puissance et en éclat.
En même temps, il énuméra les magnifiques cadeaux dont l'empereur Napoléon avait garni sa corbeille.
Elle trouverait toutes ces richesses à Paris, où son futur époux l'attendait avec impatience.
Marie-Louise répondit alors, en fille docile et résignée, qu'elle regretterait certainement de quitter son excellent père, sa famille si affectueuse et cette cour de Vienne où elle avait vécu ses premières années, mais qu'elle acceptait, sans répugnance, de devenir l'épouse de l'Empereur des Français que son père avait choisi pour elle. Elle ajouta qu'elle était prête à se rendre en France dès que le prince de Neufchâtel serait arrivé pour l'emmener.
François II embrassa tendrement sa fille. Les choses marchaient pour lui à souhait. Pas de pleurs, pas d'émoi. Avec une passivité et une indifférence parfaites, sa fille se soumettait à son nouveau sort. Elle ne se montrait nullement surprise qu'on eût ainsi disposé d'elle dans un but politique qui ne lui était pas très intelligible. Elle obéissait à son père sans résistance. Mentalement, elle repassait l'énumération des bijoux, des dentelles, des robes qui l'attendaient à Paris. Elle aurait déjà voulu les avoir, les palper, s'en parer. Elle questionna deux ou trois fois son père sur la valeur, le nombre, l'importance des présents de sa corbeille de noces. Quant à celui qui en faisait les frais, elle ne songea guère à interroger François II sur lui. Il était empereur, très riche, très puissant, et il lui assurait un rang suprême parmi les autres princesses dont elle était jalouse; cela lui suffisait.
Avant de se retirer, François II dit à sa fille:
—Vous allez vous trouver seule, Louise, au milieu d'une cour étrangère, très loin de nous... entourée de valeureux soldats et de dames fort brillantes, mais où rien ne vous rappellera votre patrie... J'ai voulu que quelque chose de nous, de notre milieu, presque de notre famille, restât avec vous... Vous aurez à Paris un compagnon...
—Mon cher Zozo?... mon joli king's-charles? dit Marie-Louise battant des mains, toute joyeuse d'emmener avec elle son inséparable ami.
—Non! dit François II souriant de la méprise de sa fille... il ne s'agit pas de Zozo... D'ailleurs, l'empereur Napoléon déteste les chiens... Zozo restera à Vienne... on aura soin de lui, rassurez-vous!
Marie-Louise, toute chagrinée, eut des pleurs mouillant ses yeux bleus et clairs.
Son sein se souleva. Un frémissement d'irritation lui fit battre du bout du pied le tapis.
Son chien Zozo était peut-être la seule chose qu'elle aimât au monde.
Froide, hautaine, réservée, elle n'avait eu aucun élan juvénile, aucune virginale curiosité, nulle vague attraction vers l'inconnu... L'amour, le désir n'existaient pas pour cette âme calme, vulgaire et fermée à toute aspiration généreuse... Et cependant, en ses veines coulait le sang impétueux des filles de Marie-Thérèse, amoureuses ardentes et inassouvies: Marie-Caroline, la reine de Naples aux débauches fameuses; Marie-Amélie, la duchesse de Parme aux amants innombrables; Marie-Antoinette de France, la reine du collier, l'amie équivoque de la Polignac, de la Lamballe.
Mais l'heure de l'éveil n'était pas encore sonnée, et, les sens assoupis, Marie-Louise attendait, frigide, l'aube du plaisir.
Elle avait eu cependant comme un frisson précurseur de ces voluptés sensuelles qui devaient gouverner sa vie et faire d'elle la funeste amoureuse à qui la France dut sa honte et Napoléon sa captivité.
Marie-Louise, en qui plus tard le sexe devait tenir lieu de cœur, d'esprit, de volonté, de raison, de loyauté, et qui devait, pour étancher son inextinguible soif d'amour, trahir son époux, abandonner son fils, renoncer au trône, oublier sa pudeur et prostituer son nom à jamais glorieux, n'ouvrait alors qu'une oreille distraite et qu'un cœur entre-bâillé aux propos d'amour murmurés sur ses pas.
Car, si gardée, si recluse fût-elle, au couvent de Luxembourg, aux jardins de Schœnbrunn ou dans le palais de Vienne, l'amour, respectueux mais entreprenant, avait tenté de s'approcher d'elle.
Un jour qu'elle faisait une promenade à pied, dans le parc de Schœnbrunn, elle aperçut au milieu d'un étang une jolie fleur bleue, poussée par aventure parmi les plantes aquatiques.
Elle manifesta le désir de l'avoir.
Imprudemment, elle se pencha, posant son pied sur l'herbe humide et glissante couvrant les bords de l'étang.
Elle perdit l'équilibre, et elle allait tomber dans l'eau vaseuse, tandis que sa gouvernante éplorée, poussant de grands cris, mettait en fuite les canards et faisait s'éloigner majestueusement, avec leurs ailes à demi déployées, comme des voiles, les cygnes blancs, hôtes de la pièce d'eau.
Tout à coup, un bras protecteur s'étendit...
Elle se trouva soutenue, ramenée sur le sol ferme, un peu étourdie, mais déjà remise de sa frayeur...
Un élégant personnage, inconnu d'elle d'ailleurs et aussi de la gouvernante, à peine revenue de son émoi, était à ses côtés, la saluant respectueusement.
Marie-Louise sourit de bonne grâce à ce sauveur venu si à propos, et lui tendit sa main en disant:
—Merci, monsieur! Sans vous, j'allais barboter comme ces pauvres canards qui ont eu, je pense, autant peur que moi...
L'inconnu, sans dire un mot, s'était penché et avait déposé un baiser discret sur la main qui lui était tendue.
—Et tout cela pour une fleur que je n'aurai même pas! reprit Marie-Louise, que l'attitude et l'apparence de son sauveur semblaient disposer favorablement.
Dans sa chute, en effet, son pied, en glissant, avait repoussé la touffe d'herbes au milieu desquelles s'épanouissait la fleur tentatrice, et le tout s'en était allé voguant à la dérive, dans le sillage des cygnes ramant vers leur cabane.
Elle n'avait pas achevé que l'inconnu, qui était en fort élégant habit, avec la perruque poudrée, les bas de soie et l'épée, sans hésiter, s'élançait dans l'étang, dans l'eau claire, profonde et très froide: on était à la fin de l'automne, presque en hiver.
Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu'à la touffe flottante, l'atteignit, cueillit la fleur désirée et revint au bord.
Marie-Louise, surprise et charmée, frappée peut-être d'un de ces secrets et décisifs pressentiments qui, en amour, devancent l'aveu de la passion et l'échange des tendresses, regarda avec une attention vive ce personnage qui, après l'avoir fort à propos empêchée de tomber à l'eau, n'avait pas hésité à prendre un bain glacé pour lui rapporter la fleur qui lui avait échappé.
Elle ne s'occupa nullement du désordre de la toilette de ce galant chevalier.
Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements englués de vase, sa perruque de travers où s'enchevêtraient des brins d'herbes aquatiques, et son chapeau qu'il secouait comme un arrosoir.
Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au visage régulier, et qui n'était plus un jeune homme: ce fut l'air profondément pénétré avec lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant le bord, il baisa la petite fleur qu'il avait été si ardemment cueillir.
L'archiduchesse, en prenant de ses mains tremblantes la fleur, l'approcha de ses narines pour la respirer...
Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres, comme pour recueillir le secret de l'inconnu.....
Celui-ci, après s'être incliné respectueusement devant la jeune princesse, allait s'éloigner, quand elle lui demanda:
—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre nom?... L'Empereur, mon père, sera désireux de connaître un gentilhomme qui n'a pas hésité à se précipiter dans l'étang pour satisfaire un de mes caprices... dont je suis, à présent, vraiment confuse...
Le gentilhomme rougit de plaisir.
—Je me nomme le comte de Neipperg, dit-il très bas, consul général au service de S. M. l'Empereur... J'avais obtenu une audience de Sa Majesté pour ce matin même. Je prie Votre Altesse de bien vouloir m'excuser... je dois rentrer à mon logis et changer de costume pour me présenter chez l'Empereur...
—Allez, comte... je vous excuserai auprès de mon père; et, en lui faisant savoir que je suis la cause de votre retard, vous serez d'avance pardonné!
Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui emportait un inoubliable souvenir, une impression profonde comme une blessure, de cette entrevue inopinée au bord de l'étang.
Depuis, à son imagination très peu en éveil de vierge placide, la physionomie, le son de voix, les allures du comte de Neipperg, à plusieurs reprises, s'étaient présentés, mais sans relief, sans la troubler, sans lui suggérer aucune pensée, aucun désir qu'elle ne pût confesser à son père ou à sa gouvernante.
Le moment psychologique n'était pas venu. Le mot amour ne pouvait avoir aucun sens pour elle, en dehors du langage liturgique et de l'affection familiale.
Elle n'avait pas oublié Neipperg, elle songeait même parfois qu'elle le reverrait avec grand plaisir à la cour de son père, mais elle n'attachait aucune idée passionnelle à cette rencontre, qui d'ailleurs ne la préoccupait pas autrement.
L'annonce de son mariage avec l'Empereur des Français ne lui avait nullement suggéré la supposition que cet événement pût avoir un rapport quelconque avec le comte de Neipperg.
Aussi sa surprise fut-elle grande quand François II ajouta:
—Non, ma chère fille, il ne s'agit pas d'un compagnon comme Zozo... Je veux vous donner pour vous servir d'écuyer, d'officier d'honneur, toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence votre patrie, vous parlant de votre père, de vos parents, de tout ce que vous laisserez ici pour toujours, un gentilhomme digne en tous points de ce poste de confiance... Vous m'avez compris?... Vous traiterez avec bonté et douceur ce représentant de mon autorité, ce confident, ce défenseur au besoin, que je place auprès de vous...
—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous me manifestez, répondit tranquillement la jeune archiduchesse, au fond s'intéressant peu à ce surveillant dont on lui imposait la compagnie, et regrettant fort son chien Zozo.
—Votre nouvel écuyer commencera son service dès demain, ma fille, car le prince de Neufchâtel est signalé et sa venue à Vienne est imminente...
—A vos ordres, mon père!
—Mais... vous ne m'avez même pas demandé le nom de ce gentilhomme, dit l'Empereur, un peu choqué de l'indifférence de sa fille.
—C'est vrai... comment se nomme-t-il?
—Le comte de Neipperg... c'est déjà un ancien serviteur... il a été accrédité auprès de Marie-Antoinette. Son âge et son caractère feront de lui un excellent cavalier servant et j'espère que vous serez satisfaite de mon choix...
—Oui, mon père, répondit Marie-Louise, étonnée, contente au fond de revoir le galant inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais ne se doutant nullement de la place et de l'importance que ce chevalier servant, ce Mentor et ce surveillant à qui on la confiait, allait prendre dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de cette France dont le prince de Neufchâtel, en grand costume de gala, venait lui apporter la couronne.