IX
LES NOCES IMPÉRIALES
Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par procuration, à Vienne. L'archiduc Charles, dans cette cérémonie représentative, figurait l'impérial époux.
Berthier, en grande pompe, quitta Vienne emmenant la nouvelle Impératrice.
A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les dames du palais et les officiers allemands prirent congé. L'empereur d'Autriche s'était rendu incognito à cette limite où le service français devait remplacer auprès de la nouvelle Impératrice le service autrichien. Là il embrassa tendrement sa fille, qui demeura insensible, tandis que des larmes coulaient sur les joues du monarque bronzé par vingt défaites, endurci par une existence mouvementée et peu favorisée.
Marie-Louise n'avait pas eu la moindre émotion en quittant le palais où s'était écoulée son enfance. Elle demeura l'œil sec en se séparant de son père qui l'aimait et qu'elle n'aimait pas. Elle n'eut, au cours de ce voyage, de douleur vraie qu'en pensant à son petit chien laissé à Vienne. Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard, se contenta de sourire en homme qui ménage une surprise.
La reine de Naples, sœur de Napoléon, était venue au-devant de Marie-Louise. Elle l'accompagna dans son voyage qui ne fut qu'une longue suite d'ovations, de bouquets offerts par les municipalités, d'arcs de triomphe traversés, de cantates, d'allocutions, de banquets et de défilés en musique.
Très fière de ces hommages tout nouveaux pour elle, Marie-Louise se montrait enchantée de son voyage. Elle ne semblait ni désirer l'accélérer pour se trouver avec son époux, ni regretter sa famille, son pays, qu'elle abandonnait sans que l'idée d'un retour parût possible.
Reluisante comme une châsse, raide et apathique comme une divinité hindoue qu'on promène parmi les génuflexions et qui passe entre une haie de nuques inclinées, intérieurement elle savourait son triomphe et ne trouvait pas un mot aimable à répondre aux compliments des autorités accourues, pas un sourire à distribuer aux populations pressées sur son passage.
De temps en temps, pourtant, elle se détournait légèrement pour adresser un regard aimable et provoquant à Neipperg, qui la suivait dans la voiture escortant son carrosse.
Napoléon cependant comptait les jours, les heures.
Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait à la folie.
Jamais amour cérébral ne fut plus vif que celui qu'il ressentit pour cette jeune femme qu'on lui amenait processionnellement.
Il maudissait les programmes officiels, les protocoles, le cérémonial.
Il ne passait pas une minute sans songer à sa future épouse. Il aurait voulu abréger tout, les formalités et les jours. Il lui expédiait courrier sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux partaient chaque jour pour aller au-devant de la nouvelle Impératrice lui présenter les vœux de celui qui l'attendait avec une angoisse non pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son ardente passion, pour endormir la fougue de ses sens surexcités, il s'était mis à chasser, lui qui aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait, avec une naïve joie, des bourriches énormes de gibier qu'il avait tué, à Marie-Louise, que ces cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait préféré des diamants.
Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il avait fait venir des assortiments complets de vêtements variés sans trouver rien qui lui parût assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne quittaient pas Fontainebleau. Ils lui prenaient mesure des heures entières. Il renvoyait ses maréchaux, ses ministres, pour s'enfermer de longues demi-journées avec Despréaux, le maître à danser, et s'efforçait, avec gaucherie et patience, d'apprendre la valse.
Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu'on ôtât de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires sur l'Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui laissant sous les yeux l'image des défaites paternelles.
Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales, le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le dauphin fût scrupuleusement suivi.
Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l'idée de posséder une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu'il initierait aux joies de l'amour et, en même temps, par cette satisfaction, que connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d'une autre condition, d'un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport, très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel banquier anobli n'a rêvé l'union avec la fille d'un duc? Le grand homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa vie.
Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.
Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait, lui le fils de la Révolution, un homme d'ancien régime. Il éprouvait l'atavisme servile. Une archiduchesse, c'était plus qu'une femme, pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l'approchant. Il s'imaginait, l'imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile, si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait beaucoup d'honneur en couchant avec lui. Ah! c'est peut-être le seul moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien petit!
Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement. L'amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie, profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l'histoire et qui n'ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit à s'appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l'humanité celui qui si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque modération de l'Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu'il nous étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances de collégien épris d'une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux deux invasions et à l'écrasement de la France qui furent la conséquence du cocuage de l'Empereur, la plaisanterie facile s'éteint sur les lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et Paris aux Cosaques.
Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs Majestés.
C'est entre Compiègne et Soissons que l'initiale entrevue devait avoir lieu.
A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été disposée, entourée d'une barrière.
L'Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l'approche de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses, les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l'Empereur et l'Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous la tente, l'Impératrice s'agenouillant, l'Empereur la relèverait et l'embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les complimenter.
Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par la passionnelle frénésie de Napoléon.
L'amoureux l'emporta sur le souverain.
Il fit une escapade vraiment inattendue.
Dès qu'il reçut la nouvelle que l'Impératrice était partie de Vitry pour Soissons, il n'y put tenir: il sauta dans une calèche avec Murat, et partit à fond de train au-devant de sa femme. Il voulait la surprendre incognito.
Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village nommé Courcelles qu'il croisa les voitures de l'archiduchesse.
Aussitôt il s'élança hors de sa calèche, fit arrêter l'équipage de Marie-Louise tout abasourdie, se nomma, renvoya sa sœur et Berthier, et seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l'accabla de caresses brutales qui produisirent chez celle-ci une vive surprise, un peu d'effroi, de la répulsion peut-être.
Il ordonna au postillon de presser les chevaux et de regagner Compiègne.
On brûla les relais et l'on passa devant la tente préparée pour l'entrevue solennelle, sans s'y arrêter, au grand ébahissement des officiers, des courtisans, des autorités locales et de la population venue de tous les pays à la ronde.
A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et Marie-Louise arrivèrent au palais de Compiègne.
L'Impératrice devait y loger, mais seule. Un appartement avait été préparé pour Napoléon à l'hôtel de la Chancellerie.
Il se priva d'y coucher.
La célébration du mariage civil était fixée au 1er avril et le 2 avril la consécration religieuse était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là seulement le mariage devait être consommé.
Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage comme la campagne contre l'Autriche.
Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda à l'archiduchesse qui ne se considérait encore que comme fiancée, si elle consentait à lui laisser user de ses droits d'époux.
Comme la princesse ne savait que répondre, Napoléon fit intervenir son oncle, le cardinal Fesch:
—N'est-il pas vrai que nous sommes régulièrement mariés? Ce mariage célébré par procuration à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme?
—Oui, sire, vous êtes marié, d'après les lois civiles, répondit respectueusement le cardinal courtisan.
Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse dans sa chambre à coucher...
Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette, bien nécessaires après une course en poste aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa chambre, il se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne et, endossant par dessus son caleçon une robe de chambre, il retourna secrètement chez la nouvelle Impératrice...
Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier à l'Empire...
Le lendemain matin, satisfait, la chair contente, l'esprit en repos et la physionomie radieuse, il se fit servir à déjeuner dans le lit même de Marie-Louise, nullement troublée, rose et calme comme d'habitude, au milieu de ses femmes.
Les dames du palais dissimulèrent les sentiments que leur faisait naître cette prise de possession à la hussarde.
Mais leur stupéfaction était si grande qu'elles ne remarquèrent même pas, dans l'antichambre de l'Impératrice, son écuyer allemand, le comte de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un fauteuil.