‹ Madame Sans-Gêne, Tome 2, La MaréchaleChapitre 4 sur 35 · IV

IV

LE PLAN DE LÉONIDAS

Léonidas, d'une voix contenue, exposa brièvement son projet au comité supérieur.

Il commença par se livrer à une attaque passionnée contre Napoléon. Il lui reprocha son ambition démesurée, ses rêves de conquérant, son origine corse, ses allures de condottière; il n'osa pas nier son génie d'organisateur ni contester ses talents militaires, mais il grandit démesurément Moreau, Masséna, Bernadotte, tous les généraux qui furent les rivaux de Bonaparte, et qui presque toujours se trouvèrent battus quand il n'était pas là. Léonidas, poursuivant son réquisitoire, débita toutes les critiques, toutes les insinuations et toutes les accusations que, par suite, les écrivains royalistes reproduisirent dans leurs pamphlets.

Puis il déclara que les temps étaient propices, qu'il fallait enfin abattre le tyran et rendre à la France la liberté.

L'occasion était offerte: il fallait la saisir; on n'avait pas besoin de risquer un attentat qui pouvait échouer.

L'assassinat était une suprême ressource. Il ne fallait y recourir qu'à défaut d'autre moyen.

Or, on avait mieux. Il allait le démontrer.

La guerre était ouverte. A la tête d'une armée formidable, Napoléon bientôt s'enfoncerait dans les plaines marécageuses de la Westphalie, du Hanovre, du Brandebourg.

Il pouvait y rester. L'important n'était pas qu'il fût enseveli dans les tourbières de la Prusse, mais qu'à Paris on le crût disparu dans la confusion de cette campagne lointaine. Les nouvelles seraient rares, longues à parvenir. Avant que l'erreur fût dissipée et la nouvelle démentie, la révolution aurait abouti.

—Oui, reprit Léonidas avec force, au risque de donner l'éveil aux voisins curieux ou aux agents apostés, il n'est pas nécessaire que Napoléon soit réellement défunt, il suffit que cette nouvelle se répande en France: l'Empereur est mort! pour qu'aussitôt, au milieu d'un effarement général, l'empire s'effondre. N'est-ce pas le colosse aux pieds d'argile!

—Bravo! citoyen Léonidas, dit un des membres, vous profitez donc de l'éloignement de l'empereur pour répandre le bruit de sa mort. Mais quel parti tirerez-vous du désarroi, de l'anarchie qui, selon vous, doivent en résulter dans l'Etat?

—Tout est prévu, répondit Léonidas avec calme.

Et il continua:

Un décret est supposé rendu par le Sénat qui investit votre serviteur du commandement de l'armée de Paris. Le général Masséna est chargé du commandement en chef des armées engagées devant l'ennemi. La garde nationale, par un autre décret, est reconstituée et le général Lafayette en est nommé général en chef.

—Et pour l'intérieur, que décidez-vous? demanda un autre membre.

—Un sénatus-consulte est préparé, qui nomme un gouvernement provisoire...

—Les noms?... pouvons-nous les connaître? demanda Marcel.

—Je ne vois aucun inconvénient à vous les dire: les citoyens Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, sénateur, le général Moreau, l'ancien membre du Directoire Carnot, font partie de ce gouvernement, provisoirement présidé par un militaire.

—Qui est-il? dirent plusieurs des assistants, impatients, avides de connaître le vrai chef, l'âme de cette conspiration...

—Ce président sera moi...

—Très bien!... dit le marquis de Louvigné, et votre gouvernement s'intitulera républicain?...

—Quel autre régime le pays pourrait-il supporter? fit Léonidas en regardant avec sévérité le marquis.

L'agent royaliste se tut, craignant d'éveiller les soupçons.

—Nous aurons pour nous le peuple et l'armée, reprit Léonidas. Nous abolirons la conscription. Nous crierons par toute la France: «Plus de droits réunis!» Nous déclarerons à l'Europe la paix. Pas de guerre! Pas de levées d'hommes! Les Français pourront jouir en paix des fruits de leur gloire et des bienfaits de l'alliance avec toutes les nations!... Voilà ce que nous offrons au peuple. Délivré du tyran, il acclamera de nouveau la République et relèvera la statue abattue de la Liberté!...

On applaudit à ce programme et les mains des membres rapprochés du bureau se tendirent vers Léonidas pour le féliciter.

Marcel, qui faisait un peu l'office de directeur des débats, intervint alors:

—Citoyens, vous avez entendu l'exposé si clair, si lumineux, si pratique aussi, du projet conçu par le compagnon Léonidas, avec l'approbation de notre censeur Philopœmen... êtes-vous d'avis de l'adopter?

—Oui! oui!... s'écrièrent plusieurs voix.

—Il s'agit maintenant de fixer la date ou le jour de l'exécution.

—Seul, je dois connaître cette date, dit Léonidas... il faut que le secret soit absolu... Au dernier moment je vous convoquerai... Acceptez-vous?

—Oui... oui... Mort au tyran!... A bas l'Empereur!... clamèrent les conjurés, dominés par l'énergie et l'accent d'autorité de leur nouveau chef.

—Mes amis, je compte sur vous comme vous pouvez compter sur moi, reprit Léonidas; à présent, avant de nous séparer, en vous remerciant de l'accueil que vous avez bien voulu me faire sur l'avis de mon cher camarade le colonel Oudet, il me reste un devoir à remplir... Je vous ai donné les noms de tous les membres du gouvernement provisoire... sauf un seul, le mien... je dois vous le faire connaître...

Un grand silence se fit. Tous attendaient avec une vive curiosité le nom de cet audacieux conspirateur qui, en imaginant de répandre brusquement le bruit de la mort de l'Empereur, espérait surprendre le pouvoir, intimider le Sénat, rallier les administrations et disposer de l'armée façonnée à l'obéissance passive.

—Philadelphes, dit Léonidas, avec une mâle simplicité, je suis né à Dôle, le 28 janvier 1754, j'ai donc cinquante-deux ans; mon père était chevalier de Saint-Louis: à seize ans je me suis fait soldat. J'ai commandé le détachement franc-comtois à la fête de la Fédération. J'ai gouverné la place de Besançon. J'ai été fait général de brigade en Italie, où j'ai servi sous mes amis Championnet et Masséna... J'ai toujours défendu la patrie et aimé la liberté... Je me nomme le général...

A ce moment, on frappa violemment à la porte du hangar.

Un maréchal des logis de hussards, très mince, très coquet, accourut, essoufflé:

—Vite! vite!... Hors d'ici, camarades! cria-t-il en entrant.

—Qu'y a-t-il, Renée? demanda vivement Marcel, s'approchant du maréchal des logis qui n'était autre que Renée, le joli sergent du bataillon de Mayenne-et-Loire, la compagne fidèle de l'aide-major.

—Il y a que vous êtes perdus! Si vous restez une seconde de plus ici, vous êtes pris... les agents de Dubois sont sur mes talons...

Marcel s'était aussitôt précipité vers le centre de la pièce, et soulevant une trappe, l'ouvrit, disant aux conjurés:

—Camarades, éloignons-nous par cette issue... nous tomberons dans la cave d'un ami, d'un affilié... de là nous pourrons gagner une maison voisine donnant sur une autre rue... En route!... le tyran n'en a plus pour longtemps à nous faire traquer par ses sbires!... Vive la République!

—Mort au tyran! à bas l'Empereur! répétèrent les Philadelphes.

Marcel tenant la trappe ouverte, tous les assistants descendirent un à un.

Renée voulait attendre que Marcel eût à son tour disparu dans le trou béant, mais celui-ci lui fit signe de passer, et, montrant Léonidas, il dit:

—Après vous, mon général...

—Du tout, répondit celui-ci, je suis ici capitaine à bord d'un navire en perdition... je dois rester le dernier...

Marcel fit un signe de soumission et posa le pied sur l'échelle.

Au moment de descendre, il releva la tête:

—Pardon, dit-il, on vous a interrompu à l'instant où vous alliez, mon général, nous dire votre nom... peut-être est-il bon que je le sache, pour le procès-verbal de cette séance?

—Très juste, répondit Léonidas.

Et s'engageant à son tour dans la soute noire, derrière Marcel, il dit ce simple nom:

—Général Malet!...

Puis il laissa retomber la trappe.

Il était temps: des coups de crosse ébranlaient la porte du hangar, qui avait servi de siège au comité de la rue Bourg-l'Abbé et les agents du préfet Dubois s'avançaient, avec précaution, dans la salle vide, tandis que les Philadelphes, ayant gagné la maison voisine, se dispersaient, ajournant l'exécution du projet hardi que le même général Malet devait reprendre témérairement plus tard, au moment de la déroute de Russie, le 22 octobre 1812.

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