L’Épouse et la Mère
C’est là qu’elle devait rencontrer celui qui allait bientôt devenir son mari. La troupe ayant été modifiée, on y engagea Prosper Lanchantin, dit Valmore. De belle prestance, le visage noble, d’une rare culture d’esprit et d’une grande élévation de cœur, d’une bonne famille, le nouveau venu avait débuté au Théâtre Français aux côtés de Mlle Raucourt. dont il passait pour être l’élève favori, mais il n’avait pu s’y maintenir, En apprenant son nom véritable, Marceline se souvenait qu’à Bordeaux, en 1801, lorsqu’il était tout enfant et qu’elle était déjà presque une jeune fille, elle l’avait fait sauter sur ses genoux. Ce souvenir eût pu les rapprocher très vite, d’autant que Valmore s’était senti profondément impressionné par la grâce et la tristesse de sa camarade, mais elle, au contraire, la pauvre blessée, sembla vouloir ne s’enfermer que plus étroitement, vis-à-vis de lui, dans sa réserve presque farouche. Que pouvait-elle attendre de ce jeune homme de vingt-quatre ans, elle qui en avait trente et un déjà ?
Marceline enfin se laissa convaincre, et ce fut dans un grand élan d’amour mutuel que, bientôt, ils se fiancèrent.
Marceline se retira de la scène en 1823. Jusque-là, les époux ne s’étaient pas séparés, mais Mme Valmore, devenue mère, dut renoncer à la vie errante, que Valmore dut continuer pour gagner le pain de la famille.
Pendant quarante années, Mme Valmore sera l’épouse la plus saintement dévouée de ce grand enfant, prompt au découragement et qui, malchanceux d’ailleurs, eut trop souvent des raisons de perdre courage. Que de suppliques écrites pour lui par Marceline ! Que d’escaliers de ministères gravis par elle pour obtenir que son époux rentre au Théâtre Français ! C’est en vain ! Et elle reconnaît elle-même quelque part, — mais bien entendu, comme un signe de la décadence du goût dans le public — que le genre de Valmore est perdu, même en province. Et elle n’en sera que plus attentive et plus tendre.
Un an après leur mariage, une fille leur était née. Junie, qui mourut presque aussitôt. Mais dans la misère et les incertitudes d’une vie haletante, ils purent du moins élever trois enfants. Le premier fut un fils, Hippolyte, dont elle salua la venue au monde par un adorable poème, dont voici les derniers vers que toutes les mères bénissent Marceline d’avoir osé, d’avoir su écrire :
Un berceau vide encore peuplait ma solitude :
Un ange respirait par moi sa nuit, son jour,
Je couvais ton destin, j’en étais le séjour !…
On ne meurt pas d’amour et de sollicitude !
Aussi j’ai pu tomber faible sur mes genoux
Quand on me leva seule et comme trop légère,
Cherchant le poids aimé d’une tête si chère :
Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous…
… Adieu ! je ne suis plus l’heureuse chrysalide
Où l’âme de mon âme a palpité neuf mois,
Mais à ta frêle fleur si j’ai servi d’égide
Homme un jour, reviens-y t’appuyer quelquefois.
Je suis ta mère : un nœud nous a tenus ensemble :
C’est l’aimant divisé que l’aimant cherchera,
La terre ne rompt pas ce que le ciel assemble :
Dans la vie, hors la vie, il nous réunira !
La vie devait toujours les réunir. Hippolyte, homme de haute valeur, n’aura jamais d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de sa mère. Pour ne la jamais quitter, il ne se mariera point. Quand il lui aura fermé les yeux, il préparera une édition complète de ses poésies, écrira, pour les précéder, quelques pages de la piété la plus tendre et, cela fait, il mourra, comme s’il n’avait plus de raison de vivre…