‹ Mariages d'aventureChapitre 10 sur 23 · X

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A l'exemple des mineurs prudents, qui s'éloignent bien vite lorsque, la mine chargée, ils ont mis le feu à la mèche, Lorilleux s'était tenu à l'écart en attendant l'explosion de ses bombes anonymes.

Il ne reparut que le lendemain de ce jour si rempli où le mariage de Pascal avait été décidé. Le médecin dissimulait assez bien ses graves inquiétudes sous un air agréablement badin.

--Quoi de neuf? demanda-t-il en s'installant dans le fauteuil de son ami. Moi, je suis accablé de besogne: tous mes clients se sont donné le mot pour tomber malades le même jour. Et ton mariage, à propos?

--Je me marie toujours avec mademoiselle Gerbeau.

--Ah! fit le médecin, qui pâlit. Et ton père?

--Il est ici depuis hier matin.

--Il consent?

--Qui l'en empêcherait?

Lorilleux, fort décontenancé, se demandait anxieusement s'il ne s'était pas trompé en écrivant les adresses, lorsque Pascal, qui s'était levé fort tranquillement, lui tendit les lettres anonymes en lui disant d'un ton fort calme:

--Tiens, mon ami, voici deux lettres qui ont failli faire échouer mon mariage; reprends-les, et surtout aie soin de les brûler. Que personne ne se doute que tu es capable d'une semblable action.

En venant chez son ami, le médecin était préparé à tout, à tout, excepté à cela. Il balbutia quelques paroles d'excuse; il voulut essayer de nier, il n'en eut pas la force. La honte, l'émotion le suffoquaient.

Il se leva, cachant sa figure entre ses mains, et se dirigea vers la porte en chancelant comme un homme ivre.

Pascal l'arrêta.

--Je n'oublie pas ainsi, lui dit-il, vingt années d'une amitié dévouée; Lorilleux, je te pardonne.

--Ah! s'écria l'infortuné docteur, que les larmes gagnaient, c'est grand ce que tu fais là, car tu ne sais pas quelles pensées me guidaient.

--Je ne veux pas le savoir.

--Il serait généreux de m'entendre; de grâce, écoute-moi. Ton mariage, mon ami, est le coup le plus rude que puisse me porter la destinée. C'en est fait des rêves de ma vie.

--Quoi! parce que j'épouse mademoiselle Gerbeau?

--Oui! je voulais te donner une femme. Cette femme, c'est ma soeur. Seul, tu me semblais digne d'elle. Je croyais ainsi assurer ton bonheur et le sien. Voilà plus de quinze ans que je désire ce mariage...

--Eh! que ne l'as-tu dit plus tôt. J'aurais peut-être déjà quatre enfants à cette heure...

--J'ai voulu attendre.

--Mon cher ami, je te l'ai répété vingt fois, les gens qui attendent toujours que la poire soit mûre, finissent par n'en jamais manger.

--Accable-moi, soupira le médecin, je le mérite, mais, au nom du ciel, ne me raille pas.

--Je n'ai jamais été plus sérieux, reprit Pascal; mais vois la vanité des projets: tu voulais me marier avec ta soeur, ma mère élevait exprès pour moi une héritière, Lantier me destinait une de ses filles... Folies. Je me marie, et c'est par hasard. Vois-tu bien, mon cher, on n'épouse jamais avec préméditation.

Lorilleux était trop accablé pour répondre.

--Écoute, continua Pascal, veux-tu, veux-tu faire une fois en ta vie une action sensée? Accepte, mais là, tout à coup, les yeux fermés, une proposition que je vais te faire, et qui te prouvera que je t'avais déjà pardonné.

--Je suis prêt à faire tout ce qu'il te plaira.

--Lantier voulait me donner une de ses filles, l'aînée, avec deux cent mille francs de dot. Je déclare la jeune personne charmante; mais Lantier ne m'a prévenu que ce matin, il était trop tard, j'en aime une autre. Seulement, pour calmer le chagrin de ce père, je lui ai proposé un autre gendre; et cet autre, c'est toi. Tu lui conviens, acceptes-tu? est-ce dit?

--Au moins, laisse-moi quelques jours de réflexion.

--Pas une heure. Oui ou non, sur-le-champ.

Incertain, éperdu, presque fou d'avoir à prendre ainsi subitement une décision si grave, Lorilleux ferma les yeux, comme le voyageur ébloui qui tout à coup, sous ses pas, entrevoit un abîme béant. Lui qui mûrissait ses actions les plus indifférentes, se résoudre ainsi à l'acte le plus important de la vie, quelle épreuve! Mais enfin, triomphant des habitudes de toute son existence:

--Soit, dit-il, j'accepte.

Et tout bas, il ajouta: La fortune de ma femme rejaillira sur ma soeur.

--Ainsi, reprit Pascal, je puis prévenir Lantier.

--Oui, j'ai toujours été malheureux, peut-être la chance me viendra-t-elle par ton entremise.

--Eh! cher ami, pour que le bonheur entre dans une maison, il faut lui tenir la porte ouverte.

· · ·

Le soir même, pour prévenir toute occasion de chagrin à venir, Pascal, après bien des hésitations, osa,--contre l'avis de M. Divorne et même de M. Gerbeau,--instruire mademoiselle Antoinette de tout ce qui s'était passé; il lui dit le rôle joué par l'ambassadeur matrimonial et le chevalier de Jeuflas Pour toute réponse, la jeune fille lui tendit la main, comme je souhaite, ami lecteur, que te la tende la femme que tu aimes, lorsque tu auras quelque requête à lui présenter.

Cependant le chevalier de Jeuflas ne fut point invité à la noce, qui eut lieu quinze jours plus tard.

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