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Chapitre 13 La messe du revenant

J’ai déjà dit quelque part combien sont nombreux les points de rapprochement qu’on remarque entre nous et les Bretons de la Loire Inférieure, ceux que les Bretons du Morbihan – la vraie Bretagne bretonnante – nomment avec une nuance de mépris les « Gallos ».

Un de ces points de rapprochement, c’est une similitude frappante, dans les récits populaires, entre leurs légendes et quelques-unes des nôtres.

Il n’y a pas à s’y tromper, elles portent évidemment le cachet d’une origine commune.

Dans une conférence faite devant l’Institut canadien de Québec, en 1877, le regretté M. Chauveau nous raconte une vieille légende dont la scène se passe dans la paroisse de l’Islet.

C’est celle d’un prêtre, mort depuis cinquante ans, et qui, tous les soirs, au coup de minuit, apparaît à l’autel en habits sacerdotaux pour dire une messe qu’il est forcé de remettre sans cesse au lendemain faute de servant pour réciter les répons.

Ce prêtre est sans tête ; cette messe lui a été imposée, en punition des distractions et pensées frivoles qu’il s’est permises à l’autel, en son vivant, dans l’exercice de son ministère.

Une nuit, le hasard veut qu’un élève du séminaire de Québec couche dans l’église et soit témoin de l’apparition.

Frappé de stupeur, il s’empresse d’aller rapporter le fait au curé de la paroisse, qui le conjure de s’enfermer de nouveau dans l’église, et d’avoir le courage de dire les répons de cette messe macabre.

L’enfant se dévoue, et sauve le malheureux prêtre des flammes du purgatoire.

Cette histoire est populaire dans nos campagnes.

Eh bien ! laissez-moi vous répéter maintenant ce que j’ai entendu raconter dans la Bretagne nantaise.

À une demi-heure de marche du Pellerin, gros bourg situé sur la rive gauche de la Loire, à cinq lieues de Nantes, à peu près, se trouve une ancienne chapelle qu’on nomme la chapelle de Bethléem.

C’est une petite bâtisse carrée appartenant au style gothique de la première époque, et dont on fait remonter la construction au temps des Croisés.

Elle est sise au bord de la grand’route qui circule ici en plein bois, entre un coteau couronné de grandes futaies, et un ravin qui se creuse en face, mystérieux et solitaire.

Au mur latéral du petit temple, dans une niche grillée, au-dessus d’une fontaine tarie, on a placé une madone en plâtre, devant laquelle les paysannes et les chevrières du voisinage ne manquent jamais de se signer en passant.

Sous l’ogive de la porte principale, il y a une claire-voie qui permet d’apercevoir vaguement ce qui peut se passer à l’intérieur.

Dans le siècle dernier, le chemin royal ne suivait pas cette direction ; et c’est sa position isolée au milieu d’un bois qui, sous la Révolution, sauva l’humble sanctuaire du sort qu’on fit subir à toutes les églises des environs.

On prétend que cette chapelle fut construite par quelque châtelain ou châtelaine de l’endroit, au temps des Croisades, en accomplissement d’un vœu quelconque.

Vous concevez que l’imagination populaire n’a pas manqué de broder un peu là-dessus.

Il existe même un roman qui porte ce titre : La Chapelle de Bethléem.

L’auteur, Mme d’Isole, me contait en riant que des antiquaires et archéologues de Nantes s’étaient passionnés pour ce récit, étaient allés faire des fouilles sur les lieux, et prétendaient avoir retrouvé des restes de tombeaux et les traces d’un château qui n’avaient existé que dans le cerveau du romancier.

Et remarquez que ces savants tenaient l’auteur lui-même au courant de leurs découvertes avec un empressement… et des détails…

Si bien que l’écrivain finit par se demander un jour – comme le Marseillais qui avait annoncé l’apparition de la fameuse baleine – si par hasard il n’avait pas deviné juste.

Mais revenons à ma légende.

Un certain jour de la Toussaint, une dame du Pellerin, qui voulait se trouver à Nantes de très bonne heure, le lendemain, pour faire ses dévotions du jour des Morts, avait donné ordre à un cocher de venir la prendre à la pointe du jour.

Or, il n’était pas encore minuit, que tous deux trottaient dans la direction de Nantes.

Le cocher avait pris les vagues clartés de la lune levante pour les premières lueurs de l’aube. Il avait éveillé la dame, et ils s’étaient mis en route.

De telle sorte qu’ils se trouvèrent à passer devant la chapelle de Bethléem à minuit juste.

À leur grande surprise, la chapelle était éclairée.

Qu’est-ce que cela signifiait ?

On n’était pas entré là depuis des années ; cela tenait du mystère pour sûr.

— Voudriez-vous aller voir ce qu’il y a ? demanda la dame à son cocher.

— Ah ! dame, oui !

— Vous n’avez pas peur ?

— Ah ! dame, non !

En Bretagne on ne dit jamais ni un oui, ni un non, sans le faire précéder du mot dame. C’est de rigueur.

Toujours est-il que le cocher, en homme qui n’avait pas froid aux yeux, descendit de voiture, et se dirigea tout droit vers la porte de la chapelle, d’où – je l’ai dit plus haut – on pouvait inspecter l’intérieur.

Mais à peine avait-il collé depuis quelques instants son œil à la vitre, que le pauvre homme tombait à genoux, puis remontait précipitamment en voiture en disant :

— Sauvons-nous !

Voici ce qu’il avait vu et entendu :

Au premier coup d’œil, à la lueur des cierges allumés sur l’autel, il avait aperçu un prêtre en chasuble debout aux pieds des degrés, et qui disait d’une voix plaintive et lugubre :

— Introibo ad altare Dei !...

Trois fois le prêtre répéta ces dernières paroles du service divin, en faisant une longue pose à chaque reprise.

La troisième fois, il attendit un peu plus longtemps, la tête penchée en avant comme sous le coup d’un accablement désespéré ; puis il se retourna lentement pour regarder autour de lui…

C’est à ce moment-là que le cocher était tombé à genoux, les cheveux dressés d’épouvante.

Ce prêtre avait une tête de mort !

En une seconde, la vision avait disparu, et l’intérieur de la chapelle était rentré dans les ténèbres.

Comme dans la légende canadienne, de retour chez lui, le cocher, tout abasourdi, alla rapporter à son curé ce dont il avait été témoin.

Le prêtre devint pensif.

— Aurais-tu le courage d’y retourner ? demanda-t-il après un instant de silence.

— Y retourner ?… ah ! mon Dieu !

— Pour sauver une âme du purgatoire ?

— Quand ?

— L’année prochaine, à pareille date et à pareille heure.

— Vous me faites trembler !… et pourquoi faire ?

— Pour sauver cette âme en disant les répons de la messe.

— Je ne les sais pas.

— Je te les enseignerai.

Le pauvre homme accepta avec courage sa mission de dévouement.

L’année suivante, le soir de la Toussaint, à minuit, il était là, seul, debout dans la porte de la chapelle solitaire, tremblant de tous ses membres, mais résolu à tout braver pour l’amour de Dieu et du devoir.

Tout à coup la chapelle s’éclaira, le prêtre fantôme apparut dans la porte de la sacristie, et, le calice à la main, vint se placer en face de l’autel.

— Introibo ad altare Dei ! dit-il de sa voix lugubre.

— Ad Deum qui lœtificat juventutem meam ! répondit une voix qui venait du fond de la chapelle.

C’était le brave cocher qui, dominant la peur, répondait avec intrépidité à cet appel de l’autre monde.

Les deux voix alternèrent longtemps.

— Dominus vobiscum ! disait le prêtre en tournant vers la nef sa bouche sans lèvres et ses orbites sans yeux.

— Et cum spiritu tuo ! répondait l’autre voix toute tremblante d’émotion et de terreur.

Et la messe continua ainsi jusqu’au bout.

Au moment de la bénédiction, le fantôme se retourna une dernière fois ; la tête de mort hagarde et grimaçante avait disparu pour faire place à une figure vaguement lumineuse et empreinte d’une ineffable expression de sérénité.

Et le cocher, agenouillé sur le seuil de la petite chapelle des bois, entendit une voix aux intonations célestes, qui disait :

— J’étais condamné à venir ici tous les ans dans la nuit de la Toussaint, jusqu’à ce qu’il se trouvât une âme charitable pour m’aider à dire une messe négligée par moi lorsque j’étais sur la terre. Il y a six cents ans cette nuit que mon châtiment dure. Qui que vous soyez, je vous dois mon salut ; soyez bénis, vous et les vôtres, jusqu’à la septième génération !

Et faisant de la main une grande croix dans le vide, le prêtre ajouta :

— Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus !

Et, le dernier Évangile récité, la vision disparut.

Or, depuis cette époque, dit en concluant la personne qui me faisait ce récit, suivant la promesse du revenant, la bénédiction du ciel a paru s’attacher tout spécialement à cette famille, que tout le monde connaît au Pellerin. Tous ses membres ont prospéré d’une façon remarquable.

Maintenant croira qui voudra à cette légende.

En la racontant dans ses détails, j’ai voulu seulement signaler la curieuse ressemblance qui existe entre le récit breton et celui de M. Chauveau, ressemblance qui démontre que les deux récits, malgré leur localisation si différente, ont évidemment la même origine.

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