Chapitre 14 Les fiancés du hasard
Dans l’hiver de 1869, j’habitais, avec un compatriote, une pension située rue Madison, à Chicago, où nous avions une excellente table d’hôte, autour de laquelle se rangeait, à heures fixes, une très aimable compagnie, et sur laquelle une bonne cuisinière – chose rare à cette époque dans la future métropole de l’Ouest – nous servait des petits plats que nos estomacs français n’avaient pas trop de peine à digérer.
Le soir arrivé, nous nous réunissions souvent au salon, à la douce chaleur d’un bon feu de grille ; et là, pendant que quelqu’un de nous faisait un peu de musique, nous devisions à bâtons rompus sur tout, et d’autres choses encore.
Au nombre des pensionnaires de l’établissement, et parmi les plus assidus à ces petites réunions de coin du feu – si précieuses pour ceux qui n’ont pas d’intérieur ni d’autre foyer – se trouvait un couple fort intéressant de jeunes mariés : M. et Mme Parker.
La femme, une charmante brunette de vingt et un à vingt-deux ans, très fraîche, très intelligente, très bien mise et habile musicienne, aurait pu être un ornement dans la société la plus choisie.
Pour le moment, elle se contentait d’être l’épouse très attentive – et aussi très choyée – d’un ancien lieutenant de l’armée du Nord, un jeune homme de grande distinction et d’une physionomie des plus agréables, mais que les hasards de la guerre avaient terriblement maltraité.
Il avait eu le bras gauche emporté par un biscayen, et il ne lui restait plus que deux doigts de la main droite.
Les circonstances m’avaient lié avec les deux jeunes gens, que cette particularité rendait à mes yeux tout spécialement intéressants.
Je me représentais souvent avec un étonnement assez naturel, on en conviendra, cette jeune fille si jolie, si brillante, et de famille haut placée – cela se voyait du premier coup d’œil – s’agenouillant au pied de l’autel pour consacrer sa jeunesse et sa vie à cette bonne œuvre : consoler un pauvre infirme des injustices du sort !
Cela fleurait le roman, et je sentais là une de ces idylles du cœur d’autant plus attendrissantes qu’elles sont plus intimes et plus cachées.
Naturellement, le sujet était trop délicat pour que je permisse à ma curiosité d’y faire la moindre allusion.
Je me contentais de rendre hommage à ce bonheur qui, pour avoir ses côtés énigmatiques, n’en était pas moins réel, en y mêlant seulement la note sympathique de ma discrète admiration.
Un soir que notre petit cercle de famille s’était formé comme à l’ordinaire autour des chenets, la conversation se prit à rouler, d’une chose à l’autre, sur les phénomènes du magnétisme et les histoires de spirites et de médiums.
— À propos, fit quelqu’un de New York, qui se trouvait avec nous ce soir-là, il paraît que vous avez ici une fameuse voyante.
— Où ça ?
— À Chicago.
— Depuis quand ?
— Je n’en sais rien ; mais elle fait parler d’elle au loin ; elle a ses annonces en permanence dans tous les grands journaux de New York, de Philadelphie et de Boston.
— Et que fait-elle d’extraordinaire ?
— Elle fait comme toutes les voyantes, elle tire l’horoscope, prédit l’avenir, fait des mariages.
— Bah !
— Dame, c’est au moins ce qu’elle prétend.
— Et elle travaille par la poste ?
— Il paraît.
— Et les consultations sont payables d’avance, naturellement. Comment ces coquines-là peuvent-elles encore trouver des dupes ?
— La bêtise humaine, que voulez-vous ?
— Le fait est qu’elle est incommensurable, la bêtise humaine.
— Il ne faudrait pourtant pas trop médire de ces voyantes, intervint Parker en souriant.
— Comment, vous croyez donc à ces thaumaturges-là, vous ? demandai-je à l’ex-lieutenant.
— Pourquoi pas ? puisque c’est à l’une d’elles que je dois mon mariage avec Miss Emma Dix, ici présente !
— Vous plaisantez !
— Pas le moins du monde !
— Rien de plus vrai, fit Mme Parker elle-même ; nous devons notre mariage à une voyante de Buffalo.
Puisque la conversation prenait cette tournure, la curiosité devenait permise.
— Ma foi, dis-je enchanté de l’aubaine, puisqu’il y a roman sous roche, mon lieutenant, nous ouvrons les oreilles et réclamons les détails. Vous nous les devez, ne serait-ce que pour confondre les incrédules comme moi.
— Je ne fais pas un mystère de la chose, reprit l’ex-soldat du Nord. L’histoire n’est pas longue, et je prie ma femme de me reprendre, si j’oubliais ou confondais quelques particularités.
En décembre 1864, au moment où la guerre de Sécession tirait à sa fin, j’appartenais au 12e régiment d’infanterie de New York, commandé par le colonel Sutherland.
Ce régiment faisait partie de l’héroïque armée de Sherman, qui venait de s’emparer de Savannah, après une des marches les plus savantes et les plus audacieuses dont l’histoire des guerres fasse mention.
Nous prîmes là un mois de repos bien gagné, avant de nous diriger sur Richmond, où, le 1er avril suivant, la fatalité devait me coucher sur le champ de bataille à moitié mort et mutilé pour la vie.
Durant ces jours de loisirs, ce fut, parmi les officiers, à qui inventerait quelque nouveau truc pour tuer le temps.
Il n’y avait point d’enfantillages auxquels nous ne nous livrions pas.
C’était une course au clocher pour toutes les fumisteries, toutes les insanités qui peuvent traverser le cerveau d’une jeunesse heureuse de n’avoir plus à risquer sa peau à toutes les heures du jour, et avide d’aventures joyeuses.
Un matin, il nous tomba sous les yeux un journal de Cincinnati contenant l’annonce suivante :
Mme D. Bothwick Allan
voyante
Chambre 12, Bloc Otis, No 42, rue Jefferson, Buffalo, N. Y.
Tout célibataire qui lui fera parvenir trois cheveux à lui, avec date de naissance et adresse, dans une enveloppe contenant en outre 50 cents en greenbacks ou en timbres-poste, recevra de Mme Allan la photographie de la personne qu’il doit épouser.
— Ah ! ah ! ah !…
— Elle est bien bonne !
— Si nous écrivions ! fit en riant quelqu’un.
— C’est une idée !
— Par curiosité pure.
— Histoire de s’amuser.
— Le fait est que la somme à risquer n’est pas ruineuse.
— Pour ça, non !
— Et puis, ce sera peut-être drôle.
— Écrivons ?
— Écrivons !
Bref, deux de mes camarades et moi nous écrivîmes à la voyante en nous conformant à toutes les exigences de l’annonce, et surtout sans oublier les cinquante sous.
Et nous attendîmes.
Ce ne fut pas long.
Le retour du courrier nous apporta, quelques jours après, trois lettres contenant chacune la photographie d’une jeune fille.
Celle qui m’était dévolue ne me disait absolument rien.
Belle tournure, jolie personne ; mais… ni vue ni connue !
— Tiens, dit notre chirurgien-major – un jeune médecin de Boston, qui était mon ami – mais je connais celle-ci.
C’était la mienne.
— Possible ? fis-je tout curieux.
— Certainement je la connais ! c’est Miss Emma Dix, de Boston ; je vous ferai faire sa connaissance quand vous voudrez ; c’est la cousine de ma femme.
— Emma Dix ! fis-je à part moi, je me souviendrai de ce nom-là.
Hélas ! ajouta le conteur avec un geste tristement significatif, quand je visitai Boston, deux ans après, dans l’état où vous me voyez, je ne songeais guère à mettre la destinée en demeure de remplir la promesse qu’elle m’avait faite.
Le nom d’Emma Dix était depuis longtemps relégué, avec la photographie, dans le recoin des souvenirs sans conséquence – comme ces vieux livres dont on a lu le titre par hasard, qui n’ont aucun intérêt pour vous, et dont on ne songe même pas à feuilleter la préface.
Pourtant, je mentirais si j’affirmais que je ne tressaillis pas un peu, lorsque j’entendis mon ancien camarade me dire tout joyeusement :
— Eh bien, vous vous rappelez ? La cousine de ma femme ; je lui ai assez parlé de vous, allez !
— Que voulez-vous dire ? fis-je hypocritement.
— Vous ne vous souvenez pas ?
— Non !
Je mentais comme un arracheur de dents, vous comprenez.
— Comment, insista mon ancien camarade, vous ne vous souvenez pas d’Emma Dix, dont la voyante de Buffalo vous a envoyé la photographie à Savannah ? La jeune fille que vous devez épouser, enfin !
— Ah ! fis-je, en effet, je me rappelle quelque chose de ce genre-là, vaguement ; mais il ne faut pas faire de plaisanteries sur ce sujet, n’est-ce pas ?
— Qu’appelez-vous plaisanteries ? Je ne plaisante point. Elle brûle de vous connaître ; et je tiens à vous présenter. Et tenez, parbleu ! cela tombe bien, car la voici !
Au même instant, la porte du salon s’ouvrait, et laissait passer la femme de mon ami, avec Miss Emma Dix, qui, en entendant mon nom, rougit un peu, comme c’était son devoir, et laissa tomber sur le pauvre invalide un regard affectueux qui ne s’est jamais démenti depuis.
Et maintenant, conclua l’ami Parker, n’ai-je pas un peu raison de prétendre qu’il ne faut pas trop médire des tireuses d’horoscope ?
— L’histoire est vraiment jolie, fis-je, en repassant dans ma mémoire quelques-unes des suppositions qui m’avaient déjà roulé dans la tête en présence de ces deux époux si étrangement assortis ; et vous avez conservé ce portrait, sans doute ?
La jeune femme ne fit qu’un bond du salon à sa chambre à coucher, et revint un instant après avec une carte photographique à la main, en nous disant :
— Le voici, messieurs.
Nous nous approchâmes pour examiner avec curiosité.
— Trouvez-vous que cela me ressemble beaucoup ? ajouta Mme Parker avec un sourire quelque peu énigmatique.
— Oui, oui, certainement ! s’écria-t-on à la ronde.
— Oui, sans doute, remarquai-je à mon tour ; et pourtant… attendez… Plus j’examine avec attention, et plus je trouve à cette ressemblance quelque chose de vague… d’indécis… on serait tenté de dire d’étranger, malgré la bizarrerie de l’expression. Tenez, si je ne savais pas Mme Parker fille unique, je croirais à une sœur… plus âgée… Qu’en dites-vous ?
— C’est ma foi vrai, dit quelqu’un.
— C’est aussi mon avis, fit un autre.
Mme Parker souriait toujours avec ses belles dents blanches.
— La chose est bien facile à expliquer, dit-elle enfin, en parlant avec lenteur et en accentuant chaque syllabe, ce n’est pas Emma Dix qui a posé pour cette photographie.
— Que voulez-vous dire ?
— Que cette photographie n’est pas de moi.
— Pas de vous ?
— Nullement ; elle a été prise à Buffalo, comme vous voyez ; or, je n’ai jamais mis le pied dans cette ville.
— Mais de qui est-elle donc ?
— Je n’en sais rien.
— Vous n’en savez rien ! mais alors !…
— Mais alors… C’est bien ce qui fait le côté curieux de l’histoire !
Et la ravissante jeune femme alla déposer un affectueux baiser sur le front de son mari, qui n’en parut pas plus offensé qu’il ne fallait.
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