Chapitre 15 Une prédiction
Au cours de l’hiver de 1871, une rumeur singulière se répandit dans Chicago, où j’habitais alors.
Le palais de Justice était hanté.
Un revenant y faisait des siennes.
Si bien que ni concierge, ni gardiens ne voulaient plus passer la nuit là.
Aussitôt que le dernier coup de minuit avait sonné au beffroi – c’est le moment de rigueur comme on sait – dans presque toutes les pièces du vaste édifice s’élevaient des bruits étranges, des cris lugubres, des plaintes à glacer le sang dans les veines.
On affirmait qu’un grand fantôme blanc se promenait en même temps dans les corridors sombres, traînant de longues chaînes, et faisant entendre d’inénarrables lamentations.
On allait même jusqu’à mentionner le nom d’un individu mort en prison, quelques années auparavant, dans des circonstances tragiques…
Bref, toute la ville était en émoi.
Chaque jour, les journalistes, les officiels, et une foule d’autres curieux en quête d’émotions, assiégeaient les bureaux du shérif, tous voulant se rendre compte de ces faits graves, en les appréciant de visu.
Le travail d’investigation fut parfaitement organisé.
Les chronomètres bien réglés les uns sur les autres, on se partageait par groupes, et l’on se dispersait dans presque tous les coins de l’édifice.
Ce n’était pas l’espace qui manquait, les quatre ailes de l’immense construction s’ouvrant sur quatre rues différentes.
Aussitôt que le bruit commençait, des sténographes notaient tout avec soin, indiquant l’heure à la seconde.
Quand on se retrouvait ensemble, on constatait avec stupéfaction que les manifestations avaient été exactement les mêmes, et s’étaient toutes produites au même instant précis.
C’était des hou hou prolongés, des hurlements, des appels désespérés où l’on distinguait vaguement les mots de Dieu, de secours, de meurtre, etc.
Cela venait quelquefois du plafond ; quelquefois cela semblait résonner dans les cloisons ; dans certaines chambres, on aurait dit que cela sortait de partout.
Les hommes les plus sérieux ne savaient que penser.
Plusieurs d’entre eux entraient, bien décidés à découvrir les mystificateurs, et sortaient confondus, la pâleur sur la figure.
Tous les matins, les journaux nous arrivaient avec des pages entières, relatant, dans les plus grands détails, tout ce qui s’était passé durant la nuit au palais de justice.
Cela dura trois semaines.
Dans tous les États de l’Union, on ne parlait plus que du Chicago Court House Ghost.
Les spirites, on le conçoit, ne manquèrent pas une si belle occasion de montrer leur savoir-faire, et le public, de son côté, était ravi de mettre leur science à l’épreuve.
Un soir, il y avait foule, et, à titre de journaliste, j’étais du nombre.
Une vieille médium nommée Allan avait offert ses services ; et la voilà, les yeux fermés, la bouche ouverte, toute tremblante, en communication avec le spectre.
Après une de ses transes, qui duraient près d’une demi-heure chacune, et pendant lesquelles on l’entendait marmotter mille choses plus ou moins incompréhensibles, la vieille sibylle se lève droite et pâle, étend solennellement la main devant elle, et s’écrie :
— L’esprit me charge de vous dire ceci : avant douze mois écoulés, la ville de Chicago périra dans un cataclysme épouvantable.
Le lendemain plus de revenant.
Et le 6 octobre de la même année, Chicago était rasée par un incendie inouï dans l’histoire des grandes catastrophes.
Trente mille maisons étaient détruites, et trois cent mille individus étaient jetés sans abri et sans pain sur la prairie déserte…
Maintenant écoutez bien ceci :
Il y avait à cette époque, à Chicago, un personnage qui s’était donné le surnom de Andy Handy.
C’était un escroc renommé pour ses exploits, et surtout pour ses nombreuses évasions.
Sous ce dernier rapport, il était à Chicago plus que Jack Sheppard n’était à Londres, Napoléon Viau à Montréal, et Bis Belleau à Québec.
Durant plus d’un an, ce hardi voleur s’était moqué de tous les détectives, de tous les sergents de ville et de tous les verrous de l’État de l’Illinois.
Il était insaisissable.
Il se faisait quelquefois arrêter, disait-on, pour mieux dépister la police.
Un matin on annonçait à son de trompe que maître Andy Handy avait les fers aux pieds et aux mains dans un cachot de la prison.
Le lendemain, le rusé filou enlevait les bijoux de quelque richard de l’avenue Michigan, écrivait une lettre aux journaux fixant la rançon des objets volés, et se présentait en personne au propriétaire pour toucher la somme, qu’on se gardait bien de lui refuser.
Je ne sais si les gazettes disaient toujours vrai – en dehors de la politique, c’est peut-être possible – mais elles racontaient de lui des coups si téméraires, des choses si renversantes ; il mêlait toujours quelque chose de si drolatique à ses faits et gestes les plus pendables, que le gaillard avait fini par intéresser le public et à s’y créer certaines sympathies.
Enfin, le chenapan avait pris les proportions d’un personnage populaire.
Les petits boot-blacks, qui gagnent leur vie à cirer les bottes et à vendre des journaux (les camelots de ce pays-là), en trouvaient rien de mieux, pour faire mousser leur marchandise, que de crier à tue-tête et sur tous les tons :
— Andy Handy on the rampage !
– Capture of Andy Handy.
– Full account of Andy Handy’s last escape ! etc.
Or, le palais de Justice de Chicago avait pour ainsi dire grandi avec la ville.
En 1859, on l’exhaussait d’un étage, et, dix ans après, on y ajoutait deux ailes.
Ces agrandissements effectués, les tubes en plomb servant à conduire l’eau et le gaz dans les différentes parties de l’édifice s’étaient naturellement trouvés trop étroits, et l’on en avait posé d’autres sans enlever les anciens ; ce qui fait que ceux-ci étaient restés ouverts ici et là, dans les chambres, les couloirs, entre les planchers, sous le crépi des plafonds, dans les boiseries et les colombages.
Le boyau principal passait tout naturellement au sous-sol, où – j’ai peut-être oublié de vous le dire – se trouvait la prison du district.
Au moment où se passaient les événements que je viens de vous raconter, Andy Handy y était enfermé.
Dans la journée qui suivit la terrifiante prédiction de Mme Allan, on le surprit en train de travailler à une nouvelle évasion, et on le changea de cachot.
L’ouvrier chargé de réparer les dégâts découvrit tout le mystère.
En creusant le sol, le garnement avait mis à jour le tuyau principal, l’avait perçé – avec ses dents peut-être, ces tuyaux étant autrefois en plomb ; – et c’était lui qui, durant trois semaines, du fond de sa cellule, s’était amusé à jeter l’effroi dans toute la ville et à mystifier toute une population.
Chacun de ses cris, chacune de ses plaintes, chacune de ses lamentations se faisaient entendre presque instantanément dans les deux tiers au moins de l’immense édifice.
Et, coïncidence singulière, la vieille médium, qui avait tout simplement voulu nous en imposer, avait sans le savoir prédit juste.
Maintenant, je vous le demande, si cette mauvaise plaisanterie d’un misérable voleur de profession n’eût pas été découverte, ce fait ne serait-il pas cité aujourd’hui par les auteurs archi-sérieux comme un des plus concluants en faveur du spiritisme ?
Il n’y avait pourtant là qu’une supercherie de loustic, doublée d’une simple coïncidence.
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