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Chapitre 16 Nuit d’alarme

Ceci n’est pas une aventure bien héroïque.
Au contraire, les faits sont très vulgaires en eux-mêmes, mais ils présentent un concours de coïncidences qui m’ont assez bouleversé dans le temps pour mériter d’être racontés.

Bien des légendes se transmettent dans les familles de père en fils, qui sont certes loin d’avoir autant de plausibilité apparente.

Au commencement de l’été de 1885, j’avais pour voisin un beau-frère à moi ; et nos deux familles étant allées passer quelques semaines aux eaux de Saint-Léon, nous avions pris le parti tous deux, retenus que nous étions à la ville par nos affaires, de nous accommoder ensemble d’une seule cuisinière.

Elle habitait chez mon beau-frère, et c’est là que j’allais prendre mes repas.

De sorte que je passais la nuit seul chez moi.

Vous savez comme une maison est sonore quand elle est inhabitée ; le moindre bruit qui, dans un autre moment, serait imperceptible, prend, au milieu de ce silence d’isolement et de solitude, des proportions qui alarment.

Un soir – il était six heures, et je me disposais à sortir de chez moi pour aller prendre mon dîner – j’entendis une suite de petits coups secs, vifs et rapides qui venaient de ma salle à manger, située à l’étage inférieur.

— Tiens, me dis-je à moi-même, qu’est-ce que cela peut bien être ?

Et j’écoutai plus attentivement.

Cela résonnait sonore, irrégulier, par saccades.

Je descendis, et j’ouvris la porte de la salle, qui était complètement close.

Rien.

Silence parfait.

Il me suffit d’un coup d’œil pour examiner partout. La salle était vide.

Je remontai, et j’allais prendre mon chapeau à sa patère, lorsque le même bruit recommença.

Cette fois je descendis sur la pointe des pieds, et je collai mon oreille à la porte.

C’était bien là.

J’ouvris de nouveau, mais malgré toute mon attention, mes recherches furent inutiles.

Il n’y avait là personne, j’en aurais juré mes grands dieux, qui pût produire ce bruit, à moins que ce ne fût… un esprit frappeur.

Cette pensée me fit sourire ; mais je restai quelque peu intrigué tout de même.

L’absence des miens commençait à me peser ; des idées moroses m’avaient hanté toute la journée ; et je ne pus manger que du bout des lèvres.

Disons-le tout de suite, j’étais à l’un de ces moments où l’on a le cœur gros sans trop savoir pourquoi.

Vers la brune, accoudé à une fenêtre ouverte donnant sur la cour, je parlais à mon beau-frère de ce bruit singulier que j’avais entendu, lorsque retentit chez moi, un fort coup de sonnette.

La sonnette donnait dans ma cuisine, et comme nos deux maisons étaient contiguës, je ne pouvais me méprendre, – d’autant moins que la cuisinière vint à l’instant me dire : « On sonne, chez monsieur. »

Je sortis, et montai rapidement l’escalier de mon vestibule extérieur. Le vestibule était vide.

Deux messieurs de mes connaissances étaient là causant sur le trottoir ; deux hommes d’âge, très sérieux, incapables de concevoir ou d’exécuter une mauvaise plaisanterie.

Ils m’affirmèrent que personne n’avait gravi les marches de mon perron.

Je revins chez mon beau-frère, intrigué de plus en plus.

Mais nous eûmes à peine le temps de faire quelques conjectures : dzing !… dziriding ! ding !…

Cette fois, c’était notre propre sonnette qui carillonnait.

Le coup était violent, la cuisinière montait quatre à quatre ; mais je ne l’attendis pas ; d’un bond je fus à la porte, qui était grande ouverte.

Il n’y avait personne !

Les deux messieurs étaient toujours là, à distance, mais en pleine vue, causant tranquillement.

Ils n’avaient pas aperçu un chat.

Cette fois, pas moyen de se le dissimuler, il se passait quelque chose d’anormal autour de nous.

La cuisinière était dans des transes : il devait y avoir quelqu’un de mort dans la famille, bien sûr.

Chez son ancien patron, rue Sherbrooke, la sonnette avait joué de cette façon, à une heure du matin, et un des parents de la famille était mort subitement à la même heure.

C’était un avertissement.

Et ainsi de suite.

Nous-mêmes, mon beau-frère et moi, nous ne pouvions nous empêcher, malgré notre scepticisme à l’endroit des revenants, de commenter un peu sérieusement cet incident inexplicable, qui servit à défrayer la conversation pour le reste de la soirée.

À onze heures, je me levai pour passer chez moi.

— Tu devrais coucher ici, me dit mon beau-frère.

Un éclat de rire lui répondit, et l’instant d’après j’étais, suivant mon habitude, dans mon cabinet de travail un livre à la main, attendant le sommeil.

Il ne venait pas vite. Je l’ai dit, j’avais vu des papillons noirs toute la journée, et une pensée bizarre se vrillait dans mon cerveau malgré moi.

Je me disais : Si par malheur – et cela peut m’arriver à moi comme aux autres – je perdais quelqu’un des miens cette nuit, ce serait plus fort que moi, je deviendrais superstitieux pour le reste de mes jours.

C’était là surtout ce qui me préoccupait : j’avais peur des coïncidences.

Enfin, je regarde à ma montre : minuit ! il était temps d’aller se coucher.

Au même instant, pan !… un grand coup, sous mes pieds, à la cuisine. Comme une masse qui serait tombée sur le plancher.

Un léger frémissement me secoua les épaules, mais j’allumai une bougie, et je descendis l’escalier.

Une inspection minutieuse me convainquit que tout était en ordre.

Je retournai m’asseoir dans mon cabinet, n’ayant plus du tout envie de dormir.

Or, à peine étais-je replongé dans mon fauteuil que j’entendis quelqu’un frapper à la porte extérieure de la cuisine.

Cette porte donnait sur une cour parfaitement close, et dont j’avais moi-même poussé les verrous.

Il ne pouvait y avoir personne là, j’en étais absolument certain.

C’était pourtant bien le frappement régulier de quelqu’un qui désire entrer.

Et comme ma fenêtre était ouverte et que cette porte se trouvait droit au-dessous, j’avais parfaitement entendu : je ne pouvais confondre.

Ces réflexions me trottaient dans la tête, lorsque le bruit recommença.

Toc, toc, toc, toc !

Et plus fort, cette fois, comme quelqu’un qui croirait ne pas avoir été entendu.

Je me précipitai à la fenêtre.

La lune éclairait ; on pouvait distinguer tous les objets à bonne distance.

Pas un angle, du reste, où personne pût s’effacer.

La porte était à quelques pieds de moi. J’aurais vu là un enfant comme en plein jour.

Et rien ! la terre nue et grise, silence complet.

Il n’en fallait pas plus, n’est-ce pas, pour bouleverser un homme.

Cette fois, me dis-je, il faut bien se rendre à l’évidence, je suis en plein mystère.

Il n’y a pas à dire, c’est un avertissement.

Je me sentais de petits chatouillements désagréables à la racine des cheveux ; et, sans la crainte de passer pour poltron, je serais retourné chez mon beau-frère.

Réflexion faite, cependant, je voulus en avoir le cœur net.

Je me dis qu’il ne fallait rien laisser qui pût prêter à l’ombre d’une équivoque ; que c’était le moment où jamais de se faire une certitude, mais une certitude absolue, mathématique, qui ne pût laisser place même à un soupçon de doute.

Je rallumai ma bougie, et redescendis à la cuisine ; j’allai droit à la porte de sortie, et l’ouvris.

Il y avait une contre-porte, et je la poussai.

— Couic !

Un petit cri de détresse, qui faillit m’en arracher un de joie : je commençais à comprendre.

Il y avait une famille de petits chiens dans mon hangar.

L’un d’eux s’était creusé un trou auprès de la porte, qui s’ouvrait au ras de terre, et s’y était blotti.

Comme sa couleur grise se confondait avec celle du sol, il y était absolument dissimulé.

Et c’est en se grattant, le pauvre petit, qu’il avait failli faire de moi un partisan des manifestations spirites.

Cette découverte m’enhardit.

Je fis le tour de la cuisine à la recherche de ce qui avait pu produire ce bruit de chute que j’avais d’abord entendu.

À un certain endroit, mon pied buta ; je me baissai : c’était la porte d’une petite armoire ménagée sous l’évier – porte sans charnières – qui était là à plat sur le plancher.

À la clarté de la bougie, il aurait fallu savoir qu’elle était là pour l’apercevoir.

Je la laissai retomber ; même bruit absolument.

Le problème s’éclaircissait.

Alors l’envie me prit de tout approfondir.

Je fouillai la salle à manger dans tous ses recoins pour y découvrir l’origine de ces frappements étranges qui m’avaient intrigué avant le dîner.

Ce fut vite faite. C’était un pauvre moineau introduit là par un carreau, et qui, fait prisonnier à mon insu, venait picorer les miettes de pain laissées sur la table.

Maintenant, si j’écrivais une histoire faite à plaisir, je ne manquerais pas de donner une explication quelconque des coups de sonnettes mystérieux qui coïncidaient d’une façon si singulière avec tout le reste.

Malheureusement, je dois l’admettre, sous ce rapport, toute mon imagination – de même que les recherches et les investigations que nous fîmes, mon beau-frère et moi – est restée complètement en défaut.

À l’heure qu’il est, je cherche encore la clef du mystère.

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