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Chapitre 17 Le chiffre 13, et le vendredi

En octobre 1898, le Figaro donnait insertion aux quelques lignes suivantes :
À propos du rôle que le chiffre 13 a joué dans la vie du Tsar, nous recevons cette lettre touchante :

Monsieur le Masque de fer,

Vous parliez hier de la superstition des Russes à l’endroit de leur vénéré souverain. Mais il y a aussi celle des mères françaises dont les fils – de la classe 93 (ne parlant que pour un an) – sont désignés pour quitter leur foyer le 13 novembre.

Et ils sont déjà doublement sous l’influence néfaste de ce chiffre par la date de leur naissance, 73, et celle de leur départ, 93 !

Ne croyez-vous pas que le général Mercier ferait acte d’humanité – car on ne sait à quel point la superstition trouble les âmes maternelles – au moins de courtoisie, en retardant ou devançant d’un jour cette date fatidique du 13 novembre 93 qui, rien qu’à l’écrire, nous donne le petit frisson ?

Et cela est signé :

Un groupe de mères superstitieuses,

qui vous seraient bien reconnaissantes

si vous pouviez faire entendre

et exaucer cette prière.

L’origine de la croyance populaire attribuant une influence néfaste au nombre treize se perd, comme on dit, dans la nuit des temps.

L’opinion la plus répandue, cependant, c’est qu’elle a pris naissance au moyen âge, à l’époque où les populations ignorantes et naïves croyaient voir du surnaturel partout, et mêlaient les traditions religieuses aux restes de ce vague occultisme à elles transmis par les siècles païens.

Au dernier souper du Christ avec ses douze apôtres, on se trouvait treize à table.

Or, cette nuit-là même, l’un des treize trahit, et la passion douloureuse du Sauveur des hommes commença, pour se terminer au Calvaire.

Il n’en fallait pas plus pour créer, autour du nombre treize, cette légende sinistre qui est parvenue jusqu’à nous, et qui dure encore, malgré les lumières et le scepticisme de notre civilisation.

Ce qui effraie surtout les esprits timides ou superstitieux, c’est – il se présente parfois des coïncidences très bizarres – l’occurrence réitérée et persistante du chiffre fatidique dans les événements importants de la vie d’un homme.

On croit y voir l’intervention maligne d’un hasard intelligent.

En y réfléchissant, pourtant, on s’aperçoit qu’il n’y a là rien que de très naturel.

Étudiez un peu les coups de dés, par exemple.

Parce que vous aurez amené trois fois de suite le triple six, cela diminuera-t-il en rien vos chances de le tirer une quatrième fois ?

Aucunement ; votre chance au quatrième coup est aussi favorable qu’au premier. Et pourquoi pas ?

Il en est absolument de même dans les hasards de la vie.

Si vous êtes né un treize, cela ne diminue en aucune sorte vos chances de mourir un treize.

Ces rencontres se produisent très souvent dans le cours de l’existence.

La combinaison des séries numériques variant presque à l’infini dans tout ce qui se passe sous nos yeux, si extraordinaire que nous paraisse une coïncidence, elle avait ses chances d’arriver comme autre chose.

Mais pourquoi, me direz-vous, cette occurence répétée du chiffre treize en particulier ?

C’est là une erreur : le nombre treize n’apparaît pas plus souvent qu’un autre. Et cette erreur s’explique par la superstition elle-même.

Quand il s’agit d’un neuf ou d’un quinze, personne ne le remarque, tandis que s’il s’agit du treize, cela frappe tout le monde.

Ainsi, jouez à n’importe quel jeu qui ait des nombres pour éléments ; vous pourrez marquer douzequatre fois sans vous en apercevoir, et si vous amenez treize seulement deux fois, vous dites : « Voilà la malchance ! »

Et cette malchance, examinons un peu en quoi elle consiste.

À tous, il nous est arrivé, n’est-ce pas, de ne point réussir dans telle ou telle entreprise.

Si nous avons commencé tout autre jour qu’un treize, non seulement nous n’en parlons point, mais nous n’y songeons même pas.

Il en est autrement si nous avons commencé un treize ou un vendredi ; alors on se dit : « Voyez-vous... la fatalité ! »

Et l’on n’y retourne plus.

Pour les accidents ou les contretemps de voyage, c’est exactement la même chose.

Le mauvais temps vous poursuit, vous ne trouvez pas ce que vous cherchez, vous manquez vos trains, on vous vole votre montre.

Si vous êtes parti un dix ou un sept, vous êtes simplement victime du hasard.

Si vous êtes parti un treize, vous devenez superstitieux.

Je n’ai jamais, pour ma part, redouté ce chiffre treize ; mais si j’avais été porté à croire à son influence néfaste, ce qui m’est arrivé, à mon avant-dernier voyage d’Europe, serait bien de nature à me rassurer pour le reste de mes jours.

Si singuliers qu’ils paraissent, j’affirme sur l’honneur, la véracité absolue de tous les détails qui suivent :

Je voyageais avec trois personnes de ma famille.

Je retins mon passage à bord du Rhynland, un mercredi, treize juillet.

J’effectuai mes petites opérations financières, et achetai mes billets de chemin de fer pour New York, la veille de mon départ, c’est-à-dire le treizeaoût.

Treize personnes vinrent nous faire la conduite et nous souhaiter bon voyage à la gare.

Ma chambre d’hôtel, à New York, portait le numéro 265 ; – additionnez ces trois chiffres, et vous aurez le nombre treize.

Nous étions treizeà la table du capitaine, et mon rond de serviette portait le numéro treize.

Et, comme pour couronner toutes ces coïncidences curieuses, le chiffre 13 brillait, en cuivre bruni, droit au-dessus de la porte de ma cabine !

Voilà qui était déjà assez singulier, n’est-ce pas ; eh bien, ce n’était que le commencement.

Il s’écoula juste treizejours entre le départ de Montréal et l’arrivée à Anvers, notre port de débarquement.

À l’Hôtel des Deux-Mondes, à Paris, ma chambre portait le numéro 12 bis. C’était le numéro treize déguisé pour ne pas effrayer les voyageurs. La marque de la clé en faisait foi, et, du reste, cette chambre était seule entre le numéro 12 et le numéro 14.

À Tours, je tombe sur le numéro 85 ; – 8 et 5 treize.

En revenant de province, j’écris à l’Hôtel des Deux-Mondes pour retenir ces mêmes chambres ou d’autres dans les mêmes conditions. J’arrive à minuit ; on m’avait retenu le numéro 113 !

Enfin nous approchions des côtes d’Amérique, quand quelqu’un me dit :

— On est en train d’embarquer le pilote, vous savez.

— Oui ? eh bien, je veux voir le numéro de la goélette, fis-je en riant.

Et je monte sur le pont quatre à quatre.

Une surprise m’y attendait. Là, devant moi, droit en face, à quelques encâblures de notre vaisseau, le chiffre 13 se détachait, énorme et tout noir, sur le fond gris d’une grande voile latine gracieusement arrondie et cambrée dans le vent.

Treize heures après, je prenais le train du Hudson & Delaware.

Et treize heures plus tard, je mettais pied à terre à la gare Bonaventure !

Mon voyage finissait comme il avait commencé.

— Et ce voyage, me direz-vous, il a été heureux ?

— Si j’aimais à faire des calembours, je répondrais : treize heureux !

Ce qui se dit du treizième jour du mois peut s’appliquer au jour de la semaine qu’on appelle le Vendredi.

Dans la capitale même de la France, cette ville que l’on est convenu d’appeler sceptique, tous les vendredis la recette des omnibus est de 25 pour 100 moindre que celle des autres jours de la semaine.

Je connais des individus – qui ne croient pas beaucoup d’autres choses, du reste – et qui n’osent pas monter en voiture un vendredi, de peur de se casser le cou.

Il y a quelques années, on ne pouvait s’embarquer pour l’Europe à Montréal ; il fallait prendre le paquebot à Québec. Or, comme celui-ci ne partait que le samedi, nombre de Montréalais bouclaient leurs malles le jeudi soir, et préféraient aller croquer le marmot vingt-quatre heures à Québec plutôt que de partir un vendredi.

Et cela date de loin.

Les vieilles chroniques françaises nous racontent que, dès avant Charlemagne, on n’entreprenait rien un vendredi.

Il fut une époque où les paysans n’allaient même pas aux champs ce jour-là.

Il y avait des lois défendant de soumettre, les vendredis, les criminels aux épreuves du feu et de l’eau.

Au quatorzième siècle, il était défendu à un capitaine de livrer bataille un vendredi.

En 1675, Colbert chercha les moyens « d’oster ces scrupules de l’espryt des matelots », à la suite d’une plainte de l’amiral Volbelle, qui, commandant une flotte, ne put mettre à la voile, parce qu’il avait donné l’ordre de lever l’ancre un vendredi.

Les matelots ne voulurent jamais obéir au commandement.

Pauvre humanité !

On ne réfléchit pas que ce qui arrive de mal à l’un profite presque infailliblement à un autre ; et que si votre malheur est tombé un vendredi, ce vendredi a été un jour heureux pour celui qui bénéficie de votre déconfiture.

Ainsi votre pays perd une bataille un vendredi – c’est ennuyeux, mais votre ennemi l’a gagnée, cette bataille ; et ce qui a été un jour malheureux pour vous a été un jour heureux pour lui.

En outre, combien de démentis l’histoire n’a-t-elle pas donnés à cette absurde superstition ?

C’est un vendredi que Colomb mit à la voile, le 3 août 1492 ; et c’est un vendredi, le 12 octobre, qu’il découvrit San Salvador, et par conséquent l’Amérique.

C’est aussi un vendredi – le 22 février 1732 – que Washington est né.

Ce vendredi fut un jour malheureux pour l’Angleterre, je n’en disconviens pas, mais les États-Unis n’ont guère, à mon avis, raison de s’en plaindre.

Cette superstition populaire à l’endroit du vendredi me rappelle une anecdote.

Un jour, je traversais le lac Michigan en bateau à vapeur, en compagnie de joyeux compagnons de voyage, parmi lesquels se trouvaient Alphonse Le Duc et ce pauvre Médéric Lanctot.

Le temps était couvert et menaçant.

— Dame, nous sommes partis un vendredi, dit Le Duc, qui fait toujours semblant d’être fataliste.

Et l’on se mit à causer de cette étrange superstition avec quelques Américains qui faisaient partie de notre cercle.

— Moi, dit l’un d’eux, j’ai été témoin d’un fait qui prouve de la façon la plus péremptoire que rien n’est plus absurde que cette croyance.

— Voyons, contez-nous cela.

— Volontiers.

Je suis de Savannah en Floride, et j’ai été longtemps engagé dans le commerce maritime. Et vous savez si les marins sont en général superstitieux !

Un jour, un armateur, ami de mon père, se mit dans la tête de démontrer d’une façon non équivoque la stupidité de ceux qui croient à l’influence néfaste du vendredi.

Il fit construire un navire en observant les particularités suivantes :

Il signa le marché avec le constructeur un vendredi.

La première pièce de la quille fut posée un vendredi.

On commença à cheviller le bordage un vendredi.

On commença à peinturer la coque un vendredi.

On commença à gréer le navire un vendredi.

On l’appela le Vendredi.

Il fut lancé un vendredi.

On arrima les premiers ballots de la cargaison un vendredi.

Le capitaine s’appelait Padlock – les Allemands prononçaient bad luck.

Et il partit pour Vera Cruz un vendredi.

Pas une compagnie d’assurance n’avait voulu risquer un sou ni sur le vaisseau ni sur la marchandise.

— Et puis… ?

— Et puis… on n’en a jamais eu de nouvelles.

— Le propriétaire a été ruiné ?… mais alors il me semble…

— Pas du tout, au contraire ; l’armateur fit fortune.

— Comment cela ?

— Dame, toutes ses connaissances avaient gagé avec lui des sommes fabuleuses que le bâtiment périrait.

— Et ?

— Et jamais ils n’ont pu prouver le naufrage.

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