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Chapitre 22 Les dessous de l’histoire

L’année 1849 fut une période d’agitation pour le pays, et surtout pour la ville de Montréal, à laquelle une bande de fanatiques firent perdre, pour toujours sans doute, son titre de capitale, qu’elle posséderait probablement encore aujourd’hui.

Le fanatisme conduit rarement à d’autres résultats.

Rappelons succinctement les faits.

À l’exemple du Haut-Canada, qui, avant l’union des Provinces, avait voté une somme de cent soixante mille dollars pour indemniser les citoyens paisibles dont les biens avaient souffert par suite des insurrections de 1837 et 1838, le gouvernement Lafontaine-Baldwin avait soumis aux Chambres un projet de loi affectant une somme de quatre cent mille dollars aux mêmes fins pour le Bas-Canada, où les désastres causés par les mêmes événements avaient été beaucoup plus considérables.

Cette action du gouvernement libéral souleva des tempêtes.

Les haines de races, encore brûlantes, se ravivèrent, et le brandon de la discorde se ralluma aux quatre coins du pays.

Ce fut une lutte acharnée. On vit de nouveau aux prises presque tous les acteurs du conflit qui avait ensanglanté les échafauds dix ans auparavant.

Cette fois, au moins, la victoire resta finalement aux partisans de la justice et du bon droit. La majorité en faveur du bill fut de vingt-cinq – vingt quatre Anglais et vingt-quatre Français s’étant donné la main pour accomplir ce grand acte de politique réparatrice.

Des vingt-quatre Canadiens français, hélas ! pas un seul ne survit. C’est M. Chauveau qui s’est éteint le dernier, à l’âge de soixante-treize ans.

La bataille était gagnée, mais le fanatisme n’avait pas désarmé.

La loi votée, on essaya d’obtenir un désaveu de la part du gouverneur général, lord Elgin.

On n’y réussit point.

Les supplications, les menaces, les injures – on employa tout – furent sans effet sur cet homme aussi ferme que consciencieux ; et le 25 avril, lord Elgin sanctionnait la nouvelle loi, connue aujourd’hui dans l’histoire sous le nom de « Bill d’indemnité ».

La huée fut sauvage. On siffla, on hurla, on poursuivit le représentant de la Souveraine avec des vociférations, des trognons de choux, des œufs pourris et des pierres.

Le soir, les députés s’échappèrent comme ils purent du Parlement mis à sac et incendié par un mob en furie.

Durant plusieurs jours, la ville fut au pouvoir des émeutiers, qui se livrèrent à des actes du plus odieux vandalisme.

Encouragés par certains journaux – le Montreal Gazette en particulier – ils brûlèrent ou saccagèrent les propriétés et les demeures des premiers citoyens de Montréal, et entre autres, la demeure de M. Lafontaine.

On ne parlait rien moins que d’exterminer tout ce qui portait un nom français dans le pays.

Heureusement que ces énergumènes se contentèrent d’en parler. Pour des raisons connues, ils ne mirent à exécution que des projets moins dangereux pour eux comme pour nous.

Après la prorogation des Chambres, les attaques de nuit recommencèrent. Les femmes étaient insultées et bafouées dans les rues. Lady Elgin elle-même ne pouvait plus sortir en voiture, sans s’exposer aux injures d’une lâche populace, qui se targuait d’agir au nom de la proverbiale loyauté britannique.

Cette nouvelle manière d’entendre la loyauté ne fut pas exclusive à Montréal. Elle se fit un peu générale dans tout le pays.

Partout où il y avait quelque groupe d’Anglais fanatiques on organisa des assemblées tumultueuses, on prononça des discours incendiaires, et l’on brûla le gouverneur en effigie, quand on ne se livra pas à des désordres plus graves.

Ces exécutions en effigie ne furent pas toujours, il est vrai, couronnées du plus brillant succès. À Québec, par exemple, la comédie fit un four colossal, et tomba au lever du rideau.

La scène avait lieu en face de la cathédrale, sur la place du Marché. Elle fut épique.

Le bûcher venait à peine d’être allumé aux applaudissements de la foule et aux éclats des fanfares, lorsqu’une escouade de durs-à-cuire du faubourg Saint-Roch débouchèrent par la rue de la Fabrique et, armés de manches de hache et de gournables, formulèrent avec énergie l’intention de prendre place aux premiers fauteuils d’orchestre.

De leur côté, les vaillants partisans de la loyauté britannique étaient bien armés aussi. Il en résulta un léger différend dans lequel les trouble-fête eurent le dessus.

Les statistiques officielles ne constatent pas combien il y eut d’yeux pochés, de têtes fêlées et de côtes enfoncées, mais il n’en reste pas moins acquis à l’histoire que, après quelques instants de pourparlers plus ou moins appuyés d’arguments ad hominem, l’effigie du gouverneur fut enlevée haut la main et mise en sûreté derrière les verrous de la cathédrale, sans qu’un poil de sa perruque blanche eût été seulement roussi.

Les loyaux sujets de Sa Majesté n’eurent qu’à rentrer chez eux paisiblement, tandis que les dépouilles opimes – sous forme de la susdite perruque, d’un bicorne à plumet, de passementeries et d’épaulettes en or, d’éperons en argent et d’une épée de théâtre, sans compter une tunique, un pantalon, un gilet, des bottes et du linge superfin – étaient loyalement partagées entre les vainqueurs, qui n’ont, j’en suis bien certain, jamais songé à s’en confesser.

Les échos de ces désordres et de ces luttes arrivaient jusqu’à notre humble village de Lévis, et soulevaient de singulières effervescences sous mon petit crâne de neuf ans. Ils y réveillaient je ne sais plus quelles idées belliqueuses, réminiscences chevaleresques des premières lectures, inquiètes aspirations mal définies, mais encore vibrantes sous l’impulsion des récents ébranlements sociaux.

Les pères ne faisaient plus fondre leurs cuillers pour en faire des balles ; mais les enfants ne s’avouaient pas vaincus.

Le nom de Papineau nous enthousiasmait toujours ; et toujours et malgré tout, nos petites cervelles rêvaient de revanche, de bataille et d’indépendance.

Les hommes, auxquels l’expérience a enseigné l’inutilité de toute résistance, peuvent s’indigner, menacer, mais ils se soumettent devant la nécessité.

Pour l’enfance inexpérimentée, au contraire, rien ne semble impossible. Elle est toujours prête à tenter le sort, si implacable qu’il soit.

Or les Anglais de Lévis, guère moins fanatiques que ceux de Québec, voulurent avoir, eux aussi, leur petite démonstration de loyauté.

Le jour fixé, le lieu choisi – c’était à deux pas de chez mon père, au fond d’une anse formée par un retrait du rocher qui borde le Saint-Laurent à cet endroit – les invitations furent lancées.

Une belle occasion pour les déconfits de Québec de se refaire le moral !

Tout avait été mis en œuvre pour assurer un succès sans précédent. Dans l’après-midi, les barils de goudron s’échaufaudèrent en pyramides, entremêlés de bottes de paille imbibée d’huile ; et sur le tout, on dressa un mannequin à cheveux blancs, tout doré sur tranche, et tenant dans sa main un rouleau de papier censé représenter le fameux bill, prétexte à tout ce tapage.

Les préparatifs s’étaient faits sous la surveillance et la protection d’un piquet d’hommes armés de pied en cap, et qui, jusqu’au moment de la cérémonie, firent sentinelle autour de ce monument de loyalisme nouveau modèle, avec une bravoure que la postérité, si elle s’en rapporte à mon témoignage, ne saurait leur contester – bravoure mise du reste à l’épreuve par l’attitude menaçante d’une poignée de moutards qui regardaient faire avec une curiosité mal dissimulée.

Depuis quelques jours, des assemblées secrètes avaient eu lieu – mon père en était – dans le but d’aviser aux moyens à prendre pour repousser l’affront qu’on nous préparait.

Les habitants des « concessions » s’étaient armés et organisés à tout hasard ; ceux des « chantiers » étaient prêts à marcher et n’attendaient que le signal d’agir.

Une bagarre sanglante était possible. Le jour arrivé, jusqu’à midi, elle fut imminente. Un homme fit tourner les cartes.

Le curé, averti de ce qui se passait, parcourut les rangs, visita les chefs, défendit toute voile de faits sous les peines les plus sévères ; bref, tua le conflit dans l’œuf.

À la tombée de la nuit, chacun se claquemura chez soi, portes et contrevents hermétiquement clos ; et ce fut la rage au cœur et les poings crispés que mon père entendit passer, dans les éclats de rire et les acclamations gouailleuses, les équipages de luxe, les tambours et les cuivres en goguette, avec le petit canon qu’on s’était procuré à bord d’un navire pour rehausser l’éclat de la fête par d’aussi solennelles que loyales détonations.

Nous n’avions pas allumé de lumière. La maison était triste comme un tombeau.

— Couchons-nous ! grommela mon père.

Tout le monde obéit, à deux exceptions près.

Pour moi, je ne fis que semblant, de même qu’un jeune garçon du nom de John Campbell – mort il y a peu de temps à Montréal – un orphelin de quelques années plus âgé que moi, que mon père avait recueilli à l’âge de trois ans, et élevé depuis comme son propre enfant.

À nous deux, nous avions formé un projet.

Ce projet était hardi pour des gosses ; mais il était en même temps bien simple, comme vous allez voir.

Au lieu de monter à nos chambres, nous filâmes par la porte de service ; et, sans plus d’hésitations, nous nous mîmes à gravir l’escarpement de la falaise qui se dressait à pic en arrière de notre demeure.

C’eût été chose impossible pour quelqu’un de moins expérimenté que nous, tant il faisait sombre ; mais nous étions familiers avec tous les détours des sentiers, toutes les anfractuosités du sol, et l’ascension ne fut pas longue.

Chemin faisant, nous emplissions nos poches de cailloux, de galets et de morceaux de tuf, de peur de ne pas trouver là-haut ce qu’il nous fallait pour mettre notre plan à exécution.

J’y allais consciencieusement pour ma part ; si consciencieusement, qu’en atteignant le sommet, je me trouvai tellement lesté que mon camarade dut m’aider à franchir le rebord, hérissé de broussailles, qui surplombait au-dessus des profondeurs enténébrées dont nous émergions.

Grâce à cet appoint, je réussis tant bien que mal à me hisser auprès de mon compagnon ; et bientôt nous fûmes tranquillement accroupis dans les hautes herbes à deux cent cinquante pieds au-dessus de la foule des manifestants, dont les éclats de rire et les exclamations joyeuses arrivaient, sonores ou perlées, jusqu’à notre cachette.

Tout à coup :

Boum !…

Un coup de canon ébranla le rocher. Puis une sonnerie de clairons éclata dans la nuit.

Au même instant, un jet de flamme jaillit du bûcher, un formidable hourra retentit au loin, et une houle compacte de têtes grouillantes et rieuses apparut à nos yeux, massée en un cercle flamboyant, tandis que, parmi les roulements de tambours et les cris de triomphe, les cornets, les trombones et les ophicléides lançaient les premières notes du God save the Queen.

Il y a de cela tout près d’un demi-siècle ; et j’ai encore le spectacle sous les yeux. C’était, autant que je me rappelle, magistralement beau.

Mais cela ne dura que quelques secondes. Presque au même instant, une clameur terrifiante traversa les airs. La foule, après avoir tourbillonné un moment comme un amas de feuilles sèches secouées par une rafale, prit la fuite de tous les côtés à la fois, et se dispersa au loin dans les espaces noirs, laissant la flamme du bûcher monter solitaire, avec sa colonne de fumée, vers les hauteurs où nous étions.

C’étaient nous, les malheureux ! – la plume m’en tremble encore aux doigts en écrivant ces lignes – qui, sans songer un instant aux conséquences, sans réfléchir au poids terrible dont nous risquions de charger nos consciences pour la vie entière, sans nous rendre compte que nous commettions là un crime lâche et atroce, c’était nous, dis-je – mon camarade et moi – qui venions de lancer sur cette foule sans défense, sur cette foule où il y avait des femmes et des enfants, sur cette foule inoffensive après tout, une volée de pierres dont la moitié d’une aurait pu tuer raide celui qui l’aurait reçue sur la tête !

Oh ! la politique !

Par un hasard qui tient du miracle – Dieu sait si je le remercie souvent de m’avoir épargné un tel remords – nos projectiles, heureusement, n’atteignirent personne.

Mais la panique fut inexprimable.

On transporta des femmes évanouies jusque chez mon père.

Pauvre père ! lui si humain, si compatissant, toujours hanté par la crainte de faire du mal à quelqu’un, s’il avait su !…

En somme, ce soir-là, si l’effigie de lord Elgin fut consumée, personne n’eut raison de s’en réjouir : la peur provoquée par deux gamins avait été telle que les loyaux sujets de Sa Majesté n’eurent plus même la pensée d’affirmer la solidité de leurs principes par d’autres démonstrations de ce genre.

Je suis bien convaincu que les survivants – s’il en reste – s’imaginent encore avoir été attaqués, cette nuit-là, par une armée de brigands.

Qu’ils ne me gardent pas rancune, au moins !

Je me suis repenti.

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