Chapitre 23 La chasse à l’homme
Cet été-là – je parle de 1855 – la population du village qui devint plus tard la ville de Lévis, vécut dans une alerte continuelle.
Il fut même un temps où l’on put craindre que les citoyens affolés ne se portassent aux plus regrettables extrémités.
Voici ce qui avait donné lieu à cette exaspération insolite dans un milieu d’ordinaire très paisible.
Un après-midi du commencement de juin, les habitants des environs de l’église Notre-Dame entendirent crier : Au feu ! et les grondements sinistres du tocsin portèrent l’alarme à plus d’un mille à la ronde.
On accourait de tous les points à la fois.
— Où est le feu ? demandait-on.
— À l’église ! C’est l’église qui brûle…
En effet, une épaisse fumée s’échappait par la fenêtre ouverte de l’une des sacristies latérales – celle qui servait de vestiaire aux enfants de chœur et aux chantres.
À cette époque, Lévis n’ayant pas de pompes à incendie, une organisation de pompiers avait paru superflue, et le public s’y trouvait complètement désarmé devant la possibilité d’un désastre.
Néanmoins, comme il est des hommes de cœur partout, de hardis jeunes gens pénétrèrent dans l’église ; et, grâce à leurs efforts, l’édifice – alors tout récemment construit – fut heureusement sauvé de la destruction.
Le feu avait pris en plein jour, dans une armoire à surplis : on en conclut naturellement qu’il ne pouvait être que l’œuvre d’un incendiaire.
Le doute ne fut plus permis, lorsque, deux jours après, le feu se déclara de nouveau dans l’église.
Il avait été allumé, cette fois, à deux endroits simultanément ; sous l’un des autels, et au fond d’une stalle, dans le jubé de l’orgue.
Comme la première fois, le commencement d’incendie n’eut pas de suites sérieuses, matériellement parlant. Mais on conçoit sans peine dans quelle stupéfaction cette nouvelle tentative criminelle jeta la population de l’endroit.
On improvisa une espèce d’enquête ; mais les plus habiles investigations restèrent sans résultat. Personne n’avait été vu. Rien de suspect n’avait été remarqué. Pas un indice, pas un soupçon, rien !
Il y avait pourtant là un incendiaire en chair et en os, c’était évident ; mais quel était le coupable ? Quel était surtout le mobile du crime ? On se perdait en conjectures.
Il va sans dire que des gardiens furent installés en permanence dans l’église, – ce qui rendit impossible tout attentat du même genre, au moins de ce côté.
Les gens commençaient à respirer, lorsqu’un soir le tocsin retentit de nouveau.
On se précipite au dehors. Le ciel était tout rose, et une grande lueur rousse éclatait du côté de Saint-Joseph. C’était l’écurie d’un nommé Ignace Bourget qui flambait comme une torche.
On sait la curiosité que provoque un incendie à la campagne. En un instant, le chemin conduisant à Saint-Joseph fut couvert de piétons qui hâtaient le pas, ou plutôt couraient à toutes jambes vers le théâtre de l’accident.
Mais à peine les flammes commençaient-elles à céder devant les efforts des travailleurs, et surtout devant le manque d’aliments à dévorer, qu’une nouvelle clameur se fit entendre.
Un autre incendie venait de se déclarer du côté de Notre-Dame.
C’était la grange d’un nommé Hallé, qui brûlait sur les hauteurs où s’étend aujourd’hui la paroisse de Saint-David.
De mémoire d’homme, on n’avait jamais été témoin de semblables choses.
Et ce ne fut pas tout.
Trois jours plus tard, la remise d’un charretier, aux environs de la gare du Grand-Tronc, était réduite en cendres dans des circonstances tout aussi suspectes.
On ne parlait plus que de cette épidémie d’un nouveau genre qui, loin de décroître, prenait au contraire de nouvelles proportions tous les jours.
À chaque soleil que Dieu amenait, on signalait de nouvelles tentatives de destruction. Dans les dépendances extérieures surtout, sous les hangards, dans les fenils, derrière les cordes de bois, les piles de planches ou de madriers, à chaque instant, la nuit, on voyait jaillir une lueur ou monter une petite fumée. C’était le feu !
Tout au moins découvrait-on de petits paquets de paille roussie, de légers amas de copeaux que la flamme avait noircis, avec quelques boîtes d’allumettes flambées.
Le tocsin nous éveillait presque toutes les nuits.
Une des pompes à incendie de Québec avait été laissée en permanence de notre côté du fleuve.
Tout le monde faisait la patrouille autour des bâtiments.
Nul besoin de dire que c’était là une fête pour nous, gamins de quinze à seize ans. Nous voir armées de pied en cap avec des sabres, des fusils, des pistolets, arpenter le trottoir et rôder autour des maisons, circonstances et dépendances, c’était, on en conviendra, une aubaine inespérée.
Jamais nous n’avions encore eu à jouer un rôle de cette importance, la nuit surtout.
Nous n’avions même jamais rien rêvé de pareil ; et maints des nôtres n’étaient pas loin d’en savoir un certain gré au mystérieux incendiaire.
À la longue, cependant – tant il est vrai que les plus belles choses ont leur mauvais côté – ces factions nocturnes, trop nombreuses et trop prolongées, finirent par manquer de gaieté.
D’autant plus que, souvent, le feu prenait à deux pas de nous, presque sous notre nez, comme pour narguer notre vigilance.
En général, nous faisions notre apparition à temps pour l’éteindre – ce qui démontrait, après tout, que nos services n’étaient pas absolument inutiles – mais quelquefois aussi, suivant les invariables traditions de toutes les patrouilles du monde, nous arrivions plus tard…
Alors il fallait voir pleuvoir sur nos fronts les bénédictions des propriétaires lésés, qui, sous prétexte que nos services avaient pour objet de combattre les incendies, je suppose, trouvaient tout naturel de ne nous traiter qu’à l’eau claire.
On conçoit si tout cela faisait du potin.
Personne ne pouvait mettre la main sur le misérable ; mais on n’a pas d’idée comme tout le monde – les femmes surtout – le connaissait, ou tout au moins l’avait vu quelque part et l’avait parfaitement reconnu !
Seulement, les mieux renseignés ne s’accordaient point sur le signalement de l’individu.
C’était d’abord une vieille, horriblement laide – naturellement – l’air méchant et sournois, qui portait un paquet sur son dos – des allumettes, sans aucun doute.
On ne l’avait pas précisément vue mettre le feu ; mais elle avait – nombre de gens pouvaient l’affirmer – jeté un coup d’œil de travers par-ci par-là sur les granges, sur les appentis, sur les remises, sur les bûchers, sur les maisons en construction… Qu’exiger de plus ?
D’autres, bien informés aussi, prétendaient, au contraire, que c’était un vagabond inconnu, tout noir, avec une figure de meurtrier et des yeux… des yeux… qui vous figeaient le sang dans les veines.
Pas l’ombre d’un doute pour celui-là. Il était entré chez un épicier, avait acheté quelques biscuits, et le commis lui ayant dit :
— Il fait chaud, n’est-ce pas ?
Il avait répondu :
— En effet, mais il pourrait bien faire encore plus chaud demain.
Or, le lendemain, un des sheds du Grand-Tronc avait brûlé. C’était bien la preuve, comme on voit…
Et ainsi de suite.
Il est vrai qu’il ne manquait point de gens un peu moins crédules, qui ne se laissaient point berner par toutes ces histoires à dormir debout.
Suivant ces derniers, c’était tout simplement la colère divine, punissant les citoyens qui faisaient des démarches auprès du gouvernement pour ériger la Pointe-Lévis en municipalité de ville. Pourquoi chercher midi à quatorze heures ?
Il n’y avait pas à en douter, du reste ; on avait trouvé un morceau de souffre dans la cour à Jacques Jobin, qui avait « passé par les maisons » pour faire signer les requêtes.
Ajoutez que Jœ Bisson, en revenant de Saint-Henri, à deux heures du matin, la veille du jour où le feu s’était déclaré dans l’église, avait aperçu dans le ciel une drôle de lueur qui avait la forme d’un V.
Allez donc nier l’évidence !
Quoi qu’il en fût, la consternation publique ne diminuait pas, et les mystérieux incendies n’en continuaient pas moins leurs ravages.
Un dimanche, le curé ordonna des prières publiques.
À l’issue des vêpres, un enfant accourut avec une nouvelle : il avait vu un homme de mauvaise mine se diriger, avec une boîte d’allumettes, vers un petit hangar appartenant à Thomas Demers. En apercevant l’enfant, l’inconnu avait rebroussé chemin, et s’était enfoncé dans le « bois des Guenettes ».
Nul doute, cette fois, on tenait l’infâme.
Il n’y eut qu’un cri de rage. Hommes, femmes et enfants, tous s’armèrent de bâtons, de tisonniers, de pierres ; et la chasse à l’homme commença.
Il serait trop long de raconter les péripéties de cette course folle à travers champs, où, durant plus de deux heures, les aboiements des chiens se mêlèrent aux cris de vengeance des trois ou quatre cents personnes engagées dans la poursuite du malfaiteur qu’on guettait depuis si longtemps.
Enfin, les acclamations de triomphe se firent entendre.
Traqué comme une bête fauve, cerné de toutes parts, épuisé par la course, à bout d’haleine, livide de terreur, le fugitif était tombé à genoux les mains jointes, et demandait grâce dans une langue inconnue.
— Une corde ! une corde ! criait-on autour de lui.
Parole d’honneur, si l’objet se fût trouvé là sous la main, je crois qu’un cadavre se serait balancé à quelque branche d’arbre, moins de cinq minutes après cette singulière capture.
Heureusement qu’il ne se trouva que de la ficelle – des cordes de toupie, le vade mecum de tous les gamins de cette époque – qui servit à ligoter le prisonnier, lequel pliait le dos sous les huées, tâchant d’éviter les bourrades et même les soufflets de la marmaille, qui formait la majeure partie de cette populace exaspérée.
— Chez le juge de paix ! crièrent les plus sages.
— À la justice ! à la justice ! appuyèrent les autres.
Et la procession se mit en marche.
Sur une distance de trois milles au moins, le pauvre diable déambula, ou plutôt clopina entre deux forts à bras qui lui tenaient la poigne au collet, suant, geignant, trébuchant sous la bousculade, et tremblant comme une feuille sous la tempête d’invectives et de vociférations qui le suivait.
Enfin, on arriva chez le juge de paix – M. Louis Carrier qui fut le premier maire de Lévis – et l’interrogatoire commença, grâce aux services d’un interpète qui se rencontra dans une famille anglaise de l’endroit.
Hélas ! nous avions fait buisson creux, ou tout au moins, nous avions mis la main sur un innocent. Le prévenu n’était qu’un pauvre matelot déserteur, échappé d’un navire norvégien en rade de Québec.
Il s’était imaginé qu’on le poursuivait pour le livrer à son capitaine.
Quand il se vit libre, sa joie fut exubérante. Il nous serrait les mains, et semblait ne savoir que baragouiner pour nous remercier.
Franchement, c’était bien le cas ou jamais de répondre : Il n’y a pas de quoi !
Le lendemain était le 13 juillet 1855 ; et la Capricieuse, le premier vaisseau de guerre français qui eût visité le Saint-Laurent depuis la cession du pays à l’Angleterre, jetait l’ancre dans notre port aux acclamations de tout un peuple.
Cela fit diversion pour quelques jours. Mais un soir la lueur fatale éclata de nouveau, et la foule se rua comme à l’ordinaire, vers le lieu du sinistre. La grange de Thomas Fraser était en feu.
Cette grange occupait un des sites les plus pittoresques de Lévis, couronnant cette pointe de rocher contourné par la « côte à Bégin », seule route qui conduisait du fleuve aux hauteurs de Bienville.
Point d’endroit plus avantageusement situé pour permettre à l’instinct destructeur d’un incendiaire tout le déploiement de majesté sauvage que doit ambitionner le crime, quand il n’est pas l’œuvre d’un criminel vulgaire.
Décidément, le nôtre – s’il faut en juger par la brillante féerie dont il se paya le luxe ce soir-là – était un artiste ; et les habitants de Québec durent avoir sous les yeux un spectacle dont ils se souviendraient encore, s’ils n’étaient pas un peu gâtés sous le rapport des conflagrations.
De notre côté, comme on commençait à se blaser, nous regardions assez froidement monter vers le ciel les grandes spirales de flammes et de fumée qui allaient se réverbérer au loin dans les eaux du fleuve au bénéfice des Québecquois, des habitants de Beauport et des « sorciers » de l’Île d’Orléans.
Tout à coup une vaste exclamation retentit :
— Les Français ! les Français !…
Cinq ou six longs canots chargés d’hommes s’étaient détachés des flancs de la corvette, avaient pris terre dans ce que nous appelions « l’anse à Beaulieu », et les hardis marins de la France gravissaient la côte au pas de course, avec une petite pompe, des boyaux, des seaux, des grappins et des haches d’abordage.
Et à l’œuvre !…
Ce fut une scène magnifique. Il fallait voir travailler ces braves gens ! On ne savait ce qu’il fallait le plus admirer : leur courage, leur discipline ou leur intelligence.
La grange n’en fut pas moins rasée de fond en comble, mais l’incendie fut maîtrisé et restreint de telle sorte que le voisinage – menacé d’abord – fut préservé de tout dommage.
Le dévouement des marins français ne resta pas sans récompense.
La reconnaissance d’un vieux richard de l’endroit – un de ceux qui avaient eu le plus de crainte pour leurs propriétés – se manifesta sur le champ.
Je ne nommerai pas ce noble enfant du pays, de peur de suggérer aux citoyens de ma ville natale l’idée dispendieuse de lui élever une statue de bronze.
— Sapristi ! sapristi ! dit-il, y a-t-il moyen de voir quelque chose de plus beau ? On ne peut pas laisser passer cela comme ça. Ces braves gens ne retourneront pas à bord sans qu’on leur ait servi quelque chose pour les rafraîchir !…
Un tremblement de terre n’aurait pas plus surpris ceux qui l’entendirent ; mais il fallait bien se rendre à l’évidence ; le vieux allait se fendre, de son propre chef, et sérieusement.
La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et chacun accourut pour être témoin du miracle. On parlait des noces de Cana.
Quelques minutes après, les invités se massaient dans la cuisine du généreux citoyen, qui leur offrait à chacun, de ses propres mains, le contenu d’un gobelet de fer-blanc, en leur disant d’une voix émue :
— Je m’en vas vous servir moi-même ; vous méritez ben ça. Buvez, buvez, nos gens ! Ça vous fera pas mal ; c’est de la bonne eau de ressource ; vous n’avez pas souvent d’eau si fraîche dans le voyage !
Est-il besoin d’ajouter, qu’après avoir été témoins d’une pareille largesse, les spectateurs ne se séparèrent pas sans pousser quelques hourras en l’honneur de l’étonnant amphytrion.
Quant aux marins français, ils s’en retournèrent à leur vaisseau sans murmurer, mais surtout... sans trébucher.
La seule remarque que j’entendis faire, fut celle d’un mousse qui disait :
— Nom d’un chien ! ils ne sont pas près d’en avoir, des incendies, après ce déluge-là !
Le plus drôle, c’est que le petit matelot disait vrai. Ce fut le dernier incendie qui affligeât Lévis pour des années.
Quel était l’incendiaire ? me demandez-vous.
On ne l’a jamais su d’une façon certaine. Seulement, quelques mois après ces événements, il transpira une singulière histoire.
On prétendit qu’un très respectable citoyen de Lévis, un dimanche soir, avait surpris son neveu – jeune homme de bonne famille et d’une réputation intacte – en train d’allumer mystérieusement un peu de paille dans la propre grange de son oncle.
— À la première apparence d’incendie quelque part, lui avait dit ce dernier sur un ton qui ne sentait pas le badinage, point de considérations de famille, mon gars : la justice tout simplement !
On mit le tout sur le compte d’une monomanie.
C’est assez plausible ; mais plusieurs inclinent encore à croire que, si tout rentra dans l’ordre après l’incendie de la grange de Thomas Fraser, il faut l’attribuer à la prédiction du petit mousse de la Capricieuse.
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